‹ Les chevaliers de la mouche a mielChapitre 3 sur 5 · A KG AD · texte numérisé non relu

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n'avaient point d'armes. En même temps le chef de la bande, un vieillard, pour lequel tous ses compagnons semblent avoir une vénération profonde, a ôté son masque et nous a montré, en effet, le visage le plus respectable du monde, un front ridé couronné de longs cheveux blancs, une barbe de patriarche, de larges yeux gris flétris, sur lesquels une grande douleur, sans doute, a jeté comme une ombre mélancolique.

A côté de lui sont venues se ranger, comme pour appuyer son dire, deux des personnes qui le suivent, et qu'à la dentelle de leur masque, à la sveltesse entrevue de leur taille, à la grâce de leur démarche, à la modestie de leur maintien, à leurs petites mains gantées, à leurs petits pieds chaussés de satin, nous avons jugé être deux femmes, et même deux jeunes fdles, peut-être les siennes, sans doute jolies... si j'en crois les apparences, qui sont parfois trompeuses.

La duchesse, qui trouvait le récit long, le trouvait du moins intéressant, ce qui la rendait indulgente.

— Hé quoi ! vous connaîtriez-vous donc à ces choseslà? mon brave baron, dit-elle en encourageant le narrateur d'un geste plein d'une bienveillante malice et d'une familiarité flatteuse; depuis quand les ours de l'Argovie sont-ils devenus galants?

— Depuis qu'ils sont à votre service, madame, grommela gracieusement Tofficier helvétien, dont la repartie fut d'autant plus goûtée qu'elle était plus imprévue.

Malézieux se rapprocha d'un pas et sourit. Les deux acolytes de Staal firent la grimace à son succès.

— Voilà qui est bien répondu, mon cher, dit la duchesse du Maine, et Lassay ne s'en serait pas mieux tiré. Je ne vous croyais point F étoffe d'un courtisan. Reparlez-moi donc demain de cette affaire de survivance et de ce brevet de capitaine dont vous souhaitiez que j'entretienne le duc en votre faveur.

Staal, confus, s'inclina jusqu'à terre.

— Et maintenant, continua la princesse, continuez votre histoire, et achevez quand vous voudrez. Vous ne contez point mal du tout, et je ne suis pas fâchée de faire d'avance connaissance avec nos revenants.

J'adore, acheva~t-elle, en frappant dans ses mains avec une joie enfantine, les histoires de revenant. Et d'après ce que vous dites, c'est à des revenants que nous aurions affaire. Quel plaisir d'avoir peur!

— Revenants en effet, madame, mais point à faire peur, car ils sont en chair et en os comme nous, et n'ont point l'air trop rébarbatif.

Mais pour des revenants on ne saurait leur donner un autre nom, car ils reviennent d'un âge et d'un pays que je ne connais pas. Si ce n'est de l'autre monde, c'est d'un monde dont le costume, le langage, les façons ne ressemblent guère aux nôtres.

— Eh quoi! ne parlent-ils pas français?

— Si, mais un français hors de mode, aux tournures surannées, qui semble étranger comme leurs habits.

Quand je dis lem% je raisonne par induction, car je n'ai entendu que le chef, le maître, celui qui porte la parole pour tous, avec un ton de commandement qui explique le silence respectueux de ses compagnons, et qui m'en a imposé à moi-même.

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J'ai cru avoir entendu de ces voix et de ces discours dans les romans de Mlle de Scudéry.

Et de fait il a bien l'air d'un personnage de roman, avec sa dignité quelque peu rustique, ses grandes façons provinciales, son chapeau largement bordé avec un tour de plumes blanches fanées, sa perruque de crin poudrée, inondant les épaules, son steinkerque de dentelle flottant sur le baudrier doré auquel pend sa longue épée, son justaucorps galonné, à manches de bottes, ses bas de soie chinée roulés sur la jarretière, ses brodequins de cuir à boucles d'argent.

Tout cela retarde d'un quart de siècle. La perruque date de la prise de Namur.

L'habit a été étrenné dans les carrosses du roi en 1 695, à un unique voyage à Versailles.

Le manchon, suspendu à un passe-caille usé, est de l'époque de Mlle Guérin et de son commerce de chienmanchons.

Ce vieux seigneur, dont j'ignore le nom, qu'il se réserve de dire à Votre Altesse, va avoir une entrée pareille à celle de Sully reparaissant à la cour de Louis XIII.

Le reste de la mascarade répond à merveille à ce spécimen, et sans doute l'habillement des deux jeunes filles qui en font partie, si leur coquetterie triomphe de leur pudeur, aura le même succès de goût féodal et d'élégance sauvage.

Mais ceux-là sont encore de notre temps, quoique d'un autre âge.

Pour l'accoutrement des trois amis ou serviteurs qui ferment le cortège, et dont l'un m'a paru porter un

abat ecclésiastique, qui ne s'accorde guère avec ses bottes à la cavalière, tandis que l'autre Hotte dans de larges braies de drap arrêtées au genou par des jambières de cuir, je ne saurais lui trouver d'autre mode que celle du temps où la reine Berthe filait.

Les instruments dont ils sont porteurs ne sont pas moins étranges, et bien dignes d'accompagner leur langage celtique.

L'un est armé d'une cornemuse, et l'autre, moitié clerc, moitié page, d'une sorte de mandoline ou de viole. J'ai les yeux encore tout ébaubis de cette vision ou plutôt de ce cauchemar chevaleresque, carnavalesque, grotesque...

Soudain le baron de Staal s'arrêta. Sa voix s'étouffa dans sa gorge, comme s'il eût été étranglé par l'os de quelqu'un de ces adjectifs dont il prodiguait la filandreuse et ironique abondance. Vox faucibus hœsit.

Ce silence subit, succédant à une pompeuse énumération, fut rendu encore plus étrange et plus comique par l'expression de la physionomie du digne seigneur, en présence de l'incident imprévu qui le faisait taire.

Et il y avait bien de quoi, vraiment, être ébranlé, déconcerté, fût-on à base de montagne et à arêtes de glacier, et la mine piteuse du baron, ses gros yeux écarquillés de coq qui rencontre une vipère, ou de cétacée qui s'échoue, ne s'expliquent que trop.

Figurez-vous que tandis que le facétieux Helvétien se complaisait dans son énumération épigrammatique, une épigramme vivante, souriante, parlante, ambulante, souveraine, inviolable, se dressait devant lui,

dans la personne delà duchesse du Maine elle-même, et éclatait à son nez dans le plus décevant des accès d'hilarité.

Tandis que de Staal, formalisé, scandalisé de cette brusque levée de séance , s'efforçait de ne pas rire et s'enfonçait ainsi de plus en plus dans le ridicule de sa situation, qu'autour de lui Gavaudun et Gaya, les deux augures rivaux, vengés de leur dépit jaloux par l'échec de l'orateur préféré, se tenaient les côtes et jubilaient sans ménagement, la duchesse du Maine, descendue de son trône-sofa, l'œil pétillant de malice, le teint ranimé par cette fraîcheur de l'imprévu dont elle aspirait les prémices, et dans lequel elle allait plonger avec volupté sa fièvre d'incurable ennui, s'était arrêtée en passant devant Malézieux.

Elle voulait lui payer le tribut d'admiration et de reconnaissance auquel il avait droit, elle le croyait du moins, pour cette nouvelle surprise dont elle ne pouvait supposer qu'un autre que lui fût l'auteur.

Aussi, se faisant la plus gracieuse du monde, et de ce sourire vraiment plein de promesses et de récompenses, qui domptait et ensorcelait son monde :

— Et moi qui vous négligeais, cher enchanteur, ditelle, au moment même où j'allais jouir des bénéfices de votre ingénieuse sollicitude!

Pardonnez-moi cette ingratitude involontaire, et guidez-moi vous-même vers votre ouvrage.

Vous m'en ferez les honneurs, tandis que vous recevrez la réparation qui vous est due, dans le témoignage public de ma satisfaction et de ma gratitude.

En même temps" elle tendait la main à son chance-

lier, qui s'empressa de la baiser avec respect, et prenant son bras, auquel elle se suspendit frémissante, elle se dirigea avec lui vers la porte, à travers les flots des assistants.

Ceux-ci, qui avaient cru d'abord à une retraite, et s'étaient levés, se rassirent, sur le congé gracieux qu'elle leur en donna, attendant ce qui allait venir avec l'impatience dont la princesse offrait l'exemple et présentait l'image dans son visage vraiment ressuscité par la curiosité, et dans son pas sautillant d'oiseau plus que de déesse.

Ce fut, comme on le pense, au tour de Malézieux d'être abasourdi.

Mais il était de ceux qui ne chicanent pas leurs bonnes fortunes, et ne refusent pas même les faveurs du hasard.

M. de Malézieux se prêta donc de la meilleure grâce du monde à ce rôle d'imprésario d'une troupe qui ne lui coûtait rien, et, élégamment paré des plumes du paon, il se prépara à faire, avec un ramage digne de son plumage, à la princesse et à l'assistance, les honneurs d'un spectacle dont il avait le profit sans en avoir eu la peine.

Avec une modestie des mieux jouées, puisqu'elle était sincère, Malézieux recueillit donc sur son passage des hommages qui renchérissaient sur les éloges de la princesse.

— Quelle inépuisable imagination !

— Quel infatigable cerveau !

— Quelle verve intarissable !

— Etonnant !

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— Prodigieux !

— Inouï !

— Encore un nouveau chef-d'œuvre d'esprit!

— Encore un nouveau miracle d'adresse !

— Tour de force perpétuel !

— Défit toujours heureux, pari toujours gagné de l'art contre la nature, de la fiction contre la réalité!

— Grand enchanteur, cesse de me charmer ou je cesse de t'admirer !

— L'un et l'autre sont impossibles !

Malézieux conduisait toujours triomphalement la duchesse vers la porte, marchant à pas comptés, et humant, comme un prélat qu'on encense, toutes les flatteries, dont mieux qu'un autre il sentait la fadeur.

Mais les éloges même auxquels on ne croit pas font toujours un certain plaisir.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent au seuil, la princesse le cœur tout palpitant d'avance de ce qu'elle allait voir, son cicérone assez embarrassé pour se tirer de la difficulté de lui montrer ce qu'il ignorait lui-même, mais comptant sur les circonstances, en homme habile qu^' a l'habitude d'être heureux.

C'est donc au milieu d'une attention, d'une émotion même générales, que* la princesse, faisant cesser l'attente de tous et surtout la sienne, donna à Staal, à Gavaudun et à Gaya, qui l'avaient rejointe, l'ordre d'introduction.

Les portes s'ouvrirent avec fracas, au signal donné par la voix retentissante du baron, et l'antichambre, avec son sextuor de personnages masqués, drapés dans leurs manteaux sombres et couverts de larges chapeaux

19i LES OISEAUX DE SCEAUX.

à l'espagnole, apparut soudain aux spectateurs, au milieu du reflet rougeâtre des torches et au bruit métallique du salut d'honneur des hallebardiers frappant le parquet de leur pertuisane, et des Suisses présentant vivement le mousquet.

Sans s'étonner le moins du monde de la physionomie quelque peu fantastique de cette scène, enveloppée, par la fumée des torches, d'une sorte de vaporeuse atmosphère, que trouaient çà et là des reflets empourprés et d'étincelantes lueurs, suivant le rayonnement ondoyant des flambeaux à travers les habits et les armes, la duchesse du Maine, habituée à dompter les chimères et à caresser l'inconnu, alla droit au chef de la bande.

Celui-ci s'inclina profondément devant eUe en la sablant du chapeau, geste imité par tous ses compagnons, mais en gardant le masque, ce qu'ils firent également.

— Messieurs des Contes des fées, soyez les bienvenus, dit-elle ; entrez, et apprenez-nous de quelle cour vous venez, et dans quel but.

Quel qu'il soit, soyez bénis d'avance du plaisir que fait votre visite à la princesse au Bois-Dormant, et que lui feront sans doute les nouvelles que vous allez lui donner de ses amis d'enfance.

Comment se porte la petite Cendrillon? Le Chat botté a-t-il toujours ses longues moustaches? Le petit Poucet triomphera-t-il des pièges de l'Ogre amoureux de la chair fraîche ? Le Loup croquera-t-il le petit Chaperon-Rouge ?

Pour Barbe-Bleue, je ne vous en dis rien; je n'ai jamais aimé les hommes qui battent les femmes.

ARGAD! W.',

Mais je voudrais savoir si Peau-crAne est enfin lieureuse, et si sœur Anne a vu venir ce qu'elle attend du haut de sa tour. Elle n'est point la seule à attendre... Mais je m'oublie. . . Mon chancelier, Riquet à la Houppe, que voilà, se chargera de vous dire le reste.

Et la princesse reprit le chemin de son sofa, au milieu d'un murmure d'approbation et d'admiration, bien dû à sa jolie petite harangue improvisée de bienvenue; pendant ce temps, Malézieux, s'abandonnant au hasard flatteur qui conspirait en sa faveur, introduisait le groupe mystérieux et son chef, avec une assurance et une confiance que troublaient quelque peu le silence et la réserve d'un homme qui lui semblait un peu farouche pour un compère.

A peine le seuil dépassé, les six personnages, avec un ensemble grave et profond, prononcèrent les paroles du salut traditionnel des tailleurs, tisserands, meuniers, chiffonniers (pz7/«oi(men5), bardes rustiques, ménétriers et trouvères ambulants de la Bretagne, aux maisons dont ils sollicitent l'hospitalité, payée de danses et de chansons.

— Dieu vous bénisse, gens de cette maison ! Dieu vous bénisse, petits et grands !

Le comte de Toulouse était grand amiral, gouverneur de Bretagne, et plus d'un, parmi les assistants, appartenait aux familiers de l'hôtel de Toulouse, frère du duc du Maine, plus sage que lui, que son amour pour la belle M™*' de Gondrin détournait d'ailleurs des orages politiques.

Plus d'un reconnut la formule, et fit remarquer à la duchesse du Maine, enchantée de la découverte, que

ces gens, à leur costume, à leur allure, à leur langage, à leur salut, devaient être Bretons.

— Tant mieux ! s'écria la duchesse, en frappant des mains, et en applaudissant d'avance à cette excellente idée d'un spectacle emprunté, par le plus heureux des choix, au pays de ses rêves et au pays de ces hôtes, favoris du jour, champions de ses dernières espérances, qu'elle tenait à flatter.

— Ce Malézieux est impayable, murmura-t-elle.

Et Malézieux, en l'entendant, oublia qu'en effet, depuis ses malheurs, la duchesse ne le payait point.

Cependant, les six personnages masqués, le chapeau à la main, étaient parvenus au milieu de l'assemblée, ou plutôt un vide s'était fait autour d'eux, pareil à celui que le public de tout temps laisse, comme une scène de théâtre, à la disposition des acteurs gymmiques, mimiques, dramatiques, chorégraphes qui vont déployer devant lui leurs talents.

A un signe du vieillard, chef de la troupe, ses cinq compagnons se dépouillèrent de leurs manteaux, qu'ils jetèrent devant eux en tas, et dont ils fortifièrent, en y ajoutant leurs chapeaux, à chenilles bariolées ou à plumes, la barrière improvisée.

La réunion de la Chartreuse put alors, à défaut de leurs traits, toujours voilés du masque uniforme, à travers lequel perçaient des regards doux ou fiers, contempler le costume de ces visiteurs inattendus.

Nous connaissons, par la description détaillée de Staal, qui avait tellement mis la princesse en appétit de curiosité qu'elle avait brûlé, comme nous l'avons vu, la politesse au narrateur, trop lent à son gré, l'ha-

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billcment archaïque et la physionomie cornélienne du chef.

A côté de lui se tenaient, sveltes et tremblantes comme deux biches effarouchées, deux jeunes filles (Staal avait deviné juste) dont le costume répondait à celui de leur guide par un caractère de simplicité pudique et de poésie féodale qui contrastait étrangement avec les mollesses et les désinvoltures des modes voluptueuses et relâchées de la Régence.

L'une, qui semblait la sœur aînée de l'autre, était grande et brune, et un léger givre de poudre argentait à peine sa chevelure, déployant de chaque côté du front les ailes d'un corbeau surpris par la neige.

L'autre, celle qui semblait la cadette, gracieuse, mignonne, frissonnante, une enfant dans la jeune fille, était plus petite que sa compagne, et une longue tresse blonde retombait sur chacune de ses épaules, jailUssant d'un filet d'or, où palpitaient, finement nattés, les flots de cheveux dont un diadème d'ivoire retenait, sur le sommet de sa tète, la soyeuse cascade.

La première, vêtue d'une longue robe de laine blanche, dressait vers le ciel, qu'elle était habituée à re* garder, d'un superbe élan de son col de cygne, une tête qu'on devinait inspirée, aux étincelles que son ardent regard jetait à travers le masque.

La main gauche tenait suspendu, à la hauteur de sa chaste poitrine, un luth à bec de proue, qu'on eût dit récemment emprunté à quelque fraternelle et virginale prêtresse de l'île de Sein, et qui semblait résonner encore de l'écho de quelque druidique mélopée.

Pour compléter l'illusion, elle portait sur le front,

d'où son bras de statue, cerclé d'un anneau massif, avait écarté la capuce de son mantelet d'hermine, la fatidique couronne de verveine et de romarin ; et une touffe du gui sacré achevait de se faner à sa ceinture, où étincelait la faucille d'or.

La seconde jeune fdle, pareille à ces folâtres ondines armoricaines, qui se jouent le soir à la surface des eaux, ou le matin, regardent, couchées dans les joncs et les nénuphars, à travers leur cristalline demeure, passer le pâtre ou le chasseur, à jamais fascinés par leurs yeux de myosotis, avait enguirlandé sa mutine tête d'une double branche de ce violier sauvage, parure odorante des créneaux en ruines.

Le tambourin à grelots d'argent, qui bruissait à sa main gauche, était lui-même tapissé de fleurs de genêt et d'ajonc, au parfum agreste.

Sur la gorgerette de sa robe bleue, au corselet de velours noir, d'où s'échappait, l'enveloppant de ses bouillons, un volant de fine dentelle, s'effeuillait le bouquet des fiançailles bretonnes, marguerites et fleurs de lin, celles-ci blanches comme son âme, celle-là d'azur tendre comme ses yeux.

Dans le groupe postérieur au premier, deux personnages sont déjà pour nous d'anciennes connaissances. Ce sont le jeune kloer aux bas bleus, à l'habit noir, au chapeau à plume de paon, à la bourdonnante bombarde de tout à l'heure, remplacée maintenant par le rebec à trois cordes des bardes gallois et bretons du Vf siècle, dont les archanges des tableaux d'autel, dans plus d'une église gothique, manient encore gauchement l'archet; et le joueur de biniou, le sonneur

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aux cheveux gris, aux larges braies, à la veste brodée, à la ceinture de cuir bouclée de cuivre.

Nous avons déjà rencontré ces deux éck\ireurs de la caravane, poussant, dans l'obscurité des jardins de Sceaux, la reconnaissance aventureuse qui les avait mis en présence de Pontcallec, durant un de ces accès d'hallucination auxquels il était sujet; nous savons par quel brusque sursaut il leur avait échappé.

A la suite de cette dramatique rencontre, le barde rustique des linieries et l'apprenti prêtre du séminaire de Vannes étaient allés à F hôtellerie de Sceaux, rendez-vous de la bande, rendre compte de leur mission.

Ils avaient ensuite accompagné leur mystérieux chef, quand celui-ci avait donné le signal de cette visite au château, favoiisée d'abord par toutes sortes d'heureux hasards, un moment contrariée par le zèle soupçonneux de Staal et de ses acolytes, enfin couronnée par une entrée presque triomphale dans le sanctuaire hospitalier d'une princesse éprise de l'imprévu.

Comment maintenant allait se terminer une téméraire odyssée? Par quel succès ou quel affront la princesse allait-elle récompenser ou punir l'intervention, dans les frivoles mystères de Sceaux, de cette troupe de mélancoliques revenants d'un autre âge, venant, sous un costume dont l'anachronisme était déjà un reproche, évoquer le souvenir d'un passé si humiliant pour le présent, faire entendre, au milieu du jardin d'Armide, la plainte de la patrie indignée, et au besoin maudire, au nom de l'ancienne, cette nouvelle chevalerie, prostituant à de stériles intrigues ou à de puérils

débats l'heure sacrée du suprême combat pour l'indépendance?

Certes, le chef, l'inspirateur et le guide de cette suprême tentative de la Bretagne elle-même, venant, dans la personne de ses typiques représentants, au nom des anciennes fois, faire à ses fils prodigues cet appel au retour qui pouvait sembler un défi, était, dans ce qu'il regardait évidemment comme l'usage d'un droit et l'accomplissement d'un devoir, au-dessus de tout scrupule et de toute appréhension.

11 ne doutait pas du succès de cette sommation pittoresque et dramatique faite aux Bretons endormis dans les délices de Paris par tout ce que la patrie a de plus grave et de plus doux; et tout autre hypothèse lui eût semblé indigne de lui et même de ceux dont il venait éveiller les souvenirs, provoquer les regrets et peut-être les remords, avec son symbolique cortège de bardes, de prêtres et de damoiselles.

Mais tous les compagnons de cet audacieux pèlerinage n'étaient pas aussi rassurés que lui. A l'exception de lui seul peut-être, tous tremblèrent quelque peu, même le brave curé chapelain, à physionomie moitié ecclésiastique, moitié mihtaire, qui se tenait en arrière du second groupe, avec ses grandes bottes, sa soutane retroussée, et son bréviaire passé à la ceinture, comme un pistolet.

Il était déjà assez embarrassé de la pipe de coudrier qu'il avait, pour la mettre dans sa poche, où elle ne s'était pas cachée tout entière, arrachée, avant de le jeter devant lui, comme tout le monde, à la ganse de son tricorne ; et il le fut encore davantage quand, de sa

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voix pleine d'une ironique douceur, la duchesse du Maine dit, avec un sourire empreint d'une expression angélique et diabolique à la lois, racontait plus tard le brave et simple recteur :

— Messieurs mes amis, que je ne connais pas, il serait peut-être indiscret de vous demander qui vous êtes et de contrarier prématurément le vœu qui vous amène ici : gardez donc votre masque et votre incognito.

Notre juste curiosité les respectera jusqu'au moment où vous croirez devoir ajouter le plaisir de vous voir à celui de vous entendre; en attendant, donnez à la flatteuse impatience dont vous pouvez recueillir les marques autour de vous, cette demi-satisfaction de nous apprendre d'où vous venez, si toutefois le pays du bleu, où l'on ne voyage que pour s'égarer, aune géographie.

Vous venez de trop loin pour vous demander des nouvelles qui ne seraient peut-être pas des plus fraîches, mais votre costume, votre langage, vos façons sont déjà le plus intéressant des spectacles.

Les instruments que vous portez annoncent que vous aimez et cultivez les arts, dont la puissance ne connaît ni les bornes de la civilisation ni celles de la barbarie, et s'étend doucement sur tout ce qui respire.

A certains indices, on vous dirait Bretons, et je m'en féliciterais, ainsi que beaucoup de cette assemblée, car la Bretagne est le pays privilégié du roman...

— Et de l'histoire, ajouta Malézieux, jaloux d'intervenir dans les préliminaires d'une représentation qu'il finissait par croire inventée et préparée par lui.

Ce n'était pas toutefois sans s'étonner de l'impertur-

bable sang- froid avec lequel la princesse, prise pourtant à i'improviste, se jouait dans ce canevas scénique, sur lequel elle brodait les plus spirituelles variations, et du plaisir ^malin qu'elle prenait à faire, à celui qui passait pour en être Fauteur, les honneurs de sa propre pièce.

— Oui, reprit la duchesôe du Maine en souriant, la Bretagne, quoique un peu loin de Paris, nous est particulièrement chère, et pays du roman ou pays de l'histoire, nous prêterons toujours la plus bienveillante oreille aux ambassadeurs de ses fictions ou de ses réalités, qu'ils viennent de la part de l'enchanteur Merlin ou de la part de la bonne duchesse Anne, que l'on dit morte, mais qui vit toujours dans le cœur des descendants de ses sujets!

Il était difficile de ménager avec plus de grâce, d'esprit, de malice et de tact, les droits du scepticisme habituel, se pliant à feindre la crédulité, et de demeurer plus fidèle à la fois aux devoirs de l'hospitalité et à ceux de la raison.

La duchesse du Maine, qui pardonnait tout ce qui l'amusait, ne voulait jamais pourtant être dupe de son goût des surprises.

Elle ne se doutait pas encore qu'elle eût affaire à une ambassade de la Bretagne rehgieuse, poétique, chevaleresque, venant réclamer leur proie aux enchantements de Paris et exorciser ses enfants ensorcelés ; elle ne voyait pas encore la réalité sous cet appareil de fiction; mais, même en pareil cas, elle ne voulait donner que jusqu'à un certain point dans la convention, et ne se prêter qu'à demi à son rôle. ;

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■ Elle était fixité pour le comprendre du premier coup, "et en improviser merveilleusement, comme nous venons de le voir, le texte; mais c'est avec le sourire de Voltaire qu'elle donnait audience aux députés de don Quichotte.

Ces ironiques nuances eussent peut-être déconcei^té tout autre que le mystérieux chef de la troupe masquée; mais il était de ceux auquels une idée fixe, un sentiment unique communiquent une sorte d'invulnérabilité.

Tout entier à la poésie de sa mission, il ne sentait plus la satire, et les traits les plus délicats d'une moquerie dédaignée, retombaient, émoussés, à ses pieds. Un homme ainsi pénétré, non d'un sujet appris par cœur, comme un acteur dont la sensibilité même est affaire de mémoire, mais d'un sujet senti, souffert, vivant et palpitant en lui, ne devait pas avoir ce frivole succès auquel il ne prétendait pas ; mais en revanche il devait parler avec une autorité inconnue à l'histrion, et, par l'éloquence puissante que donne un sentiment profond, atteindre, à travers sa superficie de frivole insouciance et d'égoïste impassibilité, jusqu'à ces dernières fibres où vibre l'ame même.

Ce fut donc au tour de la duchesse du Maine d'être vraiment surprise et bientôt vraiment émue, quand le vieux seigneur, à grande perruque, à grand habit, la main droite appuyée, comme sur un sceptre, sur sa haute canne à pomme d'ivoire, répondit à sa harangue par ces graves et fières paroles :

— Qui nous sommes, madame, nous vous le dirons tout à l'heure, trop tôt peut-être pour quelques-uns de

ceux qui nous écoutent; d'où nous venons, vous l'avez déjà deviné.

Nous venons, en effet, de bien loin dans l'espace et dans le temps ; nous venons d'un passé qu'on dédaigne et d'un pays qu'on oublie.

Elles sont bien anciennes aussi, les nouvelles que nous en pourrions donner; et elles ne seraient pas moins importunes que nos modes ne sont ridicules ; aussi préférons-nous, pour accommoder le spectacle aux spectateurs, dans ce pays-ci où tout finit par des chansons, vous chanter quelques airs de notre façon, en vous priant de nous excuser s'ils sont quelque peu naïfs et tristes ; mais leur naïveté fait tout le mérite de nos bardits rustiques, et quant à leur tristesse, elle glissera facilement sur un auditoire habitué à prendre gaiement les choses.

Une majestueuse et gauche révérence accentua cette péroraison et le prélude des inslruments répondit aussitôt au signal de la canne levée en l'air, avec le geste du dieu qui fait rouler la foudre.

C'était en effet une tempête d'agreste et sauvage harmonie qui allait se déchaîner sur des oreilles d'habitude caressées par les délicates ou fades mélodies des Mouret, des Campra, des la Lande.

Le sonneur enfla d'un souffle allègre l'outre frémissante de sa cornemuse.

Puis ses cinq doigts s'agitèrent fiévreusement sur les cinq trous de la flûte de bois, par lesquels son haleine s'échappait, en notes frêles et grêles, avec ce chevrotement particulier à l'instrument rustique aux sons duquel les Bretons, suivant le jour et le ton, s'entrebai-

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sent comme tourtereaux, aux aires neuves^ ou s'entrechoquent comme des boucs, au jeu, parfois sanglant, de la. sottie.

Les lambris dorés de la Chartreuse refusaient à ces capricantes mélodies, — dont l'air pur des champs corrige l'apreté, si douce dans le lointain du soir, quand rentrent les troupeaux, et que le pâtre, libre de ses pensées, les suit en pensant au rendez-vous du prochain dimanche, — leurs échos scandaHsés.

Pour le clan des Bretons, il paraissait en proie aune sorte de fiévreuse inquiétude, qui contrastait singulièrement avec la surprise indifférente du reste de l'auditoire.

Il avait suffi du prélude du joueur de biniou pour évoquer, à leurs yeux troublés, l'image de la terre où fleurit le pommier el où verdit le chêne , et pour réveiller et soulever dans leurs cœurs, pareils aux vagues qui fouettent sans cesse le granit d'Armorique, le flot amer des souvenirs et des regrets.

Pontcallec surtout avait peine à contenir et à dissimuler son émotion ;il attendait, avec une angoisse qui faisait déjà perler la sueur à son front, le dénoûment d'une scène extraordinaire, surtout pour lui; car lui surtout s'était senti atteint jusqu'aux entrailles par cette voix grave et profonde, pleine à la fois de tendresse et de douleur, de caressants appels et de menaçants reproches.

Cette voix, qu'il lui semblait avoir entendue déjà à toutes les époques de sa vie, son esprit hésitait encore à l'attribuer à un vénéré personnage dont son cœur, sous le masque, devinait la présence, difficile à expliquer

en eflbt en un tel lieu, à une telle heure, et dans un tel but.

Car, dans Tattitude résolue de tous ces personnages dont le signal vibrant du biniou avait seul réveillé Finimobilité, qui avaient saisi leurs instruments comme des armes, et pris leur poste de concert comme un poste de combat; dans leur silence même, il y avait je ne sais quel air d'héroïque bravade et de mystéi^icîux défi.

La duchesse du Maine, tout entière à Fattente, savourait, avec un sourire d'enfant qui s'amuse enfin, les prémices d'une surprise qui n'avait rien de banal et réussissait au moins à FintriQuer.

Malézieux souriait aussi, mais souriait jaune, partagé entre le plaisir de l'hommage ilatteur qu'il usiu^pait naïvement, et la crainte d'un dénoûment peu conforme à ses traditions courtisanesques.

Puis, on comprend [qu'il est un peu embarrassant pour un compère de n'être pas dans le secret, et pour un auteur d'ignorer son œuvre.

Cette surprise mêlée de crainte de Malézieux, puni par Fanxiété de son imprudence à accepter par habitude les éloges dus à un autre, n'avait rien que de très-sincère, et était, par conséquent, fort bien jouée.

Aussi dans la salle on s'accordait à trouver que ce modeste imprésario^ si attentif qu'il en paraissait intrigué, n'était pas un moins bon acteur que bon auteur.

Malézieux, en effet, ce jour-là, était excellent dans son rôle, comme tous les comédiens sans le savoir; et cette réalité d'une appréhension et d'un étonnement qui semblaient à tous artificiels, ce succès d'expression et de physionomie ne sont pas, convenons-en, les deux

ARGAD! 205

détails les moins divertissants de cette pièce dans la salle, qui côtoie presque toujours la pièce de la scène, et vaut souvent mieux qu'elle.

Cependant tous les exécutants s'étaient rapprochés, entendus, et un étrange et sauvage accord s'était établi entre le biniou du sonneur, à l'outre murmurante et au chalumeau siffleur, le rebec du jeune kloer aux longs cheveux blonds, promenant de la basse ronllantc à l'aigre chanterelle son court archet de crin, le luth aux sons métalhques, frôlé par l'aînée des jeunes filles d'un doigt élégant, et le tambourin sourd de sa compagne, Irappé de coups mutins, et cabrant à la fois tous les grelots argentins de sa couronne.

— Allons! enfants, cria le noble vieillard, chef de la mystérieuse bande.

Aussitôt, passant sur tous les Bretons de l'auditoire comme un vent d'orage sur les blés bruissants, éclata, entonnée par un quatuor de voix douces et fortes, féminines et viriles, accompagnée par le vibrant unisson des notes aiguës de la flûte rustique et des notes graves du rebec et du luth, scandée à temps réguliers, comme une marche guerrière, par le tambourin manié en cymbale, l'antique chanson cornouaillaise, aux électriques onomatopées : Le Vin des Gaulois et la Danse de VËpée.

Rien ne saurait rendre l'effet, sur ces frivoles dilettanti, épris des mièvreries de l'école italienne ou des fadeurs de l'école française du temps, habitués à applaudir cette fragile bulle de savon mélodique de l'ariette, l'effet stupéfiant de ce chant plein d'un délire jovial et martial, dicté à la Muse encore barbare des

â06 LES OISEAUX DE SCEAUX.

bardits par la double ivresse du sang et du vin, et empreint de la sauvage poésie des époques d'invasion et de duels de peuple à peuple.

Une traduction ne saurait donner qu'une pâle idée de cet hymne de carnage et d'orgie, aux vers rauques et saccadés, fait pour accompagner la farandole des soldats celtes tournant au bruit du glaive frappé sur le glaive, autour des cendres du bivouac des grèves, ou des landes, les soirs de bataille et de butin.

Nous nous bornerons à donner, dans sa fruste énergie, le périodique et tonitruant refrain, meurtrier à tout homme échappé de la chaîne, et par suite, irrésistiblement foulé aux pieds des corybantes celtes et des ménades druidiques :

(( Tan ! tan ! dir ! oh ! dir ! tan ! tan ! dir ha tan ! » Tan ! tan ! tir ! ho tom ! tom ! tir ha tan ! » C'est-à-dire :

(( 0 feu ! ô feu ! ô feu ! ô acier ! ô feu ! ô feu ! ô acier )) et feu !

» 0 chêne ! ô chêne ! ô terre ! ô fÏQts ! ô flots ! ô terre )> et chêne ! »

Nous ne résistons pas au désir de donner le chant tout entier, pour mieux faire comprendre son effet de saisissement et de contraste :

(( Mieux vaut vin blanc de raisin que de mûre; mieux » vaut vin blanc de raisin.

» Mieux vaut vin nouveau que bière; mieux vaut vin » nouveau.

)) 0 feu! ô feu! ô acier! etc.,.

» Mieux vaut vin brillant qu'hydromel; mieux vaut » vin brillant.

AROAD! ^207

» Mieux vaut vin de Gaulois que de pomme! mieux )) vaut vin de Gaulois.

» Gaulois, ceps et feuille à toi, ô fumier ! Gaulois, » ceps et feuille à toi !

)) Vin blanc, à toi, Breton de cœur ! Vin blanc, à toi, » Breton.

» Vin et sang mêlés coulent; vin et sang coulent.

» Vin blanc et sang rouge, et sang gras; vin blanc » et sang rouge.

» C'est le sang des Gaulois qui coule; le sang des )) Gaulois.

» J'ai bu sang et vin dans la mêlée terrible; j'ai bu » sang et vin.

» Vin et sang nourrissent qui en boit; vin et sang » nourrissent.

» — 0 feu ! ô feu ! ô acier ! etc..

» Sang et vin et danse à toi, soleil ! Sang et vin et 5) danse.

)) Et danse et chant, chant et bataille ! et danse et » chant.

» Danse du glaive, en cercle; danse du glaive.

)) Chant du glaive bleu qui aime le meurtre ; chant )) du glaive bleu.

» Bataille, où le glaive sauvage est roi; bataille du » glaive sauvage.

» 0 glaive ! ô grand roi du champ de bataille ! ô » glaive ! ô grand roi !

» Que l'arc-en-ciel brille à ton front ! que l'arc-en- » ciel brille !

)) — 0 feu ! ô feu ! ô acier ! ô acier ! ô feu ! ô feu ! » ô acier et feu !

» 0 chêne ! ô chêne ! ô terre ! ô flots ! ô flots ! ô terre » et chêne ! »

Sur le dernier coup de tambourin, les voix et les instruments s'arrêtèrent à la fois, et le cercle des mystérieux chanteurs et des joueurs masqués, que semblait soulever et entraîner l'irrésistible contagion de la ronde du glaive, reprit, haletant, son immobilité, tandis qu'au fond de la salle, dans le clan des Bretons exilés, on se serrait convulsivement les mains, et on balançait les têtes en cadence, dans une sorte de martiale et patriotique ivresse.

Après une pause de quelques instants, durant laquelle la duchesse du Maine se montra de plus en plus intriguée et Malézieux de plus en plus embarrassé, le programme inconnu reprit son cours, et la canne olympienne à pomme d'ivoire donna à la troupe harmonieuse le signal d'une nouvelle excursion à travers ces chants nationaux qui formaient son unique répertoire. Cette fois ce fut la Marche d'Arthur^ d'une brutalité plus tempérée, d'une plus mélancolique allégresse, d'une plus savante, et plus dramatique facture.

(( Deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, » d'argad.

» Deomp, Kar, deomp, breur, deomp, map, deomp, » tad !

» Deomp, deomp, deomp hollp deomp, ta, tud vad ! »

Ce refrain à temps de galop, terminé par un brusque coup d'éperon, signifiait :

« Allons, allons, allons au combat! allons parents, allons frères, allons fils, allons pères ! Allons ! allons ! allons tous ! allons donc hommes de cœur ! »

AUGAD! -20'J

A ce refrain succédait, posée avec la truste simplicité des récits homériques et bardiques, une sorte de scène dialoguée :

a Le fils du guerrier disait à son père un matin : — » Des cavaliers au sommet de la montagne !

» Des cavaliers qui passent, montés sur des cour- » siers gris qui reniflent de froid !

» Rangs serrés, six par six; rangs serrés, trois par » trois; mille lances brillant au soleil!

» Rangs serrés, deux par deux, suivant les drapeaux, » que balance le vent de la Mort !

» Neuf longueurs d'un jet de fronde depuis leur tête )) jusqu'à leur queue !

» C'est l'armée d'Arthur, je le sais; Arthur marche à » leur tête au haut de la montagne !

— » Si c'est Arthur, vite à nos arcs et à nos ilèches » vives ! et en avant à sa suite, et que le dard s'agite ! » Il n'avait pas fini de parler, que le cri de guerre D retentit d'un bout à l'autre des montagnes.

» Cœur pour œil ! tête pour bras ! et mort pour » blessure dans la vallée comme sur la montagne ! et » père pour mère, et mère pour fille !

» Etalon pour cavale, et mule pour anc! Chef de » guerre pour soldat, et homme pour enfant! Sang » pour larmes, et flammes pour chaleur !

» Et trois pour un, c'est ce qu'il fait, dans la vallée » comme sur la montagne, jour et nuit, s'il se peut, » jusqu'à ce que tes vallées roulent des flots de san;^. » Si nous tombons percés dans le combat, nous nous » baptiserons avec notre sang, et nous mourrons le » cœur joveux,

» Si nous mourons , comme doivent mourir des » chrétiens, des Bretons, jamais nous ne mourrons » trop tôt! »

Le groupe harmonieux ne se lassait pas de chanter, et l'auditoire ne se lassait pas d'entendre ces frustes mélodies dans un idiome abrupte, dont les Bretons seuls pouvaient comprendre le sens caché et savourer les rudes délices.

Mais le mystère n'était pas, pour le reste de l'assemblée, le moindre attrait de cette scène bizarre et charmante, pleine de surprises et de nouveautés, dont les acteurs n'avaient pas tardé à subjuguer, à fasciner presque des gens pourtant blasés sur les plaisirs de la curiosité.

C'était, il faut l'avouer, le plus original des spectacles que celui de ce concert imprévu, où l'étrangeté pittoresque des costumes n'intéressait pas moins les yeux que cette poésie légendaire et cette musique expressive des chansons si justement dites : de geste^ ne captivaient les oreilles.

Quoique le masque dérobât aux regards la physionomie du visage, l'attitude de chacun des membres de ce sextuor errant de la Bretagne chevaleresque, le mouvement de tous ces corps vibrants, pour ainsi dire, avec les instruments, et traduisant, par une mimique passionnée, les moindres nuances de ces ballades dialoguées qu'il faut jouer et chanter en même temps, tout cela constituait un tableau en même temps qu'un concert, une représentation dramatique autant que musicale.

La duchesse du Maine ne perdait ni un mot, ni un

AllGAD! -211

geste, et s'enivrait du plaisir de deviner ce qu'elle ne comprenait pas.

Gellamare pensait au Cid et à ses romanceros.

Pour Malézieux, il était obligé de convenir en luimôme qu'il n'eût jamais pu trouver quelque chose d'aussi réussi, et que la plus ingénieuse des fictions ne vaut pas la réalité vivante et la nature en action.

Parmi les Bretons, plusieurs déjà, en proie à une sorte de rêverie nostalgique, pleuraient sourdement.

Pontcallec, partagé entre son cœur qui rentraînaità un éclat émouvant, et sa raison qui lui conseillait d'attendre l'occasion, tantôt était prêt à se précipiter sur le groupe et à arracher le masque du vieillard, pour y couvrir de baisers un visage vénéré, tantôt à fuir pour échapper à cette vision de la famille et de la patrie qui l'attirait comme un appel et l'arrêtait comme un reproche.

Les deux jeunes filles et le kloarec, qui mariaient, en un suave trio, leurs voix pures et fraîches, dignes de chanter, aux concerts séraphiques, quand se célèbre au ciel la fête de Noël, le cantique de salutation à la Mère des anges et au Sauveur du monde; les deux jeunes filles à la poitrine pudiquement soulevée par l'enthousiasme, le jeune kloër à tête mystique, élevant vers la nue sa gorge frémissante, groupe charmant sur lequel le vieux seigneur, le sonneur et le prêtre tranchaient gravement, avec leur voix profonde et leur costume austère, ne produisaient pas, sur Pontcallec, une moindre quoique différente impression, que ne l'avait fait le chef qui leur donnait, d'un air si paternel, le signal.

Quand la première des jeunes filles absorbait son attention inquiète, il croyait entendre en lui le cri du sang; et le cœur murmurait le sien, quand il regardait exclusivement la plus jeune.

Tandis qu'il cherchait à s'orienter au milieu de sensations et de velléités contradictoires, le repos avait cessé, le concert avait recommencé, et c'est avec les fragments épiques fameux, où l'Homère breton du ix^ siècle a célébré les exploits de Lez-Breiz, que le trio juvénile, accompagné par le reste du chœur, sollicitait de nouveau l'attention de l'assemblée.

L'aînée des jeunes filles pinçait les cordes de son luth, la plus jeune frappait son tympanon, leur compagnon caressait son rebec, et n'eût été la différence des chants, on les eût pris pour un de ces groupes de Psalmistes^ de Lucca délia Robbia, dont fattitude est si juste et le mouvement si vivant qu'en les voyant on croit les entendre.

Nous ne citerons, de ce cycle épique des aventures du fameux Morvan, machtiern ou vicomte de Léon, héros et martyr de l'indépendance de la Bretagne luttant contre la tyrannie carlovingienne, que quelques vers de l'épisode de son duel avec le chevalier Lorgnez, champion du roi :

c( Retourne sur tes pas ! va dire à ton roi que je me » moque de lui comme de toi, comme de ton épée, » comme des tiens.

» Retourne à Paris, au milieu des femmes, y porter » tes habits dorés;

» Autrement, je rendrai ton sang aussi froid que le )) fer ou la pierre.

ARGAD! 213

— » Chevalier Lez-Bricz, dites-moi : en quel bois » avez-vous été mis au jour?

» Le dernier valet de ma suite ferait sauter votre cas- » que de dessus votre tête.

» A ces mots, Lez-Breiz tira sa grande cpéc :

» Si tu n'as pas connu le père, je te ferai bien con- ') naître le fils ! »

On devine l'issue du combat et la victoire du droit sur la force, célébrée par ces quatre vers d'une naïve férocité :

« Il n'eût pas été Breton dans son cœur, celui qui » n'aurait pas ri de tout son cœur,

)) En voyant l'herbe verte rougie du sang des Gaulois » maudits. »

Le poëme finit par un dialogue entre le héros de la lutte contre Louis le Débonnaire, devenu sa victime, et l'ermite du bois d'Helléan, devant lequel il se présente portant à deux mains sa tête récemment tranchée (il n'y a que le premier pas qui coûte), pour obtenir du saint homme sa recapitation^ à la faveur d'un repentir qui pourtant n'a pas pardonné.

« Je ne vous ouvrirai pas ma porte, vous êtes un » séditieux; je l'ai ouï dire, vous êtes l'ennemi du roi » béni.

— « Je ne suis pas un séditieux, j'en prends Dieu à » témoin, ni un traître non plus.

» Maudits soient les traîtres, et le roi et les Francs! » Maudits soient les traîtres, sans eux j'aurais em- )) porté la victoire.

— » Fils de l'iiomme, garde-toi de maudire jamais » ni ami, ni ennemi, ni personne ainsi.

j> Ni par-dessus tout le seigneur roi, car il est Point » de Dieu.

— » L'oint de Dieu, il ne l'est pas ! L'oint du démon, » je ne dis pas.

)) L'oint de Dieu, il ne l'est pas celui qui ravage la » terre des Bretons.

)) Mais l'argent qui vient du démon se dépense pour » ferrer Pol (1).

» Se dépense pour ferrer le vieux Pol, et toujours il )) est déferré... »

A ce moment la duchesse du Maine, qui voulait tout à fait comprendre ce qu'elle devinait à demi, se tourna, souriante, du côté des Bretons, et fit au marquis de Pontcallec, qui essayait en vain de dissimuler dans la pénombre, derrière ses compagnons, son trouble et son angoisse croissants, un signe gracieux, qui l'appela malgré lui auprès d'elle.

— Marquis, lui dit-elle, soyez mon interprète, et traduisez-moi, à mesure, ce que chantent ces braves gens. Je m'y intéresse de plus en plus, et les veux applaudir aux bons endroits, en connaissance de cause.

Force fut au marquis de s'exécuter, et installé auprès de Ludovise, de lui traduire tout bas ce qu'elle était ravie de mieux comprendre, car à chaque allusion au temps présent fournie par ces énergiques explosions des haines du passé, son joli visage pétillait d'intelligence et de malice.

Elle était presque émue à cet épilogue du poëme, où le coursier de Lez-Breiz flaire le gazon vert avec de lu-

(\) C'est le nom qu'on donne au diable en Bretagne.

ARGAD! 215

gubrcs hennissements, et creuse, pour lécher son pâle front, la terre de tombe où gît son maître.

(( 0 vous qui venez à la fontaine, dites-moi

» qui dort sous ce tertre ?

— » C'est Lez-Breiz qui dort en ce lieu; tant que » durera la Bretagne, il sera renomme.

)) Il va s'éveiller tout à l'heure en criant, et va don- » ner la chasse aux Franks ! »

Mais là où la duchesse du Maine fut vraiment saisie et pénétrée comme d'une martiale ivresse, et témoigna, en battant des mains, du plaisir extrême qu'elle prenait à cette vivante résurrection, par ses chants nationaux, de la vieille Bretagne, c'est quand le chœur des voix mâles et des féminines voix entonna (toujours dans ce dialecte de la Cornouaille, aux sons pareils au bruit des flots battant la grève) la fameuse chanson du Tribut de Noménoë^ toute pleine des énergies et des rancunes bretonnes, et terminée, à chaque strophe, par le sauvage refrain, accentué d'un coup rauque du tambourin : Argad! (bataille!) .

« Ann aour ieoten a zo falc'het

» Brumenni raktal en deuz gret,

» Argad!

» L'herbe d'or est fauchée; il a bruiné tout à coup!

» Bataille! »

Au moment où le chœur entama le fameux dialogue entre les députés montagnards et Noménoë :

(( Nou§ venons savoir de vous s'il est une justice; » s'il est un Dieu au ciel, et un chef en Bretagne. »

Le vieux seigneur accentua avec tant d'énergie et de douloureuse fierté la réponse du chef de la révolte ven-

geresse, qui fit trembler Charles le Chauve sur son trône d'ivoire :

« Il est un Dieu au ciel, je le crois, et un chef en 1> Bretagne, si je puis... »

Que le brusque sursaut de sa tête fit sauter le lien qui retenait son masque.

Le masque tomba à terre, découvrant le vénérable visage de celui qui le portait.

— Mon père! s'écria Pontcallec, qui s'élança pour se précipiter dans les bras du noble vieillard, reconnu par son cœur avant de l'être par ses yeux.

Celui-ci, visiblement touché de ce cri sorti des entrailles, et de ce témoignage public de respect et d'amour, qui lui rendait enfin son fils, l'écarta néanmoins doucement, d'un geste plein de grandeur et d'autorité, en disant d'une voix où la tendresse dominait le reproche :

— Un moment! marquis, j'ai assez longtemps attendu le plaisir de vous embrasser. Faites comme moi.

Pontcallec alors, en signe d'hommage et de repentir, se mit à genoux devant son père et baisa ses mains en pleurant, tandis que le chœur, d'un accent sensiblement ému, prononçait la réponse du député des montagnards à Noménoë, sorte de serment patriotique, demeuré, depuis Charles le Chauve, le mot de ralliement des successifs héros et martyrs de cette sanglante chimère de l'indépendance bretonne.

(( Celui qui veut, celui-là peut; celui qui peut, chasse » le Frank, défend son pays, et le venge ou le vengera.

» 11 vengera les vivants et les morts ! »

Alors relevant le marquis de Pontcallec et l'attirant

AUGADÎ 5JI7

sur sa poitrine, le vieux comte, son père, l'enveloppa de ses bras et l'étreignit affectueusement.

Puis, se dégageant de ses embrassements, d'un geste il arrêta tous les gentilshommes bretons de l'assemblée, qui s'étaient élancés sur les traces de son fils, et s'avançant avec une respectueuse dignité vers la duchesse du Maine, il la salua profondément en lui disant :

— Madame, "que Votre Altesse daigne excuser un subterfuge dont seul je suis coupable, et pardonner sinon l'auteur, du moins ses innocents complices. Nous ne chanterons plus aujourd'hui , ni de longtemps sans doute, car les jours de l'action sont arrivés, et ne le sont pas, je l'espère, en vain, puisque si la Bretagne, dans nos personnes, a dû venir la première au-devant de ses fils, elle n'en a pas du moins trouvé de sourds ni d'ingrats...

— Non! non! s'écrièrent, tout d'une voix, les Bretons électrisés.

— ... Et va les ramener tous avec elle chez elle, pour y servir votre cause plus utilement qu'à Paris.

Il ne nous reste plus qu'à remercier Votre Altesse d\me trop indulgente attention, et du pardon qu'elle accordera sans doute, en faveur du motif, aux violateurs indiscrets de son hospitalité.

— Non-seulement, monsieur le comte de Pontcallec, dit la duchesse du Maine en lui présentant sa main, que le vieux seigneur baisa avec la majestueuse humilité des courtisans d'autrefois, je vous pardonne, mais je vous remercie; et je serai heureuse que rompant l'incognito, pour vos compagnons comme pour vous, vous me permettiez de les remercier à leur tour.

— ■ Je n'eusse pas pris congé de Votre Altesse sans vous les présenter; mais l'expression si flatteuse de votre bienveillant désir double l'honneur de cette faveur, et met le comble à notre reconnaissance.

Alors s'àvançant vers le groupe formé du prêtre recteur, du sonneur et du kloarec, derrière lequel s'étaient timidement effacées les deux féminines virtuoses , le comte de Pontcallec les prit toutes deux par la main, et les conduisit aux pieds de la duchesse du Maine.

Elles s'inclinèrent tremblantes, celle-ci laissant, de surprise et de^ pudeur, son luth échapper de ses mains et choir à terre, où une corde se rompit du coup avec une sorte d'harmonieux sanglot; celle-là, oubliant de retenir son tambourin, qui glissa et roula à côté du luth, son petit tonnerre argentin.

— J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse MUe Éliane de Pontcallec, ma fille.

— Ma sœur! s'écria le marquis en embrassant la belle et noble personne, confuse, rougissante, attendrie, et qui n'en parut à tous en général et à quelqu'un en particulier, dont nous saurons bientôt le nom, que plus belle, quand la poésie de son visage, enfin débarrassé du masque, rayonna librement et illumina la poésie de son costume.

— Mademoiselle Azénor de Rohan-Poulduz, sa cousine, son amie, ma seconde fille... continua le comte, en montrant sa plus jeune et plus petite compagne.

— Ma fiancée! murmura [le marquis de Pontcallec.

Et il baissa la tête, quand apparut aussi, dévoilé, le gracieux et mutin visage de l'adorable petite blonde

augad: m

aux yeux bleus, iVaîchc comme une inary-morgan (l'ée des eaux) sortant de l'onde.

On l'eût prise, en effet, pour une naïade celtique si aucun œil humain l'eût jamais pu voir sortir, enveloppée dans ses voiles blancs, de ces bains nocturnes dont elle aimait à prendre, solitaire, le chaste plaisir.

()uand Ponlcallec releva la tête, Azénor de Rohan- Poulduz lui souriait et son co^ur s'ouvrit à l'espoii* comme la fleur s'ouvre à la brise.

La duchesse du Maine était descendue de son sofa, comme on descend d'un trône, et s' avançant vers les deux nobles demoiselles, elle les baisa l'une et l'autre, modestes et lîères, sur chaque joue, en leur adressant de ces enivrantes félicitations dont une princesse qui est une vraie femme a seule le secret.

Le comte de Pontcallec présenta ensuite à la princesse et à l'assemblée ses autres compagnons :

— Messire Kerlaudy, recteur (curé) de la paroisse de Lignol.

Maître Alain Hirel, dit Ar-Fol (le Fou), ménétrier par goût, tailleur de son état*

Et le jeune Yvon Nedo, kloareck, c'est-à-dire séminariste du couvent non cénobitique de Vannes, qui lâche à travers la vie et les champs, dès le mois de mai jusqu'à la Noël, ses élèves, apprentis prêtres, fds de paysans, dont la vocation s'éprouve et dont le noviciat s'achève au milieu des travaux de leur père et des noces de leurs sœurs.

La présentation faite, Alain Hirel enfla l'outre de sa cornemuse et commençait à y souffler l'air exhilarant, et d'une verve vraiment irrésistible, du passe-pied

d'adieu, lorsque sonne l'heure de la clôture des guilledoux bretons, quand un incident imprévu troubla soudain cette joviale conclusion de la fête.

La porte s'était ouverte brusquement, et tandis que les Bretons se mettaient en posture et se préparaient à quitter la salle en cadence, le chef branlant, les épaules en dehors, le genou en avant, dans une farandole finale, un homme effaré, en chapeau rond, en houppelande sombre, suivi d'un laquais en grisou (sans livrée) se précipitait dans le cercle.

Il salua rapidement la duchesse du Maine étonnée, et remit au prince de Cellamare un pli que celui-ci ouvrit fiévreusement, sans songer même à s'excuser de la liberté grande.

Cette intervention inopinée fit l'effet de tous les coups de théâtre.

On oublia tout le reste, pour ne songer qu'à ce porteur mystérieux d'une nouvelle inconnue, mais devinée importante et fâcheuse, à la pâleur croissante du lecteur, à cette infraction aux convenances qu'explique seul un pressant danger, qui avait empêché l'ambassadeur des Espagnes de solliciter, ne fût-ce que d'un geste, la permission d'interrompre la cérémonie du moment, pour procéder à l'expédition d'une affaire privée.

Privée, l'affaire ne l'était guère, et le secret dont le prince de Cellamare prenait connaissance, n'allait pas tarder à devenir celui de la comédie.

En attendant des révélations dont la duchesse du Maine devait avoir la primeur, les commentaires allaient leur train dans l'assistance, où plusieurs, malgré son

ARGAD' ±1\

déguisement et l'escorte modeste de soiigrison, avaient reconnu le survenant pour le propre secrétaire de Tambassade d'Espagne : don Ferdinand Trivigno de Figuerra, parent, confident et commensal du prince de Cellamare.

Quand celui-ci eut lu à loisir sa missive, et comme il laissait tomber, après l'avoir fourrée brusquement dans sa poche, ses bras autour du corps, en homme qui a vu féclair et qui attend la foudre :

— Eh bien! qu'est-ce donc? interrogea vivement la duchesse du Maine, qui n'aimait pas à attendre.

— Rien, madame, presque rien, répondit tout haut l'ambassadeur interrogé.

— Mais vous avez pâli?

— C'est que sans doute j'aurai marché à côté de M. le duc de Richeheu, qui sème sur ses pas le musc et la migraine.

Sur cette réponse évasive, sur cette plaisanterie héroïque, faite évidemment pour donner le change à l'assemblée, la duchesse du Maine sourit, mais n'en prêta qu'une oreille plus attentive à la nouvelle que le prince de Cellamare, se rapprochant d'elle, lui communiqua en effet à voix basse en ces termes :

■ — Madame, tout est perdu...

— Fors Fhonneur, interrompit la princesse.

— Peut-être.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que je reçois à finstant, d'un courrier extraordinaire, qui a crevé trois chevaux, et ne vaut guère mieux, dépêché de Poitiers, à la date du 5 décembre à minuit, par l'abbé de Porto-Carrero, l'avis

que le sieur du Menil, officier aux gardes, à la tête d'une compagnie de grenadiers, muni d'un ordre du 10 i, s'est présenté dans sa chambre à Poitiers, accompagné de M. de la Tour, intendant de la province.

Sa commission exhibée, l'émissaire du ministre a procédé à des perquisitions desquelles est résultée la mise en accusation de l'abbé Porto-Carrero et de ses deux compagnons, la saisie d'une valise contenant ainsi que nos derniers envois à la cour d'Espagne.

Une fouille opérée jusque dans la selle du courrier qui conduit les voyageurs a fourni le butin de mes lettres, cousues enire les cuirs dont elle est doublée.

L'abbé Porto-Carrero m'informe que son envoyé a à peine quelques heures d'avance sur le sieur du Ménil, revenant à Paris a franc -étrier et brûlant la poste chargé, de ses trophées...

— Mais alors, demanda la princesse, nous sommes...

— A la discrétion de nos ennemis, madame.

— Prince, dit aigrement la duchesse, je l'avais toujours pensé... vous n'êtes qu'un maladroit.

Les malheureux, pour les princes, sont toujours des maladroits.

Le prince de Cellamare courba la tête sous l'affront immérité; mais ce n'était pas le moment de discuter avec une femme, une princesse, justement irritée de la chute subite de toutes ses espérances, et réduite à interrompre, pour songer à son propre salut, son œuvre d'ambition et de vengeance.

Le prince de Cellamare était trop courtisan pour se rebiffer.

Il était déjoué, donc il avait tort.

ARGAD! 223

Avoir tort, en pareil cas, ce n'est pas n'avoir pas raison; c'est n'avoir pas réussi.

Il s'inclina donc, avec une tristesse pleine de dignité, et qui eût rappelé la princesse à la clémence, si elle eût été capable de songer même à être juste,

Prenant d'elle un silencieux et mélancolique congé, le prince de Cellamare se retira donc, gardant au moins, dans une si fâcheuse conjoncture, l'honneur d'une sortie décente.

Les voisins de l'abbé Brigault, s'ils n'eussent été absorbés par la curiosité et l'inquiétude, dont la contagion avait comme glacé l'assemblée, eussent pu voir le prince, en passant, ghsser dans la main dudit abbé, avec un geste d'adieu qui en disait plus que toutes les paroles, une bourse pleine d'or.

L'abbé devint cramoisi, et prenant aussitôt à part le chevalier du Ménil, qui causait en ce moment près de lui, il l'entraîna vers le seuil d'un pas de sauve-quipeut.

Sauve qui peut! avait dit, en effet, le prince de Cellamare à l'oreille de son complice favori.

Sauve qui peut! répétait entre ses dents la petite duchesse du Maine.

Qui aurait dit, il y avait une heure, que ce mot allait être le mot de la situation ?

Avisant Malézieux, qui, empressé dans le triomphe, se dérobait modestement à un éclat qu'il prévoyait moins ilatteur, la duchesse l'attira et le cloua devant elle d'un geste impérieux :

— Monsieur de Malézieux, dit-elle à son chancelier frissonnant, il ne s'agit plus de rire, les événements

deviennent sérieux; trêve de comédies et trêve de compliments. La réalité vaut mieux, je le vois, que toutes vos fictions; et ces gens-là ont raison. La parole est désormais à Fépée, et c'est en Bretagne que la partie perdue peut se renouer.

— Avec une princesse comme vous et des hommes comme ceux-là, dit Malézieux, qui se tirait de toutes les difficultés par un compliment, il ne faut encore désespérer de rien. En attendant, madame, ne serait-il pas prudent de fuir ?

La princesse ne put s'empêcher de sourire à ce conseil.

— Non, dit-elle, il est parfois plus sage de rester. On n'osera.

D'ailleurs, notre dernière carte n'est pas jouée. Il nous reste le recours à la force.

— Tant pis, madame, dit une voix ironique près de la princesse qui se retourna, surprise et indignée, mais baissa la tête à son tour devant le visage railleur qui se dressait à côté d'elle; tant pis, car nous ne sommes pas très-forts !

C'était le duc du Maine, arrivé en tapinois au bon moment, on le voit, et qui oubliait, au plaisir de pren- 'dre sa femme en défaut, le danger où elle l'entraînait avec elle.

Du reste, il avait, son épigramme lâchée, reculé devant sa vengeance, et esquivé, par une retraite aussi prompte que le lui permettait son pied boiteux, une orageuse riposte.

Ce n'est donc qu'à une distance respectueuse qu'il fut atteint par les derniers éclats des représailles :

— De quoi vous mêlez-vous? monsieur, répliquait l'épouse, courroucée du débonnaire conspirateur malgré lui, il ne s'agit que de votre rang, de votre fortune, de votre honneur. C'est peu de chose. Peu vous importe d'être bâtard, vos enlants ne sont-ils pas légitimes? Retournez à vos traductions.

Et le bon duc retourna à ses traductions, tout heureux de n'avoir pas à se hasarder aux tempêtes du lit conjugal.

Pendant ce temps, la ducliesse du Maine, arrachant, comme prise d'une sorte de délire martial, à Malézieux, interdit, son épée à nœuds de rubans bleus, qu'elle brandissait au-dessus de sa tête, présidait, en saluant du fer chaque groupe passant devant elle, au délilé des Bretons.

Le joueur de biniou les entraînait vers la porte, enlacés deux à deux, le comte de Pontcallec en tête, avec sa canne à pomme d'ivoire, dans une sorte de vertigineuse farandole.

Le quatuor des nouveaux chevaliers de la Mouche-à' Miel, Pontcallec, Talhouët, Montlouis, Du Gouédic, passa le dernier devant le sofa, trône de Ludovise.

— Messieurs, dit-elle, les dernières nouvelles sont mauvaises; vous ferez les prochaines meilleures. Il est de votre intérêt et du mien que vous ayez tous quitté Paris demain. En attendant que j'y puisse venir en personne, je serai d'esprit et de cœur avec vous. Adieu donc, messieurs, ou plutôt, je l'espère, au revoir!

Tous les quatre s'inclinèrent à la fois, mais en silence, devant celle pour laquelle ils sentaient bien qu'ils devaient mourir.

Et ils passèrent du môme pas, sans une parole, sans un geste, confondus dans le même pressentiment héroïque et la même sublime résignation.

Quand ils furent passés, et qu'elle demeura seule au milieu de cette salle, dont le recueillement subit semblait funèbre pour elle, qui l'avait tout à l'heure vue si bruyante, la princesse, le front appuyé dans ses mains, tandis que les bougies s'éteignaient une à une autour d'elle comme ses espérances, ne put s'empêcher de donner à la pensée de ceux qui allaient se faire tuer pour elle une larme de regret, peut-être de remords.

Mais l'attendrissement des princes dure peu.

Se redressant dans sa petite taille et essuyant bien vite ses yeux :

— Ce serait dommage, murmura-t-elle. Ce Pontcallec est un bel homme, mais il a besoin de toute sa tête pour paraître à son avantage.

Et sur cette réflexion, la princesse alla s'assurer que son chat malade, le fameux Mar-la-Main le roi des animaux, celui-là même qui possède encore, dans les jardins de Sceaux, un mausolée et une épitaphe respectés par la Révolution, ne manquait de rien, et que sa tisane antiscorbutique était prête.

Pendant que la duchesse du Maine, surprise, en plein triomphe de son ambition et de sa vengeance, par la menace d'un double échec, retombait tristement, du haut du ciel de son exaltation, dans les déceptions de la réalité, et songeait aux moyens de détourner sur son ennemi Forage qui planait maintenant sur elle; pendant que le quatuorvirat des conjurés bretons, entraîné par l'irrésistible diversion du comte de Pontcallec, entraînait à son tour vers un théâtre plus propice que celui de Paris, désormais impossible, sa bande de nobles aventuriers; tandis qu'enfin les oiseaux de Sceaux prenaient leur vol dans les diverses directions faciles à deviner, d'après la connaissance que nous avons maintenant de leur caractère et de leurs antécédents, et, congédiés par le fatal sauve qui peut de Cellamare, fuyaient à tire-d'aile le filet de Toiseleur et la cage de la Bastille, les pigeons privés de M. le Régent revenaient, les uns au perchoir de l'abbé Dubois, les

autres au colombier du Palais-Royal, où les attirait la pâtée des Roués.

De ces divers personnages, que nous avons déjà assez vus et entendus dans leur conciliabule du pavillon de l'Aurore, pour n'avoir pas besoin de les peindre et presque de les nommer, le bonhomme Bavât, nous nous en souvenons, s'était esquivé le premier. Il était allé reprendre, en son coin de l'antichambre de l'hôtel Colbert, rue Neuve-des-Petits-Champs, son poste de copiste mercenaire, où il était payé à la fois, en vertu d'une de ces doubles trahisons, tranquilles et méthodiques,que peut seule engendrer la conscience d'unscribe envieux, cupide et poltron, par CeUamare, dont il était le secrétaire, et par Dubois, dont il était l'espion.

M. de Racinoux, M. de Mélesse et M. de Miane étaient revenus prosaïquement chercher, à leur hôtel de la rue aux Ours, le repos que le méchant trouve plus facilement que le juste.

L' ex-capucin Le Camus et la veuve Du Puy, partis de compagnie, ne valent plus la peine d'être suivis, et nous abandonnons à leur destinée inférieure ces comparses subalternes de notre drame.

Pour Mme d'Egoullas, digne de plus d'intérêt, en sa qualité de pécheresse encore jolie, elle était allée je ne sais où, où vont la curiosité insatiable et la fantaisie capricieuse des Madeleines qui ne se repentent pas, au hasard de la première aventure, au-devant de la première occasion.

Il n'y a rien de prodigue comme les femmes qui dépensent leur cœur et leur vie en petite monnaie.

On regarde à l'or; mais à qui refuser un sdu?

Ne soyons pas indiscret, et jetons un voile sur les menues largesses ou les tendres aumônes que le besoin de se distraire, de se consoler, peut-être le désir plus sérieux de se créer des auxiliaires imposèrent, jusqu'au moment où nous la retrouvei'ons, à la charitable dame de volupté.

Laissons de môme l'ambassadeur d'Espagne perdre le temps de brûler ses papiers, convaincu qu'on n'osera pas les fouiller, attendre les événements, drapé dans son privilège d'inviolabilité, à la façon de l'autruche qui se cache la tète sous l'aile, et se croit invisible au chasseur, parce qu elle ne le voit plus.

Entrons au Palais-Royal, où M. de Langey, M. de Rochefort et M. Gervais de la Mabaunave ont suivi M. de Montaran, pale sous sa balafre rouge, le bras en écliarpe, et venant rendre compte, au milieu d'une orgie, d'une mission équivoque.

C'est le moment de peindre le digne maître d'un tel serviteur, et le digne sanctuaire de la politique secrète d'un prince auquel il est difficile de parler d'affaires, le soir parce qu'il boit, le matin parce qu'il a bu, mais qui n'est peut-être pas moins un fanfaron de vices que de crimes.

Il ne iiiudrait pas le prendre trop naïvement, en effet, au mot d'une insouciance qui est une affectation, d'une frivolité qui est un masque, imposé par la crainte de se trahir ou celle de s'ennuyer, à un homme beaucoup plus sérieux qu'il n'en a l'air, beaucoup plus clairvoyant qu'il ne le paraît, mais qui a mis une sorte de coquetterie dépravée à avoir la pire des réputations, tout en valant beaucoup mieux qu'elle.

Nous hésitons d'autant moins à esquisser cette attrayante et agaçante figure de prince surfait ou méconnu, enfant gâté des optimistes de l'histoire, bouc émissaire des pessimistes, que ni Démocrite ni Hérachte n'ont vis-à-vis de hii tout à fait tort ni tout à fait raison.

Le vrai jugement est donc le juste milieu vanté par Pascal comme le point même de toute sagesse, mais qui plaît moins que les extrêmes.

N'oublions pas que l'homme est double, multiple même; que l'analyse est traîtresse, et la synthèse parfois non moins décevante.

N'oublions pas qu'il n'y a rien de mobile comme la physionomie humaine, et de changeant comme l'âme humaine.

Ne nous bornons pas à un seul trait ni à un seul aspect.

La vérité même en a mille.

Pour peindre Philippe d'Orléans, ne nous en rapportons donc pas plus exclusivement à l'image équestre , chevaleresque, martiale, tracée par le burin d'Edehnck,. du vainqueur deLérida, qu'à l'image pédestre, champêtre, édénique, de l'amant de Mme de Parabère, représenté par le pinceau de Santerre, sous la figure d'Adam, quand il a mangé la pomme, à côté d'une Eve qui songe au Paradis perdu.

Gardons-nous de ces excès d'honneur et de ces excès d'indignité, en traçant du prince qui domine le second plan de notre tableau, et préside de loin, à son insu, à la marche de notre action, un de ces portraits familiers et sincères qui éclairent l'histoire.

Philippe, duc d'Orléans, régent de France, en dépit du testament de Louis XIV, par la grâce de sa naissance et Tattrait de ses vices, qui promettaient un commode tuteur, était né le 2 août 1674.

Il avait donc, au moment où nous le rencontrons dans la coulisse de notre scène, quarante-quatre ans; il les portait plus légèrement d'esprit que de corps et de visage, car sa taille était courte et pleine, quoique sans obésité, et il avait la figure haute en couleur et les yeux clignotants, dans des paupières bouffies, des hommes qui ont abusé des travaux, des repas et des plaisirs nocturnes.

Mais cette démarche alourdie se redressait et s'assouplissait quand il voulait ordonner ou séduire, et il retrouvait, au besoin, la grâce et la majesté.

Quant à sa brune et rouge figure, une physionomie des plus attrayantes l'animait et la transformait à son gré; le feu revenait alors à son regard, le miel de l'éloquence et de la persuasion coulait de ses lèvres, et l'apoplexie, qui prenait peu à peu possession de sa naturelle conquête, mais ajournait sa suprême victoire, dont cinq ans la séparaient encore, souriait sur ces traits où elle devait grimacer, se faisant aimable avant de se montrer terrible, et charmant avant d'effrayer.

Tel était l'homme au physique, si un croquis si famiher, si bref, peut donner l'idée d'un homme trèsmobile, très-variable, qui eut dans sa vie plusieurs caractères, plusieurs tempéraments, plusieurs visages, et quelquefois dans la même journée.

Au moral, le duc d'Orléans était un esprit ouvert,

compréhensif, mais dont l'activité, trop souvent stérile, s'évaporait trop souvent en curiosité et en critique.

Il savait un peu de tout, sans avoir rien appris, et sa fticilité et sa mémoire, qu'il avait prodigieuse, au point de ne jamais rien oublier, excepté les injures, lui permettaient de donner à cet égard des illusions si fortes, qu'il les partageait lui-môme, et se croyait instruit, à force de le paraître.

Médiocre à la danse, à la voltige, à l'escrime, et point du tout un phénix d'académie, il avait, pour les arts et les sciences, surtout physiques, un goût qui ne se lassait point, et une aptitude une dextérité qu'admiraient ses maîtres eux-mêmes.

Il jouait de la flûte comme Des Coteaux, et s'accompagnait, au besoin, au clavecin.

Il avait fait, à la grande approbation de Campra, de Mouret, et des autres compositeurs de son temps, la musique de deux opéras dont un, celui de Panthée^ paroles de M. de la Fare, fut joué avec l'applaudissement du roi, de la cour et de la ville.

Il avait peint, dans un cabinet de Mme la duchesse d'Orléans, à Saint-Cloud, avec beaucoup d'invention, de finesse et de goût, l'histoire de Daphnis et Ghloë, depuis gravée par Audran sur ses figures.

Il était surtout, comme je l'ai dit, habile aux matières chimiques et physiques, travaillant avec Homberg, qui y gagna un jour la Bastille, à des expériences mystérieuses et un moment suspectes, dont il demeura quelque temps diffamé, trouvant l'art de décacheter les lettres et de les recacheter sans traces apparentes, gravant à l' eau-forte, distillant de nouveaux parfums.

se piquant môme de nécromancie et de magie, invoquant le diable à ses heures, poursuivant enfm Tinconnu dans toutes ses retraites.

S'il ne trouva point la pierre philosophale, c'est que sans doute elle n'existe pas.

11 se désennuya du moins à s'en convaincre, s'il en fut jamais bien convaincu.

Intelligent, spirituel, artiste, curieux, amateur de tableaux au point de s'emparer de ceux de l'église de Reims, qu'il remplaça par des copies, et de fonder une galerie que ses butins d'Espagne ne déparèrent pas ; passionné pour les vieux livres qu'il ne lisait guère ; ami des jeunes auteurs qu'il entretenait volontiers; tolérant à l'égard de ses critiques même les plus impertinents, comme ce curé de Saint-Gôme qui tonnait en chaire contre lui, et dont il se borna à dire : « De quoi se môle-t-il? Je ne suis pas de sa paroisse; )) clément à l'égard des satiriques, surtout lorsqu'ils avaient du talent, et protecteur d'Arouët après une légère correction de Bastille, le Régent fut, en somme, un aimable homme, qui eut toutes les qualités, excepté les qualités du prince.

Il avait été brave, avant de douter de tout, même de la gloire.

La bataille de Turin, où périt Marsin, lui coûta deux blessures, qui l'empêchèrent désormais de jouer de la flûte, et il ouvrit la tranchée de Lérida au bruit des violons.

Dans la dernière partie de sa vie, revenu de toutes les fumées de jeunesse, il n'avait gardé, du général, qu'une galanterie toute mihtaire, qui n'aimait pas

beaucoup les bagatelles de la porte, et le goût du bon vin de Champagne.

Il avait donné à sonfds (de la main gauche), le chevalier d'Orléans, Fabbaye d'Hauvilliers, aux pressoirs célèbres, pour n'en jamais manquer.

Du reste, peu solide à table, et s'enivrant dès le second verre, mais alors de bon ton le plus souvent jusqu'en cette faiblesse, et s'allant coucher en tapinois, sans compromettre le secret de l'Etat, et sans réveiller sa femme qui voulait que son sommeil au moins, à défaut de son honneur, fût épargné.

Tel était, en gros et en bref, M. le Régent.

Il avait débuté dans la vie par l'ambition de ressembler en tout à Henri IV, qu'il s'était proposé pour modèle, y compris les dames.

Il avait fini, comme tant d'autres, par demeurer audessous, et par se contenter de copier M. le grand prieur, l'aîné des Vendôme, pour lequel il eut toute sa vie un faible singulier, qui touchait au respect.

Respect peu mérité par un homme qui rappelait le Réarnais, en effet, mais d'une copie déshonorée, en bâtard, non en fils.

Puisque nous parlons du mari, deux mots sur la femme. La femme explique souvent le mari, quand elle ne l'excuse pas.

Si nous poussions jusqu'aux filles, nous achèverions de comprendre et de connaître tout à fait notre duc d'Orléans. Telles filles, tel père. Mais l'histoire serait trop longue, et le portrait trop difficile, même en buste.

Pour ne parler que de la principale absente, rappe-

Ions que la duclicsse d'Orléans, jadis Mlle de Blois, iille de Louis XIV et de la Montespan, ctail une personne spirituelle, altière, nonchalante, à Fair de lendore^ dit Mme de Caylus, à laquelle suffisaient les privilèges apparents du mariage, qui ne s'était pas souciée d'abord que M. le duc d'Orléans l'aimât, mais qu'il Fépousat, et qui, une fois épousée, s'était contentée d'avoir beaucoup d'enfants.

A ce compte, monsieur son mari l'avait rendue heureuse, car il l'avait rendue mère d'un fils et de cinq filles, dont elle s'occupait fort peu, passant ses journées étendue sur un sofa, sans corps d'habit, à prendre du chocolat, à deviser avec la duchesse Slbrce, sa bonne amie, à se mettre du rouge, et à agacer ses petits chiens ou son perroquet.

On voit que cette vie de derrière de M. le Régent n'était pas sans quelques circonstances atténuantes, et qu'en tout cas, ce n'est qu'après avoir payé son tribut au fruit légitime, qu'il s'amusait au défendu.

Pourquoi pas, après tout? Gouverner est-il déjà si facile et si agréable, qu'on ne puisse de temps à autre, sans provoquer des Gâtons ivres et des Sénèques repus, se délasser à table avec ses amis, la ceinture dénouée, et, à l'heure où les chats sont gris, se griser un peu soi-même ?

Etait-ce la faute du Piègent, si, de jeune prince prodige, écarté par la jalousie de Louis XIV des occasions de gloire, il était devenu un prince prodigue, et si plus tard, trouvant la France, lasse du joug de quinze ans de dévotion et d'hypocrisie, en train de jeter son bonnet par-dessus les moulins, il avait suivi

le mauvais exemple, au lieu de le donner, et jeté aussi son chapeau derrière le bonnet de la France?

Car il ne faut par s'y tromper : ce Régent que Voltaire accuse d'avoir tout gâté en France, n'eut pas grand effort à faire pour cela.

La France était déjà corrompue jusqu'aux moelles quand Louis XIV mourut. Je parle du moins de ces hautes classes qui jusqu'en 1789 ont représenté la France.

La matriarche Maintenon et ses acolytes avaient pu imposer partout autour d'elles le costume de la morale et l'uniforme de la piété.

Mais le huis clos avait des revanches rabelaisiennes et pétroniennes qui attestaient, malgré des apparences sévères et en dépit d'une décoration grandiose, le commencement de la décadence.

Le molinisme se trouva avoir couvé et engendré, comme il arrive toujours, une génération de débauche. Les premiers roués datent de 1700. Les roués de la Régence ne furent que leurs élèves et leurs héritiers.

Voilà, sans doute, une partie des considérations sur lesquelles le Régent, s'il eût songé à les déléndre, eût pu fonder le plaidoyer justificatif de ses fredaines.

Mais il s'inquiétait peu de l'avenir et ne songeait qu'au présent; et il vaut mieux essayer le tableau que l'apologie de ces écoles buissonnières nocturnes d'un prince peu soucieux du qu'en dira-t-on.

Ces festins, tant décriés, valaient mieux, en somme, comme le César manqué qui y présidait, que leur réputation.

C'est au souper du 8 décembre 1718 que se noue,

d'ailleurs, la première partie de eette histoire, d'une ftiron tout à fait digne de son commencement, et le tableau d'une époque célèbre, cadre nécessaire à la ressemblance même de nos portraits, ne serait pas complet si les débauches d'esprit de Sceaux n'avaient pas pour pendant les orgies plus réelles du Palais-Royal.

Entrons donc hardiment, avec le sang-froid du commissaire Daminois faisant une enquête, dans ce palais mauvais lieu, et prenons la réalité sur le fait, quelque cynique qu'il puisse être.

Notre temps, quoiqu'il n'ait rien de Spartiate, ne mérite que la moralité de l'ilote ivre.

Faisons donc marcher un moment devant lui, dans Sja nudité exemplaire, voilée d'une feuille de la vigne du Seigneur, l'ilote ivre de la Régence.

Donnons d'abord une idée du genre de vie du Régent, cl retraçons, d'après Saint-Simon, cette étrange organisation de sa journée, où ses devoirs et ses plaisirs avaient leurs heures fixes, en attendant la nuit, régulièrement et irrévocablement consacrée au désordre.

Toutes les matinées étaient livrées aux affaires (car si paresseux qu'il soit, il faut qu'un prince travaille, et l'indispensable, en ce genre, ne fût-ce que conseils, lettres et signatures, eflrayerait plus d'un de nos bénédictins profanes), et les différentes sortes d'affaires avaient leurs jours et leurs heures.

Il les commençait seul avant de s'habiller, voyait du monde à son lever, qui était court, et toujours précédé ou suivi d'audiences auxquelles il perdait beaucoup de temps; puis ceux qui étaient chargés de fonctions ou d'attributions spéciales, le tenaient successivement, à

vider leur sac et prendre l'ordre, jusqu'à deux heures de l'après-midi. Ceux-là étaient les chefs des divers conseils de gouvernement, La Vrillière, bientôt après Le Blanc, dont le Régent se servait pour beaucoup d'espionnages; souvent Torcy, pour les lettres et la poste; quelquefois le maréchal de Villeroy, pour piaffer; presque tous les jours, Dubois et d'Argenson ; une fois par semaine, les ministres étrangers ; quelquefois les conseils, surtout celui des finances; la messe dans la chapelle en particulier, quand il était fêle ou dimanche.

Les premiers temps, le Régent se levait matin, ce qui se ralentit peu à peu, et il devint bientôt indolent et tardif suivant qu'il s'était couché.

Sur les deux heures et deux heures et demie, tout le monde lui voyait prendre le chocolat; il causait avec la compagnie. Cela durait selon qu'elle lui plaisait. Le plus ordinairement, tout n'allait pas à une demiheure.

Le Régent rentrait et donnait audience à des dames et à des hommes, allait chez madame la duchesse d'Orléans, puis travaillait avec quelqu'un de ses auxiliaires ou allait au conseil de régence; quelquefois il allait voir le roi, le matin rarement, mais toujours, matin ou soir, avant ou après le conseil de régence, et l'abordait, lui parlait, le quittait avec des révérences et un air de respect qui faisaient plaisir à voir au roi lui-même, et qui apprenaient à vivre à tout le monde.

Après le conseil, ou sur les cinq heures du soir, s'il n'y en avait point, il n'était plus question d'affaires; c'était l'Opéra ou le Luxembourg, s'il n'y avait été

avant son chocolat, ou aller chez Mme la duchesse d'Orléans, où quelquefois il soupait, ou sortir par les derrières, ou faire entrer compagnie par les mômes derrières, ou, si c'était en belle saison, aller à Saint- Cloud ou en d'autres campagnes, tantôt y souper, tantôt au Luxembourg ou chez lui.

Ses soupers étaient toujours en compagnie fort étrange...

C'est ici le Heu de donner la liste des convives.

C'étaient d'abord (à tout seigneur tout honneur!) messieurs les roués ordinaires.

C'était d'abord le duc de Brancas, qui s'appelait « la Caihette gaie », par opposition àCanillac, qu'il appelait « la Caillette triste », et pour lequel le Régent eut une affection qui résista à la politique et à la conversion même.

Car Brancas, fatigué sans doute d'avoir, comme il disait, (( beaucoup de faveur et nul crédit », d'attendre les bienfaits d'un prince qui promettait beaucoup pour ne jamais tenir, et (( l'aimait comme ses yeux » qu'il soignait fort mal, Brancas devait se ranger et faire une fin dévote, édifiante môme, en se retirant à l'abbaye du Bec. Mais à ce moment il était encore le plus impénitent des futurs repentis.

Après Brancas venait le comte de Noce, personnage vraiment original, le type môme du roué, fils de M. de Fontenay.

Ce M. de Fontenay avait été un de ces quatre sousprécepteurs du Régent qui moururent à la tache et se succédèrent à un si court intervalle, qu'on disait plaisamment qu'on ne pourrait jamais élever un gouver-

neur pour ce prince, dont la jeunesse indomptable les tuait tous sous elle.

Le comte de Brogiie complétait le triumvirat favori du Régent. C'était incontestablement le plus ambitieux du trio. Brancas était un étourdi plaisant; Noce, un humoriste souvent cynique; Brogiie était spirituel et débauché comme eux, mais capable de vues, de suite, d'intrigues et de mines qui, parfois, du reste, lui éclataient au visage.

Madame, mère du Régent, expliquait son crédit de cette jolie façon : « Mon fds, disait-elle, n'aime point le cadet des Brogiie autant que son polisson de frère, parce qu'il est sérieux et nullement bouffon. Mon fils dit que lorsqu'il Sort du travail, il a besoin de quelque chose qui le fasse rire, et que le cadet de Brogiie est trop sérieux pour cela; qu'il lui donnerait la préférence quand il s'agirait d'une affaire de confiance ou d'une expédition de guerre, mais que l'aîné convient mieux pour rire à table et bourder à tort et à travers. »

Il faut citer encore, parmi les commensaux du Régent, le marquis de Canillac, le comte, puis le duc de Biron, les marquis de Simiane et d'Effiat, survivants de la première école des roués, et MM. de La Fare et de Fargis, dignes disciples de tels maîtres.

Si de la compagnie masculine des soupers du Palais- Royal nous passons à la féminine, la revue sera bientôt faite, et il suffira d'esquisser, de-ci, de-là, quelques figures et quelques caractères faisant saillie dans l'uniformité de cette société galante où se plaisait le Régent, qui trouvait, dans ces habitudes de sérail, la satisfaction de ses goûts et la préservation de cette in-

dépendance qu'il ne sacrifia jamais complètement.

Le sérail se composait des maîtresses en titre, en sous-titre, triomphantes ou congédiées, qui venaient épier l'occasion ou narguer une rivale. Ces favorites alternatives ou consécutives étaient le plus souvent, quelquefois en même temps, aux jours de grande montre, comme elles disaient — à la fin de 1718, — Mine de Sabran, Mme de Parabère, convives perpétuelles du Palais-Royal ; la princesse de Léon, digne fille du facétieux Pioquelaure, Mme de Gèvres, Mme de Pramenoux, Mme de Flavacourt, Mme de Sessac, la joueuse; Mme du Brossay, Mme de Verrue, la fine mouche franco-italienne, un moment Mme du Deffand, trop spirituelle pour un long règne sur un sceptique, etjuscju'au bout Mme de Tencin, un Machiavel en jupon, le génie même de l'intrigue.

Mme la duchesse de Berry y paraissait quelquefois, quoique préférant, en général, ses particuliers du Luxembourg. Les demoiselles Souris, deux sœurs qui grignotaient fort gentiment les millions et les cœurs; Mlle Le Roy, Mlle Uzée, Mlle Emilie, représentaient, dans ces fêtes de la débauche et du bel esprit, la superbe bêtise, l'épique appétit et l'olympienne naïveté des déesses d'Opéra et des nymphes du corps de ballet.

Tout ce monde-la vivait, buvait, mangeait, riait, médisait, sans trop de querelles ni d'esclandres. Une saillie de Mme de Sabran qui en avait parfois à faire trembler les vitres, une indigestion de Mme de Léon ou de Mme du Brossay, une présentation, une maladie du Régent, le libéral amphitryon, une étourderie de La Fare ou une indiscrétion de Fargis : tels étaient les seuls

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