LES
pJHtBllUÊBK t^AWtlft.
FSTBER ET PIVOINE.
D'Entrasues et Clovls.
Le comte d'Eotragues, avons-nous dit à la fin du dernier volume, emmena chez lui Glovis BisUIje qu'U venait d'enlever aux verroux de Glichy, et daat la surexQUation morale et la joie expansive ne se caL^aèn^t qiie fopt lentement.
L'beure du diner arriva, et Georges qui, dès son retour, avait envoyé prévenir Je maître d'hôtel du café Anglais, pria son cuaiarade d'enfance de passer avec lui le reste de la journée.
9, LBâ GHEVAMBRS DD LAtlSQtJBIlBT*
Ce dernier ne se fit pas répéter cette invitation, et le$ deux amis s'attablèrent.
Nous savons depuis lon^mps que l'amphytrion de Clovis possédait des connaissances gastronomiques d'uo ordre supérieur, aussi n'avons-nous pas besoin de dire que le repas était excellent, les vins merveilleusement choisis, et tous des premiers crûs de la Bourgogne et des côtes du Rhône.
Le musicien était gourmand; depu;s longtemps son budget fort mince et sa bourse très-mal garnie l'avaient réduit à la cuisine économique, malsaine et peu abondante des soi-disant restaurants à dix-huit et à vingt-deui sous, ce fut donc avec une extrême avidité et des jouissances infinies qu'il savoura les mets exquis dont la table était couverte.
Et tout en mangeant il ne négligeait point de^vider son verre, que M. d'Entragues remplissait sans relâche, tantôt d'un vin généreux des coteaux de l'Hermitage, tantôt d'un Romanée royal, et tantôt enfin d'un Saint- Pérey ambré et écumeux.
Déjà Clovis se sentait inondé de cette joie intime et profonde que ressent tout homme en train de se griser, déjà ses yeux légèrement rapetisses brillaient comme deux escarboucles. Déjà sa langue épaisse se refusait à articuler nettement les multitudes de paroles saugrenues, de lazzis ci de coq-à-l'âne qui se pressaient sur le bord de ses lèvres ; il arrivait à cet instant où l'intelligence, prête à s'envoler, lui le OTicore contre les vapeurs qui l'obscurcissent, et s'ailacho avec une ténacité prodigieuse à h première idée qui se présente, sorte de point d'appui, ^râce auquel elle voudrait surnager*
LM Ci«VALIBikS bÙ LANS^CBHBT. 3
C'est ce moment que choisit M. d'Entragues pour arriver à son but, en suivant ud de ces chemins tortueux dans lesquels il aimait à s'engager et qui presque toujours le conduisaient là où il voulait aller.
— Clovis... —dit-il en retirant au musicien une bouteille que ce dernier était en train de déboucher.
— Hein? — fil le jeune homme, qu'est-ce que... tu veux ?...
— Causons.
— Ça me va!... Manions la parole... Manions-la, cette scélérate de parole...
— Te souviens-tu...
Clovis l'interrompit en chantant :
Te soaviens-ta... disait... un capitaine An vieux soldat... qui mendiait son pain...
V'oui... la reconnaissance est U mémoirp du cœur,,» Tu es mon »mi, v'oui; tu es mon ami... donne-moi à boire!
— Te souviens-tu du temps où tu demeurais...
— J'ai demeuré... partout! Je suis Frrrançais!... citoyen du monde... vive la Charte!... Don ne moi à boire...
— Où tu demeurais place Ventadour? — continua Georges, sachant qu'il lui fallait s'arme de patienc' et subir les divagations de so n convive.
Clovis se mit à chanter sur l'air si connu de la FoUe :
Ah ! v'oui, je m'en souviens ! !
— Ah! v'oui!. . donne-moi à boire...
— Tu avais bien de l'esprit dans ce lempv'à...
— Au sixième...
^ Et des inventions bien drôles.,,
4 1.M CIETAMfenS va L\N$^UBlVf.
•— Au dessus de Teotr sol...
— Il V avait surtout un certain flJ de fer...
— Tu... tu... m'éleclrisesî... — s'écria Clovis en se levant et en prenant la ma'n de Geor^^'es, qu'il posa sur son cœur, puis il ajouta :
— - Cent soixante... pulsations..; à... à... à la minute.
— Qu'est-ce que ,tu as? — demanda M. d'Entragues. Clovis, au lieu de ré^jondre, se mil à déclamer de ia
façon la plus burlesqre la tirade suivante, dont nous avons vainement cherohé à découvrir l'auteur et q e ces Messie rs de l'école du bon sens ne seraient sans aucun doute n: Uement disposés à avouer :
Hélas!... c'était un astre., une femme adorée...
Par uu rayon du ciel... et de l'amour doirée!...
En la perdant... sais-tu que j*ai tout perdu... car
Dans l'univers entier, depuis Madagascar
Jusqu'à Tombouctou, qu'on cherche, qu'on regarde,
Qu'on visite Pékin, et Brivcs-la-Gaillarde,
On ne pourra trouver le long regard d'amour.
Le geste si fripon, le mollet fait au tour,
Ni le chic .andcUoux, ni la désinvolture,
Ni la mirobolante et serpentine allure
Do ce bel ange, issu d'un portier de Paris I
Si l'on veut parier, je tieus tous les paris.
Puis Clovis se laissa retomber sur sa chaise en murmurant :
— Y'oui, je les tiens... les paris, et je rends cinq ponts à quiconque!... Oh! Adèl!... v'oui donne-rr.oi à hoir ...
Georges n'avait pu s'empêcher de sourire tandis que le musicien déclamait, et il reprit, sans remplir le verre que son convive lui tendait obstinément :
LES CBEVAUEliS DO LAiN&QUBNbT. o
— C'est justement d'Adèle que je veux le p»lcf. -~Ah! — . fit Clovis en dressant pour ainsi dire les
oreilties, et en lissant amoitreusement entre le pouc« e l'index lei pointes de ses longues laoustackes rousses.
— L'as-tu revue ?
— Non.
— Es-tu retourné chez elle ?
— V'oui. . oh! v'ouî...
— Et elle D'y était pins ?
— Non.
— Partie ?
— HMW/-W, — it Clovis, imitant avec ses lèvres le bruit cpxe fait un oiseau lorsiiu'il s'eavole k tire-d'atles.
— Est-ce que tu serais bien aise de la retrotiver ?
— V'oui... ohl voui... Garçjn, de l'afliottr pour deux et serrrvez chaud!... Donne-moià boire...
— Je sais où elle est.
— Ahi
— Et je vais te le dire; mais^ m'écoutes-tu ?
— V'oui... oh! v'oui...
— Figure-toi...
— Je me figure...
— Ah ! laisse-moi parler, — dit Georges Avec quelqu'impatienc^.
Muetcommâun poisson... et même plus! —répliqua Clovis.
— Figure-toi que du temps de la place Ventadour, quand j'eus le plaîsîr de renouer connaissance avec toi, j'étais fort épris de la jeune personne en question, et que je lui serv^ de protecteur, eomme tu n'as point mstn • que de le deviner.
C LES CDSVALIKRS DO LAM&QOBNET.
Clovis fit avec le bras un geste d'affirmation, geste dont il ne combina point assez l'angle géométrique, car son coude heurta sur la t ble deux ou trois bouteilles vides qui tombrrent et se brisèrent avec fracas.
Mais l'homme ivre, comme le sage dont parle Horace, saurait garder la plus complète impassibilité au nu)ment où le monde s'écroulerait autour de lui; le musicien ne sourcilla donc pas, et Georges reprit :
> ' Or, Adèle me trompait pour toi, et j'avoue que je trouve cela tout simple.
Un nouveau geste de Clovis indiqua que la chosQ lui paraissait comme à Georges parfaitement naturelle.
— Mais ce que tu ne sais pas, — poursuivit M. d'En* tragues, — c'est qu'elle nous trompait tous les deux pour un troisième personnage.
Un brusque haut-le-corps de Clovis exprima la surprise la plus profonde.
— Pas... pas possible! — balbutia-t-il.
— Très-possible! — répondit Georges, — le troisième est un ex-beau du Directoire, un colonel en retraite, un antique jobard payant comptant et payant cher. Notre Adèle est à l'heure qu'il est sa propriété exclusive ; seulement elle a changé de nom, elle lui a fait croire qu'elle avait eu des aventures vertueuses, des malheurs, etc.; qu'elle était vierge et martyie, et qu'elle se nommait Perdita.
— Ah ! ah ! ah 1 — fit Clovis en partant, à trois reprises différentes, d'un éclat de rire homérique, — ah ! ah! ah! elle est bonne... lafarc^*.. elle est bien bonne...
-r Qu'en dis-tu ? — demanda Georges quand cet accès de gaieté se fut apaisé.
— L'adresse... l'adresse de la... Perdila... — fit Glovis, — je la réclame... je la veux... j'y vole... et je nous veoge... Enfoncé le vieux! enfoncé ! !
Et Clovis se mit à chantera plein gosier :
Allons, enfants de la patrie.
Le jour de gloire est arrivé !..
En avant, marchons.
Contre les Barbons,,,
Puis, ayant achevé cette tiiarseillake de fantaisie, il ^ ajouta : ^
— Donne-moi l'adresse...
— Demain, — répondit Georges.
— Tout de suite...
— Non.
— Pourquoi ?
— Paice que tu me parais ce soir plus ému qu'à l'ordinaire, et que j'ai la conviction que tu ferais quelque bêtise...
— Tu as dit ému? — interrompit Govis.
— Oui, je l'ai dit, et je le répète.
— Jeune insensé ! mais adapte donc un monocle à l'arcade de ton œil gauche... et fixe sur moi ton regard... Ça y est-il ?
— Oui. Après?
— Me trouves-tu encore... ce que tu disais ?..
— Parfaitement.
— Erreur, mon ami, erreur, je suis calme... fort calme... grave comme Henri ÏV sur le Pont-Neuf... grave
comme un âne qu'on 'étrille, comme un garde national en faction au guichet du Carrousel par onze degrés de froid... grave comme... comme... comme tout ce que tu voudras! Ah ! v'oui, donne-moi à boire!
Cette fois Georges versa un dernier verre de vin de Champagne à son convive, et l'emmena dans le salon où il l'établit au coin du feu dans un bon fauteuil, et un cigare entre les lèvres.
Pendant quelques minutes Clovis continua à pérorer d'une voix monotone, proposant de porter la santé des gardes du commerce, de la prison pour dettes et des camaratdesde collège, et réclamant plus que jamais l'adresse ù*Adèl&-PerdUa, chez laquelle il se proposait d'aller immédiatement, puis, tout en parlant, tout en fumant, il finit par s'endormir à moitié.
Peu d'instants après, le valet de chambre de M. d'Entragues annonçait le général baron Carol.
Une »cène & trois licrltonnayes.
En grisant CloTis Bisbille, en métamorphosant pour lui, par de menteuses confidences, en un seul et même personnage les deux individualités de Perdita et de Mazagran, enfin en lui inspirant le désir de revoir la jolie pécheresse qui l'avait charmé place Ventadour, Georges d'Entragues avait un but.
Ce but, on le devine, était d'amener une querelle, puis une rencontre entre Clovis et le général.
Sans contredit, si Georges, après ce qui s'était passé le matin, avait dit à son ami, en lui désignant M. Ca-
roi :
— Voilà un homme qui me gêne, provoque-le et batstoi avec lui! — Clovis, dans son enthousiasnie dévoué, eut obéi sans arrière-pensée et sans réflexions.
Mais Georges était trop profondément roué pour ris-
quer uue démarche aussi directe, alors qu'il pouvait faire autrement.
il devait craindre, d'ailleurs, que l'ancien maître d'armes, malgré sa rq|)nnaissance aveugle, et le démon de la curfosité le poussant, ne cherchât à savoir pourquoi, lui, le comte d'Entragues tenait tant à se débarrasser du du général Garol, et ne voulait point s'en débarrasser luimême.
En agissant au contraire, ainsi qu'il se proposait de le faire, en donnant le lendemain l'adresse de Perdita au jeune homme, juste à l'heure où le général serait chez sa maîtresse, il était plus que probable que Clovis, se présentant avec l'aplomb d'une ancienne connaissance, et se voyant refuser la porte, ferait un scandale quelconque, essayerait de forcer la consigjDe, d'entrer malgré les domestiques*, et finirait par échanger une insulte, et peutêtre un soufflet, avec lè général attiré par le bruit.
Si au contraire, et contre toute prévision une explication avait lieu, et si Clovis, avatit d'avoir fait quelque sottise, se voyait démontrer la non-ideutité de Perdita et de celle qu'il cherchait, Georges ne se trouvait nullement compromis, la méprise de Glovis devenait burlesque au lieu de devenir sanglante, et passait sans difficulté sur le compte du vin de Champagne.
L'événement va nous montrer d'ailleurs, qu'outre les chances favorables, connues de lui, et bases de son espoir, M. d'Entragues en avait une de plus, sur laquelle il ne comptait pas.
Le valet de chambre, disions - nous , aunonça M. Garol.
Le général vint droit k Georges et lui serra la main.
LES CHBTALIBliS DU LANSQUENET.. 41
Sa Ogure annonçait la même satisfaction vive et profonde, que lors de leur entrevue du matin.
Il allait parler, niuîs il s'arrêta à la vue de Clovis, et ses traits exprimèrent Tétonnement que lui causait ce personnage inconnu, couché dans un fauteuil^ les jambes croisées l'une sur l'autre, marmottant de temps à autre des mots incohérents, et suçant avec acharnemeni un ci« garre parfaitement éteint.
Il faut dire que la mine et l'attitude de Clovis contrastaient d'une façon étrange avec la luxueuse élégance du salou de M. d'Entragues. Le professeur de mélopbone, quoique qioriientanément privé de sa bien-aimée vareuse sang de bœuf, ne brillait point pour le quart d'heure par le confortable, ni même par la propreté de sa toilette.
Georges devina la surprise dnis le regard du général, et il lui dit en souriant, et en désîgnanU.6isbille :
— C'est un ami d*enfance, un camarade de collège. — Puis il raconta en peu de mots et à voix basse, comment quelques heures auparavant il avait tiré le pauvre garçon d'une situation désagréable, comment la joie l'avait grisé, conjointement avec les vins de la Romanée et de Saint- Pérey, et comment, enfin, Ton pouvait causer devant lui, par la double raison que d'abord il n'entendrait pas ce qui se dirait, et qu'ensuite, en supposant qu'il pût suivre la conversation, c'était un homme d'honneur et un garçon discret, quoiqu'il fût loin d'être homme du monde.
M. Carol, ainsi rassuré sur la présence de Clovis, et ramené au but de sa visite par Geonges d'Entragues qui lui demandait avec un intérêt non simulé ce qu'il avait appris, répondit :
— Perdlta m'a tout rjiconté,,,
42 LB» CBBVALIBR8 DO LASSQUBUfBT.
Ce nom de Perdit^y qtiotque prononcé à voix basse, produisit sur les nerfs du musicien le même e£fêt que l'harmonie du clairon produit sur les cheysMix de bataUle. Il s'interrompit au milieu d'une apparition assez anacréoibtique qui fraTersait son demi-sommeil, tressaHit, onrrit les yeux et «'écria :
— Eem ? qii'y a-i-il ? qu'est-ce que tous dites ?
— Rien, — répondit Georges qui désiraiit écouter le récit du géoéral. •^.Rien, mon ami, tiens-toi tranquille et dors.
Drjà Ciovis avait refermé les yeux.
Gdorges apprit de M< Caral les détails jusqu'alors inconnus pour lui de l'évasion dePc^rdiia ; il sut par quelle ruse habile avait élé mibe en défaut la v gilance deRosolio et de son acolyte,^ et il se ^omit de se venger plus tard, s'il pouvait eu trouvet* l'occasion^ de l'Amour» cet obscur baudit, auquel ii devait la uon-itussite de ses derniers projets.
Habitué dès longtemps, du reste, à dissimuler de la façon la plus entière ses impressions et ses sensations, habile coaiédieu &'il en fût, pour jouer avec naturel les sentiments qu'il était loin d'éprouver, George^s félicita viveme. t le général Garol, et s'associa à son bonheur avec Tapi^arence d'une chaude sympathie^
— Elle tst retrouvée, — reprit alors le général, — sans contredit voilà l'essent.el...
— Certainement! — répondit Georges.
— Nous devons de plus nous estimer heureux qu'elle li'aiieu à subir aucune de ces violences que l'oi devait reiiouter^ et dOiit la seule peusée épouvante...
— Violencts, — lit observer M. d Enira^ues, — aux-
quelles il €st int'xpHrabl.', et p'^ur ainsi dire miracvleiix qtfelle aH échappé.
— Maïs je vous dirai, mon cher comte, — continua M. Carol, — q:i'à présent que me voilà sorti des angoisses terribles au milieu desquelles je vivais, je mets, out^*mon intérêt de cœur, un profon 1 intérêt de curiosit'^ à soulier 'e voile épais qui nous cache les < auses secrHes des faits que nous connaissot.s.
— Je vous comprends à mei veille, — fit Ge rges.
— Quel a pu être le but de cet enlèvement mystérieux, quels en ont été les auteurs? voilà ce que je brûle de savoir.
— Mais aussi voilà ce qu'il est bien difficile de découvrir.
— Peut-éire que non.
— Comment cela ?
— Je vais m'adresscT tout à la fois au procureur du roi et au préfet de police.
— A quoi bon, maintenant?
— Je vous l'ai dit : d'abord à faire jaillir la lumière dans ces profondes et insondables ténèbres, ensuite à éviter pour l'avenir quelque nouveau piège odieux, infime, et enfin, à attirer sur la tête des coupables un châtiment terrible et mérité ; ce dernier motif, à Im seul, me parait plus que suftisant.
— Je suis de AOlre avis, mais ne pensez-vous point aux scandaleux débats judiciaires, dans lesquels votre nom se tr..uvera mêlé à celui d'une femme...
— Quem'imporie!...
— Mais le moude...
«-Pourquoi me parlez-vous du monde, mon cher
U LIS dHBVALIBRS fttj LÂN^ini?lftT«
comte? — interrompit M. Carol. — Est-ce lui qui me donne tout le bonheur que je trouve et que j'espère trouver longtemps auprès de la jeune fille que j'aime?
— Sans doute... mais réussi rez-vous dans ces recherches; que vous allez entreprendre, et ne vous préparez-vous pas à une amère déception ?
— La réussite ne me parait guère douteux.
— Pourquoi cela?
— Parce que nous possédons des indices certains, et que la police ne marchera qu'à coup sûr.
— Des indices certains, — répéta M. d'Entragues en cherchant à dissimuler le tressaillement nerveux qui secouait son corps et faisait claquer ses dents. — Des indices certains, dites-vous : lesquels ?
— D'abord, comme vous le savez, nous avons à notre disorétion et tout dévoué à nos iutérêts, l'un des complices du ravisseur...
— Ce L'Amour, dont vous me parliez tout à l'heure ?
— Précisément. Eh bien ! il se fait fort, dans un laps d'une huitaine de jours, et secondé d'ailleurs par des agents de la police de sûreté, il se fait fort, dis-je, de mettre la main sur une sorte de Rufiano italien, qui se nomme, à ce qu'il parait Rosolio, et qui a eu en sousordre la conduite de toute cette affaire.
« Vous comprenez, — continua M. Carol, — qu'une fois qu'on tiendra ce Rosolio, qui était le bras droit de nos ennemis, on doit arriver, d'une façon infaillible et indubitable, à la découverte du chef de rentret)rise. Ceci est clair, n'est-ce pas?
Or, tout ce que le général Carol venait de lui dire, Georges se l'était déjà répété à lui-même avec une pro-
LBS GHfifAUBftS DU UNSQUBNftT. T^
fonde terreur, et de plus en plus il s'affermissait dans cette pensée, qu'il n'y avait que la mort du général qui. pût le lirr du péril qui le menaçait.
Pourtant il essaya encore un dernier argument :
— Mais, en déposant votre plainte, — dil-il, — vous allez compromettre ce L'Amour qui vous a rendu un si grand service, et qui, puisqu'il se trouvait mêlé dans cette affaire abominable, et sans doute dans beaucoup d'autres du même genre, doit avoir le plus grand intérêt à ce que le procureur du roi ne^porte point dans ses affaires et dans sa vie passée un regard investigateur et curieux i
— J'ai prévu ceci, mon cher comte, — ajouta M. Carol d'un air de triomphe, — et vous devez bien supposer que, par ma position, par mon crédit, par mes amis, je saurai faire en sorte que L Amour soit désormais à l'abri de toutes poursuites !
» Tant que je viwaî, — ajouta le général avec animation et avec ôclat, tant que j'aurai quelque énergie, quelque fortune et quelque influence, soyez aussi certain que'd'un fait accompli, que rien de malheureux n'arrivera, si je puis l'empêcher, au sauveur de Perdita !
Georges d'Entragues se tut embarrassé.
Il ne pouvait, sans avouer ou sans faire soupçonner un motif d'intérêt personnel, combattre plus longtemps la résolution du général, et c'est ce motif pers'^nnel qu'il devait surtout cacher.
Mais en re moment la scène changea toi^t à coup d'une façon imprévue et complète.
La comédie à deux acteurs devint un drame à trois personnages.
YoicI comment.
46 LM «HBVAIJKBS ne f.A!f$QmSII8T.
Cesty avoas-nous dit, avec animation et avec édat qu'en terminant sa phrase le général Garol avait prononcé le nom de Perdita.
Ce nom, frappant pour la seconde fois le tympan de Clovis, s*y incrusta profondément, et donnant un corps à son idée fixe, lui servit comme de point d'appui pour essayer de se soustraire à l'ivresse déjà décroissante.
Il quitta donc le fauteuil dans lequel il était assis, s'affermit de son mieux sur ses jambes chancelantes, sans parvenir cependant à acquérir un aplomb très-rassurant, et $e dirigea, avec force zigs-zags, du côté du géuéral Caroi, qui le regardait faire avec quelque surprise.
Clovis avait le regard fixe, étonné, obscurci, pour ainsi dire, des gens à qui une ivresse récente et non encore vaincue n'a point laissé l'entière et libre disposition de leurs facultés intellectuelles.
Ses lèvres ébauchèrent un demi-sourire, vague et sans expression.
— Perdita ! — fit-il, — quelqu'un a parlé de Peidita ?
— Oui, — répondit le général étonné.
— Qui ça ?
— Moi, — dit M. Carol.
— Tiens! vous la connaissez donc?
— Sans doute... et vous?
— Âh ! ah ! — s'écria le musicien avec un bruyant éclat de rire, — il me demande si je la connais... la farce est boupe! elle est bien bonne, la farce l... Âh! v'oui, que je la connais i
— Expliquez-vous, Monsieur ? -— demanda le général frémissant d'impatience.
-^ Il n'y a point d'explications... On est fat ou on ne
Test pas, oo dissimule ses Irannes fortunes... aiusi dounoz-moi la nouvelle adresse de la jeunesse susdite, que je vole la consoler de défunts ses malheurs!...
Et Clovis, apr. s avoir prononcé ces mots, se replongea dans son fauteuil.
— Je crois, — dit M. Carol avec un calme forcé, — je crois, Monsieur, que dans ce moment nous ne parlons pas de la même personne.
— Que si ! que si! — reprit Giovis avec insistance. — Je sais bien que la demoiselle a changé de nom pou? dérouter son vieux, mais c'est toujours elle, rapportezvous-en à moi : foi appris la chose de quelqu'un qm le savfût, comme dit Bilboquet. Jolie fille, pardieu! un amour... Elle s'est mise avec un ex-général... qu'elle jobarde, et à qui elle a narré diverses colleclions de calembredaines, que le gobe-mouche a avalées le mieux du monde.
— Et vous dites que vous avez été l'amant de cette femme ? — s'écria M. Carol.
— Un peu... beaucoup... passionnén^ent...*— répondit Clovis, — sans compter que je vais repiquer sur l'ancien sitôt que vous m'aurez donné l'adresse de l'objet.
— Eh bien ! moi, — fit M. Carol d'une voix tonnante, — je prétends que vous en avez menti !
— Hein ? — demanda Clovis qui, dans le premier moment, crut qu'il avait mal entendu.
— Général. . général!... —fit le comte d'Entragues en s'approchant d'un air inquiet du protecteur de Perdita.
Mais ce dernier l'écarta du geste, et répéta en s'adressant au musicien :
— Oui, vous en avez menti, et vous êtes un drôl^'
18 LB8 CHBVAMBRS DU LANSQUBIfBT.
Clovis, cette fois, entendit et comprit ; toute iTresre disparut soudainement de son regard, qui se chargea d'une sombre col^.re ; H quitta de nouveau le siège sur lequel il était couché plutôt quVssis, marcha lentement, mais d'un pas ferme, jusqu'auprès du général, lui saisit les deux mains à la fois, et le contraignant à plier, grâce h ses poignets de fer, il lui dit :
— Il paraît que c'est vous qui êtes le vieux... (te mot fut prononcé). Je ne le savais pas, et j'en suis fâché, car votre position de jobard parfaitement vexé mérite des égards; mais vous avez employé des expressions qui ne se digèrent pas, vous avez dit que j'en avais menti! vous m'avez appeki drôle! ciîs mots-là, voyez-vous. Je vais vous lesécriresur la jouet
Et Cîovis, lâchant l'avant-bras du général, qu'il meurtrissait de sa main droite, leva cette main et la lai^^sa retomber sur le visage de son adversaire.
Le général Garol pâlit affreusement, ses yeux s'injectèrent de sang, et, sans aucun doute, une lutte corps ^ corps allaitVivre, si Georges ne se fut précipité entre le vieux soldat et le musicien ; il prit ce dernier à bras le corps, l'entraîna, malgré sa résistance, dans la pièce voisine, où il l'enferma, et revint trouver M. Garol, qui, brisé par une émotion terrible, s'était laissé tomber dans un fauteuil.
— Général, — s'éci ia Georges d'Ëntragues, — je vous en supplie, oubliez cette ^déplorable scène; mon malheureux camarade est ivre, et ne sait, par conséquent, ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fak.
— Oublier l — léponditM. Garol d'une voix sourde, — oublier rin9uHe que je viens de subir! oublier le soulDet
Lfi» Cir«VALlBlM DO LANSOUfelffiT. 49
qui brûle encore ma joue ! oon pas ! et tout le sang de votre ami coulera pour laver l'insulte et le soufllet! !
— Mais c'est vous, — dit M. d'Entragues, — c'est vous qui l'avez insulté le premier...
— C'est vrai, et j'ai eu un tort immense, un tort que je vous prie Je vouloir bien me pardonner, Monsieur le comte, c'est de n'être point assez maître de moi, pour re. pester votre salon, dans lequel j'avais l'honneur de me trouver... j'aurais dû attendre, et remettre à plus tard pour châtier les mensonges ( hontes de ce Monsieur; enfin ce q i est fait est fait, mais je vous le répète, il faut du sang!
Georges comprenait à merveille que l'affaire n'était pas arrangeable, et que M. Carol ne céderait point, aussi s'empressa- t-ll de jouer le rôle de conciliateur.
— Écoutez, général, — dit-il d'un ton ému, et avec l'accent de la conviction, — comme vous j'ai été soldat, comme vous je n'ai jamais reculé, eh bien ! je vous jure sur mon âme et conscience, qu'à mes yeux, dans tout ce qui vient de se passer, il n'y a pas matière à un duel
— Ah ! ah ! — interrompit le général avec un sourire de dédain, — vous trouvez qu'un soufflet ne vaut pas un coup d'épée, je serais curieux de vous entendre justifier cette opinion !
— C'est ce que je vais tâcher de faire.
— J'écoule, et de toutes mes oreilles, je vous assure, — répondit M. Carol avec le même rire sardonique
— D'abord je prétends que mon ami n'a fait, et) vous fhppant, que prendre sa revanche, un peu vivement il estvrar, de l'insulte qu'il venait de recevoir de vous.,*
20 LB8 CHETAriERS DU LANSQUENET.
— Ensuite, je soutiens que vos toris sont beaucoup plus graves que les siens, car, s'il a usé de représailles envers vous, vous l'aviez, vous, injurié sans motifs.
— Sans motifs ! — s'écria M. Carol.
— Du moins, je n'en connais pas.
— N'avez-vous donc point entendu la manière dont il a parlé de Perdita ?
— J(^ l'ai entendu à merveille, mais il ne savait pas que vous étiez l'amant de cette femme, et peut-être après tout, n'a-t-il dit que la vérité...
— La vérité. Monsieur! !
— Sans doute, général.
— Mais je suis certain du contraire?
— Comment cela ?
— • Je connais la vie tout entière de Perdita, elle ne m'a jamais trompé, elle n'a jamais eu d'autre nom que celui qu'elle porte maintenant.
— Â ce qu'elle vous a dit, car enfin tout ce que vous savez sur elle, c'est par elle-même que vous l'avez appris... Mais cependant, je veux bien admettre, que de la part de mon ami, il y ait eu erreur ou mensonge, deux hommes d*honneur doivent-ils jouer leur vie , à propos d'une femme... pardonnez-moi le mot, mon cher général, à propos d'une femme... entretenue?
M. Carol profondément blessé de la façon un peu leste dont le comte d'Entragues parlait de Perdita, son idole, répondit d'un ton sec, et d'un air rogue :
— Du moment où je m'intéresse à une femme, qu'elle soit' ou non digue de respect, je prétends qu'on la respecte... d'ailleurs nous avons en ce moment à nous occuper d'un fait; et non des causes qui l'ont provoqué.
LES CHBVAL1ER5 DO LÀRSQUBNBT. 21
Or, j'ai reçu la plus sanglante insulte qui puisse être faite à un homme, et je prétends en tirer la plus éclatante réparation.
-^ Est-ce à dire, général, que vous refusez toute espèce d'arrangement ?
— Je refuserais même d'accueillir des excuses formelles, si elles m'étaient offertes; je prétends me battre avec votre ami, ou s'il n'accepte point les chances d'un combat, je prétends conserver le droit de dire partout qu'il est un misérable lâche !
— Soyez parfaitement tranquille, Monsieur lebaron, — répondit Geo ges devenaiit à son tour singulièrement froid et hautain : — mon ami ne reculera pas! — il ne me reste plus, quant à présent, qu'une chose à vous dire, c'est que comme je serai Tun des témoins de M. Glovis Bisbille, j'aurai l'honneur demain matin de ma présenter ch z vo:ts à dix heures précises avec le second témoin.
— J'y serai, — répondit M. Carol, qui salua cérémonieusement le comte d'Entragues et sortit.
Im «iHIIIOlBCMC.
Lorsque M. d'Entrâgues ouvrit la porte du cabinet dans lequel il avait enfermé Glovis, il trouva ce dernier complètement dégrisa, l'air quelque peu étonné, mais nullement inquiet.
— Voilà une soirée bien commencée qui a fini un peu drôlement! telles furent les premières paroles du musicien.
— Quand je te disais que tu ferais des sottises, avaisie tort ? — demanda Georges avec une brusquerie et un mécontentement affectés.
— Qu'appelles-tu faire des sottise ? — demanda vivement Glovis? — est-ce que tu trouverais par hasard que i'ai eu ttirt de souffleter ce vieil imbécile qui m'avait appelé di'ôle et menteur^
— Je nc^dis pas cela, — répondit d'Ëutragues ; •— mais quel besoin avais-tu d'aller parler de Perdita devant lui et dans quels termes encore !
24 LES CnBVALIERS OU LÂNSQUBI^BT.
— Aussi pourquoi ne m'as-tu pas fait signe de me taire?
— Jp t'ai '^ait tous les signes imaginables... je devais ressembler à un télégraphe en mouvement ; c'est toi qui t'obstinais à ne rien voir à ne ri n comprendre.
— Possible, mais enfin qu va-t-il arriver, et qu'as-tu fait avec ce me nsieur tout à l'heure ? ^
— J'ai tâché d'arranger l'affaire.
— As-tu réussi ?
— Non. J'aurais voulu qup vous vous fissiez des exi uses réciproques, car vous avez eu des torts tous les deux, il n'y a pas eu moyen d'o' tenir cela de lui. 11 faut se battre.
— Tant mieux , morbleu! — s'écria Clovis, — on se battra ! Où et quand ça se jouera-t-il ?
— C'est ce dont nou* allons convenir.
— Gela m'i st p rdieu bien égal; le jour, le lieu, l'heure et l'instrument, tout cela m'est indifférent. .
— Sais-tu te servir d'une arme quelconque? — demanda M. d'Entragues.
— En voilà une question saugrenue, — s'écria Clovis en riant, — puisque j'ai été maît e d'armes î
— Je me souviens effectivement que lu me l'avais dit place Ventadour, mais c la m'était sorti de la mémoire. Comme tu es le premier insulté nous profiterons de notre droit en choisissant l'épée.
— Va pour l'épée. Je manie ; ussi le pistolet fort agréablement, et je suis persuadé que je tirerais le canon très-bien, mais je n'ai jamais essayé.
— Connais-tu qu. Iqu'un qui puisse te servir de té : oîn %vec moi ?
LES CHEVALIEKS DO LANSQDBNBT. 25
— Je connais beaucoup de gens, mais ce sont des artistes, des acteurs, des musiciens, tous fort peu belliqueux de leur nature, et pas du tout au fait.
— Alors, veux-tu t'en rapporter à moi, et accepter un de mes amis ?
— Si je m'en rapporterai à toi? Je le crois flchtre bienf
— Demain à dix heures je serai chez le général Garol...
— Âh ! il s'appelle Garol, ce monsieur, et il e.'t général?... Alors, il l'oit manier Toutil avec quelque agrément.
— Gela est probable. Y a-t-il longtemps que tu n'as fait des ari.es?
— Quelque chose comme deux ans, deux ans et demi. — 11 faudra te refaire la main, et si tu veux, nous
allons tirer tout de suite pendant un instant?
— Gelamevaparfaitemen , d'autant plus que ça m'ôtera peut-être un mal de tête à grand orchestre qui commence à m'empoiguer.
Georges mena Glovîs dans sa chambre à coucher, lui fit mettre des pantouffies à semelles très-molles, afin de ne pas faire trop de bruit dans la maison, et détacha du mur deux fleurets, dont il prit un et dont il donna l'autre à son ami. Nos deux personnages se mirent alors à espadonner à la lueur des bougies qui brûlaient sur la cheminée.
Georges était un fort passable tireur, et il ne lui fallut que quelques minutes pour s'assurer que Glovis, quoique égèrem nt rouillé par deux années de repos, était de première force.
Satisfait de cette découverte et des résultats qu'elle la
26 LM$ CHBTALIBRS DU LÀNSQDBNBT.
promettait, Georges mit bas les armes et dit à son ami :
— Asspz pour ce soir : nous risquon à la lamière de nous envoyer le bouton de nos fleurets dans les yeux. Sois ici d main à six b ures du matin, nous nous exercerons pendant d.ux h ures.
— Convenu !
— Â propos, as-lu un domicile ?
— F^rtpiU.
— Où compt'es't^ coucber cette nuit ?
— Je n'tn sais, ma foi, rien... la Providencp y pour voiera.
— Alors c'est moi qui serai la Provid nce. Tiens, voici de l'argent.
Georges mit dans la main de Clovls une dizaine de napoléons, et ajouta :
— . Quand cetto sotte affaire sera terminée, je te prêterai ce qu'il te faudra pour racheter un mobilier, car je suppose qu'av.nt v e te mettre à Ciicby on a dû vendre le tien, et je tâcherai de te procurer de Toccupalion comme maître d'armes... ce qui te plaira davantage, j'iiiaglne^ que de courir le cachet, ton mélophone et toi, l'un porta :t l'autre.
— Nom d'un petit bonhomme d'un sou I — s'écria Clovis excessivement ému des procédés de Georges. — on peut bien dire que tu es la perle des vrais amis, et le nec plus idtrà dos b ns enfants ! Va ! tu mériterais qu'on coulât ton fades en pied et en bronze et qu'on te flanquât sur le haut de la culonue Vendôme, à !a place de Napoléon!
M. d'Ëntragues, très-satisfaii de sa journée, qui, e.i effet, a'ait été bien remplie, renvoya son enthousiaste
LIS CnBVAUER8 DU LARSQUBNBT. 27
camarade, et se disposait à écriro quelques lettres avait de se coucher, quand ou \uA le pr^venîr que madarre la comtesse de Boisjol demandait à le voir.
Nos lecteurs se souviennent que depu s, son arrivée k Paris, la chanoinesse, extrêmement souffrante, ne quit* tait point le lit.
Au moment où Georges entra dans la i hambre ^e sa tante, cette dernière, soutenue par deux ou trois oreillers éta.tpour ainsi dire assise dans son lit.
La lampe carcel, posée sur la table de nuit, répandait dans l'alcôve une lumière éclatante, et permettait de distinguer les traits de la bonne chanoinesse, pro igieusement amaigris et d'une pâleur cadavéreuse.
A la vue de son neveu, un léger sourire de tendresse vint effleurer le coin de ses lèvres décolor es, et elle tendit la main à Georges, à qui elle flt signe d'approcher un siège et de s'asseoir tout à côté d'elle .
Mon beau neveu, — lui dit-elle d'i ne voix faible d'abord, mais qui bientôt arriva à son diapason habituel, — je vous ai fait prftr de passer chez moi, parce que je veux vous parler d'une grande résolution que je viens de prendre.
— Parlez, chère tant • ; je n'ai pas besoin de vous dire que je vous écoute religieusement.
— Je se. s, mon ami, — continua ia ch noine se, — je sens que je vais mourir...
— Que dites- vous là, chère tante ? — interrorapii Geo. ges vivement.
— la vérité, — fit madame de Bjisjol avec son souri< e do.xet mélancolique; — je scno que les jours et peit-
28 LES CDBVALIBRS DU LANSQUIRBT.
être les heures me sont comptés désormais ; je sens que la Tîe se rettre de mol...
— Quel'es sinistres pensées! — s'écria M. d'Ëntrag es. — Par b nheur l'événement viendra bientôt démentir vos funèbres prévisions,
La chanoinesse serra la main de son i eveu, et poursuivit :
— Une grande joie pourrait peut-être ranimer pour un moment mes forces qui s'éteignent; cette grande joie, ce profond bonheur, je l'espérais de votre mariage avec Esther de Ghoisy. La déception m'a porté un coup fatal. Je m'en vais... je m'en vais... et rien ne pourrait retarder désormais l'heure où mon âme s'envolera.
— MaivS cette heure est loi", — dit Georges, — bien loin encore, et vous avez devant Vous, je l'espère, j'en suis sûr, des jours, des mois, des années.
— Ceci est une illusion, mon beau neveu; une illusion qui m'aRlige, car elle vous rendra la réalité plus pénible. Je vous le répète, je va's mourir, et, à ce moment suprême, il me reste un dernier désir. ^
— Un désir.». — murmura Georges.
— Je veux, avant de quitter celte terre, je veux revoir mon petit castel de Cussac, je veux caresser de mon regard d'adieu les belles plaines de la Normandie,, je veux enfin dormir du sommeil éternel sous l'humble pierre blanche et sous la mousse de gion cimetière de village. Lu, du moins, au printemps, le parfum des lilas passera sur ma tombe, et si parfois, la nuit, je me réveille, j'entendrai de doux chants d'oiseaux; et puis là-bas, je ne serai entourée que de braves gens, de simples et bons paysans, dont les âmes, au ciel, accueilleront la mienne,
LBS CHEVALIERS DtJ LANSQUBNBT. ^9
tandÎN qu'il me semble que, dans ce cimetière profane de Paris, qu'on appelle le Père-Lachaise, mon repos serait troublé sans cesse par l'inévitable voisinage d'une foule d'abominables coquins. Ne vous moquez pas de moi, mon beau neveu, je vous en prie ; c'est une faiblesse, je le sais bien, n ais que voulez- vous, c'est la dernière!
Uu assez long silence succéda à ces paroles ; la chauoinesse se taisait fatiguée. Georsges semblait triste et rêveur.
— Ainsi, chère tante, vous voulez partir? — demandat-il enfin.
— Oui.
— Quand ?
— Le plus tôt possible, il n'y a pas de temps à perdre. Je me mettrai en route demain.
— Mais, dans l'état de faiblesse où vous êtes, uu voyage vous sera fatal!...
— 11 ne peut maintenant y avoir de fatal pour moi, mon beau neveu, que le retard.
— Âvez-vous parlé à votre médecin de la résolution que vous avez prise ?**
— Oui, aujourd'hui môme.
— Et qu'en dit-il f
— Il me désapprouve, comme vous.
— Vous voyez...
— Au point de vue de la science, je sais bien qu'il a raison et vous aussi. Mais quand la lampe manque d'huile, il faut bien qu'elle s'éteigne. Ne vaut-il pas mieux avancer la fin de quelques heures, et que la fin soit heureuse?
— Il sera fait, chère tante, comme vous le désirez.
— Ainsi, vous vous chargez, mon ami, de donner les
30 L|I8 CBEVÀLILRS DÛ LAlfSQCSfffet.
ordres nécessaires, de telle sorte qu'à midi, demain, tout soit prêt pour mon départ.
— Ces ordres seront donnés.
— Merci, cher enfant. Celte nuit, grâce à vous, je dormirai tranquille.
Georges se ri tira ayant réellement quelque tristesse au fond du cœur. Madame de Boisjol était, sans contredit, la seule personne en ce n.onde pour qui il ressentit une sorte d'affection, ot nous prendrions sur nous d'aflirmor qu3, quoiqu'il dût recueillir une somme importante de l'héritage de la chanoinesse, il ne désirait point sa mort.
Georges, en rentrant dans sa chambre, écrivit imm^'diatement au comte Âbel, une lettre par laquelle il le priait de venir le trouver chez lui le lendemain matin à neuf heures précises ; il fil porter cette lettre par son domestique, et ne se coucha que quand il eût acquis la certitude que le comte Abel avait reçu son épftre et viendrait au rendez-vous. Il avait eu soin, d'ailleurs, de prévenir son va' et de chambre qu'il fallait, dès le point du jour, faire mettre en état la voiture de madame de Boisjol, et commander des chevaux de poste pour midi.
A six heures, le lendemain matin, Clovis Bisbille arrivait chez d'Eutragues; la pers[^ective de son duel ne ra* vail nulltmei.t empêché de passer une excellente nuit, il était frais et dispos, et, de plus, grâce â l'argent qu'il avait reçu de Georges, il s'était procuré, chez son ancienne connaissance, Perrot te brocanteur, un costume complet.
LBS CinSVAL'kRS DU LANSQDBIfET. 3t
tout neuf, et qui n'était vraiment ni trop voyant, ni de trop mauvais goût.
Les deux amis se mirent à ferrailler, et plus encore que la veille au soir, GIovls étonna son condisciple par la justesse de sou coup d'œil, la fermeté de son poignet, la précision de ses coups, l'habileté de ses dégagés, et l'imprévu de ses bottes secrètes.
— Sais-tu que ça ne doit pas être commode de se battre avec toi, — dit enfin M. d'Ëntragues, épuisé de fatigue et en déposant son fleur* t. — Je crois, ma parole d'honneur, que t'.i es de force à te mesurer avec Grisier luimême!
— Ah, bah! — répliqua Clovis, — ça ne prouve rien du tout : on a vu dos maîtres d'armes embrochés comme une alouette par des conscrits qui n'avaient pas trois mois de salle. A la grâce de Dieu, ma foi! demain il fera jour!
A neuf heures, le comte Abel, se conformant à la lettre qu'il avait reçue la veille au soir, entrait chez M. d'Ëntragues, qui lui expliquait ce dont il était question, et, à dix heures précises, les deux Chevaliers du Lansquenet sonnaient à la porte de l'appartement du général baron Carol.
lis trouvèrent ce dernier en compagnie de deux ex-of(lciers supérieurs, moustaches grises comme lui, et ils furent reçus avec la froide et cérémonieuse politesse qui préside d'habitude à de semblables entrevues.
— Veuillez vous entendre avec ces Messieurs, -> dit le général à d'Ëntragues et au comte Abel, en leur présentant ses témoins ; •— tout ce qu'ils feront sera bien fait, et d'avance je ratifia leur décision.
32 I.ES CHEVALIERS DU LÀNSatlBNfiT.
Puis, M. Carol quitta le salon, dans lequel la conférence allait avoir lieu.
Elle fut courte. Les amis du général, rigides soldats et fanatiques du point d'honneur, n'admettaient même pas la possibilité d'un arrangement.
11 ne restait par conséquent à discuter que le lieu de la rencontre, l'heure et le choix des armes.
Il fut décidé, que le lendemain à huit heures, le général, son adversaire et les témoins de part et d'autre, se rencontreraient à la porte Maillot, ce lieu classique de ren> dez-vous pour les duellistes et pour les amoureux.
L'épée fut l'arme choisie, et le baron D***, l'un dCvS seconds du général, se chargea d'amener avec lui un chirurgien.
Cinq minutes après, Georges d'Entragues rendait compte du résultat de sa mission à Clovisqui l'attendait chez lui, et qui le quitta pour aller ^sser quelques heures dans l'une des premières salles d'armes de Paris, afin d'achever complètement de se refaire la main.
A midi, la chanoinesse se mettait en route, et son neveu lui disait en lui serrant une dernière fois la main :
— Peut-être, chère tante, me verrez-vous à Cussac, plutôt que vous ne le pensez.
Le» ûutÈê,
Le leodemain était un dimanche.
Il faisait froid, mais le ciel pur et sans nuage promettait une belle journée.
Paris s'éveillait. — Ça et là des escouades de balayeurs achevaient la toilette matinale dâs boulevards, et quelques masques retardataires, derniers sortis du bal de l'Opéra, ou échappés des restaurants et des cafés* voisins, promenaient sur l'asphalte leurs figures flétries, leurs costumes dévastés, leurs chaussures poudreuses, en répétant à tuetête le cri monotone et aviné du carnaval parisien :
— Ohé!!! — ohé!!!
Deux voitures, une berline et un coupé, suivaient rapidement et à peu de distance Tune de l'autre la grande avenue des' Champs-Elysées, dans la direction de Tarc-detriomphe.
La berline renfermait le général Carol, ses témoins et le chirurgien.
34 LBS CHËVALiEliS DO LANSQUBIfBT.
Clovis Bisbille, Georges d'Entragues et le comte Abel, occupaient rintérieur du coupé.
L'ex-professeur de mélophbne était calme et impassible, • sa physionomie joviale avait cependant une expression plus grave que d'hnbitude.
Il s'accoudait à la portière de droite du co^é, et regardait fuir rapidement sur le bord du chemin les arbres dépouillés et couverts de givre.
Au moment où la voiture passait devant l'avenue Harbeuf, une bise glaciale coupa la figure de Clovis, il se renfonça dans son coin, referma la glace^ et murmura à demivoix:
— Quelle chose originale que la vie !
— A propos de quoi cette réflexion philosophique? — demanda M. d'Entragues en souriant.
— A propos de bigarrures de ce grand jeu de trente et quarante , qu'on appelle l'existence, et dont je suis un exemple frappant. 11 y a trois jours je m'endormais chez moi et je me réveillais à Clichy ; le lendemain je sortais de prison pour manger un festin de Lucullus, lequel avait pour dessert une querelle, et pour visite de digestion un duel. Me voici, à l'instant où je te parle, parfaitement dispos et bien portant, et peut-être que dans un quart d'heure Clovis Bisbille aura vécu!
Ces derniers mots, furent prononcés avec une expression, tout à la fois sérieuse et comique.
— Quant à ce qui est de cela, — flt M. d'Entragues en rinnt, — je ne crois pas que le danger soit bien grand !
— Pourquoi? — demanda Clovis.
— Parce que toutes les chances sont pour toi.
— Qu'appelles-tu les cliances ?
— La jeunesse, la vigueur, l'habileté.
— Eh ! c'est précisément tout cela qui rend ma situation plus périlleuse, et fait que je reculerais, si je pouvais reculer sans être un lâche !
— Par exemple, j'avoue franchement n'y plus rien comprendre i *
— C'est pourtant bien simple.
— Explique-toi.
— Depuis hier, j'ai réfléchi...
— A quoi?
— Â ce combat dans lequel m'ont jeté tes confidences, le vin de Champagne, ma propre sottise, et qui me semble un combat odieux...
— Comment l'en tends-tu?
— Je l'entends dans ce sens que mon adversaire est un vieillard, un vieillard amoureux dont j'ai détruit peut-être tout le l)onheur en lui enlevant ses illusions sur sa mai tresse, et qui n'aura qu'un bras débile et affaibli à opposer à mon bras jeune et vigoureux ; aussi, je me suis promis à moi-même d'user de mon habileté sous les armes pour me défendre seulement, et de ménager M. Carol, autani qu'il dépendra de mol de le faire; tu comprends à merveille que dans des conditions semblables, tout l'avantage que je pourrais avoir disparaît, et qu'il peut fort bien m'arriver, ce qui d'ailleurs est fréquent dans les duels, c'est-à dire de succomber parce que je n'aurai pas attaqué !
— Quelle folie! — s'écria M. d'Entragues, bouleversé par la nouvelle manière dont Clovis envisageait la situation.
— Soit, mais c'est une folie loyale ; il me semble que
3S LES CHEVALIERS t)0 LANSQUENET,
redingoles et leurs paletots, et se mirent en garde à une longueur d'épée.
Âpres une seconde de complète immobilité, pendant laquelle ils s'épièrent de l'œil, tous deux à la fois firent un pas en avant en engageant le fer.
La façon simultanée dont fut accompli ce mouvement prouvait déjà l'habitude, l'habileté, le sang-froid, la bravoure des adversaires, et annonçait une lutte sérieuse et savante*
Le général Garol avait la main basse et le bras à peine ployé; il se fendait beaucoup, et son buste hardiment planté sur les jambes se cambrait vigoureusement.
Son poignet tout à la fois souple, mobile et ferme, la rapidité de son coup d'œil perçant, faisaient de lui, malgré son âge, un tireur redoutable, un de ces hommes desquels l'arme, semblable à la foudre, tue plus souvent qu'elle ne blesse.
Clovis Bisbille, dont le visage avait repris son cachet de joyeuse insouciance , paraissait aussi à son aise, en face du fer de M. Garol, que s'il eût eu devant lui l'inoffensif bouton d'un fleuret.
11 attendait l'attaque de son adversaire en sifflottant entre ses dents, et semblait également prêt à la parade et à la riposte.
Le combat commença.
Il nous faudrait la plume batailieuse d'Alexandre Dumas, cette plume si habile à décrirt", jusque dans leurs plus petits détails, les grands duels homériques de toutes sortes de mousquetaires, pour raconter la valeur singulière et la
UtS CHëVALIBRS »o lansquknbt. 39
science exlrême que déploya pendant assez longtemps M. Garol sans pouvoir toucher Clovis.
Ce dernier, fidèle â la résolution prise et énoncée par lui, se (Ouvrait de son épée ainsi que d'une muraille de fer, et parait, comme en se jouant; les coups les plus habiles de son adversaire.
La colère empourprait déj^ les pommettes des joues de M. Carol , la sueur ruisselait à grosses gouttes sur son front, et sa respiration haletante témoignait des violentes palpitations de son cœur.
Clovis n'était pas même ému.
Georges assistait désespéré à la ruine de ses espérances. En ce moment un léger bruit se fit derrière le musicien, et pendant la dixième partie d'une seconde détourna sou attention ; c'en fut assez pour qu'il arrivât un peu trop tard ^ la parade, et pour qu'un coup droit de M. Carol lui labourât l'épiderme du bras.
Sa bles^re n'avait aucune gravité, pourtant le sang jaillit, et teignit d'une nuance pourpre la manche de sa chemise.
Les témoins s'interposèrent, et le combat fut interrompu.
On cx)nstatâ bien vile que la pointe de l'arme n'avait atteint que l'extrême surface de la chair, et M. Curol insista pour remettre immédiatement l'épée k la main.
Mais la vue du sang avait produit sur Clovis son effet habituel, en le rendant moins pacifique, et il résolut, Qon pas d'essayer de tuer le général, mais seulement de terminer la lutte, en le mettant hors de combat par un bon coup d'épée au travers du bras.
Pour cela faire, il exécuta une feinte savante en dessous
40 LB8 CffBVALIEns DO LANSQiË^TBt.
des apmeSy ploya sur ses jarrets et rampa vivement sous la garde du général dont son épée toucha l'épaule.
Mais déjà l'arme de M. Carot s'était baissée', et le malheuri'ux Clovis, lancé en avant par sa violente impulsion, «'enferra lui-méqje le crâne, poussa un cri terrible et tomba raiJe mort.
Les ûnéU (iuUé).
Ijb» téoK^RS se précipttèreitt vers le corps du. pauvre Clovis, cadavre inanimé déjà, ma's qu'a^taientencore les tressaillements uerveUx de l'agonie.
Le généraiXaroI recula d'un pas , glacé d'horreur par le coup affreux qu'il venait déporter.
To effet, la blessure offrait un borribl^aspect.
Le musicien était tombé la face contre terre. L'épée de H. Carol , entrée de deux pouces dans le crâne , restait dans la plaie et conservait un léger mouvement d'oscillation, comme un arme qu'on ficfae violemment dans le sol par la peinte.
Le sang ruisselait à travers les cbeveux coupés ras, et formait, sur le terrati battu , une petite mare rouge qui s'agrandiftait toujours.
Le chirurgien, aidé de Georges et du comte Abel, souleva le cadavre par les épaules et arracha le fer de la blessure avec toutes les précautions que la science commande.
kî LES CHBVALISRS DU LANSQUENET.
En ce moment, soit qu'une suprême douleur tordit les fibres (lu mourant, soit que quelque muscle touché en passant agit, comme sous l'impulsion d'une pile de Yolta, Clovis ouvrit démesurément les yeux; puis la prunelle très-dilatée tourna dans l'orbite, et les paupières restant écartées, ne laissèrent plus voir que le blanc de l'œil in-' ject^ de sang.
Le chirurgien mit sa main sur le cœur, et sa joue contre la bouche de Clovis, ensuite il ferma les yeux du cadavre, et faisant signe à M. d'Eutragues qu'il pouvait recoucher le corps, il lui dit :
— Tout est fini, il est mort !
— Mort î -^ s'écria le gôtiéral consterné, éprouvant déjà ce sentiment qui suit i^resqu^ toujours la vengeance satisfaite, et qui fait que la colère s'éteint et que le regret arrive. — Mort, répétait-il, 1 1 il cacha sa tête dans ses mains.
Quant à Georges, nous ne saurions expiimer avec des mots ce qui se passait daifis son âme.
Pour la preoûère fois il avait fait de la vie d'un homme l'enjeu d'une partie déloyale, et cette partie se trouvait perdue I
Il vedait de tuer Clovis, car lé corps hiimain étendu à
SCS piids mourait frappé par lui, bien plus que par l'épée
du général Carol, et la mort de l'artiste demeurait
inutile.
La situation restait la même, setlement avec un crin.e de plus, crime sans but et sans résultat. *>
En une s conde, Georges avait pris un parti, — parti terrible, — mais le seul qui selon lui offrit une issue au labyrinthe dans lequel il était engagé.
LES CIIBVA1.1ERS Dtl LANSQDBMST. 43
Aossi, au moDiPDt où le général répéla ces mots : — 11 est mort ! M. d'Entragues qui soutenait le cor[)s près duquel il était agenouillé,^ se leva, mit dans son regard un éclair de haine, amoncela sur son front les tempêtes d'une profonde indignation, et dit à M. Carol avec l'accent du sarcasme insultant et du mépris amer :
— Oui, Monsieur, il est mort, bien mort ; et regardezle, regardez-le mieux, regardez-le mieux en face, afin de ne l'oublier jamais, car vous l'avez assassifié !
— Assass* né \ ~ s'écria l* général ; — qu'osez-vous dire, Monsieur !
— J'ose dire ce qui est vrai ! j'ose dire que vous avez tué cet homme qui vous épargnait, cet homme qui, plus babile que vous cent fois, se défendait à peine ; j'ose dire q e vous l'avez tué par surprise, comme un traître, comme un lâche ; j'ose dire, Monsieur, et j'ose répéter, que vous l'avez assassiné !
Le gênées^ devint d'une pâleur effrayante; il ne répondit pas un K ot, mais se pfVcipita vers d'Entragues, et au moment de s ' heortef contre lui, il Itva la main pour lâ laisser retomber sur sa joue.
Georges avait prevu.ce mouvement, il arrêta net le bras du général, et le tenant à distance tandis que 1 s autres témoins s'interposaient vivemi nt, il lui dit :
— C'est bien. Monsieur, évitons les scènes de crocheteurs ; je litns votre soufflet pour reçu, et j'en exige laréparation. Je ne pense pas que vous me refusiez !
Le général fit seulement un geste affirmatif, cariai grande était sa fureur que ses 4en\s claquaient et qu'il n'aurait pu articuler u e parole.
— Je suis l'offensé, — poursuivit Georges, — nous nous
44 LES CBEVALfERS DU LANSOVBNBT.
battrons au pistolet : mes témoins seront chez vous dans deux heures.
D'Entragues, ensuite, poussant jusqu'au bout sa corné* die sacrilège, s'approcha du cadavre, dont il prit entre ses mains la main déjà raidie, et il ajouta :
— Pailvre ami, si Dieu est juste, et il le sera, demain je te vengerai !
Pais il s'éloigna avec le comte Âbel, abandonnant sur le terrain le corps de Clovis, qu'il ne pouvait rentrer dans Paris sans se compromettre, et que nul parent, nul ami, ne devaient réclamer.
Yoici comment &f. d'Entragues employa sa journée.
Il alla d'abord chez le vicomte de Sanluces, qu'il pria de lui servir de témoin, le lendemain, conjointement avec le comte Âbel.
M. de Sanluces accepta, et promit de se trouver k midi, rue Saint-Lazare, afin de s'entendre avec Georges avant d'aller soumettre le choix de l'heure et du lieu de la rencontre aux témoins du général. •
Immédiatement après, Georges rentra chez lui et écrivit à tous les chevaliers du Lansquenet, qu'il convoqua chez lui, pour le soir même, à une réunion extraordinaire.
Gela fait, et les lettres envoyées, il déjeûna avec ie comte Abel, et attendit M. de Sanluces, qui ne tarda pas àariiver.
Il fut convenu qu'Âbel et l^vicomte proposeraient de se rencontrer le lendemain à sept heures et demie du malin, à l'entrée de ces carrières abandonnées, qui se trou-
LBS CBETALIERS DU LANSQOJSITBT. 4o
veut un peu plus loin que Montrouge, à gauche, sur la route de Fontenay-aux-Roses.
Les deux témoins revinrent au bout d'un quart d'heure de chez le général» et annoncèrent que l'heure et le lieu du rendez-vous avaient été acceptés.
1) était alors une heure ; Georges sortit, et s'en fut au lir de ***, où il se mit à casser des poupées.
L'habileté bien connue de M. d'Entragues avait presque passé en proverbe au tir dont il s'agit, aussi Georges ne vit pas sans étonnement le maître de l'établissement s'approcher de lui, une paire de pistolets à la main, et lui dire :
— Monsieur le comte veut-il me faire l'honneur de me permettre de lui proposer un pari?
— Voyons ce pari, — répondit Georges.
— C'est tout simplement que J'ose défier Monsieur le comte de mettre sa première balle dans un carton de huit pouces, avec les armes que je tiens là.
— Qtt'esl-ce qu'elles ont donc d'extraordinaiie?
— Je prie Monsieur le comte de vouloir bien les examiner.
forges çrit les pistolets, les tourna, les retourna dans
tous les sens, iit jouer les bs^teries, et ne trouva rien
quinefut parfaitiiment conditionné et tout à fait normal.
— El vous voulez parier? — demanda-t-il.
— Si Monsieur le comte veut bien me le permettre.
— Mais, mon cher, je vous volerais.
— Je ne crxjis pas.
— Soit, vous ne vo. s .en prendrez qu'à vous après. ^ C'est bien comme cela que je Tent uds.
— Quels seront les enjeux ?
— Si Monsieur le comte le veut bien, ce sera de mon côté la plus belle paire de pistolets qui soit dans le magasin, contre quinze louis de la poche de Monsieur le comte.
— Très- bien. Voilà les quinze louis.
— Et voici les pistolets : choisissez.
Georges désigna ceux qui lui parurent supérieurs et les plaça à côté de son enjeu, puis il dit :
— Par exemple, je prétends charger moi-même.
— Je ne demande pas mieux.
Georges prit le maillet, la poudre et la balle. Il mesura scrupuleusement la charge avant de Tintroduire dans le canon, et poussa la balle avec des précautions infinies.
— 11 est encore temps de vous dédire, — fit-il en mettant en joue le carton fixé au milieu de la plaque noire.
— Si Monsieur le comte le désire, je double le pari.
— Non, restons seulement dans nos premières conventions.
M. d'Ëntragiies, qui d'habitude tirait très-vite et presque sans viser, ajusta lentement et visa avec un soin extrême ; puis, sûr du résultat, il pressa la délente,* sans que son bras eût faibli, sans que sa main eût vacillé.
Le coup partit.
Georges poussa un cri de surprise.
La balle, à la vérité, n'avait point dévié de la ligne droite, mais elle avait frappé le rebord supérieur de la plaque de fer, trois pieds au-dessus du carton.
Geci tenait tout simplement à une combinaison de la
LBS CHETAL1BR8 DO LANSQUENET. 47
forme intérieure du canon, et de la façon dont était placé le point de mire.
— Mon>ieur le comte a perdu ! — dit joyeusement l'armurier, en mettant les quinze louis dans sa poche.
Mais Georges se souciait bien vraiment de quelques napoléons, au moment où il entrevoyait un horizon nouveau, infime, mais lumineux.
Au moment où le hasard mettait entre les mains du Joueur déloyal , du duelliste perfide , des armes biseautées.
Il perdait quinze louis ; mais ces quinze louis payaient la vie du général Carol !
Georges rechargea les pistolets, et se remit à tirer.
Au bout de cinq minutes, ayant calculé Vécart de la balle, il arrivait au but aussi juste qu'avec des armes ordinaires.
— Combien voulez- vous de ces pistolets? —deman-
da-l-il à i'armurier.
— Ils ne sont pas à vendre, monsieur le comte.
— Pourquoi ?
— Parce que je viens de les fabriquer tout exprès, et que j'espère bien g^^gner, grâce à eux. plus d'un pari semblable à celui que monsieur le comte vent de perdre.
— Bah ! vous en feriez d'autres^^ et si l'on vous en offrait un bon prix...
— Ah! dame! ça dépend...
— Voyons, dites vous-même, une somme... raisonnable.
L'armurier prit son carnet, parut faire un petit calcul, et posa un chiffre tellement exagéré, qu'il s'attendait à un refus courroucé de la part de M. d'Entragues.
4S LBS GHGYALIERS DO UNSgUEIlBT*
Mais loin de s'étonner des excessives préténtîons du brave fabricant, Georges, sans mot dire, tira de son portefeuille un billet de banque et lui tendit.
— Comment, monsieur le comte les prend ? — s'écria ce dernier tout stupéfait.
— Veuillez les mettre dans la boite et les porter dans ma voiture, — répondit simplement Georges.
L'armurier s'empressa d'obéir, et peu d'instants après, le coupé du jeune homme s'arrêtait devant le magasin de Devismes, l'habile arquebusier du boulevard des Italiens.
— Je désire que ces pistolels soient complètement nettoyés d'ici à deux heures ; je les enverrai prendre, — dit Georges qui laissa la boîte chez Devismes, après avoir reçu la promesse que. l'opération serait terminée à l'heure dite.
Du boulevard, Georges rentra chez lui et passa le reste de la journée à écrire et à fdre divers comptes, dont nous connaîtrons dan^^ uu instant le but et le résultat.
Lei daeli (iwité).
 neuf heures du soir, les dix Chevaliers du Lansquenet, (on se rappelle que la mort de lord William Stloobomby les avait réduit à onze), les dix Chevaliers du Lansquenet arrivaient chez M. d'Entragues.
Diverses poignées de mains furent échangées^ plusieurs conversations particulières s'établirent et devinrent peu à peu générales et bruyantes.
— Je suis à vous dans un instant Messieurs, — dit le comte d'Entragues, — permettez-moi seulement de vous quitter pour une seconde, je vais chercher quelque chose dans ma chambre à coucher et je reviens.
Et Georges sortit du salon.
 peine avait-il refermé la porte derrière lui, que chacun s'interrogeait avec anxiété sur les causes de la réunion.
— Qu'y a-t-il ?
-7- Que nous veut-il ?
— Que se passe-t-ii?
50 LBS CHEVALlEUj OU LA5SQUE.NST*
— Que s'est-il passé ?
Demandaicnl à la fois le prince Krakopouloff, Antonio- Mlso , le baron Àymeric Croisé de La Groiselte, chevalier de plusieurs ordres et commandeur de quelques autres, et sir Edward Nasomby.
— Il a l'air sombre...
— Soucieux...
— Préoccupé...
— Inquiet...
Firent observer successivement lé chevalier d'Astre, le marquis de Borgnes, sir John Babibernet, et le baron Péregode.
— Ceci est évident i — appuya judicieusement sir Edward Nasomby.
— Mais qu*a-t -il ?
— Q\ie peut-il avoir?
— Que va-t il nous annoncer?
— Une mauvaise nouvelle, sans doute!
— Sans aucun doute i — fit Nasomby.
— Messieurs, une idée... — dit à voix basse le baron de La Croisette.
— Voyons l'idée, — flrent tous les chevaliers en s'approchant, à l'exception du vicomte de Sanluces et du comte Abel, qui sans dotite en savaient plus long que les autres, et qui restèrent à l'écart.
— Le comte d'i-ntragues s'est constitué notre trésosier... — d.t La CroiseitQ en mettant une sourdine à son organe et en prêtant l'oreille afin de ne passe laisser surprendre en flagrant délit de suppositions malveillantes par le retour imprévu de Georges.
— Après?... — demandèrent les che\ allers.
LÉS CtfhV/VMÊUd DU LA.NS^ijËNET. 5t
— Coiïinae trésorier, — poursaivit le baron, — il possède la libre disposition des fonds de la communauté... s'il avait, par «ne inl prudence quelcon({ue, compromis notre argent...
— Éhréché,..
— Dissipé. . .
— Englouti le magot!
Dirent plasieufs voix à la fois.
— Il nous a convoqués pour nous annoncer ce malheur, de là son air soucieux...
— Préoccupé...
— Inquiet...
— Il ne sait comment s'y prendre pour la confession...
— Ce qui explique son embarras...
— Son trouble^. .
— C'est évident...
— C'est certain !
— Ce n'est pas douteux! — lit Nasomby.
— Mais, —dit une voix, — nous ne laisserons pas la chose se passer ainsi...
— Non certes... — fil le baron : — d'Enlragues a des propriétés, il est riche... il a pedu notre argent, il faut qu'il nous le rende...
— Et il nous le rendra , — s'écria le prince Krakoponloflf.
— Bon gré mal gré. . .
— Dussions- nous l'y contraindre...
— Dussions-nous employer la violence...
— Oui, la violence! — répéta Nasomby.
— Et voici ce que je propose... — reprit le baron de La Croisette.
62 LUS CUVALIBKS DO LARSQUBRBT.
On se pressait autour du vieux chevalier pour i ntendre sa motion, et il allait parler au momeot où Georges rentra.
A sa vue, tout bruit s'éteignit soudain et le calme le plus profond reparut comme par enchantement.
H. d'Entnaigues alla prendre place au fauteuil de la présidence et posa sur le bureau une enveloppe très-épaisse, scellée d'un quadruple cachet, une petite cassette et une seconde enveloppe beaucoup plus mince et non cachetée.
Uu sentiment de curiosité avide s'empara aussitôt de tous les assistants.
Georges prit l'attitude d'un homme qui se dispose à parler, et chacun attendit dans un religieux silence.
On eût entendu voler une mouche.
— Messieurs, — dit le comte d'Entragues avec cet accent de circonstance que saveut employer tous les orateurs, — depuis notre dernière réunion^nous avons eu à déplorer une perte bien douloureuse, je veux parler de la fin prématurée et à jamais regrettable du très-honorable lord William Siloobomby, l'un des membres les plus distingués de l'ordre des ChevaUers du Lansquenet! {Émotion générale),
Georges reprit :
« L'inexorable main de la mort a décomplété ce nombre de dorze, ce nombre presque cabalistique qui faisait notre orgueil et notre force, nous ne sommes plus que onze chevaliers, et à ce moment même où j'ai l'honneur de vous parler, il est parmi nous un homme dont les heures sont comptées sans doute, un homme qui demain peut-être à neuf heures du matin aura cessé de vivre! » (Sensation i^rofonde, inquiétude de tous, effroi de quelques-uns)
LBS CHËVAf/BRS DO LANSOPBNBT, 53
— Cet homme c'est moi ! — continua M. d'Entragues.
(Stupéfaction de rauditoire),
— Je me bats en duel demain malin, et j'ai pour t(^moîns deux de vous, le comte Âbet et le vicomte de Sanluces.
(Exclamations en sens divers).
— Vous vous battez !
— Est ce possible?
— Mais pourquoi ?
— Mais comment ?
— Si vous succombez qu'allons-nous faire?
— Vous nous appartenez!
— Les chevaliers du Lansquenet ne se battent jamais!
— Nous nous y opposons !
, — Nous ne le souffrirons pas!
La Toix de Georges domina le tumulte, et il coupa court à toutes les interpellations en* disant :
— Si je me bats. Messieurs, c'est pour vous» pour nous tous, car mon adversaire est le général Carol, Tamant de Perdita qui peut nous perdre, et qui nous a échappé !
{Consternation des assistants).
Georges poursuivit :
— J'espère sortir vainqueur de la lutte que j'entreprends. Pourtant, comme il faut tout prévoir, comme le contraire peut arriver, j'ai résolu de vous rendre des comptes, et de vous prouver que les intérêts que vous m'uvez confiés, n'ont point périclité entre mes mains.
(Vive sympathie, — approbations chaleureuses). M. d'Entragues, prit sur le bureau l'enveloppe épaisse, scellée de quatre cachets, et dit en la montrant aux chevaliers :
— Je dois <€opa|\lc ;i Passoftâlion d'une somnwi de cent vingt-f'eux m11l« irois cent <|uatre- vingts francs. CHU' enveloppe renferme cent bUlrts de banque de œille francs. Kn désirez-vous la vérification immédiate ?
Et tout en parlant, Georges parut dispo é à brisfH- les cachets.
-— Non ! non ! — cria- 1- on tout d'une voix.
— Nous nous en rapportons à vous !
— Entièrement !
— Complètement!
— Nous avons confiance !
— Toute confiance ! — fit sir Edward Nasoraby. Georges remercia du geste, et poursuivie:
— î/appoint de la somme est contenu en mannaied'or, dans la cassette que voici. Or, comme mon intention est, si le sort m'est fiivorable demain, de rester votre tréori'T, puisque vous avez bien voulu m'appeier à cette dignité, voici les dispositions que j'ai jugé convenable de prendre.
Georges ramassa sur le bureau la seconde enveloppe et en lut tout, haut la suscription, qui était ainsi conçue : « Ceci est mon testament. »
Puis il ouvrit celte enveloppe en tira une feuille de papier pliée en quatre, et dit :
— Je passe sur les clauses de cet acte oui ne vous concernv^nt en rien, et j'en arrive à celle qui est pour l'association d'un int têt direct.
Voici cHtc clause :
« Je donne et tègue en lovte proprirt(^, à mon vieil et respect(:î)le ami, le baron Aymeric Croisé de La Croisette, chevalier de plusieurs ordres, etc., le mobilier garnissant l'appartement que f occupais rue Saint-Lazare, w"
>o «jK»
t£& CIIBVAJJERS DU LANSQUENET. f>5
désirant qu'il en soit mis immédiatement en possession. Tous le» objets contenus dans (appartement et dans les divers meubles, de quelque nature que puissent être ces objets, linge, bijoux, argenterie, valeurs et argent comptant font partie intégrante du legs que je prétends faire à M. le baron de La Crolsette,
Le futur légataire, quitta sa place tout ému, et faisant semblant d'essuyrr une li^rme d'attendrissement, vint se jeter dans les bras de M. d'Entragues, qui eut toutes les peines du monde h modérer crtte accolade intéressée.
— Ce testament, — poursuivit Georges, — sera demain dans un portefeuille qui ne me quittera point, et dont mes témo1ns«6'em$areront immédiatement si je succombe. Maintenant vruilli^ï prêter toute votre attention à ce que je vais faire devant vous.
Georges ou^irrit un des tiroirs du bureau, y plaça la cassette et l'enveloppe aux billets de banque, referma le tiroir à double tobr, prit deux bandes de papier, puis allumant .l-l'une des bougies un bâton de cire à cacheter rouge, apposa sur le tiroir un double scellé, à l'empre'nte de ses armes.
— Veuillez pren Ire ce cachet, comte Abel, — dit alors M. dEntragues, — vous, barbn de la Croisette, chargezvous de cette clef, et ne vous dé^'aisis^.cz ni l'un ni l'autre de ces objets. Dans le cas où je ne reviendrais pas vivant, le baron de la Croisette convoquerait une assemblée générale pour le jour de sa mise en possession, la levée des scellés aurait lieu devant voui.tous, et vous vous partageriez iinmcdiatement les fonds de la communauté. '
M. d'Entragues cessa de parler.
De toute part des marques d'approbation éclatèrent,
K6 LES CHBVÀLIBRS 00 LANSQtiBNST.
vivaces et multipliées; on s'empri ssait autour de Ceorges, on l'accablait de serrements de main, et d'assurances de la part prise par chacun au danger qu'il allait courir.
— Merci, messieurs, — dit-il alors pour se débarrasser de cette foule importune. -*- Merci et adieu. J'espère vous revoir encore, car un secret pressentiment ne dit que mon heure n'est pas sonnée Mais dans ce moment je suis accablé de fatigue, et je vais, comme Gondé avant la bataille de Rocroi, dormir jusqu'à l'heure du combat !
Le comte ALel et le vicomte de Sanluces promirent d'arriver, rue Saint-Lazare, à six heures le lendemain matin, et les chevaliers du Lansquenet se séparèrent, enchantés de la loyaO^é parfaite, et des grandes fieiçons de leur dictateur.
Georges n'avait pas plutôt fermé la porte de son appartement sur te dernier d'entre eux, qu'il re^nt auprès du bureau, rompit les scellés, ouvrit le tiroir avec une seconde clef, vida l'or que contenait la cassette, ouvrit l'enveloppe dont il tira une quarantaine de billets de banque (le reste était du papier gris), mit l'or daos une bourse et les billets dans un portefeuille, referma le tiroir, repoF^a de nouveaux scellés grâce à un cachet resté en sa possession et identiquement semblable au premier, puis, satisfait de sa soirée, il alla se coucher et s'endormit.
Quand on sort de Paris par la barrière d'Enfer, \\ roule qui conduit à Fontenay-aux-Roses, une fois le petit et le grand Montrouge dépassés, traverse pendant l'espace d'une
lu CBtyÀLIBRft DD URSQOnntT. 57
lieue ou une lieue et demie, un pays d'une monotonie désespérante.
De chaque côté du chemin s'étendent des champs peutêtre fertiles, mais fort ingrats à considérer au point de vue du paysagiste et (fé/amateur de pittoresque.
Ça et là, quelques arbres maigres et étiolés tranchent sur le ciel à l'horizon, mais les points culminants du tableau, sont formés par un grand nombre de ces* roues gigantesques exhaussées sur un massif de maçonnerie, et qui servent à amener au niveau du sol les pierres extraites des carrières.
C'est à l'entrée de l'une de ces carrières, située sur la gauche»,|i quelgïKS centaines de pas de la route, que le rendez-vous dlftM* d'Ëntrâgues et du général Xarol avait été fixé.
Le temps é^it loin d'être aussi beau que la veille. Le dégel arrivait, il ne pleuvait pas, mais un brouillard assez épais rampait à la surface de la terre, et ne permettait point de distinguer les objets à deux portées de fusil, à travers son voile grisâtre et cotonneux.
A l'heure convenue tous nos personnages étaient réunis dans l'intérieur même de la carrière, et abrités de l'humidité du ciel par la voûte creusée dans la pierre qui s'élevait au-dessus d'ei^.
Le général Carol était très-pâle, on voyait que les terribles souvenirs de la veille avalent agi fortement sur lui, et peuplé de visions effrayantes la nuit qu'il venait de passer.
Deux ombres sanglantes s'étaient en effet dressées sans relâche au chevet de sa couche : celle de l'amant de sa femme, de Charles Royer, tué par lui, un an auparavant,
'H^ LES CRBVAJ.ICR5 tlO r.ANS(tIT.i:KBT.
H calle du pauvre Glovis dont le cadavre était à peine refroidi.
£t le général avait (»eau se répéter que dans ce double duel , il avait eu-pour lui le bon droit et la 'oyauté, il n'en élaU pas moins en proie à un sinbitre {^assentiment, et son esprit paraphrasait involoptaiment ces paroles de l'Évangile.
« CeM qm frappe avec Vépée, périra par l'épéel »
Le visage de Georges A'^xprimait aucune émotion, à peine, si, par intervalles, une ride légère se creusait entre ses ^vrcj[|$, fii ytnait dûinaer à son regard une expression plus sombre.
Le généi^l avait apporté ses armes.
Le Qomie Abel tftoait à la maii) cette ||meuie botte à pistolets, <lije novs GonnaiFsous.
Disons tout de suite, afin d'expliquer la scène que nous allons mettre sous les yeux de nos lectqipirs, que les témoins de M. d'Entragues étaient au courant de ce qui devait se passer, et que la leçon leur avait été ^ite d'avance.
Le comte Abel et le vicomte de Sanluccs s'approchèrent des seconds de M. Garol, et le comte Abel prenant la parole dit en s'adressant au général D*** :
— Vous n'avez, Monsieur, aucune modificatiori à proposer à ce qui a été convenu hier entre nous. •
— Aucune... — - répondit M. D****
— Ainsi les conditions du combat restent les mêmes?
— Exactement.
— Trente pas de d'stance, et la nécessité de tirer au troisième coup frappé dans la main...
— C'est cela même.
~ Veuillez me dire, Monsieur, quelles sont les armes que vous avez apportées?
LES CftEVALtBRS DU LiLfVSQUfllST. 59
— Des pistolets de tir ordinaires, -r- répondit le général . D*** en ouvrant la boîte.
— Vous appartiennent- il s?
— Non, ils appartiennent au baron Carol.
— Ab 1
— Trouveriez-vous quelque inconvénient à i'emploi de ces pistolets ?
— Aucun, si vous m'affirmez que M. Carol ne s*«n est jamais servi.
— Voilà ce que je ne puis vous dire, mais je vais le lui demander à lui-même, consentez-vous à vous en rapporter à son afQ.niation ou à sa dénégation ?
— T«it à'feit. *
M. D"^"^ $^prooba du général Garol, et reHnt au bout d'une seconde dire au c(mie Abel :
— Le génériU possède ces pistolets depuis u« aji, et s'en est servi plusieurs fois.
— Alorî^e ne puis les accepter,' il y aurait pour mon ami le comte d'Entragues un désavantage trop évident.
— Je comprends ceci, mais commçnt faire?
' — J'avais prévu le casT^A j'ai apporté d'autres armes.
— Qui sont étrangères au comte d'Entragues.
— Oui.
— Ne lejs a-l-il même jamais essayées?
— Jamais ! ces pistolets m'appartiennent, ils sont tout neufs, et n'ont servi à qui que ce soit : voyez d'ailleurs.
Le comte Abel ouvrit la boîte, et tendit un pistolet au général D*** qui introduisit son petU doigt dans le canon, et le rôtira vi rge de c^tte crasse noire qui subsiste quand on s'est servi d'une arîre.
— Votre parole m'aurait suffi, — dit ïl, f>*** en ren-
60 LB8 CnBVALfERS 0tl LANSQtJBNBT.
dant le pistolet au comte Abel, — et comme j'assume sur ma tête, en qualité de témoin, une responsabilité trèsgrave, je vous prie de vouloir bien me la donner.
— Je vous donne ma parole d'honneur y — dit Abcl sans hésiter, — q"e ces pistolets n'ont jamais été essayés par le comte Georges d'Entragues.
— C'est bien, il ne nous reste plus qu'à charger les armes, et à laisser agir ces Messieurs.
Cinq minutes après les deux adversaires étaient placés en face l'un de Uautre k une distance de trente pas.
Le comte Âbel frappa une première fois dans ses mains.
Georges et le général levèrent à la fois leurs pistolets et visèrent.
M. D*** donna le second signal.
Le général murmura faiblement le nom de Perdita.
Le troisième et dernier coup fut frappé par le comte Abel.
Le général pressa la détente de son arme.
Les échos de la carrière répétèrent la détonation en l'agrandissant d'une façon lugubre.
La balle fit jaillir un éclat de roche à quatre pieds audessus de la tête de Gorges.
Georges visait toujours.
— Tirez! mais tirez donc ! — crièrent à la fois les deux témoins du général.
Le coup partit.
M. Garol lâcha son pistolet, tourna sur lui-même et tomba.
Un instant après le comte Âbel regagnait Paris en compagnie du vicomte de Sanluces, et Georges d'Ëntragues montant dans son coupé de voyage qui stationnait non loin de là attelé de quatre chevaux, criait aux postillons, comme à la fin du prologue de cette histoire, quoique d'une voix moins joyeuse :
— Route de Normandie. Cent sous de guides.
Je vais revoir ma Normandie...
Musique de F. Bérat.
I.es postillons, largement payés faisaient claquer leurs fouets, éperonnaient leurs chevaux haletants, et brûlaient le pavé de la grande route, tandis que Georges, enfoncé dans l'un des angles de sa voiture, fredonnait machinalement:
Je vais revoir ma Normandie, Cest le pays qui m'a donué le jour.
Jamais, nous prendrions sur nous de l'afQrmer, depuis que Frédéric Bérat créa celle mélodie devenue populaire, jamais la pensée d'un chanteur n'avait été plus loin des paroles et des sons qu'il articulait à son insu.
M. d'Ëutragues, en elOfet, récapitulait dans son esprit tout ce qu'il avait osé déjà pour se rapprocher d'un bu
incertain, et s'épouvantait presque en songeant à tout ce qui lui restait encore à oser.
Il n'avait jusqu^alors reculé devant rien, et ses mains pour la première fois venaient de se tacher de sang.
Qu'allait-il faire désormais? Par quels moyens arriverait-il à rompre le mariage du prince de Falkenberg et de mademoiselle de Ghoisy ? Il l'ignorait encore, mais sa décision fermement, irrévocablement prise, était de brûler ses vaisseaux et de jouer le tout pour le tout,
Déjà son âme, bronzée au feu de l'enfer, ébauchait dans la brume de l'avenir de vagues projets de violences et de rapt, et ses lèvres murmuraient cependant :
je vais revoir ma Normandie,
C'est le pays qfn m*a dooné le jour...
Tranquille désormais du côté de Perdita , puisque la mort du général Carol privait la jeune fille de ses dernières ressources et de son seul moyen d'action, il rêvait quelque piège nouveau, et cette fois plus terrible, dans lequel il la put entraîner,' afin de se venger ainsi des angoisses morales et des nuits d'insomnie dont elle avait été la cause ; et tandis qu'il brisait en imagination la vie de cette femme, dont le seul crime était d'être sa sœur et d'avoir peut-être un compte terrible à lui demander plus tard , il répétait encore ce refrain si champêtre et si pastaral :
Je vais revoir ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour...
LES CHEVArjBRS OU LA!ISQC62f£T. 65
Nul incident ne signala le voyage de M. d'Enlragues, dont le coupé s'arrêta le surlendemain dans la journée devant la grille du petit château de Cussac.
La chanoinesse, que son état de souffrance obligeait à voyager fort lentement, était arrivée seulement depuis quelques heures.
— Gomment se porte ma tante , et comment a-t-elle supporté les fatigues de la route ? — demanda Georges au domestique qui vint le recevoir, au moment de sa descente de voilure.
— Madame la comtesse va beaucoup mieux qu'on aurait pu l'espérer, — répondit le vieux valet de chambre ; — elle s^.ra bien surprise et bien heureuse de voir monsieur le comte.
Georges se hâta de se rendre au salon.
La chanoinesse s'était assoupie dans une ^'er^ère au coin du feu ; elle n'entendit point le bruit des pas de son neveu, assourdis d'ailleurs par l'épaisseur des tapis, mais l'abominable petit chien dont nous avons jadis entretenu nos lecteurs, le hargneux et dernier représentant de la dynastie des Carlins, dormait sur les genoux de s;i maîtresse, et ce roquet, complètement oublieux des bons procédés et des gimblettes dont Georges l'avait comblé pour se concilier ses sympathies, lors de son dernier voyage à Cussac, se mit à faire un épouvantable vacarme.
La bonne chanoinesse s'éveilla, et voyant son neveu devant elle, elle passa la main sur ses yeux, se croyant le jouet d'un songe décevant.
Mais Georges parla, et madame de Boisjol put se convaincre que ce qu'elle prenait pour une apparition était bien la réalité.
Il est inutile de répéter ici les exclamations d'étonnément et les innombrables questions, auxquelles Georges, se gardant bien de révéler le véritable motif de son départ de Paris, répondit seulement, qu'inquiet de la santé de sa tante, et tourmenté de l'avoir vue se mettre en route, souffrante comme elle l'était, il n'avait pu résister au désir de venir passer quelque temps avec elle.
Profondément émue de cette éclatante preuve de tendresse, madame de Boisjol versa des larmes de joie, tout en serrant les mains de son neveu, et pendant plus d'une grande demi-heure elle oublia de regarder la tabatière d'or dont le médaillon représentait nn beau gentilhomme en costume de guidon des mousquetaires noirs, le seul amour de sa jeunesse.
Le valet de chambre avait dit vrai du reste, en assurant à M. d'Ëntragues que la chauoinesse allait mieux qu'il n'eût été possible et permis de l'espérer.
Soit que le chaugement d'air eût contribué à redonner un peu de ton aux organes affaiblis, soit que la joie de voir son dernier désir accompli et de se rapprocher de l'unique endroit du monde qu'elle aimât, eût ranimé les lueurs défaillantes de la vie prête à s'éteindre, l'état de madame de Boisjol s'était visiblement amélioré, et si le pét'tl n'avait pas tout à fait disparu, il semblait du moins indéfiniment éloigné.
Le lendemain, dans la Diatinée, Georges. écrivit un mot à Jules de Nodêsme et le fit porter au château par uq exprès,
Lés CtIBVALiBRâ DÛ FANSQUÉNEf . 67
n prévenait le vicomte de son arrivée à Gussac, lui annonçait sa très-prochaine visite, et le priait de M envoyer un cheval de selle qui le dispen ât de recourir à la poste de Granville pour ses courses dans les environs.
Le soir même un domestique amenait à Georges le plus joli cheval anglais des écuries du vicomte, et lui remettait un biHet, par lequel Jules le suppliait de lui consacrer au moins uue semaine. /
I>eux jours se passèrent. — Georges ne sortait pas , il paraissait soucieux, préoccupé, et la chanoinesse s'étonnait de son air sombre et de ses fréquentes distractions, qu'elle attribuait pourtant au chagrin qu'il devait ressentir de voir rompu tout projet de mariage avec la charmante Esther de Ghoisy, dont il était en ce moment si près.
Ge que supposait la chanoinesse était après tout fort vraisemblable, quoique cela ne fût point exact.
La préoccupation de M. d'Ëntragues tenait à ce qu'il attendait avic une prodigieuse impatience uue lettre du comte Abel et que cette lettre n'arrivait pas.
Enfin, le troisième jour, pendant le déjeuner, le domestique qui, chaque matin, allait chercher à la ville les lettres et les journaux, rapporta à Georges l'épître si vivement désirée.
Il se hâta d'aller se renfermer dans sa chambre et voici ce qu'il lut:
« Sans aucun doute, mon ami, vous m'accusez de la plus impardonnable négligence et vous vous en prenez à moi du retard, bien involontaire cependant, des pages que vous lisez en ce moment.
« Vous allez voir (]uct j'eus$e commis^ en vous écrivant
68 LfiS CHEVALIERS t>U LANS^DBNBt.
plutôt, une action odieuse et maladroite, car j'aurais fait naître en vous de désolantes inquiétudes, que je suis en mesure de calmer aujourd'hui.
» Q l'ei.ssiez-vous dit, qu'eu^siez-vous fait sous le coup de foudre de cette nouvelle tombant sur vous à Timproviste :
Le général Garol n'est pas mort !
» Et cette phrase terrible eût été, il y a deux jours, la seule pnrase de ma lettre, car cela n'est que trop vrai, le général Garol vit encore !
» Rassurez-vous cependant et continuez à lire. Voici les faits :
» Au moment où nous quittâmes ensemble la carrière de Montrouge, notre conviction à tous était que votre adversaire avait instantanément succombé à la blessure qu'il venait de recevoir.
» Le chirurgien lui-même partageait cette croyance, et MM. D... et ***, en transportant dans leur voiture le corps inerte et raidi de M. Garol, étaient persuadés qu'ils ne tenaient entre leurs bras qu'un cadavre.
» Votre balle en effet avait frappé le sommet du crâne, déchiré les chairs, entaillé profondément l'os, et l'on devait croire, au premier examen, que le cerveau tout entier était fracturé.
» Il n'en était rien cependant, car à peine transporté che2 lui et placé sur son lit (je tiens ces détails du chirurgien), M. Garol entr'ouvrit les yeux, et les referma aussitôt en poussant un long Foupir.
» Deux médecins, des plus célèbres de Paris, furent immédiatement appelés, un appareil fut posé sur la blessure, et ces messieurs déclarèrent que le général en réchappe*
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rait peut-être si l'épouvantable commotion reçue par le cerveau ne déterminait pas une fièvre cérébrale.
» Jusqu'au lendemain matin, tout parut aller mieux pour lui, c'est-à-dire pour nous plus mal. M. Carol, à la vérité, ne reprenait pas connaissance, mais la fièvre cérébrale ne se déclarait point.
» Enfin commença le premier accès, et le général n'ouvrit les yeux que pour entrer dans4in paroxisme de délire furieux, qui était à ce qu'il i araît, la chose du Hionde la plus effrayante à voir.
» Malgré le sang qu'il avait perdu , et la faiblesse qui devait en résulter, quatre hommes vigoureux avaient une peine infinie à le contenir sur son lit et à l'empêcher de se lever, de tout briser dans son appartement , et de se jeter lui-môme par la fenêtre.
» Il est résulté de cela que le létanos s'est Joint à la flèvre cérébrale, et qu'à l'heure oti je vous parle M. Carol est à l'agonie.
» Il sera mort ce soir ou demain, crci n'est pas douteux, et dans tous les cas, si un hasard miraculeux et presque sans exemple dans les fastes 4e la médecine venait à le sauver, il demeurerait pour le reste de ses jours tout à fait idiot et complètement crétin, ne sachant plus distinguer sa main droite de sa main gauche , Vas de Pique de la dame de Ccsur, et une bouteille de Bordeaux d'une bouteille de Chambertin.
» Tel est l'arrêt des princes de la science, comme on le ^K et comme l'écrivent ces messieurs, quand ils font eux-
roêmes leurs propres biographies.
» Vous voyez, mon cher ami , que le danger n'existe
plus, et que si vous aviez pris, sans le vouloir, le chemin
le plus long pour arriver au but, vous êtes en fin de compte arrivé tout de même.
» La belle Perdita qui, par parenthèse, est la cause de tout ce qui nous arrive de fâcheux, ne quitte pas le chevet de son presque défunt protecteur, et il parait qu'elle fait l'admiration générale par son chagrin profond et par son dévouement quasi filial.
» Les témoins de M. Garol se sont conduits en galants hommes, et personne ne se doute seulement que c'est vous qui vous êtes battu.
» Du reste, ce silence est dans leur intérêt aussi bien que dans le nôtre, car on a trouvé au bois de Boulogne, le corps de ce pauvre ()iable de Clovis Bisbille. On croit à un assassinat, la justice informe et il n'est bruit dans tout Paris que de ce mystérieux événement.
» Grands ou petits, les journaux en rebattent soir et malin les or il'es de leurs abonnés, et une fouie de crieurs de ruisseaux hurlent à ce propos dans les rues, une multitude de canards plus apocryphes les uns que les autres.
» Cela est tout à fait réjouissant!
» Nos collègues, le^ chev, du Lam., ont pris une part bien vive à l'heureuse issue de votre duel, et me chargent de vous dire, q l'ils sont tous hjureux devons savoir vivant et bien portant.
» Notre honorable ami le baron Aymeric, Croisé de a Croisette, a ajouté en signe de joie une décoration nouvelle à ses ordres déjà si nombreux.
» J'en arrive maintenant, mon cher Georges, à ce qui me concerne particulièrement.
» J'ai un service k vous demander.
» Voilà, ce dont il s'agit.
» Tout mon argent, vous le savez, est employé à des spéculations très-fructueuses, mais qui souvent ne me permettent point de réaliser mes fonds du jour au lendemain.
» Or, je me trouve avoir besoin tout de suite de quatre ou cinq billets de mille francs.
» Vous êtes un ami, par conséquent je puis vous dire pourquoi cet argent m'est indispensable.
» Figurez-vous que, depuis quelques 'semaines, j'ai la folie d'avoir une maîtresse, et qui plus est la folie d'en être très-passionnément amoureux.
» Vous ne comprenez point cela, vous cœur de bronze !
» Cette maîtresse est la plus ravissante fille du monde et s'appelle Âlbertine.
» Je crois qu'elle vous connaît, car Tautre jour j'ai, par hasard, prononcé votre nom devant elle, et je l'ai vue tressaillir.
» Elle a nié le fait, mais n'importe, je suis persuadé qu'elle vous connaît, et plus intimement peut-être que je n'aurais lieu de le désirer.
» Quand je l'ai prise elle manquait de tout, et il m'a fallu, par conséquent, l'équiper et la nipper de la tête aux pieds. Cela ma coûté pas mal d'argent.
» Mais ce qui m'a surtout mis à sec, c'est une excellente occasion qui s'est présentée avant-hier.
» Une marchande à la toilette de ma connaissance, faisait vendre par ministère d'huissier et pour cause de billets non payés, le mobilier de notre ancienne hôtesse Mirabelle^ vous savez, rue de Provence.
» J'ai acheté le tout, et j'ai immédiatement installé mon Albertine,
72 LES CHEVALIBRS DU LÀKSQUBNBT.
» L'affaire est excellente, mais il a, f illu payer comptant et cela a employé mes derniers louis.
» Veuillez donc m'envoyer par le retour du courrier une traite à vue de quatre ou cinq mille francs sur votre banquier.
i> Je vous rembourserai cela à votre arrivée à Paris, si mieux vous n'aimez vous payer vous-même sur ma part des fonds de notre société qui sont déposés entre vos mains.
» Je compte sur votre obligeance.
» Il me semble, et je crois que vous le pensez comme moi, que rien n^ s'oppose à votre très prochain retour.
» La campagne, du reste, à cette époque de l'année ne doit pas vous sembler une chose bien gaie.
» Enfin, si vous jugez convenable de prolonger encore quelque temps votre absence, ce que votre réponse m'apprendra, vous pouvez compter que je vous tiendrai fort exactement au courant de tout ce qui se passera.
» Nous avons tous le désir de vous serrer la main, et je vous prie d'être convaincu que je suis plus encore que les autres.
» Tout à vous de cœur,
» Comte Abel.
» Paris, ce 1845. »
La lettre que nous venons de reproduire en son entier, ne nous paraît point avoir besoin de commentaires, elle eut pour effet de dissiper immédiatement les nuages sombres qui couvraient le front de M. d'Eutragues.
Ce dernier répondit quelques lignes, glissa sous l'enveloppe cinq billets de mille francs, il fit porter le tout k
LES CRETâLIBRS DO LANSQDBNBT. 73
la poste, après avoir écrit l'adresse du comte Abel. Le lendemain matin, Georges montait à cheval, et prenait au galop de chasse la route du château de Nodêsmes, en fredonnant encore :
Je vais revoir ma Normandie,
Cest le pays qui m*a donné le jour !.....