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accidents qui pouvaient troubler, de temps en temps, d'un passager orage, le ciel azuré de la rouerie. Tous et toutes formaient une sorte de franc-maconnerie du plaisir assez tranquille, comme toutes les associations que crée l'intérêt, que l'espérance conserve, et dont chaque membre n'a gardé de vanité ou de jalousie que ce qu'il en faut pour se ressembler sans cesser de s'entendre.
Tous et toutes se méprisaient d'ailleurs mutuellement, et il n'y a d'orages que dans les sociétés où on peut cesser de s'estimer. Là, c'était fait en entrant, et le Régent, qui trouvait son compte à cette égalité, s'était imposé la loi de n'en déranger l'équilibre par aucune prédilection exclusive, ni faveur particulière.
Par suite de ce parti pris original, qui est le trait marquant de son caractère et de sa conduite, et sur lequel il est difficile de ne pas revenir, tant il intéresse l'intelligence du temps, il n'honora jamais de sa confiance ceux auxquels il prodiguait sa fimiiliarité. Il ne prit jamais aucun ministre parmi ses convives, et quand l'intérêt de Dubois devint l'intérêt de l'Etat, il n'hésita pas à lui sacrifier des hommes auxquels il n'accordait que le droit de l'amuser, et des femmes auxquelles il ne reconnaissait que le pouvoir de le distraire.
En cela le Régent n'obéissait pas seulement à un vague instinct de gouvernement, mais il agissait sous j'empire d'un scepticisme qui n'était que trop justifié, d'une méfiance qui n'était que trop légitime.
R agissait en prince et en homme qui connaît le cœur humain. Une expérience qu'il savait déguiser, mais dont il ne se croyait pas dispensé de profiter, lui avait
appris à ne pas demander des services à ceux qui n'étaient capables que de bons mots, et à ne pas trop compter sur le dévouement de gens qui croyaient a\oir . assez lait en ne le trahissant pas ouvertement.
Dubois seul fut dévoué au Régent, parce que le Régent personnifiait sa fortune. Dubois seul fut fidèle à son maître, parce que Fingratitude était le seul vice qu'il ne pût pas se permettre.
Aussi le Régent, tout en méprisant l'homme, n'hésitat-il pas à sacrifier au ministre des amis qui lui étaient chers, mais inutiles, des maîtresses dont l'unique adaire était le plaisir, auxquelles il pardonnait d'être infidèles, à la condition de ne jamais s'aviser d'être ambitieuses... ni jalouses.
Nous ne saurions mieux clore ces renseignements préliminaires et nécessaires sur le monde où nous allons introduire le lecteur, à la poursuite d'une action qui doit nouer au Palais-Royal même une de ses péripéties, que par le croquis léger des coryphées de ce chœur de pécheresses de bonne maison. Mais il n'y a si bonne maison, disait philosophiquement le maréchal de la Fenillade, où il n'y ait une catin et un pendu.
Le quatuor féminin dont chaque membre tint successivement l'éventail, sceptre fragile d'un pouvoir frivole, et dirigea la boacchanale de la Régence, se composa de Mme de Sabran, de Mme de Parabère, de Mme d'Averne et de Mme de Phalaris, qui tour à tour ou même à la fois régnèrent sur un homme qu'elles ne gouvernèrent pas, et qui nargua, par la plus imperturbable inconstance, d'inévitables infidélités.
Madame, mère du Régent, disait de lui qu'il était fait
tu LES OISEAUX DE SCEAUX.
pour vivre au temps des patriarches. Rien ne Feùt étonné, en effet, des singularités des mœurs pastorales, et du régime naïf de ces précurseurs de Salomon, qui n'échappèrent qu'en ayant des centaines de femmes, au danger de n'en avoir qu'une. Il avait le cœur vagabond comme une tente, banal comme une hôtellerie, et voulait sur sa tête un ciel toujours orné d'une nouvelle étoile.
De là la difficulté, sinon l'impossibilité de distinguer les phases de ces faveurs intermittentes, les vicissitudes de ces dominations alternatives, et la nécessité de confondre, dans un même tableau, ces quatre têtes de sœurs rivales et d'ennemies intimes, réunies malgré elles par la fatalité d'un rôle qui faisait, à chaque avènement nouveau, les trois dédaignées témoins et presque complices du triomphe passager d'une préférée, bientôt détrônée à son tour. Celles qui ne purent séparer leur vie ne sauraient davantage isoler leur histoire; et à l'appel de toute évocation de ce temps privilégié de la galanterie, vrai carnaval de l'histoire, on verra toujours ces quatre têtes apparaître à la fois, comme à une fenêtre, dans l'orbe d'incantation.
Toutefois, Mme d'Averne et Mme de Phalaris ne datent authentiquement que de la chaude et lascive année 1720. Ce sont les maîtresses de la décadence, les maîtresses de l'apoplexie. C'est dans les bras de la dernière que Philippe mourra foudroyé.
Le soir du 8 décembre 1718, sur ce théâtre caractéristique de l'époque et de l'homme que nous avons donné pour rendez-vous à nos lecteurs, le vulgaire eût
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hésité à décerner la royauté du festin à Mme de Sabran ou à Mme de Parabère, qui semblaient se partager encore le pouvoir.
Mais à un observateur le choix définitif du Régent n'eût pas paru incertain ni lointain.
On sentait dans les yeux, le sourire, tout l'air de Mme de Parabère, le pressentiment de la victoire, et, la première fois de sa vie, le duc d'Orléans semblait réellement amoureux, pour vingt-quatre heures au moins, de la femme destinée à personnifier dans l'histoire la Régence galante elle-même.
Peu importait à Mme de Sabran d'être effacée de l'histoire et rayée des papiers de la postérité.
L'essentiel pour elle et ce mari besoigneux qui rongeait cyniquement l'os des bonnes fortunes de sa femme, et qu'elle appelait, pour ce fait sans doute, « son mâtin )), l'essentiel pour elle et son compagnon légal, c'était le profit obscur, préférable à la pauvreté glorieuse, et les hommages du présent, très-supérieurs aux douteuses justices de l'avenir.
Mme de Sabran n'était donc pas contente et n'en était pas plus laide. La jalousie, la colère et la vengeance avaient enflammé ses yeux et endiablé sa verve ; car par l'esprit, il faut en convenir, elle était très-supérieure à celle qui triomphait d'elle par la beauté.
Mme de Parabère, calomniée en cela, passait pour un peu sotte. Le Régent, qui détestait les femmes d'esprit, qui en ont toujours, prétendait-il, là où il n'en faudrait pas, n'en trouvait que plus appétissants la jeunesse épanouie, la fraîcheur authentique, le rire sonore, la coquetterie candide, le charme naïf et le silence élo-
quent de celle qui devait prendre, dès ce soir-là, définitivement la place prédominante.
C'est ce soir-là aussi que Mme de Sabran devait, poussée à bout par le pressentiment de sa déchéance, prononcer ce mot fameux, si souvent répété, qui peint si cruellement le spectacle par lequel il lui fut arraché, et qui la peint aussi elle-même.
Rendue à la vertu par le dépit, et portée par la jalousie jusqu'à Findignation, Mme de Sabran, ce soir-là même, devait se venger de toutes ses déceptions à la fois par un seul mot qui dépasse le but, mais dont l'hyperbole contient un arrêt consacré par l'histoire.
On connaît cette boutade, terminée par l'aveu, peu flatteur pour les princes de ce temps-là et même un peu des autres, (( que l'âme des princes lui paraissait » d'une boue à part, la même que celle qui sert pour » l'âme des laquais. »
Il est fâcheux, pour l'effet de ce jugement, qu'il ait été inspiré surtout par la jalousie à une femme déchue^ qui méritait sa déchéance, et qui ne valait pas mieux que les autres, moins même, car elle parlait trop, et elle avait le vin mauvais en diable.
Mme de Parabère s'appelait Marie-Madeleine. Toute sa vie est dans ces deux noms. Elle a beaucoup aimé et il lui sera beaucoup pardonné.
Elle était née à Paris le 6 octobre 1693. Elle était donc, en 1718, dans tout l'épanouissement de beauté et toute l'opulence de formes de la vingt-cinquième année.
Son mari, le comte César-Alexandre de Beaudéan de Parabère, qu'avait épousé, en 1711, Mlle de la Vieuville, (( aux yeux grenadins », mourut en 1716. Il avait
donné un verre pour arme îi son désespoir, et s'était tué lentement, à coups de vin de Bourgogne.
Dès la iin de 1710, Mme de Parabère avait donc, en dehors de ses autres avantages, la liberté et le charme particulier de la veuve.
C'est du même moment que datent ses liaisons avec Noce, avec Glermont et enfin avec le Régent, qu'à travers bien des intermittences et bien des caprices réciproques elle dominera sept ans, jusqu'à ce triomphe, inouï sur un tel homme, de le rendre jaloux.
Plus jolie que belle, plus gaie que spiritueUe, plus douce que tendre, mais toujours couronnée de cette auréole de jeunesse, de belle humeur et de bonne santé, dont le rayonnement provoque le sourire et semble semer le bonheur, madame de Parabère, sans effronterie, mais sans modestie, naïvement dépravée, en quelque sorte, portant le vin de Champagne aussi légèrement que l'amour, était bien cette maîtresse joyeuse, pétillante, infatigable, qu'il fallait au Régent, qui n'aimait pas les femmes de trop d'esprit, mais qui les voulait de bon cœur et de bon estomac, et les éprouvait sournoisement en face de ce régime meurtrier par lequel, plus tard, faillit être tuée madame d'Averne.
La faiblesse herculéenne de Mme de Parabère avait triomphé, dès le premier jour, en souriant, de ces malicieuses gageures, et elle avait gagné, d'une victoire imprévue, cette royauté du festin qu'elle ne devait plus perdre. Ce n'est pas elle qui se fût exposée, comme sa future rivale, à la honte de mourir d'indigestion. Elle avait l'héroïsme du plaisir. Tout nerfs , cette femme, frêle en apparence, apportait, dans ses
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défis anacréontiques, chaque soir renouvelés, une santé d'acier.
Les convives s'aftaissaient successivement sous la table, comme écrasés par une main invisible.
Seule Mme de Parabère, toujours souriante, souriait au dernier buveur; seule, toujours la coupe à la main, elle défiait le dernier rieur.
Ouand elle s'était assez rassasiée de lumière, de parfum, de rires et de chansons, elle daignait laisser tomber sa paupière sur son œil étincelant, et abdiquait un moment un pouvoir inutile. Une heure de repos lui suffisait pour se relever plus fraîche que les roses de son sein, plus disposée que jamais à rire d'un bon mot, ou à goûter d'un bon cœur.
Telle était Mme de Parabère, la vraie, l'unique, à travers cinquante autres, maîtresse du Régent, c'està-dire celle qui lui convint le mieux et qu'il aima le plus longtemps, qu'il eût aimée toujours s'il en eût été capable.
Elle était en effet grande, brune, jolie au point d'en être presque belle, allègre, volontaire, hardie, au rire éclatant, au cœur volage, mais sans ambition et sans cupidité : l'idéal de la maîtresse d'un prince, et dont l'inoffensive influence n'offusquera pas même l'ombrageux Dubois.
Il sourira plutôt, comme un sanglier qui flaire une fleur, à cette charmante femme qui n'est d'aucun parti que celui du plaisir, qui, moins effrontée que Sabran, moins coquette que d'Averne, n'est surtout point avide comme elles. Dubois, qui n'oubliait ni ses amis ni ses ennemis, et savait reconnaître un service, fit pour
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Mme de Parabère tout ce qu'il pouvait : il laissa le Régent s'en dégoûter de lui-même.
Maintenant que nous connaissons à fond les êtres de la maison, pénétrons, armés de la connaissance des personnes et des choses, indispensables pour ne point faire ici de faux pas, à l'un de ces soupers du Palais- Royal, demeurés traditionnellement fameux. Écoutons ce qui s'y disait, regardons ce qui s'y faisait, le soir du 8 décembre 1718, et voyons par quels moyens les roués cherchaient, mais en vain, à force de se rendre agréables, à se rendre utiles, et, en flattant les passions de l'homme, à gouverner le prince.
Et d'abord ici tous les noms sont changés. Un reste de scrupule les a fait laisser à la porte avec la pudeur qu'ils imposent. Ici des sobriquets de convention, dont la familiarité ironique n'a rien des solennelles ou pastorales appellations des académies italiennes, permettent aux convives de se livrer, sans se compromettre, au plaisir hasardeux de l'égalité.
Broglie se nomme ici Brouillon; Noce : M. de Nocendo; Fargis : V Escarpin; La Fare : le Bon enfant ou le Poupart; Canillac, nous le savons : la Caillette triste; Brancas, nous ne l'ignorons plus : la Caillette gaie; Mme de Parabère, au premier verre de Champagne, s'appelle : le Petit Corbeau noir, et Mme de Sabran, r Aloyau au second; Mme de Berry ellemême n'est plus, au dessert, que la princesse Joiifflotte.
Entrons, en vertu de notre privilège d'historien, mais ne le décHnons pas, car il ferait rire; le Régent, dès six heures du soir, ne croit plus à l'histoire.
Traversons ces vestibules aux tapis moelleux, qui assourdissent les pas. Du moment que nous n'avons pas de papier à faire signer au Régent ou de mauvaises nouvelles à lui apprendre, Coche, son valet de chambre, qui esta l'affût, avec consigne de refuser l'entrée aux, affaires, nous livrera obséquieusement le passage, tandis que le concierge du Palais-Royal, d'Ibagnet, qui, par une originalité des plus incroyables, se trouve un honnête homme, s'éloignera au plus vite, en levant les mains au ciel, de ce spectacle quotidien auquel il n'a pu jamais s'accoutumer.
Il n'y a, dans l'antichambre, que deux de ces laquais herculéens appelés les Mirehalais. Le Régent et ses amis aiment à se servir eux-mêmes, de peur de scandahser jusques aux valets. Les Mirehalais, eux, sont des affidés. Ils appartiennent à la duchesse de Berry et ne rougissent guère. N'importe ! il y a du plaisir à se servir soi-même ; et tandis que les marmitons du Palais- Royal jouent le pharaon à l'office, ou se prélassent au parterre de l'Opéra, les roués s'amusent à faire euxmêmes leur cuisine et à surveiller, près du fourneau qui leur est réservé, leurs casseroles d'argent.
Ils achèvent, en riant, leur dernier plat. Mme de Parabère vient de manquer une omelette, et le duc d'Orléans a réussi un de ces mets étranges dont il a apporté la recette de ses campagnes d'Espagne.
On se met tumultueusement à table. Les fleurs embaument, les cristaux étincellent. La première demiheure est donnée à l'appétit. Nous n'entendons encore que quelques brocards mêlés au pétillement du Champagne.
LES PiGEO.NS PUIVÉS DU UËGEiWÏ^ '///2êi/7>
Car le Champagne est le vin du Régent. 11^611.13011 guère d'autre et du meilleur, malgré les fréc^u^^ril^^ trahisons de cette liqueur pétillante, qui enflamme parfois le cerveau qu'elle ne devrait qu'échauffer. * Cependant les propos s'animent, la verve des convives s'exalte. Noce, Brancas et Broglie commencent leur feu roulant de lazzis. C'est un assaut de médisances, un feu d'artifice d'épigrammes. Et, chose étrange! quoique improvisant sur le même thème, nos trois virtuoses d'esprit ne se rencontrent jamais, leurs variations étant à la fois inspirées par une malignité commune, mais à des hommes d'un caractère, et comme qui dirait d'un instrument différent. Noce a la plaisanterie rude et fantasque comme lui ; il raille en mécontent et blasphème en soldat. Les saiUies de Brancas sont étourdies, imprévues, étincelantes et rapides comme la fusée. BrogHe, lui, a une originalité de mauvais ton et une verve de mauvais goût.
La conversation continuait depuis quelques moments sur un ton et avec des allures de plus en plus risqués, de plus en plus titubants, pourrait-on dire, que provoquaient réchauffement progressif de l'atmosphère et des cerveaux, et le décoUetage physique et moral qui en était la suite, quand l'attention générale fut appelée, par un incident des plus vulgaires^ sur le quatuor des convives extraordinaires du jour : MM. de Langey, de la Mabaunaye, de Montaran et de Rochefort, jusque-la réservés et presque silencieux. %
Cette attitude d'une gravité irritante, dont la critique muette commençait d'agacer Noce, tout étonné de ne point trouver de ce côté l'écho flatteur dont il avait
rhabitude, s'expliqua et se justifia, de ûiçon à provoquer un certain mouvement d'unanime curiosité, quand, par un geste de familière et amicale brusquerie, il abattit rudement sa main sur F épaule de M. de Monlaran. ^
Celui-ci ne put retenir comme un soupir de sourde douleur.
A ce cri étouffé, Noce, qui en comprit trop vaguement la cause pour ne pas presser de questions, mêlées d'excuses cordiales, son voisin pâlissant, lui dit avec un sourire :
— Diable ! vous avez, il paraît, ce soir, l'épaule bien sensible. Vous serait-il arrivé quelque accident?
Le Régent releva sa tête, déjà un peu alourdie par les fumées du vin, du côté des deux interlocuteurs, avec un de ces regards interrogatifs qui, sur le visage d'un prince, ne sauraient solliciter en vain une explication.
Montaran, devenu le point de mire de toute la table, ne laissait pas que d'être fort embarrassé, et se fût bien passé de devenir, si mal à propos, intéressant.
— Oh! rien, presque rien, murmura-t-il, avec ce petit haussement d'épaules qui essaye de détourner l'attention, et, signal d'insouciance, espère être imité.
Mais le hasard voulut que cette affectation d'indifférence produisît un effet tout contraire à son but, et qu'une société qui n'aimait pas à se déranger pour rien de sa digestion mît d'autant plus d'ardeur à connaître la mésaventure de Montaran que celui-ci mettait d'empressement à lui en dérober le secret.
C'est pour le coup que celui-ci se reprocha l'excès
de discrétion et de précaution qui lui avait fait, avant d'entrer, dépouiller sa bandoulière, et dissimuler une blessure qu'eût trahie son appareil.
Il aurait eu quelque velléité de résister quand même, car Noce, trop tard averti par cette hésitation, qu'il avait mis le doigt sur une touche malencontreuse, n'insistait plus, et cherchait officieusement, au contraire, à détourner l'attention et à rompre les chiens.
Mais il n'y a rien de féroce comme la cuiiosité et la malignité qui flairent leur proie, et il n'est pas de mystère qui puisse résister à l'impatience générale quand elle rencontre surtout l'alliance de celle du prince.
Il n'y avait pas moyen d'esquiver ce piège involontaire, et force fut à Montaran de s'exécuter, en pestant intérieurement contre la douce violence qui lui était faite par la plus maladroite des sympathies.
Ou'on y songe; il n'est pas plus agréable, pour un bretteur, d'avouer qu'il a trouvé son maître, que, pour une coquette, de se trouver prise en flagrant délit de ride ou de cheveu blanc.
Ajoutez à cela que quelques affaires récentes avaient provoqué une recrudescence de rigueur dans la recherche et la punition des contrevenants aux édits et ordonnances contre le duel, et que le Parlement, en voie de bouderie, portait dans l'évocation de ces sortes d'affaires le zèle taquin de ses déceptions avides de représailles. Le procès intenté récemment pour ce fait à Ferrand, officier aux gardes, condamné, effigie et obligé de s'expatrier, l'emprisonnement à la Bastille du comte de Gacé et du duc de Richeheu, pour leur combat singulier de la rue Saint-ïhomas-du-Louvre,
n'étaient pas faits pour rassurer un homme compromis dans une querelle semblable, que la protection même du Régent, loin de le servir, eût, en cas de poursuite, livré, abandonné forcément à la vindicte des rancunes parlementaires.
— Parle donc, Montaran, ordonna soudain le Régent lui-même, rompant, par cet ordre, les réflexions et les hésitations de l'innocent coupable (car il ne s'était battu que provoqué, et pour le bon motif); ne vois-tu pas que ces dames s'impatientent et que leur pitié va se changer en fureur? Parle et raconte-nous ta disgrâce, et peut-être dès ce soir trouveras-tu quelque flatteuse compensation. Il n'est, pour devenir heureux auprès du sexe tendre, rien comme un malheur bien porté.
— Péché avoué est à moitié pardonné, ajouta Mme de Parabère, qui était portée à l'indulgence comme toutes celles qui en ont besoin.
— Le duc d'Orléans n'en dira rien à M. le Régent, auprès duquel il a plus de crédit que ne l'insinue Rrancas, continua, dans le même but charitable. Noce, qui voulait réparer le tort de sa dénonciation involontaire, et tendait la perche à celui qu'il avait malgré lui poussé à l'eau.
Enhardi par ces encouragements indirects, et puisant dans le danger même de la situation une subite confiance :
— Monseigneur, dit Montaran, je ne cacherai plus à monsieur le duc d'Orléans, qui voudra bien n'en rien dire à M. le Régent, que j'ai en effet ce soir trouvé une querelle que je ne cherchais pas.
— On cherche toujours un peu une querelle quand
on la trouve, objecta philosophiquement le Régenl.
— S'il est des affaires qu'on trouve, même sans les chercher, quoi qu'en dise Votre Altesse Royale, poui suivit Montaran, il en est aussi qu'on ne saurait éviter sans manquer en môme temps à l'honneur et au dévouement.
— Qu'est-ce à dire ? demanda vivement le prince. Vous le savez, je ne veux pas des amis qui se battent pour moi. Je suis homme à faire mes affaires moimême, à suffire en tout à ma cause, et à n'avoir pas besoin de champion.
Et malgré l'étourdissement de la légère ivresse où ii glissait peu à peu, le Régent eut un de ces gestes qui témoignaient qu'en effet il était capable encore de se défendre, et au besoin même d'attaquer.
Montaran profita habilement de la circonstance.
— Votre Altesse vient de lever mes derniers scrupules, et je mets ma justification à l'abri de la sienne. Car elle ne saurait aller jusqu'à interdire à ses serviteurs, attaqués à cause d'elle, le droit de la défendre en se défendant eux-mêmes.
— Quel est donc le mauvais garçon qui t'a ainsi arrangé? demanda le Régent, qui, désarmé par ses propres armes, inclinait d'autant plus à l'indulgence qu'elle faisait le fond de son caractère, surtout quand il s'agissait de quelque algarade de Montaran, pour lequel il avait un goût que certaines mauvaises langues qualifiaient de paternel.
— Monseigneur, répondit Montaran, Votre Altesse mettra le comble à ses bontés et à ma reconnaissance en n'insistant pas sur ce point. Ce serait me mettre
dans la pénible alternative de trahir un secret d'honneur ou de VOUS désobéir...
En même temps le geste, plein de noblesse, de Foftîcier qui voulait bien se venger, par la ruse ou par la force, et par tous les moyens de la guerre, mais excepté la délation, annonça, sans étonner personne et sans déplaire au Régent, qu'il n'hésiterait pas sur le parti à prendre en pareil cas.
— Soit! soit!... dit le Régent, avec la voix trahiarde et attendrie de l'ébriété; je suis bon prince... on ne le sait que trop... et point curieux de ce que je ne dois pas savoir. Mais si je comprends le coup de l'épaule, de quelle école sauvage, de quelle académie d'Iroquois sort la balafre qui déshonorerait ton visage, si une blessure n'était pas ce qu'a trouvé encore de mieux la coquetterie de la bravoure ? Le procédé est d'un maladroit ou d'un barbare. Et je ne comprends pas que tu n'aies pas dans ta poche les oreilles de ce noble rustaud, pour les faire clouer à la porte de son taudis.
Cette martiale sortie jurait un peu avec la mercuriale de tout à l'heure; et le Régent, dans sa généreuse indignation, avait quelque peu oublié que si les édits interdisaient le loyal combat singulier, ils étaient encore plus inflexibles à l'endroit des voies de fait avec mutilation et sans doute guet-apens, et que les oreilles même d'un courtaud eussent coûté cher à leur collectionneur. Mais les princes n'y regardent pas de si près, surtout après dîner.
— Monseigneur, répondit Montaran, si je ne puis vous dire le nom de mon adversaire, je puis et je dois même vous dire le nom de son pays, car ce pays est
lait pour donner au Rogent, s'il n'y met bon ordre, plus d'occupations et de soucis que ceux qui l'aiment n'en doivent souhaiter à Votre Altesse; aussi mon engagement et accident particuliers doivent être considérés, en raison de leur caractère, comme le prélude certain et presque le signal d'un conflit beaucoup plus général (^t beaucoup plus dangereux.
L'éclair annonce l'orage, les affaires ci' avant-garde et d'avant-poste précèdent la bataille. Je crois, monseigneur, qu'il y a plus à regarder du côté de la Bretagne que du côté de l'Espagne... Pour moi, je me félicite d'avoir eu l'honneur de payer le premier tribut à votre cause, qui, grâce à Dieu, est aussi celle de la France,
Le Régent était devenu sérieux.
— De la politique, s'écria Brancas de sa voix d'alouette, je n'en suis pas et je me sauve, cela se gagne.
- — Je comprends, riposta Montaran — qui eut durant toute cette soirée un succès bien fait pour le dédommager de ses mésaventures précédentes, — que vous préfériez un terrain plus léger, mais je n'abuserai point de la bienveillante attention dont on m'honore pour faire de la philosophie et me jucher sur les échasses des considérations ; ma politique est bien simple; c'est celle du soldat : coup pour coup et tâcher de tirer le premier. Cette politique, qui est celle de la conservation, de la défense, du bon sens, est à la portée de tout le monde et s'impose à tout le monde; car tout le monde a des amis et des ennemis.
— Eh bien! ce n'est pas difficile, dit Noce; on fait du bien à ses ennemis et du mal à ses amis; et tout va
pour le mieux jusqu'à ce que tout aille de travers. Cette réflexion, dont l'allusion et le reproche n'échappaient à personne, fit rougir légèrement le Régent, piqué au vif; mais il dissimula dans le silence les pensées d'une gravité subite, dont la fiévreuse surprise empourprait son fi^ont.
— Bah ! dit-il tout d'un coup en se frottant les yeux à la lumière du lustre, comme un dormeur qui met le nez à la fenêtre et se recouche, assuré qu'il a le temps, à demain les affaires sérieuses... Si messieurs les Bretons reprennent leurs anciennes fièvres, nous reprendrons à notre tour le grand remède qui a réussi à Louis XIV, un bon médecin d'autorité, il en faut convenir, et dont ne s'est pas moqué Molière. Purger, saigner. Voilà encore, mon cher Montaran, la meilleure des méde. . . des politiques.
— Soit, mais le meilleur remède ne vaut rien qu'à propos, dit Montaran.
— A demain, tedis-je; ne me laisseras-tu pas cuver tranquillement cet excellent dîner? Bois donc et tais-toi. Et sable-moi ce Champagne de mes vignes jusqu'à ce que tu te sentes t'égarer dans celles du Seigneur. Oui, il n'est encore rien de tel que le Champagne pour guérir toutes les blessures...
Depuis celles de la tête jusqu'à celles du cœur.
Et M. le Régent ferma à son interlocuteur la bouche avec un verre plein dont il plaça devant lui l'irrésistible argument.
Puis M. le Régent, la tête branlante, les yeux frisés,. se dodelina voluptueusement, prêt à franchir, conduit par l'aveugle sommeil des ébriétés légères, faites de la
vapeur plus que du jus de raisin, les portes d'ivoire du palais des songes.
Ordinairement tout le monde respectait ce sommeil et ses oublis; les compagnons respectueux de Noce endormi veillaient sur la victime terrassée de leur goût commun, et jetaient un manteau de discrétion et de pudeur sur le premier blessé à ce champ de bataille cynique qui, un à un, les devait recevoir aussi.
Mais ce soir-là, Noce avait décidément le vin aigre; il lui fallait à tout prix une occasion de querelle et de vengeance, au risque de quelque leçon, voire de quelque disgrâce.
Le Régent était débonnaire à jeun et au saut du lit, mais il avait les irritations sourdes des lymphatiques, les subites tempêtes de Teau dormante, les colères rares mais tourbillonnantes et foudroyantes, des abîmes tranquilles et profonds, voilés du sourire des fleurs; il ne fallait pas s'y fier ; il n'aimait pas à être dérangé dans sa digestion ni importuné dans son somme.
• — Monseigneur, demanda donc Noce — que l'ombre de Dubois, côtoyant la lumière de sa vie, offusquait décidément, et qui espérait de la surprise d'une interpellation subite une réponse contrainte qu'il pourrait exploiter et envenimer à loisir, conformément à ses intérêts, — on prétend que ce coquin de Dubois veut avoir la pourpre?
— Cela est vrai, répondit sèchement le Régent, subitement rendu à sa dignité; — il avait de ces changements à vue faits pour déconcerter; et, esclave apparent de ses passions et même de ses vices, en redevenait le maître à volonté quand on atteignait en lui le tuf sacré
de rautorité. — Cela est vrai, et cela peut convenir à mes aftaires.
— A quoi bon, puisqu'il ne rougit de rien?
Le Régent haussa les épaules et ne répondit pas. Mauvais signe.
Noce le sentit et redevint sombre.
Alors Simiane le jovial, Simiane le buveur, cessa de boire et de chanter.
— Ne te tourmente pas — dit-il à Noce, en guise de consolation — du futur cardinal. Boudin m'a dit l'autre jour qu'il avait la vessie percée.
— Tu ne me feras pas croire, riposta Noce, que les vessies sont des lanternes.
— En effet, elles n'éclairent pas, et ont parfois besoin d'être éclairées, répondit Simiane ; tiens, ajouta-t-il, prends ce quatrain, cela te fera du bien.
Noce lut le quatrain, ainsi conçu :
Je suis Diihois dont on fait les cuistres, Et cuistre je fus autrefois.
Mais à présent je suis Dubois Dont on fait los ministres.
Chacun rit. Noce lui-même, surtout Simiane. Le quatrain faisait décidément du bien à Noce. Et il fit grand mal à Simiane, sans qu'il s'en doutât.
Le Régent, en effet, n'avait pas ri.
Et voilà comme, pour un bon mot, on peut perdre une ambassade en Espagne.
Cependant bien des coupes avaient été vidées. Mme de Sabran déclamait, Mme du Brossay se plaignait d'avoir mal au ventre, Mlle Uzée avait mal à la tête, et Mme de Parabère, sans en rien dire, avait mal au cœur : c'était
LES PIGEOrsS PRIVÉS DU RÉGENT. 261
peut-être en songeant au duc de Richelieu, qui songeait à Mlle de Valois.
Broglie devenait de plus en plus audacieux. Il avait de ces propos qui se vengent. Il y avait, entre ce qu'il disait tout à l'heure et ce qu'il disait maintenant, plusieurs bouteilles de Champagne.
Le Régent lui-môme, qui se souvenait parfois, par hasard, qu'il était prince, fut obligé de faire un signe à Canillac, et Canillac eut une perte de morale, pour parler comme Brancas.
Croglie résistait à ce lieutenant de pohce nocturne, à ce Mentor de l'orgie, comme il l'appelait.
Mais le Régent avait parlé. Il parlait, et on fit silence. Il racontait une de ces histoires plaisantes qu'il avait apprises en Espagne et en Italie, et qu'il racontait si bien qu'on l'écoutait comme s'il n'était pas prince.
La Fare (ou M. de la Coclionnière, tel était son surnom au Palais-Royal), qui s'était brouillé avec son maître l'autre soir, parce qu'il n'avait pas voulu lui couper la main droite, suivant Tordre incroyable d'un moment d'hallucination, La Fare ne parlait pas trop, comme un homme qui vient de rentrer en grâce.
Il allait reprendre, ce soir-là même, toute sa faveur, grâce à de nouveaux grotesques et à de nouveaux couplets de cette fameuse lanterne magique qu'un compère venait de lui demander et à laquelle on ne résistait pas.
Le spectacle s'apprêtait. On allait éteindre toutes les lumières, sauf une seule. Le moment pour nous arriverait de s'esquiver, car les boniments de La Fare ne se répètent pas, et le chandelier que tient Broglie, son
compère et son complice, n'est pas celui de l'histoire.
Soudain, la plus imprévue, la plus opportune pour nous, la plus malencontreuse pour les autres, des diversions, arrêta un moment l'inspiration de La Fare, étouffa son exorde dans son gosier, et fit avorter pour quelques instants la représentation.
On venait de gratter discrètement à la porte.
Le Régent fit un sursaut et un : Qu'on aille au diable! des plus accentués, témoignage de son mécontentement d'être dérangé.
Cependant le cas était grave, car le mauvais accueil lait à ses avances ne découragea pas le gratteur inconnu.
— M. le Régent n'y est pas, cria Brancas, il n'y a ici que M. le duc d'Orléans.
Le gratteur obstiné grattait toujours.
— Qu'on aille au diable! grommelait le Régent entre ses dents.
— Au fait, ce messager en vient peut-être? fit observer Noce.
— De la part de M. l'abbé Dubois, dit la voix de Coche derrière la porte.
— Quand je vous le disais, riposta Noce.
— Affaire d'Etat et de la plus haute importance, continua Coche, toujours derrière la porte.
— La France peut bien attendre jusqu'à demain, répondit Broglie. Quand on est éternel on n'est pas si pressé.
— La France ne doit pas attendre. C'est une femme, messieurs, dit Mme de Parabère, qui n'était pas fâchée, par le service de son intervention, de ménager à sa fa-
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veur croissante les égards d'un minisirc qui avait de la mémoire.
Monsieur le Régent, ajoutât-elle en se courbant avec un geste de caresse, faites donc ouvrir la porte, ou je l'ouvrirai moi-môme. Il n'y a rien de désagréable comme une porte qui ne s'ouvre pas.
Cette saillie ingénue fit sourire tout le monde, y compris Mme de Parabère.
— Allons, dit M. le Régent avec un haut le corps de résignation comique, ce que femme veut, Dieu le veut. Mais ne savez-vous pas, madame, combien il est ennuyeux de s'occuper, à minuit, des affaires publiques, lorsqu'on croyait n'avoir plus à songer qu'aux siennes?
— Bah ! dit Mme de Parabère, c'est là un divertissement comme un autre, quand on sait le prendre gaiement.
— Gaiement ! dit M. le Régent en prenant Mme de Parabère par la main et en l'entraînant devant une glace. Est-ce jamais gaiement qu'on peut quitter un visage comme le vôtre, pour un comme celui que je vais voir?
Et il donna mélancoliquement, sur ce compliment dans une leçon et cet éloge dans un reproche, comme lui seul, quand il le voulait, savait les ftiire, l'ordre d'ouvrir la porte, sur le seuil entre-baillé de laquelle parut aussitôt la figure effarée de Coche.
Derrière lui se montra, en même temps, la tête sibylline, aux yeux vipérins, de Mme de Tencin.
Elle passait, non sans raison, pour l'Égérie de Dubois; prévenue sans doute de son dessein, ou flairant quelque occasion propice, bonne fortune d'intrigue ou de curiosité, elle était venue prêter main-forte à son
envoyé, et pressait le départ du prince, de Toffre de raccompagner.
Cette offre, quelque peu indiscrète, de sa convive transfuge, qui préférait la coulisse au théâtre, et voyait dans la galanterie un moyen plutôt qu'un but, parut flatter médiocrement M. le Régent, qui lui refusa malicieusement le bras qu'elle allait prendre.
— Venez, dit-elle de sa voix mielleuse, venez, monseigneur, je vous soutiendrai.
— On ne s'appuie, madame, que sur ce qui résiste et non sur ce qui tombe.
— Votre Altesse n'est pas aimable ce soir pour ses amies, répondit-elle avec une moue câline, qui ne dissimulait pas complètement son désappointement; mais je me console d'un échec qui est un succès pour vos ministres.
— ^Mes ministres? dit le Régent. Combien sont-ils donc? Dubois est donc venu en force?
— Ils sont trois, monseigneur. M. Le Blanc et M. d'Argenson ont cru devoir accompagner leur collègue principal...
— Pas encore, madame, pas encore, murmura le Régent.
Et se levant, non sans peine, de dessus son fauteuil:
— Messieurs, vous le voyez, dit-il, je cède à la violence; mesdames, je vous prends à témoin de mes regrets de vous quitter; mais ils sont trois. Or, que voulez-vous que je fasse contre trois hommes d'État, sans compter Mme de ïencin ?
— Qui en vaut bien quatre, dit Noce.
Mme de ïencin fit semblant de ne pas entendre,
LES PIGEONS PRIVÉS DU PiÉGENT. 265
mais se mordit impercepliblemcnt les lèvres, dont le carmin pâlit.
— Allons, monseigneur, dit-elle en s'obstinant, au risque d'une rebuffade, car elle était tenace et ne lâchait pas volontiers sa proie. Venez et vous laissez conduire. Avec moi, vous n aurez pas peur.
— Vous vous trompez, madame, j'aurai beaucoup moins peur en restant seul.
Sur ce, M. le Régent, laissant la dame interdite, et gardant les rieurs de son côté, sortit lentement, appuyé d'une main sur sa canne, et de l'autre se battant la cuisse de son gant.
M. le Régent ne s'était pas aperçu, et au milieu du bruit et du mouvement de son départ, nul ne s'était aperçu autour de lui qu'en tirant son gant de la poche de son habit, il en avait laissé échapper un papier qui tomba à terre sous le fauteuil auquel il tournait le dos.
Quand nous disons que nul ne s'aperçut autour lui de cette distraction et de cette perte, nous faisons exception pour Montaran.
Il avait fort bien vu, au contraire, le mouvement et le petit accident qu'il avait eu pour conséquence, et s'était empressé de n'en pas souffler mot, poussé par le démon de la curiosité, mais surtout par je ne sais quel irrésistible pressentiment malicieux et vengeur, à profiter de cette sorte d'avance du hasard.
Il y a toujours, en effet, quelque avantage à tirer de la connaissance des papiers que les princes laissent tomber de leurs poches. Aussi feraient-ils mieux de ne point écrire ou de ne point laisser traîner leurs lettres. Plus d'un secret d'f^tat s'est éventé par la faute d'une
lettre égarée ou d'un billet perdu. Il est rare qu'un billet perdu retourne à son adresse.
Quoi qu'il en soit, Montaran, tenté subitement par l'appât de l'inconnu, commit, sans trop de vergogne, la petite supercherie de laisser tomber, comme par mégarde, son mouchoir à terre, à côté du papier qui, invisible pour tous, n'existait que pour lui seul.
Puis, profitant du moment où les convives, abandonnés par l'amphitryon, reprenaient tumultueusement leurs places et se pressaient, tout yeux et tout oreilles, devant le spectacle satirique et obscène dont La Fare était YimpresariOy l'auteur et l'acteur à la fois, il se baissa prestement, et furtivement ramassa en même temps le mouchoir qui lui appartenait et le papier qui appartenait au Régent.
Bientôt, prétextant auprès de ses voisins un malaise que son aveu récent rendait des plus plausibles, il s'esquiva par une retraite modeste qui n'échappa point toutefois à MM. de Langey et à M. Gervais de la Mabaunaye. Ils le suivirent peu d'instants après, jaloux de lui offrir leurs services ou tout au moins leur escorte, laissant à M. de Rochefort le soin de continuer à servir, au milieu de Forgie, Fintérêt commun.
Lorsqu'ils le rejoignirent, loin de ressembler à celui d'un malade et de porter les traces d'une indisposition subite, son visage rayonnait, sinon de santé, du moins d'une allégresse dont le feu intérieur illuminait ses yeux. A la lueur d'un flambeau, M. de Montaran avait, en effet, rapidement examiné sa trouvaille.
Qu'on juge de sa surprise et de sa joie, quand cette inspection sommaire le convainquit qu'il avait entre
SCS mains, non un butin vulgaire, un inutil^c trophée, un billet galant ou un bon sur la caisse des Fermes, mais, ce qui valait beaucoup mieux à ses yeux, un moyen de représailles, un instrument de vengeance.
C'était, en un mot, une lettre de cachet, signée LouiSy contre-signée Phélipeatix (de la Vrillière) , avec le nom en blanc, comme en ces temps de justice hâtive, d'arbitraire souverain, d'exécution sommaire, en avaient lacilcment dans leurs poches, à donner et à vendre, les princes et leurs courtisans, les ministres et leurs amis.
Nous n'allons pas tarder à apprendre, et nous devinons déjà l'usage que Montaran allait faire de cette aubaine providentielle, puisque le hasard qui sert nos passions ou nos intérêts prend toujours ce titre parfois usurpé.
Montaran avait trop l'impatience de prendre de Pontcallec et de son affront une éclatante revanche, pour que la préoccupation d'un tel but ne l'aveuglât pas sur le choix des moyens.
Il se décida donc, sans le moindre scrupule, à user de l'occasion qui se présentait à lui si opportunément ; il ne se flatta pas non plus en vain d'associer ses amis à ses espérances et au projet qu'elles encourageaient. M. de Langey et M. de la Mabaunaye avaient la conscience au moins aussi large que lui. Il n'hésita donc pas à leur demander aide et main-forte; mais il jugea prudent de leur laisser supposer qu'ils obéissaient en cela à une inspiration supérieure à la sienne; il se garda bien par conséquent, de leur présenter comme dérobé par un habile escamotage l'ordre qu'ils eussent exécuté avec
moins d'enthousiasme, s'il leur eût révèle comment il avait aidé à la fortune, et triché son bonheur.
Cependant M. le Régent s'avançait, en se hâtant lentement, vers le rendez-vous officiel et indu auquel il eût tant préféré sa sieste ordinaire, mais qu'un instinct de gouvernement, qui survivait en lui à l'ivresse ellemême, l'avait empêché d'éluder.
Coche et deux garçons bleus du Palais-Royal, porteurs de flambeaux, le précédaient ou l'accompagnaient, à distance respectueuse, éclairant sa marche alourdie, et le bruit de leurs pas se perdit bientôt, avec le reflet des lumières, dans l'ombre sourde des corridors...
... Arrivé à son cabinet, où l'attendaient ses trois ministres, le Régent remercia d'un signe ses serviteurs; mais il ne prit pas congé de Mme de Tencin, qui, à son insu, l'avait suivi à pas de loup et retenant son haleine. Elle s'était efflicée à propos, au moment où il se retournait, dans le tutélaire abri d'une de ces embrasures de fenêtre si larges et si profondes qu'on les appelait de s cabinets de fenêtre.
A peine le Régent fut-il entré et ses valets se furentils éloignés, que la iine mouche réduite, à son grand dépit, au rôle de mouche du coche, s'avança vers la porte et tourna par deux fois la clef dans la serrure, enfermant ainsi le Régent avec ses ministres, et le leur livrant à discrétion.
— Qu'est-ce? monseigneur, dit Dubois, et qui se permet de vous enfermer?
— Ce n'est rien, répondit le Régent en souriant. C'est Mme de Tencin qui se venge de n'avoir pu entrer au ministère.
Dubois rit jaune et ses deux compagnons se regardèrent entre eux.
— Et maintenant, dit M. le Régent en agitant la tête comme pour secouer les lourdeurs qui Tappesantissaient, et en prenant aplomb sur son grand fauteuil, écussonné des fleurs de lis de France et du lambcl d'Orléans, faites de moi ce que vous voudrez. Je suis votre prisonnier.
Ce qu'il dut ainsi écouter avait, paraît-il, plus d'intérêt pour lui qu'il ne l'avait soupçonné, car il Fécouta jusqu'au bout, et la conférence se prolongea longtemps.
Quand M. le Régent de France quitta la place, délivré par Coche qu'on avait sonné, et laissa ses ministres rentrer chez eux, il paraissait complètement dégrisé, et marchait du pas allègre d'un prince qui a fait, non son métier, mais son devoir.
Pour Dubois, ravi de la métamorphose opérée par ses révélations, il se frottait les mains, tandis que d'Argenson, à la perruque noire, et Le Blanc, à la perruque blonde, suivaient tout pensifs leur collègue, devenu désormais leur chef par un de ces coups hardis, habiles et heureux, qui font les premiers ministres, quand ils ne les défont pas...
Lorsque M. le Régent rentra dans la salle des festins ordinaires du Palais-Royal, improvisée salle de spectacle, et redevenue, grâce aux libations des entr'actes, le théâtre d'une lutte contre l'ivresse où plus d'un avait déjà été vaincu, son retour du devoir au plaisir fut signalé par une acclamation générale de ceux et de celles de ses convives qui résistaient encore, à laquelle les
blessés mêlaient leur hoquet et les morts leur ronflement sonore.
Le Régent s'assit ou plutôt s'affaissa sur son fauteuil ; il s'accouda rêveur sur la table, le front dans sa main, sans même voir le verre rempli d'unécumant nectar que lui tendait en vain, étonnée du refus, Mme de Parabère, et sans même sentir que Simiane, étendu sous la table, et prenant son pied pour un pied moins auguste, le pressait convulsivement sur son cœur avec de langoureux sanglots.
— Je vous l'avais bien dit, monseigneur, fit Noce. Ce Dubois est un oiseau de mauvais augure. Qu'alliezvous faire dans cette galère? Le spectacle de trois ministres faisant gravement des ronds dans le puits de la politique, n'est certes pas aussi curieux ni aussi amusant que celui que nous a donné La Fare, et qui vous eût laissé plus joyeux.
— Cela dépend des jours, répondit le Régent; et tu te trompes complètement si tu penses que Dubois est toujours ennuyeux. Il est au contraire plus malin que toi, et tu t'en apercevras peut-être. . .
Noce fronça le sourcil, et Brancas fit la mine d'un chat qui s'échaude.
— Et je ne donnerais pour rien au monde, continua le Régent, le plaisir mêlé de mépris que j'ai eu à entendre la lecture de certaines lettres trouvées à Poitiers, dans certaine cassette, qui fera autant de bruit demain que la cassette de Fouquet ou celle de Lauzun.... Ah! ah! l'on veut jouer avec le Régent après dîner!
Mais on se trompe, et on ne sait pas de quoi le Régent à jeun est capable.
Et le Régent se leva, arpentant la pièce à grands pas.
— Il y a donc du nouveau, monseigneur? se hasai'da à demander Broglie.
— Plus que vous ne sauriez le croire... et le craindre peut-être, car je n'ignore pas que plus d'un de mes pigeons privés s'égare de temps en temps au colombier de Sceaux.
— Pour le bon motif, monseigneur, s'écria Brancas.
— Eh bien, messieurs, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de n'y pas retourner. Il n'y a là plus rien à l'aire de bon pour vous. Mais je m'oublie, je crois, à vous traiter comme des gens sérieux. Excusez l'involontaire injure. Mon chancelier vous dira le reste. Maintenant, messieurs, il n'y a plus ici de Régent de France, il n'y a plus que Philippe d'Orléans, ou même Phihppe tout court, le Pomponius des pamphlets de Hollande, le prince AppiHus des satires de Paris, non plus votre maître, mauvais sujets, mais votre ami, aimables canailles, qui prétend achever gaiement sa veillée. Allons, Ilébé (et le prince se tournait vers Mme de Parabère), versez à un Jupiter bon enfant l'ambroisie de l'oubli. Et vous, demi-dieux de pacotille, héros de hasard, choquez votre verre contre le mien, et buvons tous ensemble à la vertu de nos infidèles et à l'éternité de la bêtise humaine!...
Et le rire de l'Olympe en goguettes, à la suite de ce toast et de ceux qui le suivirent à la ronde, en l'accentuant à l'envi, ébranla les vitres du Palais-Royal...
M. de Rochelbrt s'était mis à la fenêtre, qu'il avait entre-bâillée pour respirer plus librement, après avoir bu, en sa qualité de militaire : A la prochaine cam-
pagne! io^si qui n'avait pas trouvé de contradicteurs (rienne rend belliqueux comme l'ivresse). Continuant de répondre à sa propre pensée, l'officier de dragons, ancien mousquetaire, fredonnait la chanson des mousquetaires gris du chevalier de Forbin, marchant en Bretagne, sur l'air du branle de Metz,
Allons, braves mousquetaires, Chez ces coquins de Bretons Tàter si leurs vins sont bons, Si leurs femmes sont légères.
Nous boirons comme des trous, Voilà toute notre guerre; Ts'ous boirons comme des trous, Faisant leurs maris coucous...
Au moment même où il reprenait, encouragé par le rire de l'assemblée (ces insolentes bêtises font toujours rire, on ne sait pourquoi), le refrain de sa chanson de corps de garde, si bien placée dans un souper du Palais- Royal, débouchaient sur la place, pour s'enfoncer dans les rues adjacentes du Palais-Royal et regagner leur logis, chez le baigneur de la Grange-Batelière, dont le comte de Pontcallec et sa bande recevaient la mercenaire hospitalité, trois voitures de louage, dont le pas ralenti attestait la fatigue d'une longue course.
Ces trois voitures revenaient, en effet, de Sceaux.
Dans la première se tenait le comte de Pontcallec, assis entre sa fille et sa nièce, la brune Éliane et la blonde Azenorick (pstile Azénor.)
En face du vieillard, pensif et attendri, était assis le marquis de Pontcallec, dépouillé comme ses compagnons de ses habits de théâtre, enfin arraché aux séductions de la Babylonc moderne, et dont le filial pa-
triotisme, un moment desséche, avait, sous Fcmpire des affections et des souvenirs ranimés, repris toute sa vigueur native, rouvrant en lui la source des nobles tendresses et des généreuses larmes.
Pour témoigner de sa complète résipiscence, de sa sincère et entière conversion, de son définitif adieu aux pompes et aux œuvres de Paris, et attester, en môme temps, que le sacrifice lui était doux, le marquis tenait, dans chacune de ses mains, la main de sa sœur et celle de sa fiancée, et achevait de se purifier à leur étreinte.
De temps en temps il les portait successivement à ses lèvres, et la différence de ces deux chastes caresses était telle pourtant, que sous la douce chaleur du baiser fraternel Éliane souriait, et que sous la brûlante empreinte, dont la lèvre de son futur époux scellait le muet aveu de son amour et Thommage d'un repentir reconnaissant du pardon, la petite Azenorick tressaillait, rougissant et pâlissant tour à tour.
Le comte de Pontcallec, avec la dignité émue du chef de famille, qui revoit passer sa jeunesse dans celle de ses enfants, assistait à ce charmant et honnête spectacle, plein de souvenirs et d'espérances, et contemplait ce tableau d'amitié fraternelle et de bonheur domestique qui comblait son vœu et réahsait son rêve.
Dans la seconde voiture étaient le vieux sonneur, le jeune kloareck et le recteur de Lignol. Ce dernier récitait son bréviaire , dont le séminariste de Vannes murmurait les répons, tous deux se signant dévotement à chaque rencontre du nom sacré.
Pour maître Alain Hirel, latigué d'avoir tant soufflé
dans sa cornemuse, dont Foutre ronronnait encore à côté de lui comme un chat endormi, il avait cédé au poids de cette soirée si remplie, et ronflait, mais moins harmonieusement que son instrument.
Le quatuorvirat des récents chevaliers de la Moucheà'Miely réduit au triumvirat par Fabsence de son chef: Montlouis , Talhouët et du Couédic , occupaient la troisième voiture, escortée seulement de son ombre , qui roulait et trottait à côté d'elle.
De rares passants traversaient la place, frileusement enveloppés, et filaient dans la brume, piquée çà et là du point lumineux des réverbères.
Cet amortissement du diurne fracas de Paris , remplacé par le simple frémissement de la vie nocturne, pareil à la pulsation d'un pouls gigantesque, ou à Fhaleine d'un monstre immense endormi; cette demisolitude des quais, des places et des rues, succédant à tant de tumulte, et cette houle orageuse de la multitude, s'apaisant peu à peu en groupes de plus en plus clair-semés, pour finir en simples petits flots humains et courants individuels : tous ces contrastes sont faits pour pousser un observateur à la méditation, et disposent à rentrer en lui-même le passant qui ne trouve plus de distractions, et est réduit à sa compagnie.
Des trois gentilshommes bretons, un seul pourtant avait ressenti cette impression d'isolement et de recueillement. Seul M. de Talhouët était silencieux.
Il pensait à sa femme et à ses enfants.
M. du Couédic pensait à ses campagnes, et racontait, pour la centième fois, le siège de Lille à M. de Montlouis, qui ne pensait qu'à lui, et, pour la millième
fois, récitait, sans parvenir à se faire comprendre ni à se comprendre tout à fait lui-même, un projet de manifeste du peuple français au peuple espagnol, suivi d'un projet de réponse du même au même.
Quand les deux dernières voitures, qui suivaient la première à une certaine distance, arrivèrent à sa hauteur, celle-ci était arrêtée, et se trouva forcément, par suite de cette halte, dépassée par ceux qu'elle précédait auparavant et condamnée à fermer désormais la marche.
C'est ce qui fut convenu de part et d'autre, au passage, dans un salut.
La voiture de la famille Pontcallec demeura donc seule en panne, la portière encore entr'ouverte, par suite de l'incident que nous allons raconter, et qui, inoffensif et insignifiant en apparence, devait cependant se terminer par une sorte de catastrophe.
Voici ce qui s'était passé :
Au moment où la voiture de M. de Pontcallec arrivait sur le miUeu d'une des rues qui avoisinent le Palais- Royal, non loin de la chancellerie de Mgr le duc d'Orléans, un homme vêtu de noir, le chapeau rabattu sur les yeux, une lanterne sourde à la main, surgit de l'ombre d'une petite porte où il se tenait comme un factionnaire dans sa guérite, et pohment, discrètement, doucereusement, mit la main droite à la bride des chevaux, en intimant à voix basse au cocher, qui obéit machinalement à cette invitation, une prière de s'arrêter où il y avait comme un ordre.
En même temps, un autre homme également vêtu d'habits sombres, et couvert d'un manteau sous lequel
on distinguait à peine le renflement de Fépée, s'avançait vers la portière, le chapeau à la main, découvrant une figure morne et terne, de ces figures qui sont bonnes à la ibis pour les fâcheuses et les favorables nouvelles, pour les noces et les enterrements.
— Mesdames et messieurs, dit-il, veuillez excuser, en raison des circonstances, mon indiscrétion et mon importunité. M. le marquis de Pontcallec est-il ici?
— Oui, monsieur, et me voilà, répondit le marquis interpellé, en mettant le visage à la portière.
— Monsieur, continua Fhomme, nous vous serions mille fois reconnaissants si vous nous faisiez la grâce de descendre. Il y a ici un de vos amis qui est en ûrand besoin de vous.
Le comte fronça le sourcil.
— Ne descendez pas, mon ami, murmura Azénor devenue blême, j'ai mauvaise opinion de ces gens-là. On dirait d'un piège.
— Vous n'en aurez que pour un moment, monsieur le marquis, acheva l'inconnu. 11 s'agit d'une bonne œuvre, et vous ne sauriez, sans nous faire injure, vous méfier de nous. Du reste, votre voiture vous attendra, et ne vous attendra pas longtemps. C'est affaire de quelques minutes. Et je demeurerai à ce poste même, pour protéger votre sortie et rassurer ces dames.
Le marquis de Pontcallec n'était pas, nous le savons, de ceux que le mystère étonne ni effraye.
Il crut à quelque compagnon malade ou inquiété, qui se réclamait de lui.
Il y avait là l'appât d'un service à rendre, l'attrait même d'un danger à braver.
11 n'hésita plus, et serrant la main à son père, à sa sœur et à sa fiancée, il s'élanra rapidement à terre.
— Montrez-moi le chemin, monsieur, dit-il; il ne sera pas dit qu'un ami, quoique j'ignore le nom de celui qui invoque ce titre, aura fait en vain appel à mon secours.
La porte, qu'on eût dit mue d'un secret ressort, s'ouvrit sur un long couloir, laissant béante comme une étroite et fraîche bouche d'ombre, dans laquelle Pontcallec s'enfonça résolument.
Il disparut.
La porte se referma, et l'homme, qui s'était effacé devant le marquis, reprit son poste d'observation muette, ne sortant de son immobilité que pour se promener gravement sur la chaussée devant la voiture comme une sentinelle.
Le silence régnait sur la rue. Plusieurs minutes s'étaient déjà écoulées. On n'entendait que le bruit du pas de quelques rares passants regagnant leur gîte, ou le cri rauquc de quelque girouette grinçant au vent sur son axe rouillé.
Eliane était devenue sombre. Le comte, grave, regardait fréquemment à sa montre, qu'il tirait anxieusement de son gousset.
Azénor, qu'agitaient de funestes pressentiments, frissonnait dans son coin, et sentait les larmes poindre à ses yeux.
C'est qu'il lui avait semblé distinguer, à travers les ais de la porte mal jointe, et passer, avec une rapide et fulgurante filtration de lumières, comme un cri étouffé, comme un appel désespéré, de ceux que le cœur entend, mais qui laissent hésiter l'oreille.
A ce moment, la porte s'ouvrit et un homme en sortit, qui dit à l'autre quelques mots à voix basse.
— Mesdames et messieurs, articula alors, à la suite de ce bref conciliabule, l'un des deux interlocuteurs, il est inutile d'attendre plus longtemps. M. le marquis de Pontcallec, retenu au delà de ses prévisions, vous fait ses excuses; il vous rejoindra le plus tôt qu'il le pourra.
— Fouette cocher! cria l'autre d'un ton beaucoup plus impératif, et ventre à terre, si tu tiens à ta peau.
— Au secours! cria Azénor, c'est un guet-apens, au secours!
Mais sa voix se perdit dans le bruit des roues du iiacre, qui s'éloignait à toutes brides dans la direction du boulevard.
Elle se rejeta sur les coussins, en pleurant à la fois de douleur et d'effroi.
Car le comte de Pontcallec n'était pas homme à se laisser duper sans protestation, et à ne pas tirer une première et sommaire vengeance de l'attentat dont il soupçonnait maintenant le but, et auquel son fils venait de se livrer lui-même.
Au moment où la voiture partit au galop, un double coup de feu retentit, remplissant son intérieur d'une courte flamme, suivie d'une longue fumée.
Le comte de Pontcallec, tirant un pistolet de sa poche, venait d'ajuster en même temps les deux hommes complices subalternes de l'embuscade dont son fils était la victime.
L'un d'eux poussa un cri de douleur. Son bras droit pendait inerte le long de son épaule fracassée.
LES PIGEONS PRIVÉS DU PtÉGENT. . 27(^
11 eut cependant la force de pousser la porte de son bras gauche, et de la refermer sur lui.
L'autre, atteint au cœur par une seconde balle, avait pii^ouetté sur lui-même et était tombé la face en avant, dans le ruisseau, avec un de ces râles que la mort étrangle aussitôt.
Quelques fenêtres s'ouvrirent avec précaution.
Une ou deux portes s'entre-bâillèrent.
Deux passants effarés s'enfuirent à toutes jambes en criant : Au meurtre !
Et dans le lointain on entendit comme un bruit de cavalerie qui s'ébranle.
C'était une ronde de guet, qui se hâtait lentement, et allait arriver, comme toujours, trop tard.
La voiture du comte de Pontcallec avait déjà depuis longtemps disparu à l'angle de la rue quand la porte de la maison, signalée par le crime qui venait d'ensanglanter ses abords, s'ouvrit doucement, et le logis suspect trahit à son tour l'attentat mystérieux dont il avait recelé dans son sein les préparatifs et l'exécution.
Deux mousquetaires, à la botte éperonnée, marchaient, le mousquet sur l'épaule gauche, l'épée nue à la main droite, en tête d'un cortège qu'éclairaient, de chaque côté de la porte, deux valets porteurs de flambeaux fumeux.
Derrière eux venait une litière sous le poids de laquelle pliaient, comme de vivantes cariatides, les quatre porteurs, à la livrée du lieutenant de police, qui en soutenaient à chaque bout les bâtons recouverts de velours noir. ^
Dans l'intérieur de cette litière hermétiquement close,
aux rideaux de cuir solidement bouclés, s'agitait et rugissait, en dépit du bâillon et des menottes, faisant à chaque effort inutile, à chaque stérile élan, courber le front aux porteurs, et osciller, de façon à la menacer d'un chavirement, la cage qui lui servait de prison, le marquis de Pontcallec, grinçant des dents, écumant, furibond.
Mais sa rage était impuissante à le délivrer des liens que tout à l'heure sa force, son adresse, son courage, écrasés par le nombre de ses adversaires, servis par la connaissance des lieux et la surprise du guet-apens, n'avaient pu éviter, et sous lesquels il venait de tomber lourdement à terre sur les dalles humides d'une cour étroite, pliant comme un taureau qu'on entrave, ses genoux embarrassés par les nœuds insolubles du laço.
C'est par les soins de Montaran que cette expédition avait été machinée.
C'est par son ordre, grâce au prestige magique de la lettre de cachet qu'il avait exhibée aux sergents et aux exempts dont il avait requis l'assistance, que Pontcallec avait été attiré au piège où il l'attendait, ironique, implacable; c'est lui encore qui, après avoir donné à sa vengeance la première satisfaction de rendre à son adversaire affront pour affront, et de le souffleter de son gant de buffle, n'avait osé pousser le talion jusqu'à le marquer au visage de la pointe de son épée, excès qui eût fait reculer ses acolytes et compromis le succès de son infernale ruse; c'est lui enfin qui, du milieu du groupe fermant l'escorte, indiqua d'une voix brève l'itinéraire que le cortège allait suivre.
— A la Bastille! messieurs, prononea-t-il.
Par les quais, pour plus de sûreté que par les boulevards, l'expédition nocturne et sa hurlante proie se dirigèrent donc vers la fameuse prison d'État, tandis qu'une escouade de police, convoquée ad hoCy accomplissait la funèbre corvée de porter à l'IIôpital général, sur deux civières chargées de paille, les deux pauvres diables d'exempts, l'un mourant, l'autre mort tombés victimes du pire des métiers et du dernier des devoirs.
Le lecteur qui a bien voulu nous suivre jusqu'ici^ ne sera pas du tout étonné d'entrer avec nous à la Bastille, où nous devons le conduire avec notre héros.
Avant de donner sur ce classique séjour de tout conspirateur, où nous attend, grâce au stratagème de Montaran, le malheureux Pontcallec, victime du plus audacieux des traquenards, des détails authentiques et curieux, il est de notre devoir de suivre, à la piste de ses diverses proies, le ministre Dubois.
Il est de notre devoir d'assister aux incidents et aux épisodes les plus intéressants de cette chasse dramatique où la force aida la rusa, et au succès de laquelle rien ne manqua, ni la violation impunie des privilèges d'un ambassadeur coupable, ni l'audacieuse arresta- (ion, au milieu de ses fidèles, d'une princesse séditieuse, ni l'approbation du public, qui aime les beaux coups d'habileté et d'ambition, et se venge, par son ndifférence vis-à-vis des conjurés, surtout quand on
les mène en prison, du mépris qu'ils ont foit de son opinion, en lui gardant le secret.
Suivons donc à la trace le ministre jaloux de devenir premier ministre, d'évêque décidé à devenir cardinal, sur la piste où Fa guidé obscurément le groin du rabatteur Buvat.
Sourions à ce jeu de la Providence, qui s'amuse parlois à mettre entre les mains d'un scribe à six cents livres ou d'une vulgaire entremetteuse, le secret dont peuvent dépendre les destinées d'une nation, et applaudissons à quelques beaux coups de filet.
Le prince de Cellamare, qui, dans toute cette affaire, se conduisit avec la plus aveugle et la plus superbe imprévoyance, satisfait d'avoir engagé le comte de Laval à s'éloigner, et l'abbé Brigault à déguerpir, muni d'un viatique de cent louis, se considéra comme sauf.
11 ne sut pas même employer à brûler tout papier compromettant les quelques heures d'avance que lui donnait l'avis de l'abbé de Porto-Carrero ; il poussa même l'outrecuidance castillane jusqu'à se plaindre de l'arrestation de ses compatriotes, et à réclamer impérieusement les dépêches saisies dans le double fond de chaise.
Il se rendit dans ce but de protestation et de demande de réparation, chez le ministre Le Blanc, où l'attendait Dubois, dont il reçut un accueil peu fait pour encourager ses illusions d'inviolabilité et ses espérances d'impunité.
Le vendredi 9 décembre 1718, vers une heure de l'après-midi, le prince de Cellamare monta en carrosse avec Le Blanc et Dubois, et les conduisit, ou plutôt fut
conduit par eux à Fhôtel Colbert, rue Neuve-des-Petits- Champs, où il logeait.
La rue était cernée, et un détachement de vingt mousquetaires de la seconde compagnie du faubourg Saint-Germain, commandé par le chevalier de Terlon, avait investi Fhôtel. Ces gardes improvisés étaient en habits bourgeois, ayant seulement l'épée au côté. Une partie du régiment, en uniforme, se tenait en état de prêter main-forte au besoin, cantonnée par pelotons dans les cafés et les cabarets des environs de la place des Victoires.
Les deux ministres et leur muet et impassible cicérone, résolu à faire désormais contre fortune bon cœur, et assistant avec l'égoïste dignité du fataliste à la ruine de toutes ses espérances, entrèrent d'abord dans la secrétairerie où un copiste, qui n'était autre que M. Buvat, transcrivait en ce moment, pour la septième fois, un dialogue qui avait pour titre :
Traduction dhme lettre anglaise écrite de la Haye, le 4^ de novembre 1718, "par le sieur Jacques Barinton^ à un de ses amis de Londres; en forme de dialogue entre le sieur Nicolas Slic^ négociant, et le chevalier Diirfort, capitai7ie de vaisseau, tous deux Anglais : factum contenant trente-cinq pages in-folio.
Le groupe des accusateurs et de l'accusé était accompagné, dans cette première halte de la perquisition, par le premier secrétaire de l'ambassade, don Fernand Trivigno de Figuerroa, suivi lui-même de son second et troisième collègues, et de l'écuyer et de l'intendant du prince.
La marche était fermée, à une certaine distance, par
le chevalier de Teiion, M. Pecquet, premier commis des affaires étrangères, et un petit groupe de mousquetaires.
M. Le Blanc s'approcha du bureau où écrivait Buvat, saisit entre ses mains la copie toute fraîche qu'il achevait, et la mit avec un autre exemplaire manuscrit du factum dans un carton, placé aussitôt sur son ordre dans l'armoire de la secrétairerie.
Les papiers contenus dans les deux tiroirs du bureau de Buvat, ceux qu'on trouva épars sur la grande table de la secrétairerie, ceux enfin que fournirent les six tiroirs de la chambre dedonFernand vinrent successivement s'ajouter à ce butin de compromettants trophées.
Après quoi on ferma l'armoire avec deux clefs qu'empocha le mystérieux et solennel M. Pecquet; on la lia d'une corde du haut en bas et en travers, comme en croix, et sur le nœud de la corde, et sur les côtés et le derrière de l'armoire, on apposa de larges bandes de toile que M. Pecquet scella de cire rouge, apposant alternativement sur chaque place un cachet aux armes du prince de Cellamare.
Pendant cette opération , à laquelle il avait assez flegmatiquement assisté, l'ambassadeur, rompant soudain le silence, se tourna vers l'abbé Dubois et lui dit tristement :
— Vous pouvez maintenant m'imposer la loi; dois-je rester ici ou me sera-t-il permis d'en sortir?
— Je comprends votre impatience, répondit Dubois ; mais il ne m'est pas possible d'y condescendre. Le Roi et M. le Régent vous feront tantôt connaître ce qu'ils auront décidé là-dessus.
— D'ailleurs, ajouta M. Le Blanc, soyez sans inquiétude; il ne vous sera fait aucun tort, et tout ce qui pourra l'être, sans dommage pour la justice, vous sera fidèlement rendu.
On comprend que ces explications furent loin de satisfaire l'interrogateur, et que ces consolations le consolèrent médiocrement.
Buvat était demeuré à son poste, tournant machinalement l'un contre l'autre les pouces de ses deux mains oisives et regardant le spectacle avec l'hébétement sournois du bœuf effaré.
Cette mine de surprise, de condoléance et de componction était même si bien jouée que tout le monde s'y laissa prendre, excepté l'abbé Dubois, qui souriait, de temps en temps, en considérant son subalterne et hypocrite complice, du coin de l'œil, avec un sourire diabolique.
Don Fernand Trivigno de Figuerroa, qui retrouvait dans l'attitude et dans la voix de celui qu'il considérait comme un compagnon de disgrâce, un sympathique écho de sa tristesse et un reflet de son propre deuil, s'approcha de lui et lui demanda :
— Que dites-vous de cela?
— Voilà, dit le Judas, en tirant piteusement de sa poche un sordide foulard des Indes, tout diapré de grains de tabac, voilà, monsieur le comte, une scène bien extraordinaire.
Et tout en essuyant, au coin de son œil vitreux, une larme rebelle qu'il y faisait venir, le bonhomme tressautait intérieurement de joie.
Il pensait au succès de ses artifices, à la justice pro-
chaîne rendue à ses services, à la récompense d'une pension promise.
Grâce à elle, il se promettait de couler ses jours tranquillement, après avoir toutefois pris de Tabbé de Targny un congé, insolent et vengeur, capable, il l'espérait bien, de lui donner la jaunisse.
La recherche achevée dans le secrétaire de l'ambassadeur d'Espagne, se continua dans ses appartements et s'y prolongea jusqu'à trois heures après midi, que M. l'abbé Dubois et M. Le Blanc se retirèrent pour aller dîner, sans imposer au prince de Cellamare le supplice de les voir à sa table.
Ils revinrent à quatre heures pour en terminer.
Dans l'intervalle, M. du Libois, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, le même qui devait présider à la plupart des coups de main de la Régence, notamment à l'arrestation du maréchal de Villeroy, après avoir été chargé de la fonction plus agréable d'accompagner le czar dans ses promenades, lors de son voyage à Paris, M. du Libois avait pris possession de son poste d'observation et de surveillance auprès de l'ambassadeur.
Dès ce moment, en effet, le prince de Cellamare fut d étroitement gardé, que du Libois coucha dans sa propre chambre.
Un officier de mousquetaires, dont le détachement était répandu dans l'hôtel et en avait fait un corps de garde, couchait à la porte de cette chambre.
Le dimanche 11 on permit à l'ambassadeur et à don Fernand d'entendre la messe, dont ils avaient grand besoin pour se réconforter un peu.
Le 12, l'ambassadeur, fort ennuyé de ce régime de chartre privée, fit prier M. le Régent d'abréger sa détention préventive en faisant examiner ses papiers, et en donnant même ordre, pour plus de commodité et de célérité , qu'ils fussent transportés hors de son hôtel.
Il fut fait selon son désir.
Les papiers furent, en présence de l'abbé Dubois et de M. Le Blanc, divisés en basses coordonnées et scellées, après avoir été paraphées de la main de don Fernand, et renfermées dans des caisses dont on cloua et cacheta également les clôtures. .
Puis, trois crocheteurs mis en réquisition portèrent au vieux Louvre, sous l'escorte de douze mousquetaires, ces coffres précieux.
Le prince de Gellamare employa ses loisirs forcés à protester, devant Dieu et ses souverains^ contre la violence qu'il essuyait. Il osa même écrire à ce sujet au roi mineur une lettre d'une certaine audace, qui ne franchit point d'ailleurs le cordon de surveillance, et ne fut pas remise à son adresse.
A sa protestation, le Régent répondit parla publication des principales pièces saisies, et la sahitaire divulgation de ces menées où le ridicule le disputait à l'odieux justifia, comme on s'y attendait, le silence des ministres étrangers , et l'applaudissement unanime de l'opinion.
Ce succès et cette approbation permettaient d'être généreux. Le Régent le fut, et avec la clémence qu'inspire facilement à un homme qui en a le goût dans le caractère, le plaisir de la victoire et de la popularité, il
donna ordre de relâcher la caplivitc de rambassadciir, qui ne tarda pas à elre môme rendu à la liberté de rentrer en Espagne.
L'abbé de Porto-Carrero et le marquis de Monteleone, arrêtés à Poitiers, en même temps que Gellamare, et ramenés à Paris, n'attendirent pas longtemps non plus un congé gracieux, après une hospitalière et courtoise détention; et à son retour en Espagne, Fambassadeur put recevoir la bienvenue de ces complices de ses machinations et de ces compagnons de sa disgrâce.
Après avoir raconté la prise du gros saumon, il convient de se préoccuper du sortdes poissons secondaires, successives victimes des coups de fdet de ce grand pêcheur de Dubois, qui s'amusa quelque temps au fretin, en attendant que fussent prêts les appâts et les nasses destinés à attirer et à renfermer le chef nominal et la véritable directrice de la conspiration, le duc et la duchesse du Maine.
Le matin du samedi 10 décembre, le marquis de Pompadoiu-, dernier de son nom, père de la belle Courcillon et aïeul de la non moins belle princesse de Rohan, fut mis à la Bastille.
Le comte d'Aydie, cousin, beau-frère et du même nom que le comte de Piiom, mari morganatique de la duchesse de Berry , prit la fuite et se retira en Espagne, où il mourut longtemps après, assez dans ses atfaires, auxquelles ce vernis de persécution n'avait pas nui.
M. Foucault de Magny, introducteur des ambassadeurs et iils du conseiller d'État, ne fut pas moins lieureux et se sauva aussi pour passer en Espagne, où
il traîna une existence aventureuse et accidentée, bien digne de son caractère et de sa conduite.
M. le chevalier de Saint-Geniez-Navailles, lieutenant général des armées du roi, eut moins d'habileté ou de chance ; il ne tarda pas à grossir la liste des pensionnaires du roi en son château de la Bastille.
M. de Laval se tint quelque temps caché, mais n'attendit pas longtemps le sort commun, auquel il avait en vain essayé de se dérober.
Cependant, chez la duchesse du Maine, à Sceaux, ou à l'Arsenal, on était d'autant plus inquiet qu'on paraissait l'être moins. Chaque jour c'était une mauvaise nouvelle de plus que Mlle de Launay s'empressait de communiquer à sa maîtresse.
La princesse, assiégée elle-même et débordée par son monde, qui venait de toutes parts chercher des nouvelles auprès d'une personne qui ne savait rien, et rassurer ses anxiétés auprès d'une personne qui n'était rien moins que tranquille, ne put un jour assigner à sa confidente d'autre rendez-vous, à l'abri des importuns et des fâcheux, que celui de sa garde-robe, dont il lui fallut bien se contenter.
Le 13 décembre au soir, la princesse, déjà des plus inquiètes, mais n'en affectant que davantage une sécurité qui était son unique défense, jouait au biribi, comme à son ordinaire (elle n'avait garde de donner raison, en changeant sa façon de vivre, aux soupçons qui planaient sur elle), quand M. de Chàtillon, qui tenait la banque, sortit de son mutisme habituel pour dire :
— Vraiment il y a une nouvelle fort plaisante : on a arrêté et on a mis à la Bastille, pour cette affaire de
rambassadeiir d'Espagne, un certain abbe Bri... Bri...
Il ânonnait en cherchant ce nom qu'il ne pouvait retrouver.
Quelques-uns le savaient qui n'osaient ou ne voulaient l'aider.
Enfin il triompha de son bégaiement et ajouta :
— Ce qui en fait le plaisant, c'est qu'il a tout dit; et voilà bien des gens fort embarrassés.
Alors il éclata de rire, pour la première fois de sa vie. Mme la duchesse du Maine, qui n'avait nulle envie de l'imiter, mais de le battre plutôt, répondit :
— Oui, cela est fort plaisant.
— Oh! cela est à mourir de rire, reprit l'enragé fâcheux, avec son implacable bêtise. Figurez-vous ces gens qui croyaient leur affaire bien secrète. En voilà un qui en dit plus qu'on ne lui en demande, et nomme chacun par son nom.
Ce trait alla droit au cœur de la princesse, où M. de Ghâtillon le retourna à loisir dans la plaie.
L'inquiétude de la duchesse du Maine s'expliquera mieux lorsqu'on saura que le comte de Laval, du fond de sa retraite précaire, lui avait fait savoir que l'abbé Brigault était en sûreté, et que toutes les mesures avaient été si bien prises, qu'il n'y avait rien à craindre.
L'arrestation de l'abbé déconcertait singulièrement les espérances qu'on pouvait tirer des avis rassurants d'un optimiste, qui lui-même expiait sans doute, sous les verrous de la Bastille, le tort de sa confiance et de sa crédulité; et désormais il ne restait plus à la princesse, réduite aux angoisses des simples mortelles, qu'à tout craindre elle-même, en essayant de tout éviter.
L'arrestation de Tabbé Brigaiilt, dont la nouvelle, ainsi naïvement et brutalement donnée par M. de Chatillon, avait été, pour la quiétude égoïste de la duchesse du Maine, une blessure empoisonnée, eut pour contre-coup une mésaventure du chevalier du Ménil, qui ne porta pas une atteinte moins cruelle au repos dont jouissait philosophiquement encore iMlle de Launay, assez indifférente à l'orage tant que son cœui' n'était point menacé.
Nous avons dit que le chevalier du Ménil n'avait prêté aux menées ambitieuses et séditieuses que cachaient au public non initié les frivoles décors du théâtre de Sceaux, qu'une attention distraite et qu'un concours indifférent.
Il avait conspiré, puisqu'on ne peut être témoin en pareil cas sans être comphce, non par haine, non pai* amour, non par calcul, non par intérêt, mais uniquement en observateur, en raffiné, en dilettante de curiosité, comme un homme qui, pour étudier les mœurs pittoresques des brigands, se ferait un moment bandit hii-meme.
Ajoutez à ce mobile l'attrait, plus intellectuel alors que sentimental, qui l'attachait aux pas de Mlle de Launay, et le dévouement amical qui ne lui permettait pas d'abandonner décemment le marquis de Pontcallec dans une entreprise insensée, condamnée d'avance à avorter, mais où il y allait de la tête et qu'ennoblissait le danger.
Tels sont, bien analysés, les motifs de curiosité, de goût et de point d'honneur que le chevalier du Ménil avait du revêtir du démiisement uniforme de la haine
conlre le Régeiil: qu'il aimait, et de ramour pour la duchesse du Maine dont il ne se souciait pas.
Le malheur des conspirateurs les plus frivoles et Ic"^ plus indifférents, tels que du Ménil, c'est qu'ils soii|^^ traités comme s'ils étaient sérieux et irréconciliables^ ('A même pis. Ceux qu'on attaque n'admettent pas plus l'inditrérence que ceux pour qui l'on se bat, et le gouvernement qu'on veut supplanter et celui qu'on veut installer ou restaurer regarderaient également comme injurieuse la découverte d'un serviteur ou d'un adversaire insoucieux du succès.
C'est grâce à ce phénomène moral, à cet effet d'oplique grossissante qui est la fatalité des luttes politiques, que le chevalier du Ménil, sur l'ordre du Régent qui l'estimait et de Dubois dont il était avantageusement connu, fut mis à la Bastille le lendemain du jour même où v entra l'abbé Bri^ault. 11 y fut mis avec d'autant plus d'empressement que les deux personnages qui gouvernaient la France étaient plus surpris et plus mécontents de trouver contre eux un homme qu'ils croyaient tout au moins neutre, et plus occupé de ses plaisirs que de leurs affaires.
Voici comment eurent lieu ce quiproquo fâcheux, ce malentendu tragi-comique, par suite desquels fut puni, avec une sorte de vengeresse rigueur, un homme qu'on se serait plu, au contraire, à épargner, et disgracié pour jamais un conspirateur sans le savoir, qui allait le devenir malgré lui. Car si le régime de laBas- ^ tille ne corrige pas les coupables, il n'est pas lait non plus, on en conviendra, pour convertir les innocents.
L'abbé Brigault, prêtre ambitieux et militant, qui
ne faisait que changer de procès, et avait pris part à toutes les querelles politiques ou théologiques du temps, connaissait assez particulièrement le chevalier du Ménil, qu'intéressait ou intriguait plutôt cette activité passionnée, avide de scandale, et que toute bagarre attirait irrésistiblement.
Le chevalier n'ignorait pas qu'à la suite d'un conilit dans lequel il avait pris parti pour les jésuites, l'abbé Brigault avait dû quitter la communauté des pères de l'Oratoire, qui l'accusaient de trahison, ou tout au moins de défection.
11 n'ignorait pas davantage que l'abbé Brigault s'était donné autrefois de grands mouvements pour les intérêts du Prétendant, le chevalier de Saint-Georges. Il crut que l'abbé se trouvait dépositaire de quelque secret relatif aux mêmes affaires ou à toutes autres non moins inoffensives. Il savait bien qu'il avait affaire à un homme compromis, puisqu'il était de ceux qui brûlent de se compromettre, et qu'on réussit toujours à cela; mais il ne le croyait pas capable d'être sorti des rôles subalternes pour lesquels il était fait, jusqu'à usurper un rôle principal dans ces desseins de la duchesse du Maine, auxquels il se trouvait mêlé lui-même indirectement et sans prétention.
C'est donc sans surprise, ni surtout sans appréhension pour sa responsabilité, que le chevalier du Ménil, tiré à part, comme nous l'avons vu, par l'abbé Brigault, se prêta à l'entretien particulier qui lui fut demandé, et condescendit d'avance à la demande, que ces ouvertures annonçaient, d'un service sans conséquence.
LA COMÉDIE DE LA BASTILLE. 2';)r>
L'abbé Brigaiilt ne cacha pas à son confident, qui ne se doutait pas le moins du monde qu'il allait, par ce lait, se trouver complice, qu'il avait subitement lieu d'entreprendre un voyage peut-être long.
11 ajouta qu'il avait compté sur lui, comme le plus galant et le plus sûr des hommes, pour lui donner une marque de confiance unique, en le priant de se charger, jusqu'à son retour, d'une cassette contenant quelques papiers précieux, surtout pour lui, et entre autres, sa correspondance de famille et son testament.
Comment se reiuser à un tel vœu et se dérober à une telle mission ?
Le chevalier du Ménil accepta en effet, et il laissa l'abbé, dont il emporta la cassette, pénétré de reconnaissance pour son dévouement.
L'abbé ne languit pas à Paris, dont le pavé devenait de plus en plus brûlant pour lui ; il s'empressa d'enfourcher, sans trop de gaucherie, un cheval de louage, et de gagner le large, sous un habit d'emprunt qui ne le déguisait que trop bien, car la perfection, en pareil cas, attire le soupçon à force de trop l'éviter, et n'est pas moins dangereuse que la maladresse.
Le lendemain matin, sa servante apporta encore de sa part, au chevalier du Ménil, un gros paquet de papiers cachetés, qu'elle prétendit que son maître l'avait cliargée, en partant, de lui remettre. Le chevalier du Ménil prit le paquet, comme il avait pris la cassette, sans s'en mquiéter autrement.
Cependant il n'était pas possible que la nouvelle de l'envahissement de l'hôtel de l'ambassadeur d'Espagne, et de son arrestation, qui éclata dès le lendemain, ne
'2dQ LES OISEAUX DE SCEAUX.
donnât pas quelque éveil, môme au plus insouciant des j hommes.
Le chevalier n'ignorait pas, quoiqu'il n'en eût pas mesuré la profondeur, les relations du prince et de l'abbé.
Pour la première fois il entrevit le trait d'union qui pouvait relier ces deux événements : le départ précipité de l'un, l'arrestation de l'autre, et il comprit qu'il s'était chargé un peu à la légère d'un mandat qui pourrait bien lui devenir désagréable.
Mais pour un tel homme, les chances à courir par suite d'une complaisance hasardeuse n'étaient que le plus petit objet de ses légitimes préoccupations; ce qui rinquiétait surtout, c'était le désir, au risque d'être indiscret, d'apprécier exactement le danger auquel il s'était exposée, cet examen dût-il le rassurer tout à fait et le faire rire de ce qui l'avait fait songer.
En pareil cas il y a peu d'intervalle entre l'intention et l'acte. Le chevalier ne pouvait demander à l'abbé la permission de vérifier son dépôt; la confiance excessive qu'il avait montrée lui-même exigeait bien un certain retour, si même toutefois le procédé de l'abbé n'autorisait pas la méfiance.
Sur ces rapides réflexions, le chevalier ne résista pas davantage au désir d'apprendre, à la démangeaison de connaître jusqu'à quel point était anodin ou dangereux l'engin mystérieux qu'il tenait renfermé dans son tiroir.
il ne s'agissait pas, on le pense bien, d'échapper à la rigueur des ordonnances sur le recel, mais de savoir jusqu'à quel point on les bravait.
A COMÉDIE DE LA lîASTILLE. 297
On peut bien pardonner un peu de curiosité îi un homme que rien au monde, même le soin de sa conservation personnelle, n'eût décidé à manquer à la parole donnée et à la foi promise.
Le chevalier du Ménil ouvrit donc adroitement la cassette et n'y trouva, comme l'abbé le lui avait dit, que son testament et des papiers aussi indifférents.
11 la referma, en dissimulant toute trace de son inquisition.
Mais quand il passa au rouleau de papiers, le décacheta, le fouilla et y trouva réunis en faisceau tous les lémoignages de la participation intime et journalière de l'abbé à la direction de l'alTaire qui coûtait déjà la liberté à l'ambassadeur d'Espagne, en môme temps que toutes les preuves nécessaires pour dévoiler les auteurs de la machination, et l'y impliquer lui-même comme complice, il ne put retenir un mouvement bien excusable de surprise et de mauvaise humeur. . Une inspiration non moins légitime le poussa à détruire, dans l'intérêt commun, des papiers devenus inutiles autant que compromettants, et il jeta, sans le moindre scrupule, le tout au feu, dont la flamme plus claire lui réjouit sensiblement le cœur.
Le lendemain justement de cet auto-da-té , l'abbé Dubois, de qui le chevalier du Ménil était assez familièrement connu, qui ne perdait pas de temps d'ailleurs pour débrouiller les fds et rechercher les pistes d'une intrigue que la saisie de Poitiers n'avait éclaircie qu'à moitié, se souvint fort à propos des liaisons du chevalier avec Tabbé Brigault, l'envoya chercher et s'efforça d'en tirer ce qu'il pouvait savoir sur l'affaire en question.
Le chevalier du Ménil, qui se croyait sûr de n'allei' que jusqu'à un point inoffensif, et de n'aider à enfoncer qu'une porte ouverte, ne fit pas une résistance de mauvais goût; dans l'espoir de dévoyer les limiers qui traquaient ses amis, il ne montra pas de difficulté à avouer que l'abbé Brigault, en partant, l'avait rendu dépositaire d'une cassette, qu'il offrit de remontrer, ne contenant que son testament et des papiers de famille.
L'abbé Dubois, qui se frottait déjà les mains de la découverte, rengaina sa joie, et fronçâtes sourcils d'un blond jaune qui broussaillaient sur son pétillant œil 2fris.
La cassette lui fut apportée, en effet, et il n'y trouva, à son grand désappointement, que ce qu'il n'y cherchait pas. Mais il ne se résigna point si facilement que l'aurait cru le chevalier du Ménil à s'avouer bredouille, et poursuivit ses recherches, tout en dardant, à l'adresse de celui qui l'avait trompé, s'il le prenait en fraude, un de ces regards félins qui ne promettent rien de bon.
Le seul moyen d'arriver à un résultat était de mettre la main sur l'abbé Brigault, à la poursuite duquel avaient été lancés, de tous côtés, les plus fins limiers de d'Argenson.
Ce moyen ne se fit pas attendre, car l'abbé Brigault, qui en trois journées avait trotté jusqu'à Montargis, fut arrêté aux environs de cette ville, sommé de descendre de sa haquenée, fouillé et trouvé porteur de lettres à son adresse, que, par une incroyable distraction, il avait gardées sur lui, et qui rendaient toute dénégation vaine.
Il fut conduit à la Bastille en beaucoup moins de temps qu'il n'avait mis à gagner Montargis, et aussitôt interrogé, harcelé, vidé.
Fort intimidé par l'appareil de l'instruction, et croyant avoir moins à gagner qu'à perdre à l'embarrasser, il se décida d'autant mieux à Taveu, que, par un subterfuge qui manque rarement son eflet, d'Argenson et Le Blanc l'avaient assuré qu'il ne leur apprendrait rien que son repentir, dont ils voulaient bien, dans son intérêt, favoriser l'expression, afin de pouvoir lui en tenir compte.
Un dernier détail délia absolument la langue d'un homme qui, n'ayant plus, pour se faire épargner, qu'à se grandir, et persuadé qu'on proportionnerait Findulgence à la franchise et aussi à l'importance des aveux, ne demandait pas mieux que de parler.
— Votre servante, lui dit, avec une effrayante douceur, le sombre d'Argenson, est arrêtée, de même que le chevaher du Ménil; et nous possédons les papiers que vous avez remis à l'une pour les confier à l'autre.
— S'il en est ainsi, pardieu, que me demandez-vous de plus? interrompit, avec un geste de désespoir comique, l'accusé interpellé; je n'ai plus rien à vous apprendre et vous en savez autant que moi, c'est-à-dire tout, car il n'y a rien qui ne soit dans les papiers que j'ai déposés aux mains du chevalier du Ménil.
Les deux ministres se regardèrent interlocfués, et dévisagèrent sévèrement le prévenu, comme pour s'assurer qu'il ne se moquait pas effrontément d'eux. Il n'en était rien ; mais si l'abbé ne les trompait pas, c'est que le chevalier les avait trompés.
Aussitôt nouvelle reçue du tour singulier qu'avait pris l'interrogatoire, dont il attendait impatiemment le résultat, l'abbé Dubois entra dans une de ces fureurs de rustre, où il n'épargnait pas les jurons, et qui ont rendu proverbiales ses audiences et ses visites, dont il ne craignait pas d'effaroucher la solennité en blasphémant comme un sacre.
M. Le Blanc, qui s'intéressait au chevalier, homme d'esprit et de plaisir comme lui, assura Dubois qu'il n'y avait là qu'un malentendu, qu'il se faisait fort d'éclaircir avant que sa vindicte tombât sur un innocent qui n'avait que l'apparence de coupable.
Il manda en hâte auprès de lui le chevalier du Ménil, qui, ne se doutant de rien, y courut souriant.
— Il ne s'agit pas de rire, dit Le Blanc, mais de nous donner les papiers que vous tenez de l'abbé Brigault.
— Mais n'avez-vous pas sa cassette? demanda hardiment du Ménil.
— Sans doute, mais la cassette est vide pour nous, et comme l'appétit vient en mangeant, nous nous ennuyons de mâcher à vide.
Du Ménil se sentit pris au piège; mais, par une noble pudeur, il maintint obstinément son mensonge tant que Le Blanc lui parla devant témoins.
Quand, sur un ordre de celui-ci, ils se trouvèrent seuls :
— Je vais, monsieur, dit du Ménil, vous parler non comme à un mmistre d'Etat et à mon juge, mais comme à un galant homme qui fait cas des sentiments d'honneur.
Et sur ce petit avant-propos, du Ménil, qui voyait bien qu'il ne lui servirait de rien de reculer et tergiverser, et qu'il ne pouvait lui rester d'aiilre mérite que celui de la sincérité, conta naïvement, fidèlement et par le menu, au ministre, ce qui lui était arrivé.
Celui-ci le félicita, le remercia, promit de l'excuser, d'arranger tout.
Puis il courut, gardant du Ménil chez lui, au Palais- Royal, où il trouva le Régent et Dubois. Là, son récit, pénétré de l'estime et de l'intérêt qu'il ressentait pour son prisonnier, lit sur le duc d'Orléans une impression des plus favorables, et des plus disposées au pardon, mais n'apaisa point l'abbé Dubois, piqué au vif d'avoir été joué par cette confession tronquée.
L'abbé s'emporta sur l'audace, les circonstances, l'exemple, et obtint de haute lutte, du Régent, un ordre qu'il signa de mauvaise grâce, mais en vertu duquel notre ami du Ménil n'en alla pas moins rejoindre à la Bastille son imprudent mandataire.
Du moins, l'estime publique l'accompagna dans sa disgrâce, et les bons offices de Le Blanc et le dévouement de Noce adoucirent son désappointement.
M. le Régent lui-même n'hésita pas à s'associer ostensiblement à l'admiration et aux regrets qu'inspirait à tous la noble conduite du chevalier.
Un marquis du Ménil, d'une autre lamille, crut bon d'aller trouver le Régent et de lui faire sa cour en l'assurant qu'il n'était ni parent ni ami du chevalier.
— Tant pis pour vous, monsieur, lui répondit le • Régent en lui tournant le dos, car le chevalier du Ménil est un très-galant homme.
Toutes ces rigueurs en annonçaient de pires, et il semblait qu'on ne se décidât que peu à peu à un coup tel que celui de l'arrestation du duc et de la duchesse du Maine, par un calcul où il pouvait entrer à la fois de la pusillanimité et de la coquetterie.
La vérité est que ni le Régent ni Dubois n'éprouvaient le moindre scrupule à se saisir de coupables fort déchus \ à de leur prestige et plus embarrassants qu'imposants.
Mais ils voulaient finir par la fin, logiquement, triomphalement, avec un exemplaire éclat, tout en prolongeant, au profit de leurs recherches ou de leurs vengeances, la sécurité ou l'anxiété du prince et surtout de la princesse.
Ils ignoraient qu'elle se fût préparée à subir avec un héroïsme qui se démentit plus d'une fois dans la suite et que ne partagea jamais son mari, un sort qu'elle prévoyait si inévitable, qu'elle ne chercha pas même à l'éviter.
N'ayant pas réussi, elle voulait au moins tomber décemment, fièrement, avec les honneurs de la guerre, et faire rougir au besoin des adversaires assez peu galants pour pousser jusqu'à ses dernières conséquences leur triomphe sur une femme.
Dubois attendait toujours, comme le chat qui guette la souris, en pelotant chaque jour, aux environs de la souricière de Sceaux ou de la souricière de l'Arsenal, où ses agents ne s'embusquaient jamais inutilement, avec quelques victimes secondaires.
La Bastille et Vincennes se remplissaient; son dossier devenait assez lourd pour que seul il en pût porter le poids, assez volumineux pour ne pouvoir plus tenir
que dans le* portefeuille d'un premier ministre, assez compliqué pour que le Régent, dégoûté, en laissât l'entière disposition au seul homme capable de le débrouiller.
Et tout cela faisait si bien l'affaire de l'ambition et de la malice du futur cardinal, qu'il en était presque à savoir gré à la duchesse du Maine d'avoir bien voulu si à propos conspirer en faveur de son élévation (à son insu, il est vrai), et qu'au lieu de le pâlir et de le maigrir, les longues veilles où il dégustait voluptueucément, à petits coups, ce beau procès d'Etat, si propice à sa fortune, le redressaient et le ragaillardis- .saient au contraire à vue d'œil.
Pendant ce temps, d'incertitude en incertitude, de plus en plus aigrie et exaspérée par le supplice de l'attente, la duchesse du Maine en était venue à l'impatience môme d'être arrêtée, ne fût-ce que pour en finir avec les avis des donneurs de nouvelles et les alertes des donneurs d'alarme.
Car il ne se passait pas de jour sans que quelqu'un lui fît tenir mystérieusement quelque renseignement furtif, qui reportait désagréablement sa pensée sur les menaces qui planaient sur sa tête, sans l'éclaircir le moins du monde sur la seule chose qu'il lui importât de savoir, c'est-à-dire sur l'époque précise où la nue crèverait.
En attendant, elle ne prenait pas toujours les choses au tragique, et son humeur avait des éclaircies de folle •espérance et de subite gaieté.
Elle se flattait qu'on aurait assez égard à son rang €t à son sexe pour se borner à lui imposer un simple
éloignement, ou tout au plus la résidence obligée dans une maison royale.
Elle ne pouvait se figurer qu'on osât la condamner à la fois à la captivité et à la solitude.
L'idée d'un séjour de pénitence adoucie, au milieu de ses serviteurs et au sein des honneurs habituels, ne l'effrayait pas trop, et la perspective d'un tel pisaller n'avait rien qui fût de nature à révolter son imagination.
Par ces illusions elle échappait au moins, jusqu'à l'heure du désabusement, à ce supplice de la réalité qui l'attendait et dont l'image exacte, loin de s'accorder avec ses rêves, n'eût été digne que de ses cauchemars.
Le mois de décembre touchait au dernier tiers de sa carrière; et si tout au dehors confirmait les craintes de la duchesse, aucun fait ne s'était encore produit qui parût leur fixer un terme prochain.
Mais si la justice est lente, parce qu'elle est boiteuse, elle finit cependant par arriver.
Le jeudi 29 décembre, sur les six heures du matin, Mme la duchesse du Maine, qui avait passé cette nuit, comme les précédentes, à composer avec Mlle de Launay, martyre de ces collaborations fiévreuses, un Mémoire qu'elle voulait laisser à Mme la Princesse sa mère, pour l'engager à demander, au cas où elle serait arrêtée, qu'on lui fît son procès — comptant bien qu'on y regarderait à deux fois avant de risquer un débat aussi hasardeux, — Mme la duchesse du Maine s'était enfin endormie, laissant à sa secrétaire congé d'en faire autant.
Mlle de Laiinay coinmcnrait à s'assou})ir qiianci clic entendit ouvrir sa porte, sur laquelle elle laissait la clef. Elle crut que sa maîtresse avait besoin d'elle et la renvoyait chercher.
— Qu'est-ce? demanda-t-elle à moitié éveillée. Une voix qui lui était inconnue répondit :
— C'est de la part du roi.
Mlle de Launay comprit tout de suite ce dont il s'agissait.
— Levez-vous et sur-le-champ, continua la voix.
Il n'y avait rien à répliquer. Mlle de Launay obéit. Le jour peignait à peine. Mais comme on ne lui avait pas ordonné d'allumer sa lumière, Mlle de Launay, qui trouvait son compte à cette obscurité protectrice de la pudeur, s'abstint de le faire.
Un homme de la troupe, car ils étaient plusieurs, en outre de celui qui parlait pour tous, s'était détaché et revenait avec un bougeoir.
C'est alors que Mlle de Launay, à peine debout et demi-vôtue , se trouva en présence d'un officier des gardes et de deux mousquetaires.
L'officier lut un ordre qu'il avait de garder Mlle de Launay à vue; ce qui, eut-il la bonté d'ajouter, n'avait rien de désagréable.
Mlle de Launay sourit et la glace fut rompue. Entre un officier des gardes et une jeune femme, à six heures du matin, il reste toujours, quelle que soit la commission, le terrain neutre de la galanterie.
Mais cette galanterie ne déborde pas les limites inflexibles de la consigne; de sorte qu'on offrit absolument à Mlle de Launay tout ce qu'elle ne demandait
les
pas; mais qu'en revanche on lui refusa tout ce qu'elLn'^^^^ desirait. pito
C'est ainsi qu'elle avait tout d'abord requis rassis-| de^î^ tance de sa femme de chambre, Mlle Rondel, qui lo geaitun peu plus loin.
On ne put pas, on ne voulut pas autoriser cette communication. 1 le
Toute la maison était pleine de gardes et de mous- 1 ses quetaires, et l'on ne pouvait aborder d'aucun côté.
On était dans ce pied-à-terre de la rue Saint-Honoré, j é résidence plus commode que l'Arsenal et à proximité j à des Tuileries, qu'affectionnait depuis quelque temps la duchesse du Maine.
Mlle de Launay, saisie d'un beau désespoir, fit mine d'essayer de forcer le passage.
L'officier se carra devant elle, les bras en avant comme pour l'embrasser.
Elle recula, et alla s'asseoir dans un coin fort dépi-
— Ne me ferez-vous point au moins la charité de quelques nouvelles?
— Vous ne les apprendrez que trop tôt, mademoiselle, et c'est par charité que je ne vous répondrai pas.
Le dialogue entamé sur ce pied ne pouvait pas durer longtemps. Mlle de Launay le comprit vite, se résigna et se tut.
Pendant ce temps se passait le double incident qu'on refusait de lui apprendre, et qu'elle ne connut que trop tôt.
M. le duc d'Ancenis, fils du duc de Béthune, capi-
^ taine des gardes de quartier, accompagné de M. de la Billarderie, lieutenant des gardes du corps, se présenta devant Mme la duchesse du Maine, et avec toute la courtoisie d'un duc et pair pria la princesse de vouloir bien le suivre, en vertu d'un ordre du roi, qu'il lui exhiba, en s' excusant respectueusement, sur son devoir, d'une telle commission, et en radoucissant de l'expression de ses regrets.
La princesse prit le compliment avec une dignité calme, et monta sans démonstrations dans le carrosse de louage à six chevaux qui l'attendait à la porte.
Elle n'éclata un moment, en un violent, mais court Iransport de surprise, de douleur et d'indignation, que ioi'squ'elle apprit son itinéraire et le but de son voyage.
On la conduisait en effet dans le château de Dijon, qui dépendait du gouvernement de Bourgogne; ce qui plaçait la princesse prisonnière sous la clef de son propre neveu, M. le Duc, titulaire de ce gouvernement, et ainsi habilement associé par M. le Régent à sa venoeance.
La duchesse sentit la honte d'un tel procédé plus vivement que M. le Duc, et la colère de la tante prisonnière donna en vain au neveu geôlier une leçon qu'il ne comprit pas, mais que le public approuva.
Cet unique et inévitable tribut une fois payé à un tempérament et à un caractère que l'habitude d'une domination sans contradiction rendait plus sensible à l'affi'ont, la duchesse du Maine tomba dans cette sorte de prostration qui suit tous les paroxysmes, et fit fermer et boucler les rideaux de son carrosse pour no
rien voir, la nature tout entière s'assombrissant à se yeux du deuil de sa disgrâce. Lui
C'est ainsi qu'elle arriva à Essonne, où elle couchakinlt et où la cjuitta le duc d'Ancenis. Lpsp
M. de Flahault de la Billarderie, avec les détachel|j|li; ments des gardes du corps et des mousquetaires réuni.4 fg sous son commandement, conduisit la princesse à Di-l^ou jon, où elle demeura quelque temps sous sa garde. jj^nj
Laissons languir tristement l'illustre captive de la citadelle de Dijon, naguère encore toujours environnée de monde, et, pour ne pas se croire seule, vivant au milieu d'une foule, maintenant réduite aux soins et à l'entretien de deux femmes de chambre, auxquelles, sur les instances de madame la Princesse, fut adjointe, sans titre, Mlle Desforges, parente de M. de Malézieux; et préoccupons-nous, après la femme-mari, du marifemme qu'elle entraînait dans sa chute.
M. le duc du Maine fut arrêté à Sceaux, au moment où, sortant de la messe, il allait monter en carrosse pour faire une promenade aux environs.
Il n'opposa à cette surprise qu'une douce résistance, effacée par un sourire, protestant d'ailleurs de son innocence, et plaignant plus que lui-même les auteurs d'une erreur dont il était la victime.
Pourtant, quand il se vit désarmé, enfermé dans un carrosse, emporté au galop des chevaux, sous l'escorte d'une brigade de mousquetaires, et sous la garde d'un officier rude et brusque, M. de Favancourt, ce manque d'égards fit plus que tout le reste pour abattre un homme qui, doux même envers la mauvaise fortune, s'attendait à la trouver plus douce envers lui.
if^î
Il lui échappa plus d'une marque de la terreur qui
icu à peu l'emportait sur sa résignation. Le teint pal(\,
|''(Lm1 égaré, il trompa l'ennui de la route en récitant
Jes prières et en se couvrant de signes de croix, comme
m Italien qui conjure le mauvais œil.
Favancourt ne l'avait pas bon ; et le duc du Maine trouva quelque plaisir à le quitter, même pour entrei' dans le château de Douliens, où les études littéraires ît les pratiques religieuses de toute sa vie y occupèrent une captivité laborieuse, pénitente, et résignée à [Oul, excepté à pardonner à la duchesse du Maine, auteur de cette retraite involontaire.
On saisit à Sceaux les papiers de M. de Malézieux, et l'on trouva dans son éci'itoire, sous le repli du contrat ie mariage de son fils, l'original de cette fameuse ettre du roi d'Espagne au roi de France, brouillon ?crit de sa main, corrigé de celle du cardinal de Polignac, que son distrait dépositaire avait tant recherché 'U vain, qu'il avait considéré comme perdu, et dont Jiaque jour il déplorait la perte.
Aussitôt qu'il l'aperçut, il se jeta dessus et le déchira, faisant même mine de l'avaler.
Mais M. Trudaine, qui présidait à la perquisition, s'opposa à cette indigeste gloutonnerie, et l'arracha de ses mains.
Les morceaux de ce précieux autographe, rapprochés, conservés, furent trouvés fort bons par l'abbé Dubois, et fort mauvais par le public, quand on l'imprima.
La découverte de Sceaux, qui ne confirmait que trop les soupçons dont il était l'objet, valut à M. de Malézieux un logement à la Bastille.
En même temps que la duchesse du Maine, on avaik^^*^ arrêté chez elle le fils aîné de Malézieux, lieutenanf* général d'artillerie, et le chevalier de Gavaudun, ains que Mlle de Montauban, sa fille d'honneur, quoiqu'elle n'eût pas grande part à sa confiance.
MM. d'xVdvisard et Barge ton, les légistes de la con-f juration; deux valets de chambre de la princesse, ^^ Avranches et Des Pavots ; quatre de ses valets de pied ; deux frotteuses de son appartement ne furent pas préservés par l'humilité de leur condition de ce dernier coup de filet, dans lequel furent englobés jusqu'à des proies encore plus subalternes.
Maintenant que la plupart des personnages de cette p histoire, réunis d'abord à Sceaux, se trouvent réunis à la Bastille, notre devoir de narrateur consciencieux nous oWige à transporter nos lecteurs à ce passager rendez-vous, et à suivre sur cette route, si fréquentée
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( llk
en décembre 1718, Mfie de Launay, dont le voyage nous donnera une idée de tous les autres.
Mlle de Launay resta seule avec ses trois gardes, depuis sept heures du matin jusqu'à onze, sans rien savoir de ce qui se passait.
C'était cette indigence de nouvelles qui la préoccupait surtout, et cette faim de son esprit, que ne faisaient qu'exciter, loin de la rassasier, quelques bribes arrachées, par son ingénieuse curiosité, à une conversation banale, lui faisait oublier l'autre, qui murmurait pourtant déjà dans son estomac.
Elle éta:it encore soutenue par l'espoir d'être attachée au sort de la princesse, qu'elle devinait trop par le sien, d'être appelée à l'honneur de lui tenir compa-
ait
)ii-
nie et de lui continuer les services de riiabitude, demijenus ceux du dévouement.
Elle ne jouit pas longtemps de cette illusion : car un
utre garde vint dire au sien que la princesse était
artie, et qu'ils pouvaient laisser sa suivante, redevenue
ne prisonnière ordinaire, avec un seul mousquetaire,
)Je qu'ils firent.
Ce fut un rude coup. La dernière branche a laquelle lie s'accrochait venait de se rompre, et la captive re~ 3mbait en plein naufrage d'ennui.
Car que tirer d'un tête-à-tète avec un mousquetaire, uand on n'est pas d'humeur à respirer ses grossières .eurettes?
Celui de Mlle de Launay était un bon diable, scrviable t poli, et qui ne demandait pas mieux que d'être utile, lais il était dangereux de devoir à un tel personnage, ui n'eût pas fait crédit à la moindre reconnaissance. ]t un créancier trop pressé est des plus désagréables en Dûtes circonstances.
Mlle de Launav sentit si vivement ce vice de sa situaion que, fort soucieuse du sort de certaine cassette, à lie appartenant, qui ne contenait rien de suspect par apport à l'Etat, mais qui renfermait un grand nombre de ?ttres dont quelques-unes intéressaient sa réputation, lie adopta l'alternative qui semblait la plus dangereuse, t aima mieux courir la chance de voir ses poulets tomer entre les mains des ministres, que de les confier à i foi d'un mousquetaire.
Pendant qu'elle faisait ses réflexions et combinait la éfense d'une vertu sensible surtout au ridicule de cerlines indiscrétions, son mousquetaire, devenu impor-
tun à force d'envie de servir, et qui commençait ùj prendre trop d'intérêt à ses malheurs, fut relayé par un^^^^
pari ï
qu
Ice
fe
autre plus neuf et plus frais.
Celui-là, moins sentimental, mais plus positif que son compagnon, se borna à développer, durant sonjP*^^ guet, le conseil d'une expérience dont sa santé attes-l tait le bon usage, qui empourprait sa face et fleurissait jP^' son nez. "■
Ce conseil, qu'il fut fort étonné de ne pas voir goûté selon son mérite, c'était de faire un léger repas, j qui ne perdrait môme rien à n'être pas trop léger.
L'après-diner, MM. Fagon et Parisot, maîtres des requêtes, vinrent faire la visite des papiers de Mlle de Launav.
Celle-ci crut devoir les prévenir qu'ils trouveraient quelques lettres galantes, mais qu'il était bon de les *^^ avertir qu'elles provenaient d'un homme de quatrevingts ans, quoique écrites d'une main écolière, parce qu'il était aveugle; c'était l'abbé de Chaulieu et le secrétaire, son petit laquais, qui ne savait mot d'ortliographe.
Ces messieurs sourirent gravement, et procédèrent à l'examen des livres, où ils ne trouvèrent rien à prendre. Ils fouillèrent partout, jusque sous les matelas, et ne virent point, ou ne voulurent point voir la fameuse cassette que Mlle de Launay leur avait signalée, à force de tenir à la leur soustraire.
Ils voulurent visiter un coffre dont la femme de chambre de Mlle de Launay avait la clef. Cela les obligea delà faire venir, el on lui permit ensuite de rester, re qui fut d'une grande consolation pour sa maîtresse.
Une heure ou deux après, un olficier de mousqueaires vint dire à Mlle de Launay qu'elle se disposât à partir, sans lui apprendre où on allait la mener.
Elle lui demanda si la fdle qui la servait ne viendrait 3as avec elle.
Il répondit qu'il n'avait* nul ordre sur cela, et ne mouvait le permettre sans savoir la volonté de M. le Régent.
Mlle de Launay le supplia de lui obtenir cette grâce, jui serait la seule qu'elle demanderait.
L'officier l'assura qu'elle lui serait accordée, et que ^.ette fille la suivrait de fort près.
Sur ce, l'officier emmena son mousquetaire, renferma dans la chambre Mlle de Launay et sa servante, Ville Rondel, et les laissa, en leur annonçant que dans [^^ [me demi-heure il fallait être prêtes à partir.
Dans cette occurrence, le dévouement de Mlle Rondel 30ur sa récente mais déjà chère maîtresse ne se dénentit point, et trouva le temps de s'affirmer par des -émoignages simples et touchants et même par des )reuves irrécusables.
Elle assura Mlle de Launay qu'en dépit des conseils ! conformes à la sagesse vulgaire, qu'elle n'avait pas nanqué de recevoir de plus d'une bonne âme, elle ne 'abandonnerait point, parce que tels étaient son devoii* ît son plaisir; et qu'elle la suivrait partout volontiers, nème en prison.
Cette déclaration faite, passant aussitôt à la pratique, vec cette décision et ce bon sens qui rendent si pré- ;ieux parfois les services d'un domestique et les lèvent jusqu'à ceux d'un ami, Mlle Rondel s'empressa
:il4 LES OISEAUX DE SCEAUX.
le
(le s'associer, en la soulageant, à la préoccupation ac tuellement la plus incessante de sa maîtresse. '^ ^
Mlle de Launay, avec une confiance que provoquai et méritait à la fois une telle attitude, lui ayant hiV'^^^'' l'aveu de ses scrupules et de ses soucis relativement ir^^^", cette fameuse cassette de papiers, objet de sa sollicitude, quoiqu'il n'y eût, assura-t-elle, là dedans que des bagatelles, Mlle Rondel s'offrit à la débarrasser de toute inquiétude.
Elle reçut donc la clef, avec l'ordre imprudent de s'en servir pour ouvrir, aussitôt sa maîtresse partie, et, en attendant qu'elle la pût rejoindre, la cassette aux papiers, et en vider le contenu dans le feu.
A ce moment môme, et avant qu'il pût être question de recommandations particulières ou d'objections quelconques, l'entretien fut rompu par un bruit de pas
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militaires, et la porte s'ouvrit brusquement.
C'était l'escorte de Mlle de Launay qui venait la prendre, et la prisonnière, quelque peu émue sous ses voiles, se trouva bientôt en carrosse avec trois mousquetaires, roulant vers son nouveau et fâcheux domi- *^' cile : la Bastille.
Au bout de la rue Saint-Antoine, après avoir dépassé le couvent de la Visitation, la voiture qui conduisait un : nouvel habitant à la Bastille, s'arrêtait à l'entrée d'une sorte de passage borgne.
Une sentinelle, la baïonnette basse, venait reconnaître le convoi, qui pénétrait, sur son muet laisserpasser, formulé d'un signe d'ombre, dans la cour de l'Orme.
Après avoir côtoyé cinq ou six boutiques sombres,
pa-
ion
lel-
oiiéesàdes artisans familiers du cliâteau, corvéables lu gouverneur, dont ils commençaient le sinistre do- Qiaine, dépasse les casernes, les écuries et les reiailjtnises du redoutable seigneur, on faisait halte devant un pont-levis toujours levé, et dont il fallait attendre l'abaissement, scandé par le murmure aigu des poulies rouillées et le sonore frôlement des chaînes.
La voiture demeurait en panne devant le corps de garde, et on descendait, sous Fœil soupçonneux du factionnaire, pour traverser le pont-levis qui conduisait à la grande porte et au portillon du château.
Le nouveau venu et ses gardes entraient, après avoir été hélés, dévisagés, signalés, dans la cour du Gouvernement, sur laquelle donnait l'hôtel du geôlier suprême, capitaine, pour le roi, de son château de la Bastille, et jouissant, en cette qualité, des tristes honneurs du fossé et du corps de garde.
En face de l'hôtel du gouverneur s'étendait encore un pont-levis, protégé par une barrière de poutres ^. I revêtues de fer formant une sorte de cage ; les sentinelles se promenaient à l'intérieur.
Devant cette dernière enceinte stationnait encore un corps de garde.
La barrière et le pont-levis franchis, on arrivait dans une cour de cent vingt pieds de long sur quatrevingts de large; c'était la cour des prisons.
Six des huit tours de la Bastille débouchaient sur ce préau, théâtre des promenades et des jeux des détenus moins étroitement resserrés, et jouissant, â huis clos, d'un simulacre de liberté.
C'étaient les tours de la Comlé^ du Trésor^ de la Cha-
pelle, d'un côté; de l'autre, celle de la BazinièA y^^^^i de la Bertaiidière, et celle nommée, par antiphrasl j^la sans doute, de la Liberté, ï c leï
Deux autres tours, celle du Coin et celle du Piiitsl ip^^j dominaient une seconde cour intérieure ou plutôî arrière-cour, réservée aux logements subalternes ei) aux détenus de bas étage, qui s'y promenaient, comme des comparses dans la coulisse, au milieu des' gloussements de la volaille, des vapeurs de la vaisselle et des émanations du fumier.
Entre les deux cours, en face de l'entrée, s'élevait un bâtiment massif, percé d'étroites fenêtres, divisé en deux corps de logis par un escalier et une allée qui servait de passage.
Les cuisines, les offices et le réfectoire de la domesticité occupaient le rez-de-chaussée de cette maison^ dont le premier étage, habité d'ordinaire par des prisonniers sans conséquence, devait être pourtant, en 1785, la résidence du cardinal de Rohan.
Le lieutenant du roi demeurait au second étage, et de Tobservatoirc de ses fenêtres lorgnait incessamment les deux cours, objet de sa minutieuse surveillance.
Le dépôt des archives, le magasin des effets des prisonniers, ainsi que la salle d'interrogatoire affectée au lieutenant général de police, occupaient le reste de cet édifice rébarbatif.
Tous ces bâtiments, si hérissés en dedans, étaient, à l'extérieur, du côté du faubourg, d'un aspect encore plus farouche.
Ils étaient entourés d'un fossé de cent vingt pieds
'*, tôt
l'iit,
0 large, où Peau n'arrivait qu'à Topoque des grandes rues de la Seine.
Sur le revêtement en pierres de taille, d'une hau- Hir de trente-six pieds, se profilait une galerie sou- }nue par des potences de bois, et qui régnait dans 3ut le contour de cette espèce de contrescarpe.
Pendant le jour, deux factionnaires, et quatre penant la nuit, v surveillaient les fenêtres des prisoniers.
Ils étaient relevés toutes les heures par un officier, t tenus en haleine par des rondes fréquentes, dont 3 chef mettait en rentrant un jeton dans une boîte.
Ces jetons de présence, scrupuleusement comptés ar le lieutenant du roi, justifiaient de l'exactitude du 3rvice.
Hors de l'enceinte, d'autres corps de garde avaient œil et l'oreille à la rue, tenue de ce côté en état de
lege..
Des sentinelles faisaient prendre le large aux pasmts curieux, et un caporal frappait trois coups à haque heure du jour, et un coup à chaque quart 'heure de la nuit sur une cloche, dont le tintement 3nait périodiquement le château en éveil et le fauourg en alarme.
C'est une autre cloche, au glas lugubre, qui avait 3 privilège d'annoncer l'entrée des nouveaux venus.
A ce signal, qui faisait palpiter le cœur des prisoniers, impatients d'apprendre et tremblants de conaître le nom de leur compagnon de captivité, les orps de garde prenaient silencieusement les armes.
Le capitaine des portes se levait mécaniquement de
dessus son fauteuil, et allait requérir le lieutenant cil ^ ^
roi, qui s'arrachait un moment aux devoirs et aux eil A^*!
nuis de son implacable vigilance. uu^'^'^*
Le cortège, grossi au passage, surtout s'il s'agissal p^*^ d'un prisonnier de marque, par le gouverneur et il ^^î major, et suivi d'une escorte de guichetiers, s'avançail ivoi^^^ solennellement, au cliquetis des armes et des clefsii*'' au-devant de l'hôte attendu. Ip^i'^i^
La descente de la voiture s'opérait mystérieusement,! f^ l'ordre présenté et vérifié à voix basse, l'identité con-l W^ statée d'un regard, la décharge du chef de rescortejoï^ signée d'une plume sourde, et les troupes de service, y compris la sentinelle, faisant discrètement face à la j dés muraille, le chapeau sur les yeux, le dos tourné au captif et à ses introducteurs.
Pour les prisonniers de haute qualité, on déployait les façons ordinaires et extraordinaires^ et ils étaient reçus à l'entrée de la cour du Gouvernement par l'ètatmajor du château au complet, y compris même l'aumônier, qui se dérangeait rarement.
En ce cas, le gouverneur adressait au nouveau venu son moins disgracieux sourire, et ce lieutenant prenait de ses mains, le plus courtoisement possible, son èpée, quand on la lui avait laissée, et sa bourse, car il était le dépositaire et le comptable de chaque prisonnier.
A ce moment, bien et dûment reconnu et écroué, le captif prenait congé de ceux qui l'avaient accompagné, qui lui rendaient son adieu fort émus, et il s'acheminait, flanqué de ses introducteurs, les porte-clefs à distance respectueuse, vers les appartements à lui réservés.
ni
œil-
;orle ce, y 1 la
Il y avait au château, en 1718, quarante-deux l'hambres meublées élémentairement , depuis 170D, aux irais du roi : trente-sept dans les tours, les autres pratiquées dans le mur qui les reliait ensemble.
La plus belle des tours était celle qui portait le nom ironique ou de bon augure, comme on voudra, de la ^ Liberté. Nous avons quelque raison de nous intéresser particulièrement à celle-là, comme on va le voir.
Pour y monter, conduit par le major, suivi d'un guichetier, pliant sous le poids de son massif trousseau, on passait devant les soupiraux crénelés du cachot souterrain, humide et froid séjour de punition et de désespoir, qui respirait péniblement par cette meurtrière, l'air méphitique et le jour troublé du fossé.
Pour éviter au prisonnier favorisé le dérangement
<le ce gémissant voisinage, et lui épargner des plaintes
pénibles pour l'oreille et le cœur, on lui réservait en
a(-| général, non le premier, mais le second étage de la
tour.
Seule à la Bastille, la tour de la Liberté en avait sept, dominant de sa taille vertigineuse, pareille à une sœur aînée, les cadettes déjà grandes qui, comme la Beriatidière^ comptaient six, et comme la Com^c', la Bazinière^ le Puits et le Coiny cinq étages.
Pour le Trésor et la Chapelle^ c'étaient d'énormes nains accroupis sur deux étages seulement.
Le marquis de Pontcallec et le chevalier du Ménil, nous avons hâte de le dire, occupaient, l'un le sixième et l'autre le septième et dernier étage de la tour de la Liberté,
De là, celui-ci pouvait, à travers l'étendue du ciel,
fouiller de Fœil rhorizon, et y caresser la vision de la Bretagne absente, tandis que celui-là, abaissant ses regards sur le boulevard, y trouvait, avec une peine qui n'était pas sans plaisir, la nature représentée par quelques arbres rabougris, Paris par un pâté de maisons borgnes ou aveugles, et les Parisiens par quelques groupes clair-semés de passants curieux, rapidement détournés, sur le rude congé des sentinelles, de toute tentative indiscrète de stationnement.
Le major de la Bastille les avait successivement introduits Ton et Faiitre dans leur gîte forcé, et ils avaient pénétré sur ses pas, chacun dans un appartement particulier, mais uniforme, répondant au signalement général que nous allons dresser.
On accédait dans chaque logement de la caserneprison légendaire par une double porte aux gonds et aux verrous énormes. On avait pourtant fait grâce d'une herse entre les deux barrières du sombre et étroit passage.
Bonde à l'extérieure, la tour présentait, à Tintérieur, la forme d'un octogone régulier voûté.
Chaque réduit, ménagé dans l'épaisseur des murs, comme une caverne dans le rocher, était éclairé par une fenêtre, vers laquelle on gravissait par un triple degré d'un pied chaque marche.
Percée dans un mur de dix pieds d'épaisseur, cette ouverture avare ne donnait au châssis vitré qui la fermait qu'un jour voilé par l'épais tamis d'une double grille, surplombée en dehors d'un soufflet ou auvent de bois.
Un lit, une table, deux chaises, une garde-robe
'eut
iH'nng'éc dans répaisseur du mur composaient tout 'amoublemont do cette pièce de treize pieds de large ur le môme chiffre de hauteur.
Le plafond était à double fond, matelassé îi l'in-
érieur pour assourdir les pas et la voix des prison-
liers, et amortir toute intelligence d'un étage à l'autre.
]/d triple couche de plâtre était soigneusement re-
louvelée, à la moindre fissure suspecte.
On sondait minutieusement toutes les semaines la oûte et les murs.
La cheminée était grillée à l'intérieur. Les honneurs d'une pareille Thébaïde étaient bientôt kits. On y procédait avec la laconique simplicité du îloître.
Le major, quand il était d'humeur aimable, après
NOUS avoir montré, en quelques paroles monosyllabi-
{ues (le langage des signes eût suffi au besoin) le loge-
nenl, ses convenances et dépendances, ne vous quittait
[)as sans vous avoir promis de vous envoyer le catalogue
le la bibliothèque du château, ainsi qu'un certain
Qombre de feuilles de papier, cotées et paraphées,
(ue les prisonniers pouvaient remplir de l'exposé de
leurs besoins ou de leurs plaintes, même d'œuvres plus
ittéraires et plus désintéressées, à la condition de les
remettre, à chaque visite, au lieutenant du roi.
A ces inconvénients de la vie cénobitique, claustrale, oisive, égoïste, de la Bastille, à cette existence de soliloque si funeste aux développements de Fesprit et du cœur, il y avait pourtant une compensation, dont l'estomac faisait et recueillait tout le profit. Quand on se lassait, ce qui ne tardait guère, de sa
:î^2 les oiseaux de S(.EAi:X.
propre^ (\)]np;i«inio o\ qu'on souliailDit anleninienl mw <li\(M'sion (pu^lo(>n(]H(\ iVil-c^IK^ des plus vulgaires, ou npporlait à poini le déjtMnier.
('/(^sl alors (pu\ la laini aidauu ou Tappélil venaul à la suih^ (1(^ la proiuièri^ bouehéo, le prisonnier, ronipaul avec le vitMi do uiaii^reur el le seruvMi! d'abstiiience qu'inspire si laiMhMueni 1(^ premier desespoir de L toute détention, eoinmeneait à eouiprendre Tenipire que prend le eorps sur Tespril abandonné à lui-uiènu\ la disiraelion qu'un n^pas peut olVrir à Tennui, et le rol(^ important Joué par la digestion dans la solitude.
Iwibre, manger n'est qu'un besoia ou un plaisir. En prison, eVst toute unealHaire. On savoure chaque mets, on déguste cbacjue verre et Ton rend hommage même ;\ rhospitalilé du roi, Iorsqu\Mle a pour représentant des gouverneurs connue M. de Hei'uaville, par exemple, surtout depuis les plaintes qui s'étaient élevées, quelques années auparavant, contre son administration, et qui ra\7)ienl ou calomniée ou corrigée.
On était fort bien nourri à la Bastille, et le gouveineur possédait un excellent cuisinier.
Les prisonniers, au moins ceux de qualité, avaient la même t*ible que lui.
Le menu du déjeuner de nenf lunules, du dîner de midi ou une heure, du souper du soir était toujoui^s composé de plusieurs plats : potage, enlisée, relevés, dessert, etc„,
A chaque dîner on recevait deux bouteilles de vin de Boui^gogne ou de Champagne; une troisième était affectée aux besoins de la journée, et certes, si Fesprit et le cœur pouvaient avoir à se plaindi^e du régime, le
LA COMÉDIK DE LA BASTILLI-. :{2:î
venin', n'avait qiiïi s'en féliciter. Il est de l)onnc polili(|ne (l'engraisser les j^n.^ns. On ne se révolte qu'à jeun. Le coq bien nourri n'est plus qu'un chapon.
Telles étaient sans doute les considérations qui présidaient au\ largesses gastronoirii({ues du successeur des BesmaiLS et des Saint-Mars, olïicier de fortune, toujours employé aux guichets, à Vincennes ou à la Bastille, et (jui, se dédommageant pîir la gourmandise de la privation de tout le reste, traitait ses prisonniers comme lui-même.
Sous le rappoit des vivres, la r5astille, qui laissait à désirer du côté du couvert, était donc, pour beaucoup de détenus de condition médiocre et de grand appétit, un vrai pays de Cocagne.
(iCs guichetiers se rassasiaient et s'enivraient, dans l'escalier, (pi'ils descendaient avec une lenteur proverbiale, à l'heure de la desserte, des restes de plats e( des fonds de bouteilles abandonnés par chaque prisonnier à la curée de ses gardiens.
Il n'était pas rare que le médecin du château, à son grand scandale, eût affaire, dans les cellules les mieux occupées, à des clients malades d'ivresse ou d'indigestion.
A ses observations, M. de Bernaville haussait les épaules, et variant légèrement le mot de Mazaiin :
— Laissez-les faire, disait-il, ds ont carte blanche. Le roi payera l'écot.
Puis il accordait libéralement 'émétique demandé pour faire suite à ses dîners.
A la (in de 1718, son parent, son élève, longtemps son auxiliaire et enfin son successeur, M. de Launay,
32i LES OISEAUX DE SCEAUX.
favorisait, chez les prisonniers, une abondance toutes contraire et un luxe tout opposé.
Nous en aurons bientôt un curieux exemple.
Au surplus, surtout dès les premiers temps, les excellentes traditions établies par M. de Bernaville furent respectées; le régime de la Bastille, un pays où la nouveauté n'a pas cours, et où tout est immuable comme les murs, continua d'être ce qu'il était, en ce qui concerne les petites commodités et facilités accordées, pour leur permettre de tuer le temps, surtout aux prisonniers dont le rang ou l'humeur avaient le privilège de dérider la consigne et d'apprivoiser la règle.
Ces adoucissements comportaient la promenade dans la cour, parfois sur le bastion, le jeu de quilles, de tonneau, même de billard, le trictrac, les échecs, etc.
On ne jouait aux cartes que chez le gouverneur.
La faculté de recevoir des visites soit au préau, soit dans leur chambre, était aussi accordée à quelques détenus, lorsqu'ils avaient purgé leur quarantaine de secret, et satisfait aux interrogatoires.
Pour les lettres, on était beaucoup plus sévère; une douane inflexible arrêtait, sur ces frontières du domaine de la demi-mort, car on peut donner ce nom à un isolement absolu du monde vivant et environnant, arrêtait, disons-nous, tout billet suspect.
On ne pouvait recevoir à la Bastille, autrement que par des voies détournées, des lettres et des gazettes.
Mais on pouvait écrire, à demi-marge d'une feuille à demandes et à réponses, pareille aux questionnaires des redditions dévotes, qui aident les scrupuleuses,
LA COMÉDIE DE LA BASTILLE. :]'2ô
jalouses de ne rien oublier, même le moindre péclu' véniel, à tenir les comptes de leur faiblesse et à dresser le bilan de leur fragilité.
Sur ces feuilles, qui allaient et venaient, par l'intermédiaire du gouverneur, entre l'habitant des limbes et son correspondant autorisé, son représentant d'intérêts ou d'affaires, il n'était pas permis de glisser la moindre mot d'affection, môme une nouvelle de santé. Encore moins pouvait-on, on le pense bien, plier jusqu'à la souplesse nécessaire aux effusions du cœur, ce froid et roide formulaire de greffe, suffisant pour vc~ clamer du linge propre. Ce papier ambulant, banat comme un registre de blanchisseuse, eût profané cl rejeté pour ainsi dire, de lui-même, toute tendre allusion, tout galant désir, tout intime regret, tout reproche d'oubli, toute plainte contre l'absence. Un invisibl ^ soupir, un fartif baiser de souvenir ou d'espérauf^e, une trace de larmes! voilà tout ce qu'on pouvait dissimuler à la minutieuse surveillance d'un geôlier sans cœur, mais non sans yeux, sur ce papier exclusivement consacré aux vœux du nécessaire, mais non point, hélas ! du superflu.
Pour en finir avec le court chapitre des amusements de la Bastille et des divertissements de la captivit<\ disons que les livres, quelques instruments de musique, le violon ou basse de viole, la flûte, le clavecin, le parlilage, les nœuds, l'acclimatation et le perfectionnemeîU de quelques fleurs de muraiUes semées par le v(MiI, enfin la domestication, l'apprivoisement et même 1'/'ducation de tous les animaux non féroces, nonnuisibii\s
et non susceptibles d'être dressés au message, comme
i.-ii)
le pigeon, formellement proscrit, complétaient le programme des ressources possibles contre l'oisiveté ei Fennui, le tableau des tolérances légitimes de l'administration.
Horsmis ces distractions permises, qui ne l'étaient ni à tout le monde ni toujours, ni surtout toutes à la fois, tout était défendu au prisonnier, sous peine de carcere duro^ et au geôlier sous peine de révocation et de Qfalères.
Mais entre le permis et le défendu, dans la pratique du gouvernement des prisons, le plus corrompu de tous, il y a une large marge d'abus intéressés ou non. Il existe des moyens de fermer l'œil toujours ouvert d'Argus; il y a dans le moindre prisonnier, résolu à triompher de Fimpossibie et à braver, par. espoir du succès, la honte et le danger d'échouer, une énergie, une persévérance, une industrie, une science, un ait, un génie qui défient toutes les précautions, ouvrent toutes les serrures, percent tous les murs, corrompent toutes les sentinelles, séduisent jusqu'à la haine et arrivent à leur but, malgré Cerbère et malgré le dragon des Hespérides.
Nous voilà arrivés au véritable plaisir, au seul, pour un prisonnier français surtout, de la prison et de la Bastille, le plaisir du fruit défendu , du bonheur furtif, du gouverneur joué, du geôlier séduit, le plaisir de rire du plus fort et de se moquer de son maître...
C'est à sept heures du soir que Mlle de Launay partit, accom.pagnée comme nous l'avons vu, pour la Bastille, où elle arriva une demi-heure après, et où nous entrerons avec elle; car les scènes intermédiaires de ce réci-
r LA COMÉDIE DE LA BASTILLE. 327
tragi-comique ont pour théâtre la prison d'Etat ellemême, où nous allons assister aux prodiges d'audace et aux miracles de dévouement que peuvent enfanter, dans la stérile atmosphère de la captivité, l'amour de la liherté et l'esclavage de l'amour.
En attendant qu'elle devînt à la fois le témoin et l'ohjet de ce douhle héroïsme, Mlle de Launay arriva, assez maussade et rechignée, on le comprend, au pied de ce petit pont-levis, où M. le gouverneur en personne eut la galanterie de la venir recevoir.
Apres un froid salut suivi d'un court colloque, elle traversa encore, sur les pas de son introducteur, des ponts roulant et grinçant avec des bruits de chaînes désagréables pour une oreille susceptible.
Enfin, Mlle de Launay arriva dans une grande chambre où il n'y avait que les quatre murailles, fort sales, dont les arabesques, grotesques, inscriptions commérnoratives et autres, œuvre informe et confuse, charbonnée par le désœuvrement des précédents locataires, voilaient la nudité de façon à la faire regretter.
Les meubles n'y brillaient que par leur absence, à ce point qu'on dut aller chercher une petite chaise de [)aille pour que la prisonnière pût s'asseoir, et deux pierres, pour servir de chenets et soutenir un fagot qu'on alluma.
Pour l'éclairage, on l'obtint sommairement et sans frais, au moyen d'un petit bout de chandelle qu'on attacha proprement au mur, en guise de torchère.
Toutes ces commodités ayant été procurées à Mlle d(*. Launay et son installation élémentaire achevée, le gouverneur se retira cérémonieusement, comme s'il sor-
32S LES OISEAUX DE SCEAUX. i
tait d'un boudoir, et elle entendit se refermer successivement derrière lui une demi-douzaine de serrures et le double de verrous.
Mlle de Launay demeura livrée à ses réflexions en face de son fagot, consumée plus vivement que lui par l'incertitude de son sort, l'attente inquiète de la compagne promise qu'elle n'osait plus espérer, l'anxiété cuisante que lui causait la pensée de cet ordre imprévoyant — qu'elle regrettait trop tard, et avant d'en avoir mesuré les fâcheuses conséquences — donné par elle au départ à sa fidèle Rondel, de brûler ses papiers. ;
Cette précaution, en effet, inutile à des innocents, la compromettait plus que tout le reste, et elle allait être convaincue de participation et de complicité dans la conjuration découverte, ne fût-ce que par ce témoignage suspect de ses craintes, et ces traces accusatrices. ■
Brûler des lettres d'amour peut être une faute, moindre toutefois que celle de les avoir écrites ou reçues; mais, en cas d'arrestation, cette faute devient un crime. Le magistrat, déconcerté par l'absence de . preuves, ne manque pas d'en voir dans cette absence même; il ne s'attache qu'avec plus de ténacité à tout ce qui peut demeurer du corps de délit qui lui échappe ; il cherche à deviner ce qu'on a voulu lui cacher, et le prévenu qui a eu peur, et lui a dérobé son triomphe, n'en est que plus coupable à ses yeux. Il interroge avec humeur, poursuit avec acharnement, se sent personnellement atteint par l'affront fait à la justice, et porte dans la recherche de la vérité je he sais quelle âpreté vengeresse et quelle soif de représailles.
Ce supplice d'incertitude, dont la solitude aiguisait
Faiguillon et attisait les leiix, cessa tout d'un coup pour la prisonnière, fort heureusement, devant le ra- Iraîcliissement opportun de la reapparition du gouverneur, suivi de Mlle Rondel.
Jamais pareil cri de bienvenue! Il faut avoir passé par kl. La prisonnière faillit, de joie, embrasser son geôlier. Elle se reconnut à temps, et c'est sa fidèle servante qui reçut cette aubaine, dont s'était ilatté le
gouverneur.
Un changement à vue s'opéra sur ses traits, de souriants redevenus rébarbatifs, dans son attitude, de souple redevenue roide, dans sa voix enfin, dont le miel s'aigrit subitement.
MUe Rondel, ronde comme son nom, en vraie fille de bourgeois de Paris, de la forte souche des servantes de Molière, ne se refusait pas les licences de la malice, de la bonne humeur et du bon sens. Elle eût au besoin mis le poing sur la hanche et engueulé son homme à la façon des Dorine et des Marton, dans la langue salée du parvis des Innocents ou de la place Saint-Eustache. Aussi elle n'hésita pas à demander, d'un air fort délibéré, si on couchait sur le plancher à la Bastille. M de Launay répondit à cette question sur un ton des plus goguenards et se retira brusquement.
Mlle de Launay n'était pas en situation de relever l'inconvenance de ce départ sans façon ; elle ne la sentit point d'ailleurs, et ne punit que d'un rapide sourire l'algarade de ce Céladon de Bastille, de cet Orondate de prison, fuftgix de n'avoir pas étrenné, et d'avoir vu sa récompense s'égarer à sa barbe sur le visage d'une mademoiselle Rondel.
On devine sans peine que c'est l'impatience d'apprendre des nouvelles de la chère et fatale cassette aux papiers, objet exclusif de ses sollicitudes actuelles, qui rendait si indifférente à tout le reste la susceptibilité ordinaire d'une femme armée seulement d'esprit, mais qui en avait assez pour ne pas l'épargner et en punir impunément même les vapeurs d'un geôlier, même les humeurs d'un juge.
On juge de la surprise et de la joie de Mlle de Launay quand elle apprit de xMlle Rondel que la cassette était sauvée, et n'eut qu'à la féliciter d'une désobéissance qui faisait plus d'honneur à sa sagacité et à sa fidélité même, qu'une docilité funeste.
Mlle Rondel avait, raconta-t-elle, fort heureuse de n'être pas rabrouée, ouvert la cassette. Elle était pleine de lettres, qu'aucune exception ne désignait à son choix, et qu'il lui répugnait instinctivement de brûlei* toutes indifféremment. Elle avait d'ailleurs jugé que le loisir pouvait lui manquer d'achever tranquillement l'auto-da-fé, et surtout d'en faire disparaître les cendres, dont le témoignage muet pouvait déposer d'autant plus fâcheusement contre elle et sa maîtresse.
Mlle Rondel n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper à la difficulté de brûler tout, que de tout garder; et il se trouvait que ce parti était le meilleur.
Elle avait donc refermé la cassette et l'avait replacée dans le réduit obscur où elle avait, une première fois, échappé à des recherches qu'il était peu probable qu'on renouvelât désormais.
Mlle de Launay reprit sa clef et la serra dans son
corsage avec plus de plaisir qu'elle ne Teùt fail pour la clef d'un trésor.
Heureuse de savoir son étourderie réparée, Mlle de Launay s'entretenait délicieusement avec sa femme de chambre, non moins heureuse d'avoir deviné si juste, ({uand elles entendirent leurs portes se rouvrir, avec le fracas habituel, inévitable, inexorable des huis de prison et de ces verrous qui grincent de s'ouvrir et bondissent, au contraire, du plaisir de se fermer.
Les guichetiers firent passer les captives dans une chambre vis-à-vis de la leur, sans leur en rendre raison ; et on ne la leur demanda pas, tant un visage de guichetier semble peu fait pour répondre à une question.
La bouche d'un geôlier digne de ce nom, disposé par la vocation et trempé par l'habitude, n'a plus que des lignes et point de contours, à force de contractions et de resserrements. C'est une porte fermée comme tout le reste. Il ne garde que des oreiUes qui s'épanouissent par l'usage et des yeux fixes et toujours au guet. Un vrai geôlier interroge quelquefois, mais il ne répond jamais.
Toutes les professions ont leurs vœux, toutes les fonctions leur point d'honneur. Le point d'honneur du geôlier, qui a donc le sien, comme la crapaude a son crapaud, qu'elle adore, qu'elle lèche et qu'elle baise, c'est de voir sans regarder, d'entendre sans écouter, et de ne se servir de la parole que pour se taire.
Cette physionomie inteUectuelle et morale du geôlier ne serait pas moins curieuse à observer, étudier, disséquer que l'autre; mais nous revenons à nos prisonnières, plus intéressantes que leurs gardiens.
Mlle de Launay et Mlle Rondel, non moins soigneusement barricadées et claquemurées dans leur nouvelle résidence que dans la précédente, s'y étaient à peine établies que leur oreille fut frappée d'un bruit mystérieux, étrange, inouï et d'autant pbis effrayant.
Mlle de Launay, qui avait l'habitude de ne point obéir à ses impressions et de chercher à les raisonner le plus possible, écouta assez longtemps, pour démêler ce que ce bruit irritant pouvait être et ce qui pouvait !e produire.
N'y comprenant rien, et agacée par sa continuité, la maîtresse se tourna vers la suivante, pour savoir au moins ce qu'elle en pensait.
Mlle RondeLs' avoua prise au dépourvu; cependant, pour rassurer au moins celle qu'elle ne pouvait éclairer, elle s'avisa d'avancer que ce bruit venait sans doute de l'Arsenal, dont on n'était pas éloigné; que c'était peut-être quelque machine pour préparer le salpêtre. Mlle de Launay l'assura qu'elle se trompait; que le bruit était plus près qu'elle ne le croyait, et beaucoup plus extraordinaire.
0 vanité des conjectures humaines! ô inanité de nos divinations !
Rien n'était plus humble et plus commun que ce bruit si étonnant et si extraordinaire.
Mlle de Launay fut quelque peu confuse d'apprendre plus tard que cette machine, qui l'avait tant épouvantée, et qu'elle avait prise pour un engin fantastique, un monstre aux mille roues destiné à la mettre en poussière dans l'ombre, montant saisir et broyer sa proie par la route béante du plancher subitement en-
tr'ouvert, n'était autre... que le tournebroche de la Bastille, instrument non-seulement inoffensif, mais bienfaisant et nourricier.
La cliambre où on venait de transférer Mlle de Launay et sa compagne était en effet située au-dessus de la cuisine, dans ce bâtiment massif, percé d'étroites fenêtres, divisé en deux corps de logis par un escalier et une allée qui servait de passage, dont nous avons relevé la situation, dans notre signalement topographique de la Bastille.
Le lecteur se souvient que nous lui avons dit que le lieutenant du roi demeurait au second étage de la maison, et que le dépôt des archives et le magasin des effets des prisonniers, ainsi que la salle d'interrogatoires afïectée au lieutenant général de police, occupaient le reste de cet édifice rébarbatif.
Cependant la nuit s'avançait, et quoique logées audessus de la cuisine, nos prisonnières affamées ne voyaient rien venir, ni le souper, ni même le lit de pénitence et de consolation, où l'on se couche au moins, quand on a été condamné à se coucher sans souper, et où l'on soupe en dormant, suivant le proverbe.
Enfin la porte de cette chambre maudite, au bruit mystérieux et terrifiant, s'ouvrit, et les captives furent invitées à retourner dans la première, rapidement pourvue du mobiher nécessaire même à une résidence de disgrâce.
Mlle de Launay et sa compagne y trouvèrent un petit lit assez propre, un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot à eau et une espèce de grabat destiné à Mlle Rondel.
Celle-ci n'était pas de ces suivantes de Sybaris, dont un pli de rose eût offensé la peau et troublé le sommeil, à l'exemple de leurs maîtresses; car ce que les domestiques prennent le plus vite de ceux qu'ils servent, ce sont leurs vices.
Pourtant, à la vue de sa couchette, elle se rebiffa, rebecqua, mais en vain.
On lui répondit, avec une solennité narquoise, que c'étaient là les lits du roi, et qu'il fallait s'en contenter.
Elle dut même s'estimer trop heureuse d'avoir une réponse, si insuffisante qu'elle fût, dans un pays où, d'ordinaire, pour toute réponse, on ne répond pas.
Mlle de Launay, après avoir fini par souper, finit donc par se coucher, et elle aurait fini par dormir, ne fût-ce que par l'excès de ses fatigues, sans le tintement agaçant et énervant de la cloche de nuit, dont la sentinelle à la Bastille doit agiter tous les quarts d'heure le sonore marteau pour justifier qu'elle ne dort pas.
On s'habitue à tout, surtout quand on ne peut faire autrement; mais de toutes les habitudes, la plus pénible à prendre, pour les prisonniers de la Bastille, était celle de cette consigne exécutée, au préjudice de ceux qui dorment, par une sentinelle qui se venge de ne pouvoir pas dormir.
M. de Launay, qui était trop pohtique pour être rancunier, et qui perdait trop souvent au jeu de la galanterie pour ne pas prendre, la première humeur passée, philosophiquement ses revers, vint voir, le lendemain de son entrée, sa nouvelle captive.
Il la trouva tout apprivoisée et toute prête à lui
rendi'(3 pièce pour monnaie dans le même ton plaisant qu'il affectait volontiers. Car tandis que M. de Bernaville, son patron et prédécesseur, était un geôlier d'immeur sombre, M. de Launay était un geôlier d'humeur L»aie; ces contrastes de caractère se reti'ouvent dans presque toutes les successions, où, pour l'aire oublier celui qu'on remplace, on cherche à ne lui point ress^^mbler.
Mlle de Launay demanda à son hôte des cartes et des livres.
Il lui envoya quelques tomes dépareillés de Cléopdtre, vrai roman de prison ou de couvent, sans passion, sans intérêt, mais qui vous berce doucement de sa fadeur héroïque.
La captive s'en aida, en attendant mieux, comme d'un thème à réflexions, sur lequel son imagination brodait des variations plus intéressantes que le thème. Ces lectures décousues ont leur charme et prêtent à la rêverie de quoi se percher, exercer ou reposer ses ailes.
Le reste du temps, avec le plaisir particulier au fruit défendu, car la règle de la Bastille interdisait l'usage des cartes — mais on sait que l'exception confirme la règle — Mlle de Launay, grâce à une faveur spéciale de S071 gouverneur, jouait au piquet avec Mlle Rondel.
Tout en causant, bien entendu, et en interrompant souvent la partie, les cartes en l'air, afin que la fidèle soubrette pût recommencer, pour la centième fois, un récit toujours entendu avec un nouveau plaisir, celui de ce qu'elle avait vu et ouï dire le jour qu'on avait arrêté sa maîtresse, et avant qu'elle ne fut enrermée avec elle.
n36 LES OISEAUX DE SCEAUX.
Il n'y a rien d'indifférent pour les prisonniers ; il n'y est de petit détail ni de répétition oiseuse pour des gens que l'horizon borné d'une cellule oblige à rapetisser, à répéter, à remâcher, à ruminer, pour ainsi dire, leur vie et leur pensée; l'égoïsme même, que surexcitent la captivité et la solitude, rend pitoyable pour les autres ; et on s'enquiert avec sollicitude de personnes dont le sort a des analogies ou des rapports avec le nôtre.
Mlle de Launay ne se lassait donc pas de faire recommencer sans cesse à Mlle Rondel le récit des faits dont elle avait été témoin dans la néfaste journée du 29 décembre, avant qu'elle eût été interrompue dans son spectacle. ^
Elle tenait surtout, on le comprend, à savoir ou a deviner les noms de ses compagnons de disgrâce et d'infortune ; et il lui en restait bien d'autres à connaître que ceux auxquels le petit hôtel du Maine, rue Saint-Honoré, n'avait servi que de précaire asile.
Elle crut trouver à la messe, le dimanche, à la chapelle, une occasion de les rencontrer ou de les apercevoir tous. Elle ignorait encore, naïve, que le moindre souci des geôliers qui nous détiennent pour avoir manqué à nos devoirs envers les hommes, est de nous , fom^nir les moyens de nous acquitter de nos devoirs envers Dieu.
On lui accorda, en effet, en raison de son sexe et sur ses instances, qu'on n'osa éluder, la faveur exceptionnelle d'assister à la messe des dimanches et fêtes ; mais cette permission se trouva décevante et illusoire quant au résultat profane qu'elle se promettait de ses visites
au lieu sacré ; cachée sous un pavillon d'où elle ne pouvait ni voir ni être vue, elle ne rapporta qu'un regret de plus de l'usage de cette faculté dont elle espérait une consolation.
Une des précautions traditionnelles de la Bastille, c'est d'empêcher toute communication entre les prisonniers, au moins au début de leur séjour, non-seulement par paroles, mais même par regards.
Aussi le gouverneur ne crut-il pas devoir dissimuler longtemps à Mlle de Launay qu'il ne pouvait se dispenser de faire mettre du papier à ses fenêtres, qui donnaient sur la cour intérieure du château.
La captive, atteinte au cœur par la menace d'une telle mesure, affecta de prendre en plaisantant une privation à laquelle suffisait amplement, dit-elle, la faiblesse de ses yeux.
Elle représenta en souriant au gouverneur que ce badigeonnage était peine perdue, avec une aveugle comme elle.
Le gouverneur, qui s'était aperçu, en effet, à ses dépens, le jour où il avait vu s'égarer sur Mlle Rondel une accolade qu'il attendait pour lui, de cette infirmité, se fia à l'as surance, en raison surtout du ton dont elle lui était donnée, et renonça, fort à propos, à son dessein de rendre opaques des vitres qui l'étaient assez d'elles-mêmes pour la vue delà prisonnière; il ne s'avisa pas, fort heureusement, qu'elle pouvait se servir, pour voir, des yeux de sa compagne, qu'elle n'eut garde en effet de ne pas mettre en permanente contribution.
C'est ainsi qu'aucune des nombreuses visites de d'Argenson et de Le Blanc à la Bastille, où les appe-
lait presque quotidiennement la corvée des interrogatoires, n'échappa à l'œil de l'alerte Rondel.
La salle d'instruction était située au-dessous même de la chambre qui servait de prison à Mlle de Lannay.
De sorte que si, par hasard, la venue des hauts et puissants commissaires avait été, par suite d'un chanrgement d'heures ou d'une entrée à couvert par les appartements du gouverneur, dérobée à nos deux guetteuses, l'odorat suppléait aux défaillances de la vue et révélait leur présence; le tout par suite du feu qu'on allumait dans leur sanctuaire, qui rendait de la fumée chez Mlle de Launay, et l'avertissait par le plus irrécusable et le plus vulgaire des indices. Mais, je Fai déjà dit, il n'y a rien de vulgaire pour un prisonnier; et c'est lui surtout qui pourrait dire que l'or d^un renseignement utile ne sent jamais mauvais. Dans quel abîme de putréfaction ne ramasserait-on pas avec délices... la clef des champs?
La curiosité sagace et l'observation ingénieuse de Mlle de Launay accomplissaient chaque jour, à l'aide de cesvulgaires et grossiers instruments du hasard, des prodiges d'induction, des chefs-d'œuvre d'analyse, des tours de force de devination, des miracles de découverte.
Souvent l'abbé Dubois accompagnait ses iUustres auxiliaires, complétait et présidait le trio ; alors on eût dit Minos, Eaque et Rha damante, juges brevetés de l'enfer.
Alors aussi nos deux observatrices aux aguets redoublaient d'attention et de sollicitude pour reconnaître, à
LA COMÉDIE DE LA BASTILLE. :3;]il
travers la vitre, le martyr de rinterrogatoire du jour, et surtout pour deviner le sens de ses réponses^ à travers le sourd écho de sa voix, amorti par un double plancher matelasse, et expirant à roreille, collée pourtant au parquet, dans un vague et confus murmure.
Mais selon le degré d'intensité de l'écho, on mesurait le degré de chaleur du colloque, et on pouvait au moins se dire, à défaut de nouvelles plus précises :
L'entretien a été vif aujourd'hui. Un tel a fait une belle défense et ne s'est rendu qu'en protestant et sur la menace d'être jeté dans un cul de basse-ibsse.
Mlle de Launay cherchait à profiter, dans son intérêt, de l'expérience, si incomplète qu'elle fût, de ces insuffisantes auditions; et elle se préparait à supporter, le plus dignement qu'il lui serait possible, quand viendrait son tour, le supphce de la question morale. En attendant qu'elle eût à nettoyer sa conscience, Mlle de Launay, prise au dépourvu par la pénurie la plus imprévue et la plus sensible pour une femme, dut s'occuper d'une autre lessive plus urgente.
Tout occupée d'autres soucis que de celui du nécessaire, elle n'avait, en partant, pris aucune des précautions d'usage, fait aucune provision de linge et de bardes, si bien qu'au bout de quelques jours elle se trouva manquer de tout.
Elle n'avait que la cornette qui était sur sa tête, et pas plus de chemises qu'une héroïne de roman enlevée, sans avoir comme elle, répétait-elle en souriant, car il est bon de rire de ce qui pourrait nous taire pleurer, la cassette aux pierreries.
C'est à ce moment pénible qu'elle sentit toute la
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ressource dont peut être, à une maîtresse imprévoyante, l'industrie dévouée d'une fdle capable, comme Rondel, d'improviser une lessive dans une jatte à laver les mains.
Durant cette expédition, force fat à Mlle de Launay de se coiffer, avec plus de tionte que d'orgueil, d'un mouchoir blanc qui lui était resté.
Pour comble de malheur, et par une ironie du hasard qu'elle trouva fort impertinente, ce fut dans cet extrême négligé qu'elle reçut la première visite de son puissant voisin, le lieutenant de roi de la Bastille.
Certes ce n'était point là un château à étiquette et à coquetterie. D'un autre côté, un geôlier n'est pas un homme comme les autres, et il y a même des prisonniers capables de penser qu'il n'est pas un homme, fût-il marquis et chevalier de Saint-Louis, comme ce brave Maison-Roui^e.
Car tel était le nom d'un personnage jusqu'ici efdicé dans la pénombre, qu'il est nécessaire de présenter à nos lecteurs, et d'attirer, malgré sa modestie, sur la partie lumineuse d'une scène où il doit jouer un rôle beaucoup plus important qu'on ne le pense et que ne pourrait le ci oire Mlle de Launay.
Quoi qu'il en soit, comme une femme reste toujours femme quand elle l'est vraiment (et quelle femme plus femme que Mlle de Launay!), en présence d'un désarroi de toilette et d'une insuffisance de nippes humiliants pour l'amour-propre en général et en dehors de toul intérêt particulier, la prisonnière ne put s'empêcher de trouver fort importune et malencontreuse, presque indécente, une visite qu'en corps
LA COMÉDIE DE LA lîASTILLK. nil
d'iiabit et avec son rouge et ses mouches elle eut trouvée bienvenue et courtoise au suprême degré ; et l'embarras naturel à un homme d'un caractère timide et concentré comme était Maison-Rouge, s'augmenta de l'embarras dont il était l'involontaire et l'innocente cause.
On peut donc dire que cette première entrevue, prélude de relations des plus intimes, comme on le verra bientôt, les inaugura sous les plus fâcheux auspices.
Cependant Mlle de Launay, satisfaite du premier hommage de ces veux baissés, de ces excuses, de ces soins timides, si inattendus chez un militaire et un goôlier, et qui attestaient un visiteur incapable d'abuser du désavantage où il la trouvait, se remit vite de sa surprise et de sa maussaderie.
Elle se fit une sorte de point d'honneur de réparer le tort de son déshabillé, de répondre par un triomphe au défi du hasard, d'emporter le succès dans les conditions les plus défavorables, enfin de renvoyer à jamais conquis un homme qui la prenait sans vert, c'està-dire sans rouge.
M. de Maison-Rouge, major ou lieutenant du roi à la Bastille, c'est-à-dire gouverneur en second, était entré tout nouvellement dans cette place, et presque en môme temps que M. de Launay, préparé, lui, à ses fonctions, par un noviciat de plusieurs années, sous un maître héritier de la grande tradition de la geôle d'Etat.
M, de Maison-Rouge n'avait quitté son régiment, son unique famille, que pour devenir le dépositaire des clefs de la Bastille, et n'avait accroché à son chevet son
3ii^ LES OISEAUX DE SCEAUX.
épée désormais inutile que pour prendre la canne d'inspection et de ronde, digne scçptre du gouvernement d'une prison.
Habitué à la vie du grand air, de camp et de chasse, dont il portait sur son visage les traces glorieuses et 1(3 viril masque de haie, il s'était trouvé un peu dépaysé dans cette existence monotone, dans cet horizon étroit, dans cette atmosphère sordide et nocturne.
De là une certaine teinte de mélancolie ajoutée à la timidité naturelle à son caractère, et je ne sais quel effarouchement général de toute sa personne. Il y avait en lui, apparent à certains froncements de sourcils, — à certains mouvements de ses grands bras, qu'on eût pris pour une révolte d'ailes tronquées, — quelque chose de la mâle tristesse et de la pudeur révoltée de l'oiseau de guerre déchu à la condition de l'oiseau de nuit, du faucon transformé en hibou.
Le meilleur des hommes au demeurant, le plus honnête et le plus naïf, et gagnant singulièrement à être connu, quand, mis à l'épreuve d'une conversation qui ne lui déplaisait point, le brusque et rustique commandant de la plus sombre et de la plus rnorne des forteresses du roi découvrait [peu à peu, à son interlocuteur étonné, cachés sous une épineuse écorce, des trésors savoureux de bonté, de politesse et d'instruction, économisés par le trop rare emploi de ses facultés.
L'ingratitude de la destinée, la jalousie de la fortune l'avaient réduit, contre son gré, à être avare de ces qualités dont il eût aimé à être prodigue, de concentrer sa vertu, de rengorger sa générosité, d'étouffer
son esprit, et de se montrer, au détriment de ce qu'il valait réellement, capable tout au plus de fonctions auxquelles il était très-supérieur, non tel qu'il était, i3n un mot, mais tel que devait être un major de la Bastille.
La distinction, en un tel poste, nuit plus qu elle n(' sert, et eût semblé un luxe de mauvais goût là où le nécessaire suffisait en toutes choses, et où la règle imposait à la ibis aux caractères et aux situations, aux gardiens comme aux prisonniers, l'humilité du niveau commun.
M. de Maison-Rouge avait donc dû refouler, nonseulement les ambitions de son esprit, mais celles de son cœur, et se condamner, en tout cela, à lu réserve égoïste de la médiocrité.
Ce n'est pas sans souffrir qu'il avait fait aux devoirs et aux convenances d'un emploi où il est inutile d'être aimable, le sacrifice le plus douloureux de tous, celui de soi-même, et qu'il s'était résigné au dédain de gens qui ne le valaient pas, en renonçant à l'estime de ceux qui l'eussent apprécié.
Cette abnégation de tous les instants, cette intérieure et quotidienne lutte, cette lente absorption de l'homme par la place et de l'âme par le métier, ce devoir enfin, si pénible à accomplir, de se montrer en tout systématiquement inférieur à lui-même et de s'automatiser par degrés, avaient été, pour un homme habitué cependant à la disciphne, à l'effacement, au sacrifice, une épreuve sous laquelle il avait failli succomber.
Aussi, il avait gardé de ses efforts pour se courber, se plier, dans sa grandeur intellectuelle et morale, à l'in-
i'ériorité blessante de sa situation, quelque chose de l'affaissement d'une sorte de cariatide vivante, portant un poids invisible, égal à sa volonté et parfois supérieur à sa force.
Jamais le harnois n'a fatigué l'épaule du soldat mécontent, jamais la haire n'a exaspéré la chair du moine révolté, autant que cet uniforme d'officier sans troupes et de commandant de chiourme avait, surtout dans les premiers jours, pesé au gentilhomme tombé en galère, au militaire réduit, avant Theure de la retraite, à des invalides de prison, et obligé de voiler les humiliantes blessures de son cœur, sans parvenir à cacher au moins les glorieuses balafres de son visage.
Pourquoi donc, me demandera-t-on peut-être, M. de Maison-Rouge avait-il accepté une position pour laquelle il était si peu fait?
Pourquoi? Est-on donc toujours maître de diriger sa vie dans les voies préférées? L'existence est-elle une affiiire de choix volontaire ou de hasard heureux, une loterie privilégiée où l'on tire toujours le bon lot?
Pourquoi? Par suite d'une excessive confiance, d'une illusion aveugle, ou tout simplement d'un héroïque défi à la fortune et d'une sublime résignation?
Pourquoi? Parce que, sans doute, pour des motifs demeurés mystérieux, il n'avait pu faire autrement.
Pourquoi, enfin? Parce que le gouffre attire l'homme plus que le ciel, parce qu'une force irrésistible le pousse souvent, malgré lui ou à son insu, aux plus mauvais chemins de sa destinée; parce que, par bon sens, il n'avait pas voulu éviter l'inévitable, ou parce que, par vertu, il avait espéré rendre à la Bastille, au profit de
la dignilo et de la pitié humaines, autant de bien aux autres qu'il se ferait de mal à lui-même.
Maison-Rouge avait senti tout cela, et il s'était accoutumé à son sort; et il goûtait parfois les humbles mais ineffables délices de l'orgueil humain qui s'est soumis et qui a triomphé du sort el de lui-même, par une de ces abdications de volonté, d'abord douloureuses, mais que pénètre bientôt ce miel, inconnu aux superbes, de la grâce d'état. Tout besoin de la créature appelle un supplément de force que le Créateur lui accorde, à l'unique condition de le demander. Touh^ disgrâce acc(^ptée est bénie.
Voilà pourquoi M. de Maison-Rouge était demeuré gouverneur en second de la Bastille, pourquoi l'orage intérieur, longtemps grondant, s'était apaisé, et pouri[Uoi cette fierté un peu rude, qui le faisait craindre di3 tous ceux qui n'en pénétraient pas les motift pour l'estimer davantage, s'illuminait parfois d'un de ces sourires enjoués des maturités pures, si doux à contempler, arc-en-ciel des intimes orages, sur la mâle et douce figure des hommes qui ont gardé le cœur de l'enfant.
Nous connaissons maintenant, au physique et au moral, une personne qui en vaut la peine, et nous pouvons, dans cette première entrevue qui devait décider du sort de sa vie, contempler ce spectacle toujours intéressant d'un homme véritable, mis aux prises avec une vraie femme, d'un diamant vierge et brut de générosité et de candeur, poli, taillé, ciselé en quelques heures par les doigts habiles et le cruel couteau de cette grande artiste qu'on nomme la Passion.
:m{> les oiseaux de sceaux.
M. de Maison-Rouge débuta par un exorde insinuant et consolant, du moins il le croyait ainsi, c'est-à-dire le plus honnêtement et le plus gauchement du monde.
Après les civilités de circonstance et de situation, bien dénommées puériles, en effet, il assura à Mlle de Launay, avec componction, qu'elle ne devait point s'inquiéter de sa situation , que si Mme la duchesse du Maine avait eu des torts, elle ne saurait être responsable des fautes de sa maîtresse, qu'on l'excuserait certainement sur l'impossibilité où elle s'était trouvée de ne pas lui obéir.
Contrairement à son but, ce propos si modeste et si naturel sembla suspect et captieux à une personne que la médiocrité de sa condition et la méfiance de la captivité rendaient soupçonneuse et ombrageuse à l'excès.
Elle crut voir un piège, indigne d'elle (et encore plus de l'homme qu'elle connaissait si peu), dans ce doucereux début.
Elle répondit donc un peu sèchement, avec ce ton dédaigneux, qui chasse le mensonge comme le vent chasse la pluie et le jour les ténèbres, qu'elle ne fondait point sa sécurité sur ce qui lui était personnel; mais qu'étant persuadée qu'on ne trouverait rien contre Mme la duchesse du Maine, elle ne pouvait appréhender que ses fentes rejaillissent sur elle ; que si la princesse en avait fait où elle eût participé, elle ne se croirait pas disculpée par des commandements auxquels on ne doit jamais se soumettre.
Cette déclaration castillane , cette argumentation stoïquc , firent la plus grande impression sur M. de Maison-Rouge, agréablement surpris d'entendre rai-
sonnor si fièromont une personne de laqiielh^ il n'a(tendait que des plaintes et des soupirs, qu'embellirent encore à ses yeux ces paroles héroïques et les circonstances romanesques dans lesquelles elles étaient prononcées.
Ainsi commença une liaison qui devait en engendrer
d'autres, et jeter dans la vie monotone de deux prisonnier, une subite et agréable animation.
Mlle de Launay, à qui l'ingratitude liabituelle de sa destinée semblait ménager de subites revanches, ne devait pas seulement trouver à la Bastille un véritable ami, qu'elle sut apprécier, elle y devait rencontrer un véritable amant, qu'elle comprit moins bien, comme nous Talions voir.
C'est ainsi que même en prison, même dans l'adversité, il est des heures pour le bonheur. Le cœur humain ne perd jamais ses droits. La solitude aiguise plus qu'elle ne l'émausse l'aiguillon de la nature. Même a la Bastille, on n'est pas impunément au printemps de l'année et de la vie, au renouveau des cœurs et des fleurs, en pleine sève de jeunesse. L'amour, qui triomphe de tout, excepté de la mort, quoiqu'il s'en vante, perce les murs les plus épais, soulève en se jouant les plus lourds verrous, et offre à ses favoris dans un rêve rapide, auquel ne manque aucune réalité, des délices que ne connaît pas la couche du tyran qui les a eniermés et réduits à tous les jeûnes de l'espril et de la cliair.
Pour ne parler que de l'époque qui nous occupe et des noms qui nous y intéressent, deux princesses du sang, Mlle de Valois, la propre fille de son débonnain^
persécuteur, et Mlle de Charolais, rivales sans jalousie, ■ que le commun malheur et la commune pitié ont fait le miracle de réconcilier, vont bientôt pénétrer la nuit, ensemble, auprès du duc de Richelieu, et le consoler tour à tour.
Et le duc de Richelieu ne sera pas le seul des prisonniers de la Bastille qui, grâce à une sorte de tendre influence, de grâce galante, dont le mystérieux jubilé luit sur la prison, depuis que le héros même de la galanterie est prisonnier, ait pu être aussi heureux dans l'adversité et trouver un moment une furtive et charmante compagne de solitude...
Aussi M. le Régent vraiment n'aurait pas eu les rieurs de son côté, si la galerie avait su et s'il n'avait ignoré Ini-même quelle vengeance Richelieu tirait de ses rigueurs, et quels accommodements il est avec le ciel de la Bastille, — qu'on peut voir s'abaisser et s'ouvrir, quand on y frappe avec la pluie qui en tomba jadis sur Danaë. — M. le Régent vraiment n'aurait pas eu les rieurs de son côté, quand il fit, à certains grognements de Dubois, sur certains abus et certaines prodigalités de la maison d'Etat, une si plaisante réponse.
Il s'agissait des comiques et proverbiales distractions du marquis de Laval.
Ce farouche et bizarre personnage, aigri par la mauvaise fortune, d'un caractère morose et d'un estomac difficile, passait son temps à la Bastille à doser sa nourriture et à se clystériser à outrance.
L'abbé Dubois, par jalousie gastrique, sans doute, supportait impatiemment ce surcroît de dépenses inu-
LA COiMÉDIE DE LA BASTILLE. 3U)
site, occasionné par l'abus du remède tant ridiculisé par Molière, d'autant plus que le prisonnier, dans ses interrogatoires, n'en était pas plus prolixe. Il proposait au Régent de mettre un terme à ces débordements et de supprimer une prodigalité de mauvais exemple.
— L'abbé — riposta M. le Régent au milieu d'un éclat de rire, — puisqu'ils n'ont pas à la Bastille d'autres divertissements, laissons-leur celui-là.
Et le marquis de Laval, dit L^\a\-Mei(tonnièrc^ put continuer à loisir ses irrigations intestines et ses rafraîchissements rétrogrades.
M. le Régent se trompait. Les prisonniers de la Bastille goûtaient impunément à d'autres plaisirs qu'il ne connaissait pas, tout en en faisant parfois les frais.
Et c'est ce curieux épisode des mœurs du temps et de tous les temps, cette scène galante de la 'comédie de la Bastille, que nos lecteurs trouveront, avec tous ses piquants détails, au chapitre suivant, jouée par deux acteurs bien caractéristiques, l'un romanesque, l'autre héroïque.
Nous avons assisté à la première entrevue de M. de Maison-Rouge avec Mlle de Launay, et constaté le doux ravage qu'elle avait fait dans le cœur du novice lieutenant du roi.
Nous avons compris que cette première visite ne serait pas la dernière ; en effet, elle ne tarda pas à faire chaque jour, avec la permission de celle qui était l'objet de ses soins, et y trouvait au moins une flatteuse distraction, partie du programme de notre major.
Avant de procéder à cet agréable devoir, il s'acquittait des autres avec une juvénile impatience; quand il sortait de cette quotidienne et irréprochable bonne fortune, le brave officier maudissait les fonctions dont le supplice l'arrachait aux attraits de ce commerce d'amitié sentimentale et d'innocent platonisme, où une femme d'esprit peut mettre plus de variété et de piquant que dans l'amour même.
L'amour, en effet, est de l'égoïsme à deux. C'est un
^sentiment impérieux, ambitieux, absorbant, intolérant, dont la fièvre s'alhime de tout, dont la violence croît avec Tobstacle, filet qui devient torrent, boule de neipY^ au début et bientôt avalanche.
A une passion de ce gem^e, qui tend incessamment et irrésistiblement, avec une logique parfois bi-utale, une impatience capable de toutes les audaces, sûre qu'elle est de Fabsolution finale, à ce but de la possession, il n'est pas facile ni môme prudent d'opposer le frein bientôt brisé des bagatelles de la porte, ni la digue, aussitôt emportée, des menues faveurs.
Là, pour peu que soit partagé ce feu subtil et contagieux, la défense est aussi vive, aussi hardie, parfois, que l'attaque. On n'éteint pas un volcan avec des fleurs. On ne lutte pas contre les tempêtes de l'âme avec un Irêle esquif, bon pour les voyages inoffensifs de la mer du Tendre.
Le duel dont sô compose toute passion, où deux êtres qui s'attirent cherchent à s'absorber l'un dans l'autre, est donc — et c'est là que j'en veux venir pour indiquer le contraste des attachements platoniques et désintéressés avec les autres, et la diflerence entre Tair enflammé de l'amour, et l'atmosphère plus douce des zones tempérées de l'amitié tendre entre homme et femme; — le duel, dis-je, dont se compose toute passion est une fatigue délicieuse, mais une fatigue poulies deux combattants. Et c'est de guerre lasse, en somme, que se fait la chute, tant attendue et tant disputée.
Le lecteur comprendra donc à merveille que Mlle de Launay goûtât un plaisir de plus en plus agréable dans
la certitude tranquille de son empire sur M. de Maison- Rouge, trouvât un hommage des plus précieux dans les soins discrets et respectueux de son geôlier, et qu'il lui semblât très-commode de récompenser cette dévotion à sa personne en monnaie d'esprit et non de cœur.
Ce n'est pas qu'elle fût femme à tromper son soupirant et à le griser avec des espérances frelatées. Mais elle n'était pas non plus obligée, en conscience, de le détromper, au risque de perdre un ami qui se contentait de peu et se donnait tout entier.
11 y avait autant d'humanité et de délicatesse à lui laisser les illusions qui faisaient le charme de sa vie qu'à les lui enlever.
Mlle de Laiinay, sans les encourager ouvertement, ne découragea donc pas non plus des sentiments qui, venus à elle sous le déguisement de l'amitié, aspiraient timidement à une familiarité plus douce, à une intimité plus tendre, à un plus flatteur partage.
Elle se laissa aimer par M. de Maison-Rouge, qui caressait peut-être déjà, dans ses honnêtes rêves, le vœu et l'espoir d'une solution honorable et d'un légitime nœud, sans oser lui avouer qu'elle en aimait un autre.
C'eût été là en effet trop demander à une femme. R en est quelques-unes capables d'avouer à un homme qu'elles l'aiment. Il s'en trouve fort peu assez détachées de tout orgueil et de toute coquetterie pour confesser à un homme qui leur fait la cour qu'elles en aiment un autre.
Et voilà comment, dupe de Mlle de Launay mais
encore plus dupe de lui-même, le brave Maison-Rouge, qui eut peut-être pu reculer devant une déclaration catégorique et réfrigérante au début, laissa pieusement croître sa flamme; voilà comment il s'enfonça avec confiance dans les voies de ce purgatoire du sigisbéisme, où peu s'engageraient sans Tamorce secrète et le décevant mirage du paradis de l'amour.
Il n'y devait jamais entrer, comme nous le verrons, et nous verrons aussi que, punie par où elle avait péché, Mlle de Launay elle-même devait expier, par les déceptions de son propre cœur, la fraude de cette ■ partie inégale, où le plaisir de gagner l'avait aveuglée sur la douleur, pour un autre, de perdre.
Les femmes du temps de Mlle de Launay, trèsindulgentes, comme le prouvent de nombreux et illustres exemples, sur les péchés du jeu, avaient peine à croire que c'en fût un de tricher au jeu de l'amour.
Toutes ces considérations ne sont pas inutiles, et nous donnent au contraire l'explication de plus d'une anomalie, le mot de plus d'une énigme.
Il nous eût été, en effet, difficile de comprendre, sans les raisons que nous venons d'en donner, l'intimité croissante et le mutuel agrément d'un commerce sans illusions.
Nous n'aurions pas surtout manqué de voir une folie presque absurde, au lieu d'y voir ce qui y fut en effet, la plus délicate des habiletés ou le plus généreux des sacrifices, dans le choix qui fit prendre à Maison-Rouge pour allié d'espérances qu'il n'avouait pas, celui qui les contrariait, M. du Ménil lui-même, objet, de la part de Mlle de Launay, d'un attachement plus profond que
le sien, où il payait. For du cœur qu'il ne voyait pas, avec la monnaie brillante, mais inférieure de son esprit.
Enfin, dernier mystère éclairci, nous n'aurons pas de peine, après avoir accepté Fillusion qui permit à M. de Maison-Rouge de faire son meilleur ami de celui qui était, à leur insu à tous deux, son rival, à agréer l'innocente rouerie par suite de laquelle le chevalier du Ménil, à son tour, choisit, pour son intermédiaire et son messager, M. de Maison-Rouge lui-même; car c'est ainsi que les choses se passèrent et se passent en effet trop souvent.
Quelques jours après les Pâques fleuries de l'année 4719, à cette heure charmante de réveil universel, où la nature et l'humanité s'épanouissent aux premiers rayons du soleil printanier et où il faudrait être de bronze pour ne pas regimber sous l'aiguillon de l'impatience de la solitude et de la captivité, on accorda à M. de Pompadour, et ce fat là une grande nouvelle, objet d'envie et d'espérance pour tous les prisonniers, la faveur de la promenade sur le bastion.
11 ne jouit pas longtemps seul de ce privilège, récompense des services inespérés rendus par ses révélations à l'instruction languissante du procès de l'affaire d'Espagne.
Mlle de Launay, grâce à la sollicitude et au zèle de son ami, M. de Maison-Rouge, ne tarda pas à partager le droit de cet exercice propice à la santé, de cette contemplation rafraîchissante de Paris, si favorable à l'esprit et aux yeux d'un captif, heureux de chercher dans le mirage de ce tableau lointain de la capitale allumant ses réverbères, la maison natale, le sanc-
(iiaire domestique, la fugitive silhouette des cliers absents et des amis regrettés.
Un échappé du tombeau rendu soudain à la lumière vX à l'air de la vie, un exilé revoyant la patrie à travers son image ont seuls les émotions et les sensations d'un prisonnier séquestré pendant quatre mois (quatre éternités !) du commerce de ses semblables, du spectacle du ciel, de la vue de ce panorama de la ville familière, passant, à la poétique lueur du soleil couchant, de h\ phase diurne à la phase nocturne de son existence.
Tout est intéressant et touchant pour le promeneur du rempart solitaire : une fleur des murailles lui parle de la nature entière; une fourmi, une mouche, un oiseau raniment en lui le sentiment de la création, et dans cette lumière qui scintille là-bas, à travers la vitre d'une fenêtre inconnue, il se plaît à voir le rayonnement symbolique de l'amitié vigilante et fidèle, le signal de la famille qui l'attend, l'appel ou l'adieu de l'amour qui le pleure.
S'il eût fallu être inhumain pour ne pas sentir toutes les éloquences et toutes les poésies, tous les soulagements et toutes les consolations de ces promenades vivifiantes qui remettent à la fois, chez le captif, l'ame et le corps en mouvement, il eût fallu l'être bien davantage pour priver ceux-ci de la grâce accordée à ceux-là.
M. de Launay, rendons-lui cette justice, était le meilleur des hommes quand il n'avait aucun intérêt à ne l'être pas, et bientôt la phipart de ses hôtes purent profiter de la faculté dont il se montrait prodigue après en avoir affecté l'avarice.
Les uns après les autres, seuls ou par groupes, les prisonniers de la Bastille purent se promener, bien et dûment accompagnés, sur les terrasses du donjon, s'y raccoutumer à la vie et dilater leur poitrine et leur cœur à ces brises nocturnes d'avril, chargées d'émanations salutaires.
Mlle de Launay avait, par distinction, la dernière heure pour sa promenade; et le bon lieutenant du roi, libre alors de tout autre soin, s'était réservé la mission à laquelle il s'attachait de plus en plus de servir de guide à l'excursion et de partenaire à la conversation de sa chère protégée.
Le dernier jour du mois d'avrii, la promenade fut triste. Maison-Rouge avait le visage et le cœur en deuil.
Il avait reçu le matin, par M. Le Blanc, l'ordre de surseoir à toute nouvelle sortie et excursion sur le bastion.
Cette suspension d'une de ces faveurs dont on se fait si vite une habitude à la Bastille tombait le plus mal du monde.
C'était le premier jour de mai, béni de tous, maudit maintenant de ceux pour lesquels il ne devait luire qu'à travers le terne châssis d'une cellule, que le ministre avait choisi pour faire son petit coup d'Etat.
Certes, l'arbitraire n'est jamais opportun, ni le déplaisir bien venu.
Mais avouez que M. Le Blanc aurait pu mieux choisir son jour.
Peut-être, ce jour là avait-il été rabroué par Mme do Pleneuf; ou peut-être le rogue Dubois avait-il chaulé pouille à son collègue.
L'AMOUU SOUS CLKF. 357
Or on connaît la gradation provorbialo : (Juand Ju- |)iterest do mauvaise humeur, à la suilo d'une querelle conjugale avec la Xantippe olympienne, rallière Junon, il y a des révolutions dans les herbes, et le plus gros ciron croque le plus petit, pour être happé lui-même |)ar le chardonneret, qui n'en fait qu'une bouchée, que l'empêche de digéi'er le coup de bec de l'épervier, sur lequel plane quelque autre féroce appélit. Ainsi de suile, en remontant de maclioire en mâchoire, de griffe en grifte, de la proie minuscule à la gigantesque victime.
Les prisonniers de la Bastille, auxquels on avait laissé essuyer, par une ironique clémence, les bourrasques de mars et les giboulées d'avril, se révoltèrent contre la barbarie inutile qui leur fermait l'accès de la tour aux promenades au moment même où passent dans les airs les souffles caressants de mai.
Après avoir longuement médité sur ce sujet, et cherché au plus profond de la mystérieuse raison d'Etat les motifs d'un contre-ordre si bizarre, le pauvre Maison-Rouge trouva qu'on avait craint pour les prisonniers, non l'influence de la belle saison renaissante, mais les occasions d'intelligence, la commodité de signaux que favorisait le retour d'un temps clair, propice aux communications mimiques entre les reclus et leurs amis postés dans les maisons opposées, si lointaines qu'elles fussent, ou passant sur le boulevard.
— Ilélas ! monsieur, riposta Mlle de Launay, qui se servait de sa myopie avec tout l'art qu'on peut mettre à profiter d'une infirmité que la coquetterie peut avouer, on aurait beau me lorgner de loin comme de
près, je n'en verrais rien. Quand cet accident m'est arrivé, il a fallu m'en avertir. Et où serait ici l'avertisseur?
Pendant ce temps, le brave Maison-Rouge dévorait des yeux la trop modeste conquérante qu'il se llattait de subjuguer à son tour.
Celle-ci sans s'en apercevoir, ou feignant plutôt de ne s'en apercevoir point, s'acheminait vers le jardin du bastion et avec une réminiscence qui attestait une douleur pleine d'espérances, murmurait le vers de Phèdre :
Soleil ! jeté viens voir pour la dernière fois !
Les jours, malheureusement souvent, heureusement aussi, se suivent et ne se ressemblent pas.
Parfois le bien naît du mal, et réciproquement.
Mlle de Launay vit un beau matin, à travers son carreau, auprès duquel, par l'inspection des entrants et des sortants, que lui nommait Mlle Rondel, elle suppléait autant que possible, par les plaisirs de l'observation à ceux de la promenade, sortir de son château trois personnes incarcérées en même temps qu'elle.
C'étaient Mlle de Montauban, M. de Malézieux fils et M. Bargeton, qu'on relâchait, quoique innocents, n'ayant pu réussir à en faire des coupables, malgré la meilleure volonté du monde.
Le gouverneur, qui se rabattait forcément sur les dames qui lui restaient, crut devoir à cette occasion, à Mlle de Launay, dont il soupçonnait la clairvoyance, tout en affectant de la croire aveugle sur sa parole,
L'AMOUPi SOUS CLEF. 359
11110 soiie de compliment de condoléance, auquel elle lépondil médiocrement, car il n'est pas agréable d'ôlre pris en flagrant délit d'égoïsme et consolé du bonheur des autres.
D'ailleurs, elle ne s'y trompait pas, et au lieu de voir dans la délivrance de ceux de ses compagnons d'infortune que l'ombrageux Dubois rendait à la société l'heureux augure de son prochain élargissement, la prisonnière maintenue sous les verrous, après le triage, sentait bien que ce choix dont elle demeurait exceptée lui présageait un assez long séjour dans la soli-
Par une compensation tout aussi inexplicable que l'avait été la mesure qu'elle révoquait, la promenade du bastion, à la suite de cette mise en liberté trop partielle, fut rendue à ceux auxquels elle avait été supprimée. Et M. de Maison-Rouge, allégé d'une portion de sa charge, profita de ce soulagement de ses fonctions pour se consacrer plus entièrement que par le passé à Mlle de Launay.
Il sentait bien qu'il ne suffisait point à remplir le vide de ses pensées; loin de s'offenser de cette cônstat4ation humiliante, il cherchait le remède au mal de l'ennui qu'il ne pouvait se flatter de guérir seul, et songeait à invoquer du renfort et à recruter un auxiliaire de ses soins, au risque, qu'il n'avait pas prévu, de se renforcer d'un usurpateur, et d'appeler à son secours un troisième larron.
C'est ainsi qu'aiment ceux qui aiment véritablement, fatalement, malheureusement. Incapables d'une trahison, ils sont incapables de croire à la trahison des autres,
et même à celle de la fortune. Ils ne cachent pas leur jeu : ils le montrent naïvement à ceux qu'ils croient parier pour eux et même à ceux contre lesquels ils jouent. Leurs sentiments se découvrent à ceux qui en sont l'objet ou les adversaires, alors qu'ils sont encore pour eux-mêmes un mystère qu'ils craignent d'approfondir.
— C'est le seul homme, disait plus tard, avec des regrets qui n'étaient pas sans remords, du pauvre Maison-Rouge, Mlle de Launay alors désabusée, dont j'aie cru être sincèrement aimée, quoiqu'il me soit arrivé, comme à toute femme, d'en trouver plusieurs qui m'aient marqué des sentiments.
Maison-Rouge ne lui disait pas un mot des siens, ayant, sur ce point, trouvé moyen d'être éloquent par son silence. A quoi bon d'ailleurs? celle qui était l'objet de ce culte discret s'en était aperçue longtemps avant lui. Mais si le brave major se taisait devant son idol(\ comme il se dédommageait hors de sa présence ! Il était tellement occupé de Mlle de Launay, qu'il ne parlait d'autre chose.
Elle était l'unique sujet de son entretien avec tous les prisonniers à qui il rendait visite, et il croyait ingénument que c'étaient eux qui ne faisaient que lui parler d'elle.
Alors il revenait la voir, heureux et fier de l'estiriK^ qu'elle avait inspirée à tous ses compagnons.
— Gela est étonnant, disait-il tout ravi, à quel point on vous admire, et combien ici tout le monde s'intéresse à vous; on m'en parle sans cesse, et je ne puis aller nulle part que je n'entende vos louanges.
Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que cela finit par être vrai, et que chacun, à l'envi, se fit un plaisir et un profit de caresser son illusion, quand on eut remarqué le plaisir qu'il y prenait.
On n'ignorait pas qu'on ne demandait jamais rien en vain au nom de Mlle de Launay, et qu'un compliment à son adresse ouvrait les portes plus sûrement que les meilleures clefs.
La captivité, qui engendre quelques stériles vertus, fait naître aussi plus d'un vice intéressé. Le besoin de distractions et l'espoir d'un adoucissement ne connaissent pas de scrupules ni même de pudeur, dans cette égalité d'un sort commun et morne, qui abat à la longue les plus rebelles fiertés. Il n'y a guère de rangs en prison, et y en eût-il, le plus illustre captif dépend, comme le plus humble, souvent plus favorisé que lui, de la tyrannie subalterne d'un geôlier. Un geôlier y a donc ses flatteurs et ses complaisants, plus assidus et non moins rampants que les courtisans du petit lever à Versailles.
Le faible de Maison-Rouge une fois découvert, chacun l'exploita à sa façon et à son profit. Les gens sous ses ordres cherchèrent à le gagner en flattant sa passion. La même émulation inspira aux prisonniers de non moins utiles hommages.
Aussi, chaque jour il revenait vers Mlle de Launay comme un moine revient de la dîme, chargé pour elle des dépouilles volontaires de chaque cellule : celui-ci lui envovant des fleurs, celui-là des fruits, les uns lui offrant quelques livres, les autres, plus soucieux de son corps que de son esprit, des rafraîchissements.
Grâce à ces présents, sous le poids desquels pliait avec bonheur le brave Maison-Rouge, la prison de sa favorite, qui était comme son temple, devint aussi, au moins pour quelques privilégiés, un lieu de réunion et de rendez-vous ; car il est impossible, même à une déesse, pourvu qu'elle ait reçu quelque éducation, de recevoir des politesses sans les rendre, et il faut de fraternelles agapes pour consommer, entre amis, les tributs de l'amitié.
De recevoir des cadeaux à recevoir des lettres et même des visites il n'y a donc qu'un pas, surtout en prison, où les bienséances sont moins sévères, les avances plus iïiciles, où un mutuel besoin de sociabilité et de conversation rapproche irrésistiblement, — avides de prodiguer les trésors accumulés par des méditations trop solitaires, et de dépenser leurs économies d'idées, — des personnes qui se seraient, en liberté, tout au plus saluées.
Le premier pas, le seul qui coûte, fut bientôt franchi, et sur cette pente des concessions, singulièrement roide et glissante, on ne s'arrête pas. Maison-Rouge en devait faire la cruelle expérience, qui le trouva désarmé, car uniquement et exclusivement occupé de plaire à Mlle de Launay, fut-ce à ses dépens, il ne voyait qu'elle, à ce point, à ce miracle de s'oublier lui-même.
Bien loin de deviner le désir ardent et d'autant plus caché de se revoir que nourrissaient deux personnes que la captivité avait séparées au meilleur moment d'un réciproque attrait, M. de Maison-Rouge crut faire une surprise dont il jugea même à propos
de s'excuser, en parlant à Mlle de Launay du chevalier du Ménil, ainsi que des termes courtois et flatteurs dans lesquels s'exprimait sur son compte un homme qui lui était peut-être inconnu, sans doute indifférent, mais dont le jugement ne Tétait pas.
Notre chevalier, en son industrie, avait appelé à son aide, pour piquer l'imagination de Maison-Rouge et le faire porteur d'ouvertures qui n'eussent rien de banal, le secours du merveilleux. Il avait bâti sur un songe l'édifice ingénieux mais fragile de sa galanterie, et en véritable héros de roman, il avait dit à l'Orondate qu'il courtisait :
— Figurez-vous, cher major, que j'ai fait cette nuit un rêve singulier et même menaçant, qui pourtant ne m'a pas effrayé.
J'ai rêvé qu'on m'avait fait mon procès (c'est bien là un rêve de prisonnier) et que j'avais été condamné à demeurer à perpétuité à la Bastille, mais en société avec Mlle de Launay, réduite au même sort; et cette perspective, je ne sais comment, me consolait de r.c jugement rigoureux.
Maison-Rouge trouva le compliment si galant, si flatteur, si original, si bien tourné, qu'il en rougit d'aise, et ne se put tenir de venir régaler Mlle de Launay de la primeur d'un récit fait pour lui être des plus agréables.
Il ne lui déplut pas en effet, et Maison-Rouge, encouragé, se livra tout entier à sa vocation pour les commissions, en attendant la récompense honnête à laquelle il aspirait.
De raconter un songe à parler en vers, il n'y a que
la main. Et le même sentiment qui avait fait du Ménil poëte pouvait bien le faire versificateur.
On s'écrivit donc en vers marotiques ou demi-marotiques, et bientôt Pégase ne débrida plus, entre les deux cellules, livrées au culte des Muses, faute de mieux.
Maison-Rouge était de plus en plus enchanté; il se frottait chaque jour les mains de joie à la pensée de la nouvelle épître qui allait ajouter une page de plus au livre mystérieux de ce commerce d'esprit qu'il avait lui-même encouragé, et dont il fournissait libéralement les instruments.
C'est, en effet, grâce à son papier et à son crayon que Mlle de Launay et le chevalier du Ménil se livraient, sous les auspices du brave lieutenant, à cette débauche intellectuelle, à cette orgie de bouts rimes, à cet échange de fausse monnaie académique, sans s'apercevoir que le cœur finirait par prendre sa part à ce jeu d'esprit.
Maison-Rouge était si loin de se défier du danger de ces relations épistolaires et poétiques, par lesquelles ont pourtant commencé tant de liens profanes et de plus intimes nœuds, que ne voyant pas le moindre inconvénient, ni pour le service du roi, ni pour ses intérêts, à cet échange de badinages spirituels, dont il s'était fait l'inspirateur et l'intermédiaire, il n'hésita pas à permettre, au bout de quelque temps, la substitution du langage des mortels à celui des dieux, et de la prose aux vers.
Le chevalier du Ménil, en effet, fatigué d'enfourcher le coursier du Pinde, ne demandait qu'à marcher à
pied, et Mlle de Launay, de son côto, n'était pas fâchée de mettre au régime de la piquette son estomac rassasié d'ambroisie.
D'un commun accord, les billets, d'une galanterie plus naturelle et plus humaine, quoique toujours un peu précieuse, et ne côtoyant que le bord, sans se risquer à la pleine mer du Tendre, qui a ses écueils, succédèrent aux épîtres anacréontiques, que deux poètes amateurs ne trouvent pas longtemps dans leur veine bientôt épuisée.
Maison-Rouge, qui autorisait les relâchements successifs de ce régime dont il s'était fait le directeur, portait, tout glorieux, les messages en prose comme il ' avait porté ceux en vers, et, sans penser à mal, attisait ainsi naïvement une flamme hostile à la sienne.
Le but de sa vie, qui était de plaire à Mlle de Launay, l'avait un peu aveuglé sur les moyens : il se figurait que chaque lettre de du Ménil était comptée à son actif, que la petite pièce se jouait à son profit, enfin, que la reconnaissance de la prisonnière, objet de ce quotidien bienfait d'une distraction, rapportait davantage à l'intermédiaire de plus en plus apprécié qu'au correspondant inconnu et indifférent.
Un éclair d'innocente malice traversait même par instant^ ces illusions; le bon lieutenant se berçait à la pensée du désappointement de du Ménil et de sa flatteuse surprise quand il verrait Mlle de Launay agréer les vœux, non du correspondant, mais du messager, et préférer l'ambassadeur au souverain. Il se reprochait même un peu cette victoire qui devait coûter un regret à quelqu'un. Car il ne rêvait qu'un bonheur fait du bon-
3Gd les oiseaux DE SCEAUX.
heur de tout le monde; mais comme c'est là une chimère impossihle à réaliser, que d'un autre côté du Ménil était homme à se consoler d'un tel désavantage, et même à ne pas s'en affliger du tout, Maison-Rouge comptait sur le pardon du vaincu, au cas où du Ménil, au lieu de demeurer son complice, aurait pensé à être son rival, ce qu'il ne pouvait croire.
M. 4e Maison-Rouge aimait trop véritablement Mlle de launay pour songer même qu'on pût la lui disputer, et il n'avait vu dans ses lettres qu'il transportait ouvertéB qu'un ingénieux badinage où Fespriî avait trop de part pour que le cœur pût s'y intéresser.
11 se trompait, car ce n'est pas en vain — à la Bastille, au printemps — qu'entre deux prisonniers qu'attirent l'un vers l'autre les attraits de l'esprit et les influences du sexe, on peut impunément semer même de ces germes fragiles, même de ces grains fugitifs que féconde l'imagination, que la fermentation de la solitude fait précocement fructifier.
Mlle de Launay et le chevalier du Ménil commentaient donc déjà à s'aimer réellement ou à le croire, ce qui est la même chose, que Maison-Rouge, ne voyant là qu'un commerce dont la fiction caressait et flattait sa passion secrète, continuait à se prêter aux désirs, de plus en plus positifs pourtant, d'une galanterie artificielle, et à favoriser, ô fatalité de l'amour sincère ! les entrevues qui succédèrent aux lettres, comme les lettres avaient succédé aux épîtres.
C'est surtout en amour que l'appétit vient en mangeant, et que l'inanition, quoi qu'on en' dise, est une triste chose.
Maison-Rouge l'éprouvait si bien lui-même, non sans subites et pudiques rougeurs, qu'il comprenait même dans une fiction ce besoin de quelques menues réalités, et s'était prêté à la demande de se voir, qui continuait si naturellement la petite comédie inaugurée par les correspondances en vers et les correspondances en prose.
Gomment eùt-il pu voir là le moindre mal ou le moindre danger ?
En admettant — ce qui eût été leur faire à tous deux une injure imméritée — que Mlle de Launay et M. du Ménil fussent gens à abuser de sa complaisance ou à compromettre sa responsabilité, n'était-il pas le maître?
Ne dépendaient-ils pas de lui, ne disposait-il pas de leur liberté de se voir comme de leur liberté de s'écrire? La fraude était-elle possible? Le poison pouvaitil se glisser dans des lettres dont il était le porteur, dans des visites dont il était le témoin? , Maison-Rouge ignorait, comme l'âne porteur de reliques, que le transport des reliques est essentiellement propice à la contrefaçon et à la contrebande, et que l'amour peut insinuer même dans le langage de l'amitié sa subtile et dévorante flamme.
Il ignorait que ce qu'il y a de plus dangereux dans une lettre, ce n'est pas ce qu'on se dit, mais ce qu'on ne se dit pas, que ce qu'il y a de plus éloquent dans certaines entrevues, c'est Tinnocent et patelin silence, servi par la complicité des yeux, où toute l'ame s'est réfugiée, et d'où elle lance ses traits invisibles pour le tyran ou le jaloux.
Un beau jour, sans qu'il sût trop comment on l'y
avait décidé (il avait affaire à deux fines mouches, bien faites pour triompher d'un honnête et lourd bourdon comme lui) , M. de Maison-Rouge vint voir Mlle de Launay avec une permission écrite du gouverneur, sollicitée et obtenue par lui, de transférer le chevalier du Ménil de son gîte un peu aérien et incommode à sa santé du septième étage de la tour de la Liberté^ à la maison de la lieutenance.
Le nouveau locataire fut en effet installé au premier étage de l'édifice dont le major occupait le second, dans le même corridor, mais sur le côté en face de l'appartement de Mlle de Launay, et à quelque distance.
Dès le lendemain, du Ménil profita d'une immunité de voisinage dont le bon lieutenant du roi ne put lui refuser la faveur, que Mlle de Launay désirait trop, de son côté, pour la lui demander.
Mais M. de Maison-Rouge comprit qu'il ne saurait lui être désagréable de connaître (il ne pensait pas qu'elle l'eût déjà vu) le visage de celui dont elle avait goûté l'esprit, et de recevoir de loin sa muette bienvenue.
Il prit donc son temps, posta du Ménil sur sa porte, et ouvrant doucement la porte de Mlle de Launay, il la montra, comme une idole sur le seuil du temple, à son nouveau voisin, qui s'inchna en souriant.
Salut et sourire rendus, les portes furent fermées, et ainsi finit cette première, courte et directe conversalion où on ne s'était rien dit, mais où on avait échangé tant de pensées, et qui, sans avoir commencé, entre deux interlocuteurs muets, se continua longtemps encore dans leur esprit ravi, dans leur cœur troublé.
A partir de ce jour, on ne s'écrivit pas davantage, et Maison-Rouge eut la naïveté de s'en étonner. On s'en excusa sur le voisinage qui faisait désirer et espérer un mode de communication tout aussi innocent mais plus rapide. On ne s'écrit pas de porte à porte.
Maison-Rouge en convint et promit de songer aux moyens de favoriser quelques visites et entretiens présidés par lui.
Ce qu'on ne lui disait pas, ce qu'il ne devina pas, pour s'expliquer le changement subit qui avait mis un terme aux habitudes épistolaires qu'il avait favorisées, c'est que les absents seuls s'écrivent, et que désormais, même séparés, Mlle de Launay et le chevalier du Ménil étaient présents l'un à l'autre.
Nous allons laisser un moment le troisième larron à son ouvrage et à son succès, croquant un à un les marrons qu'un rival trop confiant avait tirés du feu pour lui, non sans se brûler les doigts. Avant d'assister à l'explosion tragique de cette romanesque intrigue, nous ferons au marquis de Pontcallec, privé de son compagnon de trois mois de captivité, une visite de condoléance, à laquelle notre curiosité ne perdra rien; car nous apprendrons, non sans intérêt, à quoi peut occuper son temps, à la Bastille, un homme incapable en prison d'une autre passion que celle de la liberté, et qui n'a trouvé ni pour le tenter le minois d'une de Launay, ni pour le servir, la crédule complaisance d'un Maison-Rouge.
Ce n'est pas que Pontcallec, depuis la funeste aventure qui l'avait fait l'hôte de la Bastille, y fût plus abandonné et plus oublié que les autres.
1! y a toujours une Providence pour les prisonniers, quand il n'y en a pas deux.
Seulement les influences consolatrices et salutaires qui planaient sur son sort lui demeurèrent longtemps mystérieuses, sans cesser jamais de l'être pour ceux dont il dépendait.
Il n'avait rerudes siens aucune nouvelle; abstention qui même donnait à réfléchir au gouverneur de la Bastille, habitué à se méfier également des deux excès contraires : trop de correspondances, pas de correspondances.
L'absence de tout commerce ostensible avec Fextétérieur semble dénoncer, en eff^et, des intelligences à l'intérieur, et des voies détournées de communication.
On se défiait assez, à l'état-major de la prison, du marquis, recommandé au prône par son introducteur Montaran, qui l'avait déclaré capable de tout, môme de' l'impossible, et on le surveillait d'assez près.
Rien de suspect pourtant dans les allures de cet homme violent qui s'était fait doux, de cet homme athlétique qui dissimulait sa force comme son caractère sous des apparences modestes et humbles, autant que cela dépendait de lui.
Son bagage, composé d'une bourse déposée entre les mains du lieutenant du Roi, sur laquelle il n'était pourvu qu'aux plus inofl'ensifs des menus plaisirs, et d'une valise remplie de linge et de bardes, qu'on n'avait pas cru nécessaire de lui ôter, ne composait pas un arsenal de séduction ou d'intimidation bien redoutable, une fois qu'on en avait ôté l'or et les armes.
Comme Pontcallec, très-indirectement mêlé aux in-
L'AMOL^R SOUS CLEF. 371
trigues de la duchesse du Maine sur leur théâtre parisien, était à la Bastille un suspect plutôt qu'un prévenu, détenu en vertu d'un ordre d'Etat et non en raison d'un mandat judiciaire, la rigueur dont il avait d'abord été l'objet n'avait pas tardé à se relâcher peu à peu.
Il avait intéressé par sa dignité quelque peu farouche et sa politesse quelque peu sauvage le brave Maison- Rouge, et il avait pu jouir à son tour des adoucissements de régime usités : la promenade sur le bastion , et les rapides communications verbales dont la rencontre sur la plate-forme de ceux qu'on amenait et de ceux qu'on ramenait, de ceux qui avaient pris leur bain d'air et de ceux qui allaient le prendre étaient l'occasion : communications sur lesquelles la tolérance des gardiens fermait les yeux.
Il avait pu nouer aussi avec le chevalier du Ménil, qui occupait le dernier étage de la tour de la Liberté^ dont il habitait l'avant-dcrnier, ces conversations de prison, par la cheminée ou par le plancher, dont Falphabet, formé de mots convenus, ou d'un certain nombre de coups frappés à des intervalles variés, est bientôt appris ou improvisé par les captifs dont le voisinage favorise les rapports, et qui en trouvent vite l'instrument dans la tradition ou leur industrie.
Ces communications de Pontcallec et de du Ménil étaient singulièrement favorisées par la disposition des lieux. Autant en effet il lui était difficile de lier conversation avec le prisonnier placé au-dessous de lui, à travers un plancher séparé du plafond inférieur par un tambour, c'est-à-dire un espace vide de cinq pieds et demi, autant cette intelligence lui était commode avec
le prisonnier logé au-dessus de lui, dont il percevait les moindres mouvements, grâce à un simple parquet qui amortissait mais n'interceptait pas les bruits supérieurs comme les inférieurs.
Après les premières et trop brèves nouvelles échangées entre deux prisonniers, à deux cents pieds audessus du niveau de Paris, de quel élément peut se composer une conversation par signes, quand ils ont les moyens de se voir, par coups au plancher, s'ils en sont réduits seulement à s'entendre, sinon des souvenirs et des regrets communs du passé, des plaintes du présent, des espérances de l'avenir, de l'égal désir et des moyens à chercher ensemble d'échapper à la servitude et de reconquérir, de gré ou de force, la liberté?
Les variations des entretiens monosyllabiques de Pontcallec et de du Ménil à travers l'intervalle qui les séparait, roulèrent donc bientôt exclusivement, on le comprend, sur ce thème inépuisable, toujours le même et toujours nouveau, des possibilités d'évasion.
De mars à avril 1719, nos deux amis, comme on va le voir, ne s'en tinrent pas à la spéculation; leur séparation imprévue, quand le désir deviné de Mlle de Launay et le vœu plus expansif de du Ménil aboutirent au transfert de ce dernier de la tour de la Liberté à la maison de la lieutenance, rompit leur collaboration sans détruire leur intelligence, entretenue par des moyens que nous allons connaître.
Du Ménil parti, son aérien appartement, situé au dernier étage de la tour, resta vide, et Pontcallec demeura seul.
Mais il ne demeura pas inactif, comme on va en juger
par le détail, familier et émouvant, de sa lutte victorieuse contre des obstacles multiples, qui eussent paru insurmontables à tout autre qu'à cet homme doué de la force musculaire de l'athlète, de la sagacité nerveuse du chasseur, entreprenant, infatigable, et poussé parce démon d'une idée unique, dont l'implacable inspiration a produit tant de miracles.
Quand nous disons unique, nous synthétisons le but de Pontcallec, qui était triple, mais auquel il ne pouvait aboutir que par un seul moyen : l'évasion.
L'évasion seule, en effet, permettait à Pontcallec — dont l'âme passionnée ne connaissait que les sentiments élémentaires pour ainsi dire, et n'était pas susceptible de mouvements complexes et nuancés, mais n'en apportait dans la poursuite de ses désirs que plus d'indomptable persévérance — de satisfaire sa haine, son amour, son patriotisme, de se venger de Montaran , d'épouser Azénor, d'émanciper la Bretagne d'un joug insupportable.
Se sauver, par tous les moyens possibles et impossibles, devint donc bientôt l'unique pensée, l'inextinguible désir, l'insatiable besoin d'un homme incapable de tempéraments, et qui, une fois le but entrevu, n'admettait d'autres délais que ceux nécessaires pour y parvenir.
On va voir ce qu'une telle impatience, encouragement de ses jours, obsession de ses nuits, put faire d'un homme doué d'une volonté inflexible, et qui trouva dans l'inspiration même de la plus téméraire des entreprises un génie égal à son but et supérieur à toutes les difficultés.
La première était, avant de l'exécuter, de combiner un plan pratique, dont] Téchec ne fit pas rire, au cas où son succès n'étonnerait pas.
Un prisonnier qui cherche à s'évader est un artiste, et a Famour-propre d'un artiste.
Pontcallec voulait bien travailler pour ne pas aboutn% mais il ne voulait pas qu'on pût se moquer de lui.
Pour cela, il était nécessaire de\ne rien arrêter sans être, au préalable, maître d'une entière provision de renseignements indispensables, de ceux qu'il faut conquérir par ruse, car il serait difficile de les obtenir d'un geôlier.
Pontcallec, qui n'était pas un curieux frivole, mais qui aimait à se rendre compte, une fois possesseur du secret de la disposition des lieux, de cette différence d'épaisseur entre son plancher et son plafond, qui imposait à son évasion les conditions d'une ascension, et non celles d'une descente, avait besoin des mesures et des dimensions nécessaires pour supputer ses chances et préparer ses matériaux.
Au bout de quelques jours, il était parvenu à savoir, à force de ces prodiges d'habileté et de ces miracles d'adresse indispensables pour arriver à ce chef-d'œuvre de rendre un geôlier à la fois indiscret et précis : que de la chambre de du Ménil à la sienne il fallait compter trente-deux degrés ; que du plancher au platbnd de son voisin, il y avait dix pieds et demi de hauteur ; enfin que, entre le plancher de sa propre demeure et le plafond au-dessous, il existait un tambour ou espace vide de quatre pieds : intervalle énorme, qui ne pouvait être comblé avec du bois ou des pierres, car un tel
poids eût (Hcpar trop dangereux; et d'un autre cote, il tenait à percevoir distinctement les bruits qu'une telle cuirasse eût étoutïés.
Muni de ces renseignements, Pontcallec en conclut naturellement qu'il no fallait pas penser une minute à s'évader de la Bastille par les portes et les escaliers, toutes les impossibilités physiques et matérielles se réunissant pour déconcerter un tel projet; mais que, par contre, il demeurait à un homme assez peu soucieux pour risquer de se rompre les os et de se casser le cou, la ressource de se sauver par les airs. Et cela, au moyen d'une ascension à la plate-forme de la tour, suivie d'une descente dans les fossés, destinée à ne rencontrer d'autres obstacles que ceux de la hauteur et de la survoillancc.
Pontcallec se résolut immédiatement à ce parti. Pour le mettre à exécution, il fidlait arriver par la cheminée, obstruée de grilles et de pointes, à la plate-forme de la tour, muni d'une échelle de cordes de deux cents pieds au moins, pour descendre au fond du fossé, et d'une échelle fixe, c'est-à-dire de bois, pour en sortir.
Ajoutez à ces moyens une exécution sans encombre, c'est-à-dire supposez la corde solide, les gardiens endormis, l'obscurité complice; il ne demeurait plus qu'à éviter la sentinelle du rempart, les rondes du jardin, enfin à trouver, au saut du dernier parapet, une chaise de poste, avec un déguisement dans la caisse, un passe-poi't dans la poche de l'habit et des relais assurés.
Une misère, comme on voit!
Cette accumulation de difficultés, ce réseau de circonstances contraires dont il fallait éviter jusqu'à la
dernière maille, pour arriver à un succès qui se composait de la successive défaite de tant d'obstacles solidaires et combinés, loin d'effrayer Pontcallec, Fencourageait plutôt.
Certaines natures ont besoin, pour donner tout ce dont elles sont capables, de l'aiguillon de l'impossibilité.
Envisager de sang-froid un pareil dessein, c'était l'avoir déjà accompli à moitié.
Quand la pensée d'escalader ou de descendre la hauteur de la Bastille, suspendu entre la terre et le ciel sur la foi d'une corde improvisée, n'est pas faite pour rendre un homme fou, elle peut le rendre héroïque, car il est de ces rares organisations qui ne connaissent pas le vertige et jouent avec l'abîme.
C'est vers la fin de janvier 1719 que Pontcallec se mit aux préparatifs de sa besogne libératrice.
Ce qui l'embarrassait le moins, c'était la corde. Sa malle, remplie d'une quantité suffisante de chemises, de serviettes, de mouchoirs, de bas, de coiffes, etc., lui fournissait de quoi effiler et tisser une échelle capable de le porter jusqu'au fond du fossé, ou peu s'en faut.
Mais un tel travail prend du temps, et il exige surtout une certaine place. Où cacher, au fur et à mesure de leur achèvement, les anneaux de la chaîne libératrice, les rouleaux contenant chaque étage de cette monstrueuse échelle de deux cents pieds? Où ensevelir les matériaux et les outils? Où dissimuler les traces révélatrices d'un travail qui ne pouvait s'opérer sans la sécurité que donne un lieu de refuge et d'abri pour ses résultats?
Mais d'abord, où trouver les oui ils nécessaires pour fouiller le mur ou le plancher, et pour y creuser le tombeau de son secret?
Pontcallec, après une délibération consciencieuse, dont l'anxiété faisait perler la sueur à son visage, ne tarda pas à se frapper le front. La lumière avait jailli du choc de ses idées.
Il avait trouvé, et c'était beaucoup pour le premier jour, les moyens, sans ciseau, sans marteau (les couteaux et les couverts du déjeuner et du dîner étaient remportés, à la fin de chaque repas, par le guichetier, qui en surveillait le compte, dont il était responsable), de creuser un abri pour ses outils, ses matériaux et son œuvre.
Cet abri n'était autre que le tambour, ou intervalle de quatre pieds demeuré vide entre le plancher de sa chambre et le plafond de la chambre située au-dessous.
Il pouvait receler commodément et impunément dans ses flancs les éléments d'une échelle de corde assez haute pour escalader, si personne pouvait être tenté d'un tour de force dans ce sens, le plus haut donjon de la Bastille, et c'est ce qu'il fallait. Mais pour pénétrer jusqu'à cet antre, pour y établir son arsenal et ses magasins, comment faire?
Pontcallec se fût usé inutilement les ongles à éplucher une à une ces écailles massives des carreaux, cimentées sans doute sur un lit épais et dur dé mortier et de plâtre.
Il n'essaya pas.
Il possédait dans son mobilier somr.iaire une table pliante, soutenue par deux fiches de fer.
11 leur fit un taillant, en les repassant sourdement sur un carreau du plancher.
D'un Kricpet il fabriqua, en moins de deux heures, un bon canif, avec lequel il adapta deux manches à ces fiches, dont le principal usage devait être d'arracher toutes les grilles de fer de sa cheminée.
Pontcallec cacha dans sa paillasse ces précieux instruments; puis, en homme désormais maître de ses moyens, qui veut en ménager l'emploi et économiser ses forces et son émotion, car de tels efforts et de tels succès donnent une fièvre intense, il résolut d'attendre au lendemain, et s'endormit paisiblement, plus sûr que Titus de n'avoir pas perdu sa journée.
Le lendemain, quand il eut essuyé les visites réglementaires, Pontcahec se remit au travail préservateur, garantie de la sécurité de ses efforts.
Jamais avare déterrant son trésor ne mit plus d'ardeur à sa soupçonneuse besogne que Pontcallec n'en déploya pour découvrir le trou qui devait receler son trésor à lui, le volumineux paquet de cordes qu'il allait tirer fil à fil de sa provision de linge.
Il leva proprement, au moyen du levier de sa fiche de fer, un carreau du plancher, et se mit à creuser de telle sorte le lit de mortier sur lequel reposait cette couverture de tuiles polies, qu'en quelques heures il fut arrivé au fond. Alors, son regard s'épanouit, à la vue de l'énorme concavité qui formait le tréfond, avec plus de satisfaction qu'àcelle du filon d'or d'une mine précieuse.
Être sûr de receler à couvert son arsenal d'outils et ses provisions de cordes, c'était déjà un premier et heureux point de conquis.
Mais pour se servir de recliellc flexible, il fallait être certain aussi de pouvoir se hisser par la cheminée, à travers les grilles et les pointes de Ter qui obstruaient et hérissaient ce dangereux passage, jusqu'à la plateforme de la tour, pour y accrochera un canon Fescalicr roulant, instrument hasardeux de la plus téméraire des fuites.
Il y avait donc lieu, pour Pontcallec, de s'assurer tout d'abord les moyens de dégager, puis de traverser sa première et sombre voie de salut, de se ménager enfin, en l'initiant aux détails de son projet, le concours et la collaboration du locataire de l'appartement supérieur, dans les murs duquel il devait, pour arriver au haut de la tour, continuer son passage.
Pontcallec ne doutait pas de l'assentiment empressé et du zèle dévoué de ce compagnon d'infortune, qui n'était autre que son ami le chevalier du Ménil, mais encore fallail-il le prévenir des bruits inusités qu'il allait entendre, se garantir de la trahison innocente de sa surprise ou de l'involontaire dénonciation de ses plaintes, contre des accidents ou inconvénients insupportables^ s'il n'en connaissait la cause et l'auteur.
Po\ir informer le chevalier de ses desseins et l'y associer par son appui et sa discrétion, il ne fallait pas songer à une conférence ni môme à une conversation. Quelques mots dits à la hâte et saisis au vol, à leur rencontre fortuite dans les escaliers, avaient l'inconvénient de n'être pas assez clairs pour du Ménil el de l'être trop pour le surveillant.
L'alphabet des communications par signes ou par coups au plancher ne se prêtait qu'aux nouvelles
les plus élémentaires et ne comportait pas les explications détaillées d'un plan compliqué.
Il fallait donc écrire, et Pontcallec n'avait ni papier, ni plume, ni encre. Rien ne lui manquait... que tout.
Mais il avait la volonté et l'industrie qui suppléent à tout.
Le papier nécessaire à sa correspondance, il le trouva dans les feuillets détachés d'un des quelques livres qu'on lui avait permis d'acheter. Il pouvait écrire sur les marges et sur les limes.
Il fit de l'encre avec du noir de fumée. Une des assiettes de terre vernissée, qu'il avait eu le soin de conserver de son dernier repas, lui servit de chapiteau pour recevoir la fumée de sa lampe. Il recueillait la suie ou le n^oir produit par cette fumigation dans un cornet de papier, toujours arraché à l'un de ses livres.
Quand il en eut ramassé une certaine quantité, il voulut l'employer, mais son premier essai ne fut pas heureux.
C'est en vain qu'il voulut broyer ce noir dans l'eau; cela lui fut impossible, il surnageait toujours et il ne pouvait le dissoudre.
Il n'y parvint qu'au moyen d'un peu de sirop qu'il se fit donner, sous prétexte d'un rhume violent.
Moyennant cette adjonction, il délaya facilement son noir de fumée, et se trouva possesseur d'une encre excellente.
Une des arêtes triangulaires qu'on trouve sous le ventre des carpes, affilée et fendue, lui servit d'abord, emmanchée à un morceau de bois, d'instrument pour écrire.
Mais il y renonça bientôt, ce bec grossier ne pouvant se plier à tracer des caractères aussi fins que ceux qu'il faut placer dans les interlignes d'un feuillet imprimé.
11 dut donc s'aviser d'un autre expédient.
Pontcallec prit une pièce de deux liards, qu'il frappa au point de l'aplatir comme une feuille de papier, et de l'étendre comme un écu de six francs; ensuite il l'arrondit, et parvint, en l'aiguisant, à en faire une excellente plume, comme celles qu'on vend, emmanchées dans des crayons, sous les galeries du Palais.
Un jour de promenade, comme du Ménil et Pontcallec, l'un descendant de la promenade quotidienne, l'autre y montant, se rencontraient sur les degrés, chose inévitable, et se saluaient, chose permise, l'aide-major qui conduisait le premier laissa tomber sa canne, qui roula les degrés, poursuivie à la fois dans sa chute par son propriétaire et par son collègue, surveillant du second prisonnier.
Ce léger incident produisit une diversion dont Pontcallec profita pour glisser rapidement dans la main de du Ménil, qui le cacha sous sa veste, le billet par lequel il lui expliquait ses projets et lui demandait son concours.
Comme la chose ne faisait pas de doute à ses yeux, Pontcallec, aussitôt de retour dans sa chambre, se mit h ses travaux préliminaires avec une activité aiguillonnée par le pressentiment de l'occasion, la crainte de la perdre, l'espoir du succès.
Il décousit deux chemises et leurs ourlets, et en tira les fils l'un après l'autre; il les noua tous et en fit un certain nombre de pelotons qu'il réunit ensuite en deux
grosses pelotes, chacune ayant cinquante filets de soixante pieds de longueur.
Il les tressa, ce qui lui donna une corde de cinquantecinq pieds de long environ, avec laquelle il fit une échelle de vingt pieds qui devait lui servir à se soutenir en Fair pendant qu'il arracherait dans la cheminée toutes les barres et les pointes de fer dont elle était hérissée.
Pontcallec, une fois en possession de ses instruments, se mit à cette partie de son œuvre, la plus hardie, h plus pénible et la plus dangereuse de toutes.
A peine la visite du matin achevée, il éteignait son feu, ou plutôt le couvrait soigneusement afin de pouvoir, à la première alerte, réveiller les tisons sous les cendres.
Cette économie quotidienne lui procurait une provision de bûches, qu'il mettait en réserve dans le tambour de son plancher, pour le jour où il aurait à confectionner l'échelle de bois nécessaire à l'ascension du fossé, lorsqu'il y serait une fois descendu.
En attendant, debout sur les barres de son fover, et préservant, comme un petit maître, sa chaussure de toute souillure dénonciatrice, il descellait un à un les nombreux obstacles qui grillaient la cheminée.
Ce travail herculéen fatiguait moins sa force, pour suppléer à l'insuffisance des outils, que l'anxiété d'un labeur inquiet et fiévreux ne rongeait, sans l'ébranler, son énergie.
Qu'on se le représente debout, puis bientôt suspendu, le corps plié en deux et torturé par les postures les plus gênantes, dans cette bouche de son enfer, où il ne
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[respirait qu'un air enfumé, et où il ne pouvait guère supporter plus d'une heure de suite d'un travail pareil à un supplice, dont la sueur de son front et le sang de ses mains lavaient les noires traces.
Les barres de fer qu'il fallait desceller (Haient clouées dans un ciment tellement dur, que le malheureux prisonnier ne pouvait l'amollir qu'en soufflant de l'eau avec sa bouche dans le trou qu'il pratiquait.
Mais si la goutte d'eau de la tranquille source ronge la pierre et le fer à la longue et y creuse sa trace légère d'abord, puis profonde, quel ciment pourrait résister à la goutte d'eau lancée d'un jet de trombe furieuse par la bouche convulsive, au souffle ardent, d'un homme embrasé du désir de reconquérir sa liberté?
Malgré ces difficultés, insurmontables pour îout autre que l'indomptable Breton, le travail de désinterception de la cheminée alla donc assez vite, encouragé par l'admiration enthousiaste de du Ménil, qui, l'oreille collée à la plaque de sa cheminée, n'en croyait pas son oreille, en entendant se rapprocher chaque jour de lui et monter d'un degré le travail titanique qui devait le mettre en communication avec son ami.
Il n'attendait que le signal de jonction pour se mettre à son tour à débarrasser le chemin sur ses domaines de son infatigable compagnon, tout en n'espérant pas lutter de force ni d'adresse avec un tel jouteur.
Malgré sa vigueur et son courage, il y avait des moments où cette pierre sépulcrale de la solitude soulevée par Pontcallec d'un bras si vigoureux retombait sur lui de tout son poids et l'ensevelissait dans l'ennui.
Son activité joviale, durant ces moments de défail-
lance physique et morale à la fois, faisait place à une mélancolique apathie.
Le sentiment de la nature et de la liberté, de la famille et de la patrie, l'envahissait irrésistiblement d'une sorte d'amer débordement de souvenirs et de regrets.
Il n'y a rien comme les absents pour comprendre le bonheur domestique, rien comme les exilés pour trouver des charmes au pays natal, rien comme les prisonniers pour souffrir de la privation de la verdure et de l'azur, si doux à contempler aux yeux du corps et de l'esprit, et pour regretter leur place à cette splenjiide représentation de la féerie quotidienne jouée par les éléments de la scène terrestre avec le ciel pour fond, depuis le riant prologue de l'aube jusqu'au solennel dénoûment du soir : représentation à laquelle les hommes hbres de le faire assistent le plus souvent indifférents.
Durant ces accès de mal du pays, de mal du ciel, de spleen découragé et de poignante nostalgie, dont le premier soleil de mars, de son rayon fiévreux, aiguise et irrite le sourd aiguillon, Pontcallec, assis devant sa table, les pieds sur ses tisons demi éteints, passait les longues heures de son jour de congé à rêver aux absents adorés, et à voir passer leurs images dans le cadre des paysages familiers.
Le dimanche surtout, où il n'eût, pour rien au monde, malgré la tentation de l'occasion la plus propice, avancé d'une ligne un travail qui n'avait rien pourtant de servile, au contraire libérateur, mais que Dieu, selon sa pieuse superstition, eût cessé de bénir s'il eût profané
le jour sacré, le dimanche surtout était pour Pontcallec un jour difficile à passer.
Lonj^- comme un dimanche, peut-on dire de celui du Breton piisonnier, c'est-à-dire deux fois exilé, privé de ces mille jouissances que le retour du jour dominical, rempli des devoirs de TEglise et des plaisirs du foyer, ramène, pour un cœur nourri, dès F enfance, de la crainte du Seigneur et de l'amour des siens.
Plus de flâneries en zigzag au milieu du salut féal des vassaux, autour des mille attraits du bruyant pardon, fête et foire à la fois.
Plus de haltes bienvenues sur les portes amies.
Plus de visites à la petite église seigneuriale, claire et fraîche, avec son bénitier de porphyre, autour duquel la mouche bourdonne, et où parfois la bergeronnette étourdie trempe le bout de sa queue frétillante.
Plus de chants religieux, de parfums sacrés, de lueur de cierges flottant devant les tabernacles, au milieu du nuage d'encens.
Plus de processions champêtres circulant parmi les tombes fleuries de fleurs nouvelles et verdissant au milieu des roses pommiers.
Plus de pèlerinages à l'ermitage renommé, enroulant au flanc des coteaux ses groupes de musiciens et de chanteurs suivant un dais de velours rouge, et ses longues files de paysans à grègues bouffantes, à chapeaux enrubanés, ou de paysannes en blanche cornette flottant au vent, à croix d'or brillante au corsage ; plus de chevauchées de chasseur à travers les saulaies solitaires.
Plus de promenades amoureuses à deux sous la voûte ombreuse des chênes ou sur la falaise aux brises sa-
lines, quand voguent, courbant au vent du soir leur triangulaire voile rouge, les descendants des celtiques nochers sortant des vêpres, et qu'ils laissent descendre au fil de l'eau vers les îles ces barques rieuses dont chaque flottille représente un village.
Plus de tout cela, plus de messe que celle de la chapelle d'une prison, où l'on ne voit point le prêtre, et où l'on ne voit pas Dieu. Plus de plaisirs du dimanche, plus de champs, plus d'amour, partant plus de joie!...
Parfois il avait de ces rêveries désespérées qui s'emparent des Bretons et des Suisses, dont toutes les grimaces du loustic breveté de la compagnie ne sauraient avoir raison, dont triomphent passagèrement l'ivresse ou le sommeil, mais qui traînent le plus souvent fatalement, par leurs chemins de fleurs passées, le rêveur au ^ouffi^e du suicide.
Alors Pontcallec, vaincu par la tristesse et succombant au poids de son isolement, enfonçait dans les deux mains entrelacées de ses deux bras accoudés, sa tête aux cheveux épars ; alors de longues et chaudes larmes coulaient silencieusement sur ses joues et tombaient sur sa nappe ou sur son papier.
Car il se mettait souvent à sa table avec l'intention d'écrire.
Il traçait sur un feuillet arraché à un livre, entre les lignes imprimées, le protocole épistolaire, un nom adoré, suivi d'une formule d'adoration.
Puis il s'arrêtait soudain, comme le laboureur qui a rencontré quelque débris enseveli ou la borne d'un champ.
Il avait rencontre, lui, l'obstacle brutal de l'impossibilité.
A quoi I)on écrire, puisque nulle lettre ne pouvait sortir de la Bastille? A qui écrire, d'ailleurs? Savait-il seulement, au fond de cette tombe de la prison, tombe de morts vivants, si quelqu'un des siens existait encore, depuis ces quatre mois de séparation longs, pour ceux qui souffrent, comme une éternité?
Pontcallec, qui avait un moment relevé sa tête illuminée d'un rayon d'espérance l'avait donc un jour, laissée retomber assombrie par le deuil habituel.
Soudain un petit gloussement familier et connu, un caressant frémissement d'ailes qui se posent, cette palpitation particulière aux êtres destinés à la vie aérienne, enfin le bruit saccadé de coups de bec précipités piqués sur les miettes de la table au bois sonore, éveillèrent son attention, le tirèrent de son croupissement, et relevèrent son front à la notion et à la clarté de la vie.
A la vue du nouvel hôte de sa cellule, du visiteur ailé de sa solitude, Pontcallec ne put retenir un cri d'étonnement et de plaisir.
C'était un pigeon de la petite espèce, nullement farouche, quoique timide, et évidemment apprivoisé par la caresse à cette domesticité vagabonde, à cette errante fidélité de ses pareils.
Habitu(3 à de doux appels, à de souriants adieux, admis sans doute à la faveur de picorer le grain nourricier dans la blanche main d'une belle maîtresse, il ne paraissait nullement étonné de son intrusion, mais sollicitait plutôt, avant de se reconnaître et de devenir
familier, la permission de la voix accoutumée; ce mélange des instincts sauvages et des principes civilisés témoignait d'une excellente nature et d'une meilleure éducation.
Pontcallec, reconnaissant de cette réserve, ravi de cette délicieuse surprise d'une visite si imprévue, avec laquelle, par sa fenêtre entr' ouverte, étaient entrés le rafraîchissement et la sérénité qu'apportent dans une solitude navrée les moindres satisfactions des yeux et du cœur, fit la meilleure mine du monde au gentil oiseau, l'appela de petits noms intimes, le siffla doucement, avec des lèvres aguerries aux appels de la forêt et du colombier. Il lui offrit enfin d'un air si attirant, d'une physionomie si bienveillante, le pain et le baiser, de l'hospitalité, que le pigeon, enhardi, sauta sur sa main tendue, la prit pour perchoir, puis s'éleva jusqu'à son épaule, battant l'air d'un joyeux froufrou de ses ailes amollies.
Pontcallec contemplait, l'œil attendri, le cœur ému, le caressant volatile, messager d'amour et de printemps, et s'étonnait de la fraîche odeur de violette qu'il répandait autour de lui, comme s'il eût pris, avant de venir, un bain de parfums et de rosée.
11 ne tarda pas à s'expliquer l'agréable et pourtant bien simple phénomène de cette exhalation embaumée.
Dans un de ces essors contenus et de ces voluptueux battements d'ailes dont semblait s'enivrer l'oiseau cher à Vénus, il laissa tomber devant Pontcallec, étonné cette ibis plus que jamais, mais toujours de plus en plus agréablement étonné, un petit paquet enveloppé de
L'AMOUP. SOUS CLEF. 389
papier, qui répandit aussitôt autour de lui comme une suave od(^ur agreste.
C'était un petit bouquet de violettes blanches et de primevères jaunes sauvages, de celles que les Bretons iil)i^Q\\eni fleur s-de-lait.
Le bouquet était lié avec une laveur bleue sous l'aile (lu pigeon, dont les allègres sursauts l'avaient dénouée.
Pontcallec prit le petit bouquet blanc et jaune, le porta plusieurs lois à ses lèvres, en savoura avec délices le modeste et pénétrant parfum, et le seri\a contre sa poitrine.
Puis il considéra plus attentivement le papier qui servait d'enveloppe à ce mystérieux et hasardeux message.
Une main tremblante avait tracé, sur un coin de ce papier, en caractères qui ne lui étaient pas inconnus, r'c seul mot, plein de choses :
Courage!
Pontcallec mit tout son cœur dans un seul mot de réponse :
Merci!
Puis, après avoir fait manger à l'oiseau béni le meilleur de son pain, après l'avoir fait boire dans son verre, après l'avoir mille fois caressé et baisé, il le porta sur l'appui de sa fenêtre. Là, tandis que l'oiseau, étonné de ce brusque et pourtant amical congé, le regardait en roulant doucement dans leur orbite ses prunelles roses, et en enflant la collerette, aux plumes mouvantes, de sa gorge mordorée, le prisonnier attacha sous l'aile du messager le petit papier sur lequel il avait inscrit, en échange du bienfait de la première douce émotion qu'il
eut éprouvée depuis sa captivité, son laconique remer- €Îment.
Bientôt il fit le geste d'envoi et d'adieu, devant lequel l'intelligent oiseau hésita un moment, mais sur lequel il ne se méprit point, car il gagna le bord du châssis et disparut soudain comme une flèche par la bouche étroite du soupirail.
Le soir tombait, et avec lui cette ombre vaporeuse des crépuscules de la fin de l'hiver, qu'argentent une à une les frileuses étoiles.
Bientôt la cloche de l'église Saint-Paul, voisine delà Bastille et dépositaire des tombes pleines de ses secrets, sonna VAngehts.
Pontcallec se laissa tomber à genoux.
La reconnaissance du premier bonheur où il eût reconnu la Providence avait plus fait pour courber son front et joindre ses mains que la douleur de tant d'infortunes, et la crainte de maux pires encore.
Rebelle et menaçant sous la divine ver^e, Pontcallec s'était senti croyant et résigné dès qu'il avait pu reconnaître, dans la main qui le frappait, une main paternelle.
La moindre bonté du ciel est plus propre à faire des chrétiens que ses plus redoutables colères. L'homme se fait enfant lorsque Dieu se fait homme, et met à sa portée son visage radouci.
Pontcallec priait.
Il pria longtemps, et se releva réconforté. îl se coucha, s'endormit, et, dans les nuages du songe, il entrevit toute la nuit la blonde Azenorick, qui
L'AMOUR SOUS CLEF. WKf ^9t
lui tendait en souriant d'inépuisables bouquets de violettes blanches et de primevères jaunes.
Le lendemain, par une tiède et claire soirée, Pontcallec, sous la conduite de son aide-major, qui humait à distance la prise de (in tabac, consolation de ses monotones corvées et de ses quarts aériens, se promenait, pensif, sur la terrasse du donjon, quand il crut apercevoir, au dernier étage d'une des maisons situées au coin de rue de Saint-Antoine, deux formes ondoyantes qui s'agitaient au balcon surplombant sur la rue.
L'une de ces apparitions lointaines était noire, l'autre blanche.
L'une, plus consistante, plus posée, plus grave à la vue, semblait un homme et un homme âgé.
Son vêtement noir paraissait déceler un prêtre.
L'autre était une femme, une jeune femme, une jeune fille, les cheveux flottant au vent et retombant, dénoués, sur sa robe blanche.
A un certain moment, il sembla à Pontcallec qu'on faisait dans sa direction comme des signes d'intelligence, retenus à la fois par la crainte de se tromper et celle d'être surpris.
Pontcallec jeta un regard de côté sur son cicérone, qui, le dos tourné, cherchait à trouver quelque chose de nouveau dans le côté opposé de ce panorama du quartier, si souvent fouillé de son œil distrait, qu'il n'avait plus aucune surprise à lui fournir.
Le prisonnier profita de cette inattention de son gardien pour tirer son mouchoir qu'il agita vivement et remit plus vivement encore dans sa poche.
Son gardien s'était retourné.
Mais il n'avait rien vu d'un manège qui lui eût cer tainement paru suspect.
Il faut des yeux de prisonnier ou d'amant pour s'apercevoir de certaines choses qui échappent toujours aux regards d'un geôlier ou d'un mari.
Lorsque Pontcallec, qui avait un moment détourné sa promenade du point où il avait été gratifié, peut-être par une erreur du hasard, — et c'était là surtout l'objet de son trouble, — d'une si flatteuse vision, voulut revenir à ce créneau qui l'attirait irrésistiblement, il n'était plus temps.
La fenêtre s'était refermée. Plus de robe noire ni de robe blanche à l'horizon.
Plus d'Azénor! plus de curé de Lignol! car il lui avait, à certains frémissements de son cœur, semblé plausible de donner aux deux mystérieuses apparitions de la rue Saint-Antoine le nom de son ancien maître et celui de sa fiancée.
Illusion si l'on veut, mais un prisonnier ne vit-il pas d'illusions; et n'est-ce pas quelque chose qu'une erreur qui nous console et un mensonge qui nous rassure?
D'ailleurs, tout mystère s'éclaircit à la longue, et Pontcallec, qui comptait d'autant plus sur la Providence qu'il en avait douté un moment, espérait bien qu'elle ne s'en tiendrait pas là et ne bornerait pas sa faveur à un fugitif et décevant mirage. Il ne se trompait pas.
Quelques jours après ce double incident, qui tint dans sa vie une place autrement considérable que dans notre récit, Pontcallec, après avoir humé, debout devant sa fenêtre en sarbacane, les restes de fraîcheur nocturne qui achevaient sa provision quotidienne d'air,
à kKiuelle no suffisaient pas les promenades du bastion, non régulières ni d'ailleurs journalières, et dont le moindre caprice du gouverneur suspendait ou môme arrêtait le droit arbitraire, Pontcallec venait de refermer le châssis et de se coucher tristement.
Soudain il fut réveillé du premier assoupissement par un bruit d'ailes et comme des coups de bec Irappés au carreau, où une légère om.bre noire interceptait le pale rayon qu'envoyait dans la cliambre la nuit étoilée.
Pontcallec se frotta les yeux, pour être bien sûr d'être sorti du rêve pour entrer dans la réalité ; bientôt, convaincu par les coups de bec, de plus en plus impatients, frappés à sa vitre, qu'il avait affaire à un message pressé, il se jeta à terre, et atteignit à sa fenêtre d'un bond de géant qu'on réveille.
Il n'eut pas de peine à reconnaître son visiteur ailé, son hôte non encore habituel, mais déjà familier, qui, dès le judas ouvert, sauta sur son épaule, et caressa tendrement son oreille des souples ondulations de sa gorge de velours changeant.
Le pigeon messager, deux fois échappé miraculeusement aux lacets perfides et au plomb meurtrier des surveillants de la Bastille, non moins implacables pour les communications aériennes que pour les terrestres, qui touchaient même pour chaque tête de contrebandier ailé une prime plus forte que pour les autres prises ; le pigeon messager était porteur d'un billet que Pontcallec déplia précipitamment, et embrassa tout entier d'un ardent coup d'œil.
Sa lecture provoqua en lui une émotion violente dont les traces, apparentes sur son visage, y attestèrent,
en caractères passionnés, le combat de la surprise et de la joie, de Fespérance et de la crainte.
C'est que ce billet lui apportait une de ces nouvelles si imprévues, si elliptiques, qui donnent tantà deviner, tant à croire, tant à douter, qu'il ne pouvait s'empêcher de regarder comme un peu suspecte une telle faveur d'un destin par lequel il avait été si peu gâté, et d' flairer un de ces pièges que le bonheur cache si bien, et qui trouvent l'amour si crédule.
Qu'on juge de sa surprise, de sa joie et de sa méfiance, quand il lut, tracé par une main bien connue, mais avec des hésitations et des tremblements qui pouvaient faire croire à une imitation, à une contrefaçon de l'écriture encore enflmtine de sa fiancée Azenorick, un billet qui ne laissait au doute le choix qu'entre cette hypothèse d'une fraude ou celle, plus pénible encore, d'une contrainte.
C'était bien là la physionomie générale, surtout pour lui, habitué à lire de ses lettres, de l'écriture d' Azenorick, mais altérée par je ne sais quel trouble, quelle sollicitude, quel souci de dissimulation. A certaines saccades, à certains cahots de la plume, on eût même pu supposer que c'était là un message involontaire, dicté, imposé, et que la Violence, de son gantelet de fer, avait, dans un but encore mystérieux, mais déjà équivoque, conduit et poussé jusqu'au bout de sa tâche d'innocente complice, la main meurtrie de la Faiblesse.
Quoi qu'il en soit de ces premières impressions, dont le nuage capiteux se dissipa peu à peu, pour permettre à Pontcallec, plus rassuré, une délibération plus tranquille et une détermination plus conforme à ses
désirs qu'à SCS doutes, voici ce que contenait le billet, objet de tant d'alarmes pour son auteur et de tant d'anxiété pour son destinataire :
(( Enfin, je pourrai vous revoir demain, et, je Fes- )) père, vous servir. Dieu en soit loué, quand même je ^) devrais payer ce bonheur cher ! Gomment arriverai-je? ') Parle ciel, sans doute. Ne m'avez-vous pas dit cent ') fois que j'étais un ange? Mais me reconnaîtrez-vous » sous mon déguisement? Je vous préviens que j'y serai 0 laide. 11 le faut. A demain, donc. Veillez et espérez, » et aimez toujours celle à qui vous le promettiez na- >) guère encore. Votre voisine... trop éloignée, du bal- )) con où vous regardez quelquefois. »
C'était tout. Mais n'était-ce pas beaucoup déjà? Point de signature. Était-ce naïve confiance, habile coquetterie, ou tout simplement précaution ingénue de la pudeur? Et n'est-ce pas la môme arrière-pensée de crainte légitime (rien ne s'égare comme un billet, et il est rare qu'un pigeon messager arrive à la Bastille, inviolablement à son adresse) qui avait inspiré cette dissimulation inexpérimentée, cette innocente dénaturation d'écriture?
Cette idée, qui lui vint du cœur, fit du bien à Pontcalîec. Il commença à n'avoir plus de doute. Ce billet était donc bien d'Azenorick. Elle seule pouvait aimer un absent depuis quatre mois, et lui garder cette fidélité sur laquelle un prisonnier ne doit point compter de la part de ces charmantes mais fugaces maîtresses parisiennes, dont l'éternité dure un mois, qui flairent avec l'instinct de la souris le moment de s'esquiver de la maison qui va crouler, du vaisseau qui va sombrer
demain. Une seule aflection, honnête et pure, modeste et discrète, celle de cette enfant adorable dont il voulait faire sa femme, n'avait pu résister à cet entraînement de prétextes décents que trouvent si bien, pour déserter les fortunes sn détresse et les amitiés en disgrâce, et s'enfuir dans un silencieux sauve-qui-peut, l'égoïsme des uns, ringratitude des autres, l'indifférence de tous.
Mais Azenorick était donc à Paris? Depuis quand et comment? Avec quel protecteur et quel guide? Peutêtre ce prêtre qui avait tant de ressemblance avec le recteur de Lignol.
C'est ainsi que Pontcallec, dont l'admiration et la gratitude exaltaient l'amour jusqu'à l'enthousiasme, pénétrait, d'induction en induction, dans les détails de ce chef-d'œuvre de dévouement, de patience, de courage, de bonheur, inauguré par le séjour d' Azenorick à Paris à la porte de la Bastille et couronné par le triomphe de sa visite. C'était à ne pas y croire, et pourtant cela était vrai. Il n'était pas le jouet d'un rêve, la dupe d'une illusion, Azenorick lui donnait pour le lendemain même un rendez-vous.
Et elle y viendrait... à moins que... a moins que... elle ne fût empêchée d'y arriver. Mais pourquoi faire ces suppositions lâcheuses, si peu en rapport avec cette saute de vent heureuse qui semblait désormais favoriser les moindres vœux de Pontcallec autant qu'elle les avait jusque-là contrariés?
Pontcallec, arrivé avec ravissement à cette conviction d'autant plus douce qu'elle avait été plus disputée et qu'il ne l'avait conquise que par degrés, suspendit tous les travaux utiles pour ne plus penser qu'aux agréa-
L'A MOT Pi SOUS CLKF. 397
i)lcs et s'occuper iiniïK'diatciïKMil des moyens de parer sa cellule de Tunique toilette des murs de prison, la propreté, afin qu'elle fut le moins indigne possible de la visite virginale et nuptiale qu'elle allait recevoir.
Le pigeon messager une fois choyé, baisé, caressé comme un oiseau d'Annonciation qu'il était, et renvoyé porteur sous son aile de ce seul mot : Je vous attends^ Pontcallec, qui commençait déjà à attendre et dont le cœur, à chaque bruit voisin, battait une palpitante bienvenue, se mit donc à ranger de son mieux son humble mobilier, tout en déplorant cette simplicité par trop Spartiate de sa résidence.
Mais l'amour embellit tout, même aux veux d'un amant prisonnier; grâce d'ailleurs à ces soins aux- (juels il voulut procéder immédiatement, grâce surtout à ceux auxquels il se livra, avec une conscience de mé^ nagère hollandaise, dès son réveil le lendemain, la chambre de la Bastille avait pris je ne sais quelle physionomie de fête qui formait, avec sa nudité et sa pauvreté, un contraste piquant.
Le soir de ce jour, trop lent au gré de ses impa tiences, le dernier repas hâtivement expédié et ses restes serrés dans l'armoire, la l'onde de huit heures subie, Pontcallec, libre désormais autant qu'on peut l'être entre quatre murs, et à l'abri pour la nuit, à moins d'extraordinaire incident, de tout dérangement indiscret, se mit à compter fiévreusement les minutes et les secondes.
Chaque glas de la cloche de veille, chaque coup frappé sur ce bronze de l'horloge de la Bastille, entamant, avec celui de l'horloge de l'église Saint-Paul, un duo
fraternel et cliscord, provoquait un ébranlement de tout son être , et avait un contre -coup dans son cœur.
Enfin, au progressif abaissement de l'ombre et du silence sur la ville endormie, il jugea que le moment était venu; et le grattement discret hasardé à sa seconde porte, la première ayant été ouverte avec une précaution peu usitée, le trouva debout, ayant deviné et devancé le signal tant attendu.
Un double cri de surprise et de joie retentit dans la cellule, aussitôt étouffé par un signe du guichetier complice, qui se tenait, immobile et impassible, sur le seuil entr'ouvert, son trousseau de clefs à la main gauche, et de la droite, placée sur ses lèvres, imposant le silence.
Pontcallec n'en pouvait croire ses yeux.
Azénor était devant lui, rougissant et riant à la fois du costume d'emprunt (sous lequel toute autre eût été grotesque, et sous lequel elle trouvait moyen d'être charmante), dont elle avait dû revêtir l'appareil préservateur.
D'un geste plein d'une mutine coquetterie, la jeune fille jeta à terre la robe noire, le bonnet carré et le rabat dont elle s'était affublée, et avec une moue espiègle, plus digne d'un page que d'un pontife de la Faculté, elle arracha l'immense perruque doctorale sous laquelle ondoyait, noyée dans un déluge de boucles noires, sa fine tête de nymphe aux cheveux blonds.
Alors, redevenue femme, redevenue jolie, redevenue elle-même, elle s'avança, pudique et hardie à la fois, vers Pontcallec interdit, qui la couvait des yeux avec
L'AMOUU SOUS CLEF. 309
^TÀie timidité muette qui était, venant d'un tel homme, le plus délicat des hommages.
— Eh bien! lui dit-elle, me reconnaissez-vous maintenant, et qu'attendez-vous donc pour m'embrasser?
11 ne se le fit pas dire deux ibis, et il attira et pressa sur son cœur celle qui était à la lois sa cousine et sa fiancée.
A ce double titre aussi elle lui rendit ses caresses, faisant, avec une malicieuse candeur et un innocent abandon, la part de ces deux qualités.
Au cousin, à son tour, elle tendit le front.
Au fiancé elle présenta ses lèvres.
Et comme il hésitait à descendre de ce front blanc, frais et doux comme la neige, à cette bouche rose, et à la profaner, au risque de la flétrir, de ce contact d'un l)aiser viril (le baiser d'un homme peut être honnête^ mais il n'est jamais pur, quand il s'adresse à d'autres femmes que la mère, la fille ou la sœur, ces femmes .sacrées) :
— Allons donc! lui dit-elle en prenant la tète de Pontcallec à deux mains, et en appuyant elle-même le visage de son amant sur le sien, qui s'épanouit et s'empourpra sous cette brûlante empreinte, comme la prison vous a rendu timide! L'absence, au contraire, m'a rendue hardie. Pourquoi craindrais-je de l'être avec vous? Ne suis-je pas destinée à être votre femme?
Et elle montra d'un regard sa main potelée où brillait l'anneau d'or.
Pontcallec prit cette main et la baisa.
— Et la vôtre? demanda-t-elle.
11 lui montra sa large et rude main, au doigt cerclé également du symbole nuptial.
— Ah ! tant mieux ! fit-elle en battant des mains avec une joie enfantine. Je craignais que vous ne l'eussiez perdue.
— Et quand cela serait, dit Pontcallec, nos deux xeurs ne sont-ils pas liés à jamais?
— A la bonne heure, nous voilà redevenu tout à fait aimable. Je vous aime bien ainsi.
Et comme il lui montrait son plus beau siège, en lace de l'escabeau où il allait s'asseoir :
— Non, dit-elle, je ne serais pas assez près de vous. Et elle se mit sur ses genoux, son bras droit enroulé
autour de l'épaule de Pontcallec, et parfois caressant ses cheveux ou pinçant son oreille comme pour le gronder, sa main gauche jouant avec la baguette noire, seul détail de son appareil doctoral qu'elle eût gardé.
Pontcallec la regardait en souriant d'un air presque paternel, parce qu'alors il songeait seulement à l'enfant, dans la jeune fdle qu'il tenait ainsi sur ses genoux.
Mais parfois aussi, quand, à certains frôlements de sa robe, à certains contacts de son sein, frémissant et palpitant sous la gorgerette de dentelle de son corsage de velours, à certains innocents et voluptueux mouvements de cette blonde tête aux cheveux ambrés, Pontcallec sentait la femme dans l'enfant, un enivrement plus profane succédait à son émotion presque paternelle.
La nature, la jeunesscet l'amour revendiquaient soiu'dcraent leurs droits. Alors, en proie au plus délicieux
des sn[)})lices, au plus in(î(rabl(3 des tom*meiils, PontràWcr ne pouvait empêcher ses sens de regimber sous le joug et d'attester leur contrainte en envoyant à ses joues animées et jusque dans ses yeux étincelanls cette, lave et cette flamme de la passion qu'ils mêlaient en vain à son sang.
Sereine au milieu de ce trouble dont elle était cause, (3t jouant avec ce danger de la confiance, de l'occasion, du vertige dont l'innocence est parfois victime, Azénor rompit pourtant ce silence orageux :
— Nous ne sommes pas ici pour nous regarder Causons donc, et faites-moi tranquillement la coui*.
y a si longtemps qu'on ne me l'a faite que je suis peu pressée de vous entendre me répéter les douces «hoses que vous me disiez autrefois. Je ne les ai pas oubliées. Mais je me plais toujours à les entendre, ne IVit-ce que pour entendre votre voix. Et puis, n'avezvous pas beaucoup à m'apprendre, depuis que nous ne nous sommes vus? Des nouvelles, je ne dis pas. Vous n'avez «uère moven d'en savoir ici, ni d'en faire. Mais il y a des choses anciennes qui sont toujours nouvelles. Contez-moi votre histoire, et sans me rien cacher. A qui vous confesserez-vous donc si ce n'est à moi? Je veux tout savoir. Mais je vous dirai tout aussi. Et pour vous le prouver et vous mettre en goût, j(3 commence. C'est mon droit, d'ailleurs, même mon devoir, car enfin vous devez être impatient d'apprendre commentje suisrestéeàParisetcommentj'ai pu venir ici.
La porte se ferma doucement.
Pontcallec tressaillit et Azénor retourna la tète.
— Ce n'est rien, dit-elle en montrant le geôlier qui
s'elfaçait. Ce pauvre homme a craint de s'enrhumer. Et puis, ce que nous disons là n'est pas amusant pour lui. Il est peut-être malheureux, et le bonheur des autres l'ennuie.
Ce mouvement du geôlier fermant la porte sur lui et se formant une antichambre du vestibule, n'était inspiré d'ailleurs que par le désir d'être assis plus commodément et de fumer une pipe d'attente.
Que voulez-vous? les geôhers ne sont ni tendres ni galants, et celui-là valait mieux encore que les autres.
Mais les détails, charmants pour nous, de ce chaste rendez-vous et de ce tendre dialogue des deux fiancés, n'avaient pas le même attrait pour un homme peu familiarisé avec les délicatesses et les poésies de l'amour, dont la sensibilité se contentait du strict nécessaire^ à qui il suffisait largement d'avoir une femelle et des petits, qu'il avait bien de la peine à nourrir du salaire de sa place, sans compter les furtifs profits.
Peut-être aussi se disait-il grossièrement, à voir la marche des ébats (l'expérience de Richelieu avait passé par là), qu'il est des moments où un prisonnier est bien aise d'être ou de se croire seul, et où il a h^ besoin de se figurer qu'il n'est ni vu ni entendu, même par un guichetier, quoiqu'il soit convenu qu'un guichetier n'est pas un homme.
C'est égal, il n'est pas indifférent de céder, môme devant un homme qui n'en est pas un, à la faiblesse^ humaine.
Les scrupules et les pudeurs du geôlier étaient cette fois injurieux et calomniateurs.
L'AMOUR sors CLEF. 403
Il ne se passa et il ne pouvait se passci' entre un homme comme Pontcallec et une icmme comme Azénor rien dont Tœil d'un ange eût pu être scandalisé.
EUe-môme l'avait voulu. Ils causaient.
Elle racontait son histoire, et suspendu à ses lèvres, il buvait la moindre de ses paroles, et ne trouvait qu'un reproche à adresser à ses récits ingénus et originaux, celui d'être trop courts.
Il s'étonnait même que tout, autour de lui, ne fût pas à l'unisson de ses sentiments, et que le temps lui-même, pour entendre ce qu'il entendait, ne suspendît pas au moins sa marche impitoyable.
Elle lui raconta donc, avec mille détails charmants que nous sommes obligés d'élaguer comme parasites, qu'à la suite du conseil de famille tenu lors du brusque et brutal attentat dont il avait été victime, il avait été décidé, à sa requête, qu'elle demeurerait à Paris, aux environs de ce gouffre où tombaient tous ceux que touchait la justice du roi, sous la conduite et la garde du bon curé deLignol, afin de veiller à la moindre occasion de consoler et de délivrer, si elle pouvait, le prisonnier, au sort duquel elle devait porter un intérêt plus vif que qui que ce fût au monde.
Elle lui raconta comment son vénérable guide et elle avaient pris résidence aux alentours de la Bastille, chez de braves et pauvres gens qui leur avaient donné une hospitalité aussi dévouée que si elle n'eût pas été payée ; comment elle avait imaginé de dresser un pigeon voyageur à ce rôle de messager qui avait réussi, et comment elle avait pu donner à son vol, à force de renseignements souvent chèrement payés, une direc-
tion assez sûre pour qu'il put parvenir à sa destination.
Enfin elle lui raconta comment, à la faveur d'intelligences que lai avait ménagées dans la place la double puissance de For et de la pitié, elle avait trouvé le moyen de s'introduire à la Bastille, et d'en passer impunément l'inexorable seuil, d'abord sous la cornette d'une fille de lingerie, puis, dans cette partie de la prison où on ne pénétrait qu'avec un mandat et un costume officiels, sous la défroque d'un aide-chirurgien, élève et collaborateur du médecin attitré de la forteresse.
Un guichetier, séduit par sa grâce, gagné par son argent, encouragé par l'espoir d'une impunité dont une telle coupable semblait porter la promesse avec elle, avait consenti à la guider dans ce labyrinthe sombre et à lui faire les honneurs de la cité désolée.
Voilà comment elle se trouvait là, accomplissant sa mission jusqu'au bout et goûtant, dans le bonheur de le voir, de le consoler, de l'encourager, de le servir peut-être, la récompense de tant d'efforts qui n'étaient pas, après tout, absolument désintéressés. Mais l'amour n'est pas fait pour envier les bénéfices de la vertu.
Elle n'y prétendait pas, se contentant du plaisir d'avoir rempli le devoir moins méritoire que lui imposait un sentiment qu'elle espérait partagé.
Elle s'était animée en parlant, et son visage resplendissait à la fois de la pureté et de la joie de son âme.
Lui, pénétré de gratitude, enivré d'admiration, fou de bonheur et d'amour, n'avait trouvé pour lui répon-
L'AMoni sors clef. iO.I
(jre que ces regards passionnés qui n'en disent jamais assez au i^rc de celui qui regarde, bientôt remplaces l)ai' ces paroli's qui en disent paribis trop pour celle qui écoute.
Tel était sans dout(î l'avis d'Azénor, car, avec cette voix claire et ces yeux candides qui défient le précipice, elle dit tout à coup à Pontcallec, qui s'abandonnait malgré lui à des transports dont il pouvait n être point le maître :
— Pourquoi me parlez-vous bas maintenant? On dirait que vous avez peur que je vous entende. Et j'aime à vous entendre.
Puis, par une de ces diversions imprévues et naïves qui déconcerteraient la pire des corruptions, comme elles désarmeraient la pire des haines :
— J'ai iaim, gazouilla-t-elle. Et vous? Soupons. Et ils soupèrent.
Pontcallec, rasséréné, pacifié, rendu sans mélange aux nobles instincts de sa nature et aux pures joies de sa situation, mit en souriant la nappe et le couvert, enchanté de se faire reprendre de ses étourderies, de ses gaucheries , et commettant à dessein des fautes pour le reproche.
Tout en pensant à une chose et en parlant d'une autre, Azénor fit honneur à ce médianoche improvisé et plus que frugal.
Elle mordit à belles dents dans le pain du prisonnier, qui sembla désormais à celui-ci plus blanc et plus savoureux, et qu'il se reproclia intérieurement d'avoir maintes fois rebuté.
Elle but quelques gorgées d'eau dans son verre, et,
comme il n'y avait qu'un verre dans ce ménage de garçon, force lui iYit donc, et il ne se plaignit pas de h\ permission, de l'autoriser à y tremper aussi ses lèvres. Nécessité n'a point de loi, surtout quand elle oblige à -^j de si douces promiscuités.
— Ouand on a bu au môme verre, dit-elle sentencieusement, on n'a qu'une même pensée, et je lis dans la vôtre. Vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, et je n'en suis pas lâchée. J'aime à donner plus que je ne recois.
îl protesta d'un regard où il y avait comme un reproche, et elle lui sourit d'un sourire où il y avait comme une larme. Ne lui avait-elle pas tout à l'heure demandé d'être sage et de ne point l'aimer trop, voulant toujours être adorée?
Elle songea à la contradiction et devint rêveuse.
Pour se distraire et faire des concessions à l'inlirjmiié humaine, elle goûta du blanc d'une aile de poulet froid, le plat d'honneur, ma foi! et de résistance. Elle déclara n'avoir jamais mangé d'un aussi bon poulet ^ et lui reprocha, en riant, d'être trop bien nourri à la Bastille.
Puis, comme elle n'avait plus Iliim, et que la moitié de poulet n'avait qu'une aile, elle lui permit d'achever sa part, qu'il rongea jusqu'à l'os.
Jamais il ne s'était senti un tel appétit. Comme l'appétit vient en mangeant, mon Dieu ! et que les amoureux sont gourmands !
Elle le lui dit, et pour passer le temps, elle cassa une noisette et la lui donna.
Mais elle garda pour elle une pauvre petite pomuK^
mûrie au fruitier, ridée sous son rouge, et qu'elle trouva pourtant délicieuse, en fille d'Eve qu'elle était.
A un moment, Pontcallec l'attiia vers lui d'un tel élan, et la pressa sur sa poitrine d'une telle étreinte, qu'elle en éprouva je ne sais quel mélange de lioid et de feu, de douceur et d'amertume, de plaisir et de crainte.
Elle ne le tiouvait plus trop timide, au contraire. Ce fut à son tour de s'effaroucher et de se garder doucement et gaiement, comme tout ce qu'elle faisait, sans soupçon ni injure, ni gêne.
Elle se leva, et comme elle avait l'habitude de dire ses grâces après son souper, elle fit le signe de la croix, s'inclina sur sa chaise, et pria un moment en remerciant Dieu.
Pontcallec s'était levé aussi, et la prenant par la main, elle sentit que la sienne tremblait; il voulait lui faire visiter tout son château, disait-il en riant d'une sorte de rire ivre, et lui faire jeter un coup d'œil jusque dans les moindres recoins de sa cellule.
11 lui montrait une sorte de réduit obscur, de cabinet retiré, formé par l'angle rentrant de la muraille de la tour, renflée et voûtée à cet étage, pour supporter le couronnement des créneaux et le poids des canons.
Elle jeta, en effet, un rapide coup d'œil sur le mystérieux abri, dont le mystère lui fit peur. Elle sentit la bouche d'ombre de l'abîme et recula vivement.
— Non, dit-elle en regardant fixement Pontcallec de ses yeux de myosotis, et en opposant à son regard fiévreux le cristal de son visage. Non, restons ici, je veux vous voir tout à mon aise.
Ils se turent.
La première elle comprit qu'il y a des moments où la plus agréable des visites devient importune, la plus innocente dangereuse, et où l'on maudit le bonheur dont on ne peut pas proliter.
Mais elle ne voulait pas être la première à rompre l'entretien.
(^ela porte malheur.
Il se leva alors — elle lui (^n sut gi'è et le remercia d'un regard qui le récompensa de l'effort — et marchant vers la porte, il frappa à l'opaque carreau du guichetier qui dormait et s'étonna de recevoir le signal d'un congé qu'il était souvent obligé de donner, et plusieurs fois.
Elle, pendant ce temps, avait replanté sui son front; (3n se mirant dans un fragment de glace brisée, la perruque et le bonnet doctoral. Et elle achevait de passer la robe noire aux longues manches, dans la flottante profondeur desquelles ses bras se perdaient.
— Adieu, dit-il en la baisant au front, et à bientôt, j'espère. Quand reviendrez-vous?
— Je ne sais. Il est des choses et des meilleures dont il ne fout pas abusej% pour qu'elles ne cessent pas de l'être.
Il comprit, rougit, baissa les yeux, et il s'inclina intérieurement devant cette sage décision qui lui épargnait les tentations et les tourments auxquels saint Jérôme dans le dései't ne parvenait pas toujours à se dérober, en dormant sur un lit d'épines, et dont il dit qu'elles hii semblaient plus terribles n cond^attre que h3s lions aux yeux ardents rôdant autour de sa caverne.
L'AMOUU SOUS CLEF. 400
— Adi(Mi, réprla-l-ollo, car pensant à toutes ees clioses il ne répondait pas. Il le faut, je ne vous reverrai plus ([ue libre. Un (\aplir est un homme trop dani»ei'eux.
Et elle sourit de ce sourii'e malicieux et divin do l'ange qui a traversé la tei'i'e oi reprend son vol vers le eiel.
Pourtant le visage déçu de Pontcallcc lui faisail pitié. Aussi, pour adoucir la tristesse de la séparation e( ne le point quitter sur un reproche, si doux qu'il lïit, quand il lui demanda avec embarras :
— Vous avez donc peur de moi, Azénor?
— Non, répondit-elle; mais de moi-même; de lous <leux, si vous voulez.
Kufm, ayant donné et reçu le dernier baiser, elle mar- <:iia vers la porte de son pas léger d'alouette qui a rompu le lacet et emporte après elle les débris du piège.
Puis se retournant soudain dans un sourire et un regard qui illuminèrent à jamais la chambre :
— A propos, dit-elle, je vous ai laissé un petit cadeau, un modeste souvenir... afin que vous ne m'oul)lii(^z })as.
En même ti^inps elle lui montrait un petit coffret qu'elle avait déposé en entrant, sans qu'il s'en aperçût, tant il (Hait occupé d'autre chose, sur une chaise à €Ôt(i de la table.
(}uand il voulut la remercier d'avance et surtout la rcvoii' encore, elle avait déjà disparu.
Le bruit de ses pas s'était effacé dans les corridors, ([u'il chercliait encore à la retrouver dans le parfum qu'(3lle avait laissé sui- sa trace, ce parfum ineffable de
la vierge, trop délicat pour les sens, que Famé respirr^ seule.
Il se rejeta alors sur tout ce qui lui demeurait d'elle, sur ce gage qu'elle lui avait laissé et recommandé en partant.
Il ouvrit le coffret d'une main fiévreuse.
Il y trouva un petit bouquet de violettes blanches et de primevères jaunes, pareil à celui qu'il avait déjà reçu, caché sous l'aile du pigeon messager, plus bienvenu que la colombe de l'arche, qui était venu lui apporter la paix et l'espérance, et lui annoncer la fin des colères du ciel.
Il y trouva aussi un billet sur lequel il y avait ces mots :
^( Je vous aime. Aidez-vous, le ciel vous aidera! »
Et enfin ce présent simple et éloquent, plus précieux que tous les bijoux du monde, pour un prisonnier digne de ce présent de Romaine... ou de Bretonne :
Un ciseau, un compas, un marteau, une lime, une scie, un rabot, un poignard, un pistolet, de la poudre, des balles.
De quoi se rendre libre, de gré ou de force. De quoi tuer en soldat, de quoi mourir au besoin en héros!
Pontcallec, électrisé par cette exhortation muette,. se précipita immédiatement au travail.
Il voulut consacrer ainsi par un acte la bonne opinion qu'on avait de lui, et donner à ses instruments nouveaux, encore vierges, l'affilage de la pierre et le baptême du feu. Dès le lendemain de l'entrevue vivifiante, il se jeta avec une sorte de fureur implacable et jalouse dans la seconde phase de cette lutte héroïque contre
les obstacles auxquels il ne reprochait plus seulemeni de le séparer de la liberté, mais surtout de Féloigner d'elle!
Elle, c'est-à-dire Azénoi, qu'il aimait désormais de toutes les forces de son ame, depuis cette danfrereuse et triomphante épreuve où elle s'était montrée si digne d'être aimée.
Peu de jours après, grâce à cet aiguillonnement perpétuel de la passion, grâce à l'auxiliaire d'une trousse d'instruments et d'outils plus parfaits que ceux qu'il s'était créés ou dont il s'était passé jusque-là, il donna à du Ménil abasourdi le signal de l'approche, et bientôt tous deux poussèrent un même cri de surprise, d(i triomphe et de joie.
La tête bronzée, aux yeux étincelants, à la barbe roussie, de Pontcallec, était apparue à l'ouverture béante de la plaque de fer du revêtement intérieur de la cheminée où du Ménil, les pieds sur son foyer éteint, attendait, sans oser l'espérer, la venue de ce fraternef Messie, le front rayonnant, sous sa couche de sueur et de fumée, des préludes de la délivrance.
Du Ménil embrassa, chaudement enthousiasmé, le voisin devenu, à force de miracles de patience et de prodiges d'énergie, son hôte, et qui lui souriait, le col encadré dans l'œil de bœuf improvisé, percé au point de communication et de jonction de la cheminée de du Ménil avec le tuyau de la sienne.
La première effusion amicale échangée, Pontcallec^ qui avait agrandi l'ouverture de façon à pouvoir la traverser sans trop de peine, descendit par cette obscure et glorieuse brèche, tout souillé de la poussière et de
4i2 LES OÏSEALX DE SCEAUX.
fa l'iunéo du champ de I)ataillo le plus terrible de tous, i'A'lm de la lutte solitaire contre toutes les forces combinées de la nature et de Fart, montrant à ses mains et <'a(*bant sur son corps les blessui^es que la pierre et le !*( i' lui avaient faites en se défendant.
Makré cette chute et ce costume de Savoyard tombant d'mie cheminée, le marcjuis était beau ainsi, et <';m[ fois plus qu'en habit de parade ou de cour, dans <et appareil du travail victorieux, dans cette ivresse modeste du triomphe remporté sur les obstacles de sa jnison, et plus souvent encore sur lui-même. Car une (elle débauche de labeur matériel et manuel suppose une dépense proportionnée de courage moral. Tout autre que ce Titan se fut déclaré vingt fois vaincu, et eut renoncé à escalader ce ciel de la délivrance vers lequel Pontcallec, lui, avait déjà, sur une échelle faite de ses mains, et en payant chaque degré d'un coup <le dent de Ja pierre ou du fer, fait la moitié du chemin.
Après une courle lialte d(3 repos, Pontcallec, qui avait l'instinct et le génie des arts mécaniques, et qui avait acquis à ses d(q3ens une expérience hâtive mais iuiperturbable, s'empressa d'assurer la communication <fu'il avait improvisée. Il avait scié si juste et si fin le irou de cette sorte de vasistas, qu'il n'eut pas de peine, au moyen de charnières et de vis imperceptibles, à ob- ((mir une fermeture si exacte de son panneau, que la fum(''e même du feu de du Ménil ou du sien n'en péné-. iiMit pas l'hermétique jointure.
Ses communications ainsi assurées et protégées, Pontcallec se remit au ti-avail, et donnant à du Ménil
L'AMOUR SOUS CLEF. ii?.
fine sorlo de représentation de ses tours de force et (Fadiessi^ hal)ituels, il poussa jusqu'au point où les cheminées des deux étages se eonibndaient et n'en Taisaient qu'une sa laborieuse et périlleuse ascension de reconnaissance. Bientôt à cheval sur le iiaut du HMupart de 1er qui formait la séparation, il salua du .M('nil et disparut de l'autre côté, suspendu à son é'chelle retournée, descellant et rescellant à chaque ihv^vi) les barreaux de fer, qui n'étaient pour lui qu'un apparent obstacle.
Quand du Ménil resta seul, il se l'egarda au miroir /'t, s'y voyant coitfé; frisé, poudi'é, paré suivant son habitude, comme pour une noce, avec son jabot viei'ge de toute autre souiUure qu'une odorante poussière de tabac d'Espagne, et ses mains d'une blancheur irré- |)rochable, il se trouva petit, fat et sot, dans le facile rourage de sa coquetterie, en comparaison de son compagnon au front hérissé, aux mains crevassi'es, ;uix vêtements sordides, mais paré par la victoii'c de cette lutte contre la colère des éléments ou les mujailles d'un cachot; lutte dans laquelle l'iiomme de la nature l'emportera toujours sur le frêle et gauche enfant delà (vivilisation.
Huit jours après les scènes que nous venons de raconter, Pontcallec touchait enfm au point culminant et décisif de ses opérations.
11 possédait, grâce à l'aide de du Ménil, qui avait voulu au moins laii'e œuvre de femme dans cette tache virile et héroïque, et avait effdé des chemises et tissé des cordes, une échelle assez longue pour pouvoir, accrochée au créneau de la tour de la Liberté^ des-
cendre par le tuyau commun aux deux cheminées des deux étages supérieurs jusqu'à son foyer.
Il avait remisé dans son tambour des écheveaux suliisants pour la moitié de F échelle de deux cents pieds avec laquelle il comptait opérer sa descente dans le fossé, et des matériaux pour le reste.
Enfin, il avait aussi en réserve assez de bûches, économisées au prix du froid de ses mains, compensé par la chaleur de son cœur à chacune de ces humbles conquêtes, pour construire l'échelle fixe nécessaire afin de remonter du bas du fossé sur le parapet, et de là s'échapper par les jardins du gouverneur et le fossé de la porte Saint-Antoine.
C'est au moment où Poncallec, maître de ses moyens, en supputait l'emploi, et, comme un avare qui compte ses trésors, considérait, chaque jour augmenté, l'arsenal de ses instruments de délivrance, avec l'orgueil jaloux de l'inventeur et de l'artiste, c'est à ce moment de fiévreuse activité et d'exultante espérance, qu'éclata le fâcheux contre-temps du transfèrement de du Ménil dans la maison de la lieutenance.
A la nouvelle de cette séparation, Pontcallec bondit et rugit comme un lion auquel on enlève un petit.
Il eut un moment de découragement absolu, et ce coup foudroyant l'abattit un instant.
C'est qu'en effet, non-seulement il perdait en du Ménil un compagnon, un ami dont l'encouragemenl soutenait son travail, dont la conversation spirituelle berçait son labeur comme une chanson, mais il perdait aussi un complice, un auxiliaire précieux, pour le mo-
Î/AMOUK SOUS CLEF. 415-
ment prochain de la mise eu pralicjuc de sa lliéorie,de la mise en action de ses ressources.
Pourtant une seconde nouvelle le consola un peu dcv la première, tempéra son mécontentement, Tarracha aux mauvais conseils du désespoir.
La chambre du septième étage de la tour de la Liberté, que le départ de du Ménil laissait vide, devait 1(^ demeurer, faute de locataire.
La justice du bon plaisir royal, fort occupée en temps de Régence, c'est-à-dire toujours un peu en temps de conspiration, ne devait pas longtemps, sans doute, laisser chômer ce logement.
Mais en attendant du moins, s'il perdait un compagnon sûr et un voisin fidèle, Pontcallec n'avait pas à dépenser son temps à gagner un inconnu, à prôner un timoré, à éviter peut-être un délateur.
Du Ménil donc parti, et arrivé bientôt, par suite de son déménagement imprévu, à un rapprochement dont il nous reste à dire les conséquences pour Mlle de Launay , pour Maison-Rouge et pour lui-même, Pontcallec demeura seul, mais libre. 11 n'en poursuivit qu'avec plus d'ardeur ses préparatifs, sûr de l'adhésion et de la complicité de du Ménil, quand l'occasion guettée par lui aurait mûri, et quand il n'y aurait plus qu'à l'aider et à l'accompagner dans son évasion.
Tandis que le marteau ou le ciseau à la main, le pistolet à la ceinture, désormais résolu à payer, s'il le fallait, de sa vie sa tentative de délivrance, et à mourir, non sans avoir tué, sur les débris de son chefd'œuvre, plutôt que de le laisser insulter par ces ob-
faciès, fiissont-ils humains, siu' le corps desquels n'hésite pas à passer ini prisonnier affame de liberté, un altiste enivr(' de sa création, — tandis que Pontcallec Irappait, taillait, forgeait, rabotait, tissait le fragile et merveilleux (klifice de son évasion, — -Mlle de Launay se laissait de plus en plus aller à aimer du Ménil, tout en croyant n:^ faire que ^i^ laisser aimer. Quant à Maison-nouge, il touchait à une de ces épreuves <3t déceptions suprêmes qu'un homme de cœur peut <3hercher à ('viter, mais ne snp])orte pas quand il n'a pu les éviter