‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 2 sur 33 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

PlTOlDf.

Il nous parait tout à fait inutile d'entrer dans de longs développements sur la manière amicale et empressée dont Georges d'Ëntragues fut accueilli par son ami trop confiant.

Danaë, elle aussi, attendant pour laisser éclater sa haine que l'heure de la vengeance fijit venue, se montra souriante et gracieuse, et joignit ses instances à celles du vicomte, pour obtenir de Georges qu'il vînt passer quelques semaines av#c eux.

Les projets de M. d'Entragues, projets dont les résultats vont incessamment se dérouler devant nos yeux, exigeaient sa présence en Normandie pendant un temps plus ou moins long ; il se rendit donc à l'invitation de Jules et vint dans les premiers jours de la semaine suivante >s*établir à Nodêsmes.

Il avait prié Jules de lui assigner pour logement un petit pavillon à un seul étage, situé i trois ou quatre

76 LES cnEVÂLiBns du UNSQDKNBT.

cents pas du château, et sur une des façades duquel une porte de derrière ouvrait sur la campagne.

Le vicomte, tout en prévenant son hôte qu'il serait infiniment moins bien dans ce pavillon que dans le corps de logis principal, céda à son désir, et Georges prit possession du cottage qu'il convoitait.

Voici quelles étalent les dispositions intérieures de cette villa rustique.

Au rez-de-chaussée, il n'y avait qu'une seule pièce, sorte de vestibule dallé de grandes pierres polies. Un poêle eu occupait le centre, et servait à procurer une température modérée aux orangers, aux grenadiers et aux lauriers-roses qu'on y transpostait au commencement de chaque hiver, et qui, rangés sur quatre lignes et laissant entre eux de petitss entiers, changeaient ce vestibule en une véritable serre chaude.

Au fond, une porte, fermée à l'intérieur par une solide serrure et par de doubles verroux, communiquait avec la campagne.

Dans l'angle de droite, un escalier en bois aux marches peintes et cirées, conduisait à l'unique chambre du premier étage.

Cette chambre, destinée sans doute à ï^er quelque hôte, dans le cas où tous les appartements du château se seraient trouvés occupés, ce qui arrivait assez fréquemment lorsque vivait le grand père du vicomte actuel, était meublée à l'ancienne mode, et paraissait par cela même d'une extrême élégance.

Des tapisseries de haute lice, représentant divers sujets mythologiques, couvraient les murailles. Un lit à baldaquin et à rideaux de vieux lampas, a' ce quelque^ fauteuils

en bois de chêne sculpté, et deux ou trois pièges plus modernes, complétaient le mobilier^

Un petit cabinet do toilette, pratiqué dans l'épaisseur même de la muraille, avait été muni tout récemment de divers objets de conrifort et de luxe, dont le séjour du vicomte à Paris lui avait démontré la nécessité absolue.

C'était le lendemain du jour où M. d'Entragues était venu s'établir chez son candide ami.

II pouvait être dix heures du matin. Le soleil avait percé les nuages et faisait resplendir le givre aux branches des arbres du parc.

Une couche de neige assez épaisse était tombée depuis deux jours.

Georges, la veille au soir, avait inutilement cherché le sommeil ; d'étranges préoccupations, le tourmentant sans relâche, ne lui permirent point de fermer les yeux pendant la plus grande partie de la nuit. Vainement il prit daus les rayons d'une petite bibliothèque qui se trouvait là, les Épi^euves ik sentiment, par M. d'Arnaud Baculard : ces pages soporifiques no produisirent point sur lui leur effet accoutume, et le jour allait bientôt paraître, quand il réussit enfin à s'endormir.

Aussi, malgré l'heure avancée, malgré les flots de lumière qui péné.raient dans la chambre et jouaient sur le tapis, malgré les pétillements du feu que le valet de chambre avait allumé deux heures auparavant, Georges dormait encore.

lis LfiS GRfiVALlfiRS btJ LÀrfâQtJE^Ef .

Une voix fraîche qui chantait au dehors le tira à demi de ce profond sommeil.

11 lui sembla dans le premier moment qu'il entendait dans un rêve une mélodie connue.

En efft't, les sons qui frappaient son oreille n'étaient pas nouveaux pour lui.

Il ouvrit tout à fait les yeux, se souleva sur son coude, écouta, et se souvint aussitôt des fugitives chansons de la jolie Piyoine, chansons qui l'avaient tant frappé lors de sa première visite au château de Nodêsmes.

Il se- jeta à bas de son lit, passa à la hâte un vêtement, et s'approcha de la fenêtre.

Un gracieux spectacle, digne des pinceaux de Greuze ou de Watteau, s'offrit alors à ses regards.

Pivoine, car c'était bien elle, debout non loin du pavillon, et armée d'un léger balai formé de tiges de bouleaux, écartait la neige de manière à tracer sur la terre durcie un espace vide et circulaire.

L'air froid du matin colorait ses joues des nuances les plus vives, et ajoutait encore à l'expression de sa ravissante physionomie.

Elle continuait d'écarter la neige, et tout en agrandissant son cercle, elle chantait les paroles suivantes, qui n'étaient point des vers à coup sûr, mais auxquelles un instinct poétique inné donnait une sorte de mesure et de rime, car elle improvisait en chantant :

Peiits oiseaux des bois Venez, venez, venez, Il faii froid, les cieux sont glacés, Venez, venoz à moi I

LBS CËBTAtiBRS DÛ LAlfSaUBÎIB'r. ?9

Alouettes,

Fauvettes,

Pierrots tapageurs

Et voleurs, Petitâ oiseaux des bois, Venez, venez à moi I ■

Partout la neige blanche,

Comme au manteau couvre le sol.

En vain le gentil rossignol

Appelle et gémit sur sa branche,

La linotte, pauvre petite, ■-

Crie, affamée et sans abri,

Le chardonneret cherche un gtte.

Et vole au coin du feu d*un laboureur ami.

Petits oiseaux des bois.

Venez, venez à moi.

Vous avez froid, vous avez faim, Et je vous apporte du grain.

Pivoine en ce moment jugea que son cercle était assez large. Elle posa contre le tronc d'un arbre son balai de bouleau, prit dans l'intérieur de son tablier qu'elle avait retroussé devant elle, quelques poignées de blé, d'avoine, de chenevis et d'autres menues graines, et les répandit en les éparpillant sur le sol, puis elle s'éloigna de quelques pas.

Au bout d'une seconde, toute une bande de petits oiseaux qui voletaietit et se becquetaient sur les branches voisines, se précipitèrent comme un tourbillon vivant et firent disparaître en un clin d'œil les provisions que ve« paît dç Içur distribuer leur gentille ménagère.

HÙ LÈS GREVAI.IBRS DQ L4lî$QPBîfBT.

Pivoine alors frappa dans ses maios, poussa un petit cri de joie et disparut en courant dans \e taillis.

— Jolie fille, pardieu ! — se dit Georges d'Entragues, en fermant le rideau et en commençant sa toilette. — J'y avais déjà pensé dans le temps... Mais alors, j'avais bien autre chose à faire, tandis qu'aujourd'hui, dans ce maudit pays, où je m'ennuie... Enfin, nous verrons!

Vers le milieu de ce même jour, Georges laissant Jules de Nodêsmes roucouler son amour aux pieds de Danaë, quitta le château et s'enfonça dans le parc, où il se mit à errer sans but, creusant son esprit pour trouver un moyen d'apprendre ce qui se passait dans la famille de Choisy, et cherchant par quelle ruse habile il pourrait se ménager des intelligences dans la place, et se mettre en rapport avec Esther.

Mais son imagination, d'ordinaire si fertile, ne lui. suggérait rien, absolument rien, et il en était réduit à se frapper le front, comme certains auteurs, lorsqu'ils éprouvent le besoin de commander à l'inspiration rebelle, quand un incident inattendu vint changer complètement l'ordre de ses idées.

Un petit rire frais et léger se fit entendre à quelques pas derrière lui ; il se retourna et aperçut Pivoine qui d'un air tout à la fois naïf, étonné et moqueur le regardait gesticuler.

La jeune fille, dès qu'elle vit les yeux de M. d'Entragues fixés sur elle, fit une légère révérence, tourna sur ses ta-* Ions et s'enfuit.

LBS CHBVALIBRS DD LANSQtJBNET. 84

— Mademoiselle... — dit Georges, en faisant quelques pas pour la rejoindre.

Eile continua de courir.

— Mademoiselle Pivoine... — reprit le jeune homme.

Pivoine, eu s'entendant nommer, s'arrêta, revint auprès de Georges et lui dit avec un vif sentiment de curiosité :

— Tiens, vous savez mon nom. Monsieur ! qui donc qui vous l'a appris?

Georges ne put retenir un léger sourire.

— Mais Mademoiselle, ■— répondit-il, — il y a fort longtemps que je vous connais.

— Vous ? — fit Pivoine de plus en plus surprise.

— Sans doute, et d'une façon très-particulière.

— Vous vous moquez ! — dit la jeune fille.

— Pas le moins du monde.

— Mais je ne vous ai jamais vu, moi, Monsieur.

— Je le sais bien...

— Ah!

— Et d'ailleurs vous pourriez fort bien m'avoir rencontré sans vous en souvenir, tandis que moi c'est différent.

— Pourquoi donc? — demanda-t-elle.

Georges hésita avant de répondre, car il sentait sur ses lèvres une de ces formules de galanterie qui n'ont plus cours aujourd'hui que dans les devises de bonbons du Fidèle berger ; pourtant, réfléchissant qu'il parlait à une ingénue de viUage, il répliqua, non sans rougir :

— Parce que, lorsqu'on a eu le bonheur de vous entrevoir une fois, Mademoiselle, on se souvient de vous toute »viei

Si LB$ CHBVAMBRS 00 LANSQUENET.

Ce compliment parut très-bien tourné à Pivoiae qui baissa les yeux, sourit à demi, et minauda fort agréablement en tortillant le coin de son tablier.

— Cette petite promet beaucoup ! — se dit Georges.

— Voulez-vous, — reprit-il tout haut, — voulez-vous que je vous rappelle les circonstances dans lesquelles j'eus le bonheur devons apercevoir... trop peu, mais assez cependant pour que votre gracieuse image restât à tout jamais gravée là ?

Georges accompagna cette phrase bucolique, du geste à Tusage de tous les jeunes premiers de vaudeville^ c'est-àdire qu'il posa la main sur son cœur.

— Dame, Monsieur. .. je veux bien... — répondit Pivoine en relevant à demi ses grands yeux, et en s'avouant à ellemême que Georges était le plus charmant cavalier qu'eût jamais rêvé son imagination déjeune fille.

Nous n'affirmerions point que Pivoine se servit de ce mot : cavalier, qu'elle ignorait sans aucun doute» mais elle y suppléa par un équivalent.

— Reportez vos souvenirs, — dit M. d'Entragues, — reportez vos souvenirs aux premiers jours du mois de janvier de cette année... yêtes-vous?

— J'y suis.

— Rappelez-vous une petite source ombragée par un vieux saule, et située dans ce parc même, là-bas, du côté de l'avenue. Savez-vous ce que je veux dire f

— Parfaitement.

— Celait par uns belle après-midi, — une jeune fille, la plus jolie qu'il soit possible d imaginer, se mirait dans la source, et couronnait sa iêle brune d'une guirlande de roseaux...

LB& CBEYALIERS DO LÀNSQUBNET. B3

— Ah ! — ôt Pivoine.

— Cette délicieuse enfant se croyait seule, bien seule,— continua M. d'Ëutragues, — mais derrière le tronc du saule il y avait un jeune homme, qui suivait tous ses mouvements^ d'un regard surpris et charmé :

— Un jeune homme l — dit Pivoine, en jouant la surprise avec une naïve habileté.

— Un léger bruit de feuilles sèches, — reprit Georges, — trahit, malheureusement trop tôt, la présence du spectateur indiscret, et la jolie fille s'enfuit comme une biche effarouchée. La coquette enfant, c'était vous. Mademoiselle, et le jeune homme c'était moi !

— Et après? — demanda Pivoine.

— Deux ou trois jours s'étaient passés, — répondit M. d'Entragues, — j'étais encore dans ce parc, nous courions un chevreuil, M. de Nod'smesetmoi, et mon cheval m'emporta à travers le fourré vers un grand arbre au pied 'duquel s'adossait un banc rustique. Vous étiez assise sur ce banc. Mademoiselle ; mais cette fois vous n'étiez plus seule. 11 y avait près de vous un jeune homme... Mon ami... le vicomte Jules de Nodêsmes...

Pivoine baissa la tête, rougit jusqu'au blanc des yeux, et tortilla plus que jamais la corne de son tablier.

— 11 vous disait des paroles d'amour, — continua M. d'Entragues ; — il vous jurait une tendresse éternelle, vous lui répondiez d'une voix moqueuse, que s'il vous aimait réellement, l'idée ne lui viendrait point de s'en aller à Paris, et moi je m'étonnais qu'un homme qui chaque jour pouvait vous voir et vous parler, consentît à s'éloigner de vous, ne fût-ce <)ue pour un jour^ et Je me répé*

84 LES CRBVALIBRS DU LAITSOCîKffBT.

tais qu'à la place de mon ami j'aurais donné Paris, j'aurais donné le monde pour ne pas vous quitter.

— Et cependant,— murmura Pivoine, — et cependant il est parti !

— tl est parti, et il est revenu plus indigna que jamais de comprendre quel trésor il avait négligé...

— Pourquoi cela ?

— Ne savez-vous donc point qu'il n'est pas revenu fieul?

— Si, puisqu'il y a une belle dame au château.

— Sa maîtresse, — dit Georges.

— Sa maîtresse ! — s'écria Pivoine.

— Sans doute.

— Mon père m'avait dit, et tout le monde ici le croit, que cette dame était sa parente... et cependant je me doutais de quelque chose...

— Ah ! ah !

— Oui, je les voyais passer souvent tous les deux à cheval, et quand ils tournaient une allée bien déserte, quand il leur semblait être seuls, M. Jules passait le bras autour delà taille de cette dame, et s'approchait d'elle si près,si près, qu'on aurait juré qu'il l'embrassait.

— Et vous remarquiez cela... par hasard ?

— Dame, oui. Seulement, quelquefois je me cachais pour regarder...

— Par Iiasard... toujours...

— Certainement.... Comme elle est jolie cette dame!...

— Cent fois moins que vous !

— Vous le dites !

— Je le pense.

^ Est-ce que vous la connaissez, elle ?

— Oui.

— Beaucoup ?

-- Beaucoup.

— Est-ce qu'elle est riche?

— Très-riche.

— Alors M. Jules l'épousera.

— Non, certainement.

— Pourquoi donc?

— Par la meilleure de toutes les raisons.

— Laquelle ?

— Elle est mariée.

— Mariée, — s'écria Pivoine, — quelle horreur !

Georges sourit intérieurement de cette candide indignation.

— Mais, — reprit la petite fille : — puisque cette dame est mariée, comment a-t-elle pu se décider à quitter sou mari et à venir ici avec M. Jules ?

— Il faudrait pour vous expliquer cela, vous raconter toute une histoire.

— Oh ! racontez-la moi, monsieur, je vous en prie, — fit Pivoine, dont la curiosité se trouvait excitée au plus haut point.

La conversation de la Jeune fille et de M. d'Entragues avait continué tout en marchant, et les deux interlocuteurs se trouvaient en ce moment à quelques pas à peine du pavillon qu'habitait Georges.

— Oh ! racontez-la moi, racontez-la moi, — répéta Pivoine avec insistance.

— Volontiers, -- répondit d'Entragues, — mais le froid devient vif, et les jolies couleurs roses de vos joues tournent

86 LES CHBVALIEPS DU Là^SQUBNBT.

rapidement au violet... entrons chez moi, nous serons tien mieux pour causer.

— Chez vous ! — fit Pivoine en reculant instînclîvement.-— Je n'oserai point.

— Pourquoi ?

— Dame...

— Est-ce que je vous efifraie? — demanda Georges en riant.

— Oh! non, monsieur... au contraire... mais...

— Mais quoi ?

•— Dame... que dirait-on si ou le savait?

— On ne dirait rien, car il n'y a aucun mal à cela» et d'ailleurs on ne le saura pas.

Pivoine fit un pas en avant, et poussée par la curiosité et un peu aussi par M. d'Ëntragues, elle franchit le seuil de la maisonnette.

— Moutons, — dit Georges.

La pauvre enfant s'engagea dans l'étroit sentier pratiqué entre les caisses d'orangers, et ne remarqua point que M. d'Ëntragues avait poussé sans bruit le verrou de la première porte.

Quelle histoire raconta Georges à Pivoine? Que se passa-t-il dans l'intérieur du pavillon ? Voilà ce que nous ne savons pas.

lotrltnc*.

La mût porte conseil, dit-on.

Si jamais proverbe fut de tout poiut vrai, et reçut daus la vie une fréquente application, sans contredit c'est celui-là. ■

Dans le calme et le silence de la nuit, en effet, les idées germent, naissent, se développent, prennent une forme, revêtent un corps, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi.

C'est pendant la nuit que le penseur édifie ses systèmes, bâtit ses théories.

C'est pendant la nuit que les œuvres d'imagination éclosent dans le cerveau des poètes et des romanciers.

C'est pendant la nuit que l'intelligence planant, plus libre et plus forte, devient pour ainsi dire lucide,

ti c'est entln pendant la nuit qui suivit les faits ra-

88 LB8 GOBVALIEnS DU LÀlfSQOBRBT.

contés par nous dans le précédent chapitre, que M. d'Entraxes trouva le plan qu'il avait vainement cherché la veille, et qu'il s'empressa de mettre à exécution dès que parurent les premiers rayons du jour.

Sitôt habillé, il quitta sa chambre, descendit au rez-dechaussée, tira les verroux de la porte qui donnait sur les champs, et prit la clef, qu'il mit dans sa poche, de manière à pouvoir ouvrir cette porte depuis l'extérieur.

Gela fait, il gagna les écuries du château, fit seller un cheval par un palefrenier à peine éveillé, et gagnant le premier chemin de traverse qui s'offrit à lui, s'enfonça au galop dans la campagne.

Au bout d'une heure et demie, il calcula qu'il devait être à trois lieues environ du château de Nodèsmes, et il ralentit l'allure de son cheval, se haussant parfois sur ses étricrs, et regardant à droite et à gauche dans les champs, comme s'il cherchait quelque chose ou quelqu'un^

Tout en cheminant il arriva en face d'une petite maison d'assez misérable apparence, entourée d'un enclos que peuplaient des pommiers rabougris.

Sur le seuil de cette chaumière, un grand garçon bien bâti, mais de mauvaise mine, nettoyait un vieux fusil de chasse, tandis qu'un chien maigre et pelé suivait d'un œil attentif tous les mouvements de son maître.

Georges arrêta son cheval. Le grand garçon discontinua son opération de nettoyage, et regarda le nouveau venu d'un air étonné. Le- chien se mit à grogner sourdement.

— Dites-moi, mon ami, — demanda M. d'Entragues, — y a-t-il moyen d'avoir un verre de cidre chez vous ?

LB8 CHEVALIERS DU LàffSQUBNBT. 89

— Ça n'est pas une auberge ici, — répondit le paysan d'un ton bourru.

— Aussi, je ne vous le demande qu'à titre de service, — répliqua Georges, — et je voua prierai eu échange de vouloir bien accepter ceci.

Et tout en parlant il tira de sa poche deux écus de cinq francs, qu'il tendit au paysan.

Ce dernier, à la vue de l'argent, changea immédiatement de physionomie.

— Donnez-vous donc la peine de descendre de votre bête, mensieur, — dit-il de l'air le plus gracieux. — Je vas vous tirer un pichet de cidre dans l'instant, et du fameux.

Puis le gros garçon se tourna du côté de l'enclos et appela :

— Oh ! eh ! Colas ! Colas ! arrive ici, faîgnant !

Un enfant de sept à huit anà, malingre et déguenillé, entendit cet appel et accourut clopin-clop&nt, car il était notablement boiteux.

— Empoigne la bride du cheval de ce bon monsieur, et tiens le bien solide, qu'il ne s'en aille point, — lui dit le paysan, qui ajouta en s'adressant à d'Entragues :

— Mais enft ez donc, mojisieur, entrez donc !

Au bout d'un instant' le feu, ranimé dans l'âtre par un paquet de bruyères sèches, brillait d'un vif éclat, et Georges, assis à côté de la cheminée, trempait ses lèvres dans le contenu aqueux et fortement acidulé d'un verre qu'il venait de remplir, grâce au large pot de grès que le grand garçon avait posé sur une petite table à c5té de lui.

M. d'Entragues entama la conversation, s'informa de la

90 Ltt CUTALinS DO LAHSQIJOBT.

position et des ressources de son hôte, et parât apprendre avec un vif intérêt que ce dernier s'appelait Joseph Kernac, n'avait plus ni père ni mère, Tivsdt seul et dans une profonde misère avec l'enfant boiteux que nous l'ayons entendu nommer Colas.

Le braconnage et la vente du gibier en provenant, subvenaient, quoique bien imparfaitement, à l'existence de ces deux pauvres êtres.

— En quoi consiste votre costume de chasse ? — demanda M. d'Entragues après plusieurs autres questions.

— En une blouse grise que je metspar-des us ma veste, un > ieux chape u de feutre à larges bords pour me gaf antir de la pluie, et des guêtres de cuir, montant jusqu'à mi-jambes.

— Voulez-vous me montrer ces différents objets' — demanda Geoi^es.

— A quoi bi>n, monsieur? ils n'ont rien de curieux, je vous assure, — répondit le paysan fort surpiis de ce désir.

— N'importe... je serais bien .tise de les voir.

— Au fait, — fit le braconnier, — ça m'est égal ; si c'est votre idée, je vas vous apporter le tout.

Et passant dans une autie pièce, il en lessoitit au bout d'un i/ist.nt et tala sous les yeux de Georges la blouse* les giètres et le chapeau en disant :

— Vous voyez que ça n'était pas la peine...

— Ck)mbien voulez-vous de tout cela ? — demanda d'Entragues.

— Est-ce que vous avez envie d'acheter ces gueiiilies ?

LBS CRSYALIBR8 DU LANSQimilBT. 91

— Oui.

— Mais moi, "e ne peux pas les vendre.

— Pourquoi ?

— Parce que j'en ai besoin à tout moment, et que Je compte aller à la 'chasse, pas plus tard que tantôt, tâcher de tuer quelque chose pour le diner.

— Je comprends cela, mais je compte m'arranger de manière à ce que le service que j'attends de vous ne nuise en rien à vos intérêts... Je vous offre trois louis de votre équipement.

^Des louis de vingt-quatre francs?— demanda le braconnier.

— Soit.

— Mais cela ferait soîxante-dome livides.

— Juste.

— Et vous me proposez C/Cla pour de bon?

— Sans doute.

— Va comme il est dit! — s'écria le jeune homme enchanté, — touchez-là, monsieur, c'est marché fait.

— Voilà l'argent, — dit Georges en tendant à son hôte trois napoléons et trois pièces de cinq francs.

— 11 y a trois livres à vous rendre, monsieur, — dit le paysan. — et je n'ai pas la monnaie.

— Les trois livres sont pour Colas, — répondit d'Eutragues en riant ; — obligez-moi seulement de faire de tout cela un paquet qui tienne le moins de place possible.

— Je le porterai moi-même si monsieur le désire.

— Cela n'est pas nécessaire, faites ce que je vous dis.

— Mais le chapeau ?

— Eb bien, rpulej-le avec le reste, il m'est tout à fait

indifférent qu'il soit un peu plus ou un peu moins déformv^.

Le braconnier obéit à l'instant, et Georges remontant à olieval au bout de quelques minutes, suspendait au pommeau de sa fielle le petit paquet qu'on venait de lui préparer.

Une heure et demie après il arrivait, eu longeant les murs du parc, près de l'issue dérobée du pavillon, il attachait sa monture à un arbrisseau, ouvrait la porte, grâce à la clef qu'il avait emportée, déposait son paquet à Tintérieur, et le cachait sous une caisse d'oranger; puis, 'reprenant son cheval et regagnant l'avenue principale, il entrait au château, juste au moment où JuUs de Nodèsmes etDanaê allaient se mettre à table pour déjeuner.

Vers midi, M. d'Entragues, prétextant une violente migraine, regagna son pavillon, et presqu'en même temps Pivoine, la gentille et naïve Pivoine, les yeux baissés et le fi ont rougissant, venait l'y retrouver.

Que s'était-il donc passé la veille entre eux.

Notre chasteté de conteur ne nous permet point de le dire, et nous renvoyons nos lecteurs au conte du bonhomme Lafontaine : Comment V esprit vient aux fiUes.

L'j soir, GvOrges, dont la migraine -vait disparu, prévint le vicomte qu'il serait absent pendant la plus grande partie de la journée du lendemain , son projet étant de partir de fort bonne heure pour aller à Gussac savoir des nouvelles de la bonne chanoinesse,

Lis CRBVALIBRS D0 LàNSQDBlfBT. 9|{

Jules l(ii prop sa de l'accompagner, mais Georges déclina cette offre, et prit pour prétexte que, souffrante comme elle l'était, sa tante serait forcée, sans aucun doute, de se priver du plaisir de recevoir M. de Nodêsmes, ou fatiguée au plus haut point si elle le recevait.

Le vicomte n'ins sta pas. Il était fort enchanté d'ailleurs de ne point éloigner de sa Danaê chérie, ne se fût-ce que pendant quelques heures.^

Donc, le lendemain au point du jour, M. d'Entragues monta à cheval comme la veille, laissa sa monture à l'auberge du plus prochain village, revint au pavillon dans lequel il entra par la porte dérobée, changea ses vêtements coutre le grossier costume de chasse qu'il avilit acheté du braconnier, rabattit sur ses yeux les bords fripés du vieux chapeau de feutre, mit sur son épaule un fusil et gagna pédestrement le chemin qui conduisait au château de Choisy, parfaitement sûr de ne pouvoir être reconnu ou devin > par qui que ce fût, sous son déguisement agreste.

De Nodêsmes à Choisy, la course était longue, aussi Georges s'arrêta-t-il peu après la moitié du chemin pour déjeuner dans une ferme.

Réconforté par l'omelette au laid et par les côtelettes de mouton qui lui furent servies, il se remit en route, et arriva, un peu avant midi, auprès de la terrasse du haut de laquelle nous avons vu, au début de ce récit, mademoiselle de Choisy laisser tomber aux pieds de M. d'Entragues le camélia qu'elle tenait à la main.

Georges ne devait point songer à entrer au château, puisqu'il désirait que sa présence dans le pays ne fut pas même soupçonnée.

91 LES CRBVALIBIIS DU LANSQtJftlIBT.

Il se mit donc à errer autour de l'eneeinte des jardins, attendant que le hasard lui envoyât l.occasion dont il avait besoin pour se procurer les renseignements qu'il désirait avoir.

Cette fois, comme d'habitude, le hasaxd lui fut favorable, et l'occassion vint se présenter à lui sous sous la forme d'un valet de pied à veste rouge et à trogne bourgeonuée^ lequel, quittant le château, se dirigeait vers Tun des cabarets du village.

Il est bon de faire savoir à nos lecteurs que M. de Ghoisy, depuis le jour où il s'était dit en faisant la roue : Ma fille sera princesse! avait jugé convenable de remplacer ces vieux et fidèles serviteurs par une valetaille insolente, dont le grand mérite, à ses yeux, était d'avoir hanté les antichambres les plus aristocratiques de Paris.

Georges aborda le domestique qui chantonnait un air de romance en se balançant sur ses hanches avec le dandinement le plus impertinent, et lui dit :

— Eh! l'ami...

— L'ami! — s'écria le valet courroucé, — dites donc, vous l'homme, est-ce que nous avons gardé... quéque chose ensemble?

— Pas d'impertinence, je vous prie! — fit M. d'Entragnes, dont le ton sec et hautain laissa si bien percer l'habitude du commandement, que le valet, comprenant à qui il avait affaire, malgré les vêtements inélégants de son interlocuteur, 6ta machinalement sa casquette et répondît :

— Qu'est-ce qu'il y a pour le service de monsieur?

-^ J'ai quelque chose à vous dire^ allons (kms Ha en-

droit où l'oa ne puisse pas nous voir causer d^uis le château.

-- Nous seron \ parfaitement derrière ce petit mur, — fit le domestique.

— Aimez-vous les billets de banque? — demanda Geoiçes à brûle-poilirpoint, lorsqu'ils se trouvèrent dans l'endroit désigné, à l'abri de tout regard indiscret.

— Beaucoup plus que les coups de cravaches, — répondit le valet avec un sourire qu'il crut rendre spirituel.

— En voici un qu'il ne tient qu'à vous de gagner, — dit M. d'Entragues, et tout en parlant il déploya un billet de cinq cents francs qu'il venait de tirer de sa poche.

Le valet lorgna du coin de l'œil avec convoitise le précieux papier de soie, et répondit :

— Si ça se peut, ça me va.

— ' Ça se peut, et c'est facile.

— De quoi s'agit-il ?

~ De me donner différents renseignements dont J'ai besoin.

— Ah! ah ! — se dit le ^omestique, — il y a par làdessous quelque affaire d'amour ' — Le rusé coquin avait remarqué déjà l'élégance de la chevelure de Georges, la bague armoriée qu'il portait au doigt, et l'épingle de cravate que dans sa précipitation il avait oublié d'ôter, et qui contrastait d'une façon singulière avec Tensenble de son déguisement.

— Je parie qu'il s'agit de mademoiselle, — reprit-il à haute voix avec un gros rire qui témoignait la plus complète satisfaction de sa perspicacité.

— Vous avez dçviné juste, — répondit M. d'Entragues,

96 LB8 CHEVALIERS t>0 LANNQ: È .'^T.

— je désire savoir si l'époque du mariage de mademoiselle Esther est fixé.

— Gomment le serait-elle, puisque le prince est parti, là-bas, dans son pays, et qu'on n'a point encore connaissance de l'époque de son retour? et nuis, d'ailleurs. Mademoiselle est tombée très-malade tout en arrivant ici, et, quoiqu'elle aille un peu mieux, il n'est pas du tout sûr qu'elle en réchappe!

— Malade!., à ce po!nt!!.. en danger!! — s'écria Georges, — est-ce possible? est-ce possible ?

— Gertainement, les médecins ne quittent guère le château, mais comme je vous le disais tout à l'heure, elle va un peu mieux...

— Et quelle est cette maladie terrible ?

— Je ne sais plus trop le nom que lui donnent ces Messieurs, mais il y a la fièvre, le délire, et tout le tremblement.

— Tenez, — dit Georges en tendant le billet de banque au valet, -— ceci est à vous, et bien d'autres ensuite, si vous voulez faire exactement ce que je vous dirai.

— Je ne demande pas mieux, d'autant plus que, puisque monsieur me paye, je me regarde comme étant au service de Monsieur.

— Ghaque matin, fit le comte d'Entragues à qui le souvenir du moyen employé par Lovelace pour faire parvenir ses lettres à Glarisse Harlowe suggéra un expédient, "^ chaque matin vous écrirez en quelques lignes ce qui se sera passé la veille au château, vous y joindrez le bulletin de la santé de mademoiselle Esther, et vous cacherez votre billet ici. M

LB8 CIISVALIBRS OU LANSQUBUVBT. 97

Et Georges désigna une petite excavation pratiquée dans la muraille entre deux pierres disjointes.

— Monsieur peut s'en rapporter à mon exactitude.

— Quand j'aurai besoin de vous voir, vous trouverez eu déposant votre lettre, un mot de moi, par lequel je vous donnerai renllez-vous pour le lendemain, soit dans Teodroit même où nous sommes, soit dans une auberge du village.

— C'est convenu.

— Comment vous appelez- vous?

— Autrefois j'avais nom Baptiste , mais M. de Ghoisy m'a débaptisé, et je m'appelle aujourd'hui Lafleur,

— Eh bien, Lafleur, je compte sur vous.

— Monsieur en aura pour son argent.

— Je viendrai demain.

— Le billet y sera.

— Surtout pas un mot à qui que ce soit.

— Monsieur n'a qu'à dormir sur les deux oreilles : le mystère c'est mon fort.

— Cest bien.

Le valet s'en alla tout joyeux cacher sou trésor au château, et Georges reprit pensif et soucieux le chemin de Nodêsmes.

Et tandis que le danger planait sur la tête de cette douce enfant par laquelle il se savait aimé, M. d'Entragués, le roué infdme, calculait avec une anxiété peu touchante que la. mort d'Esther serait peut-être le grain de . sable qui viendrait renverser l'édifice^ le char de ses projets.

Honslenr Laflenr.

Trois semaines s'étaient écoulées.

Presque chaque jour le comte d'Entragues allait à Ghoisy chercher les lettres de M. Lafleur, et comme il ne lui eût pas été possible défaire tous les matins à peu près de* X lieues et demie à pied, il allait à cheval, renonçant, momentanément du moins, à tout déguisement, et avec cette seule précaution de se mettre le moins possible en vue du château, et de ne rester dans ce dangereux voisinage que le temps strictement nécessaire pour visiter l'intérieur de la boîte aux lettres d'un genre peu ordinaire, dont il était sinon l'inventeur, du moin% le metteur en œuvre.

Les nouvelles relative;s à la santé d'Esther, devfDaient

de plus en plus satisfaisantes; un mieux sensible s'était

déclaré, et la jeune fille entrait en pleine convalescence.

11 n'était nullement question du retoui? de M. de Falc-

kenberg.

400 LES GRB7ALIERS OU LANSQUENET.

Ud beau jour, le comte d'Entragues trouva dans la cachotte du vieux mur uneépître fortloogueet forte mbrouillée, de laquelle il lui fut impossible de comprendre un seul mot, car le style de M. Lafleur, ne brillait, nous devons le dire, ni par la concision, ni par la netteté.

En conséquence Gorges écrivit quelques mots au crayon, sur une page arrachée de son portefeuille, et assigna un rendez vous à son argus pour le lendemain à midi.

Nous allons mettre nos lecteurs au courant de ce qu'il apprit à ce rendez-vous, et nous tâcherons de suppléer, dans notre récit, aux circonstances que T afleur ne pouvait pas connaître.

La veille, au moment où mademoiselle de Choisy quittait son lit pour la pr3mière fois et s'asseyait, bien faible et bien languissante encore, dans un immense fauteuil placé au coin du feu de sa chambre à coucher, une lettre était arrivée.

Cette lettre, revêtue d'une multitude de timbres étrangers, pouvait rivaliser avec un message diplomatique, par la largeur de son enveloppe et par la dimension de son armorié.

M. de Choisy l'ouvrit avec empressement, et donna presque aus^tôt des signes ûon équivoques de profonde consternation et presque de désespoir.

Immédiatement après, malgré les larmes de sa ftlle et les prises dCvsa femme, il fit remplir deux ou trois malles de linge et d^ vêtements nécessaires pour un long voyage, il envoya chercher des chevaux à Granville, monta en voitui^, et se mit en route suivi d'un seul domestique.

L«8 CHBTAMER8 DU LANSQUBRBT. À0\

V<^ ce que savait Lafleur. Yoiei maintenaot ce qu'il ignorait.

La lettre qui venait de produire sur M. de Choisy une si vive impression, était de l'intendant du prince de Falckenberg.

Ce dernier mandait au vieux gentîll&tre que son maître venait de subir avec une violence extrême les atteintes d'une maladie contagieuse, commune en ce moment dans le pays, qu'il était entre la vie et la mort, et que les médecins de la localité désespéraient de le sauver.

— Maïs alors il est perdu! — s^écria M. de Choisy. — Les Ësculapes de cette contrée lointaine, sont, sans aucun doute, des ignorants qui me laisseront mourir mon gendre... et mon gendre mort, oti trouverais-je un autre prince à faire épouser à ma fille?... 11 n'y a pas à balancer, il faut partir, m'emparer en traversant, Paris du plus célèbre d î nos médecins, et le conduire en toute hâte en Pologne avec moi !

Nous savons que le vieux Normand mit à exécution, sans retard, la résolution qu'il venait de prendre, et nous le laisserons, si vous le voulez bien, voler au secours du très-illustrë personnage qui devait grefifer sur l'arbre généalogique d s Choisy, son écusson princier et sa couronne fermée.

Est-il besoin de dire que M. d'Eutragues éprouva une joie vive de l'éloignement de M. de Choisy, éloignement qui, combiné avec l'absence du prince Falckenberg, le laissait à peu près maître du terrain.

Quelques semaines se passèrent. La convalescence d'Estlicr faisait des progrès rapides, et la jeune fille reprenait peu à peu les habitudes de sa vie. Déjà le médecin avait

402 LBS GHBTALIBRS DU LARSQUBRBT.

permis la cessation de tout régime alimentaire, et autorisé deux heures de promenade vers le milieu de la journée, quand le ciel était pur, l'air doux et le soleil tiède.

Une légère pâleur, un amaigrissement à peine sensible telles étaient désormais les seules traces de la maladie à laquelle Esther avait ÙAWi succomber.

Tous les matins Georges allait à Choisy chercher des nouvelles, et chaque soir, sur les onze heures, au rr ornent où il quittait le vicomte et Danaê, pour regagner son pavillon, Pivoine, s'échappant furtivement du corps de logis qu'elle habitait avec son père, venait rejoindre le jeune homme dont elle ne se séparait qu'au point du jour. ^

Le moment était enfin arrivé pour M. d'Entragues d'en venir au dénouement de l'intrigue qu'il avait si longuement et si patiemment combinée.

En conséquence il écrivit à Esther la lettre suivante :

« Depuis le jour, Mademoiselle, où j'ai reçu de vous les quelques lignes qui ne s'effacerout jamais ni de ma mémoire ni de mon cœur, et qui se terminaient par ces mots : on m'emmène, sauvez-moi! je n'ai eu qu'une pensée, qu'un but et qu'un désir, c'est de vous prouver que je suis digne de la confiance, et j'oserai le dire, de l'affection que vous avez daigné me témoigner.

» Je vous aime, vous le savez. Mademoiselle. Faire de vous la compagne de ma vie. c'est le plus beau rêve de mou âme, un moment j'ai pu croire que ce rêve allait se réaliser, un obstacle imprévu s'est placé soudainement entre le bonheur et moi !

» J'ai bien souffert alors, Mademoiselle! j'ai souffert autant peut-être que dans ces jours d'angoisse dont nous

LES CBEVÀLIBRS DU L4N:iQC)B?fBT« 103

sommes encore si près, et pendant lesquels, je venais chaque matin caché sous des vêtements grossiers, m'informer, le cœur torturé d'inquiétude, si vous étiez vivante encore, ou si votre âme d'ange était remontée au cii'L

» Dieu vous a sauvé de la mort, c'est à moi de vous sauver maintenant de ce mariage détesté qui flétrirait votre vie et tuerait mon bonheur!

9 Cette union maudite, croyez-le bien, Esther, n'aura pas lieu, moi vivant!

» Il faut que je vous voie, Mademoiselle, il faut que je vous parle de mes projets, que je vous dise ce que je compte faire et ce que je dois entreprendre.

j» Un des domestiques de votre père, me procurera les moyens d'entrer demain dans votre jardin à la tombée de la nuit. Je me glisserai dans le massif d'arbres verts qui touche à la serre que nous avons visitée ensemble, le jour où pour la première fois j'eus le bonheur de vous voir.

» Vous y viendrez, n'est-ce pas?

» Songez que sans vous avoir vue, je n'oserai rien commencer...

» Songez que le temps marche et que l'heure perdue ne se retrouvera peut-être plus.

» Aussi, n'hésite' pas. Mademoiselle, conûez-vous à mon amour à ma loyauté...

» Mon honneur est là qui vous répond du vôtre... »

Cette lettre achevée, M. d'Entrag es monta à cheval, et s'en fut rejoindre Lafleur, à qui il avait donné rendezvous, dans une petite auberge voisine de la grande route. *^

404 LBS CHBVAUBRS DU LAMSQUENBT.

— Quoi de nouveau?-— lui deraanda-t-il en l'abordant.

— Rien, monsieur le comte, — répondit le domestkpie. Georges avait depuis peu jugé convenable d'apprendre

son vôritablo nom au loyal serviteur de M. de Choisy.

— Pas de lettre de votre maître à sa femme?

— Non, monsieur le comte.

— C'est bizarre !

Georges ignorait encore que le Normand fut allé en Pologne, soigner le prince de Falckenberg.

— Monsieur le comte a-t-il quelque chose à me commander aujourdh*ui ?

— Oui.

— J'attends les ordres de monsieur le comte^

— D'abord, vous allez vous faire renvoyer par madame de Choisy.

— Renvoyer ! ! — s'écria Lafleur, est-ce que monsieur le comte parle sérieusement ?

— Sans doute.

— Mais que deviendrai-je après ? ^

— Je vous prends à mon service, voici la première année de vos gages.

Et Georges tendit au domestique un billet de mille francs.

— C'est différent ! — Ût Lafleur, quand faut-il me faire mettre à la porte.

— Dès ce soir.

— Très-bien... II y a dans le cabinet de Monsieur, un certain grand papier pendu contre le mur et couvert de ces petits brimborions qu'on peint sur les portières de de voiture^ ils y tiennent tous dans la famille comme à la

LSS CBSVALTERS IKI LANSOOBNSf. 405

prunelle de leurs yeux, quoique çà ne vaiUe i>as quatre sous, je vas le déchirer en rentrant, sans avoir Tair de 1 avoir fait exprès, et je suis sûr de recevoir immédiatement mon paquet.

— Vous aurez quelques instructions à exécuter auparavant.

— De quoi s'agit-il ?

— De deux choses.

— Lesquelles?

— D'abord, vous vous procurerez la clé de la petite porte du fond du jardin, de façon à pouvoir me l'apporter.

— C'est facile, jusîement je sais où on la met.

— Ensuite vous remettrez secrètement entre les mains de mademoiselle Esther, la lettre que voici.

— Ça sera fait.

— Vous avez des vêtements à vous ?

— Certainement.

— Vous quitterez la livrée des Choisy et vous viendrez me rejoindre au château de Nodèsmes.

— Justement j'ai une livrée de fantaisie que je mets quand je suis sans place, elle est gris de fer avec des passe-poil bleus et des boulons jaunes ornés d'une simple couronne.

— Fort bien. Je vous attends ce soir avec la clé.

— Je serai exact, et IjT lettre remise... A propos, monsieur le comte, dois-je dire aux domestiques du château ûe Nodèsmes, que je sors du service de M. de Choisy ?

, — Non. Vous répondrez tout simplement aux questions

406 LBS CHBVALIBB6 DtJ LANSQUENET.

que l'on vous fera, que vous m'avez été envoyé par un de mes amis de Paris.

Le soi. même, Lafleur donnait à son nouveau maître la clé qu'il avait volée, et s'installait aj château en qualité de valet de chamllre de Georges.

Bstlier.

Le lendemain, un peu après le milieu de lajouniée» Georges quittait secrètement le pavillon, revêtu, cette fois, des vêtements qu'il avait achetés au braconnier quelques semaines auparavant.

A ta tombée de la nuit, 11 s'introduisait dans le jardin du château de Choisy, et, se glissant à la faveur du crépuscule parmi les massifs et le long des murs, il arrivait, sans avoir été aperçu, jusqu'au bouquet d'arbres verts qu'il avait désigné à la jeune fille.

Un silence profond régnait dans le jardin et dans les champs environnants, l'obscurité croissait rapidement, et quelques fenêtres de l'haSitation s'éclairaient l'une après l'autre.

Pendant près d'une demi-heure , M. d'Entragues eut la crainte que mademoiselle de Choisy , arrêtée par quelque obstacle imprévu, ou retenue par sa virginale timidité, ne vint pas au rendez- vous; mais enfin une forme blanche

408 LB8 CBBVAUflRS D0 lANSQUBNBT.

se dessina dans les ténèbres, un pas léger se fit entendra sur le sable fin des allées, et Estber, les joues rougissantes de pudeur et le cœur violemment ému, arriva auprès de Georges.

— Que vous êtes bonne d'être venue, et que je suis heureux de vous voir! dit M. d'Entragues d'une voix contenue et passionnée, et en prenant l'une de ses mains qu'elle dégagea au moment où il allait la porter à ses lèvres.

— Voulez-vous donc me faire repentir de la confiance que j'ai eue en vous ? — demanda la jeune fille d'un ton de doux reproche. — Jusqu'à tout à tout k l'neure, repritelle, j'ai hésité devant la démarche que je fais en ce moment ; et, si le péril qui nous menace tous les deux n'avait pas été imminent, croyez bien que rien au monde ne m'aurait décidée à venir.... Le temps pressé... ajouta-t-elle« hâtons nous... d'une seconde à l'autre, on peut me chercher... m'appeler... Qu'avez-vous à me dire?

— J'ai à vous répéter ce que je vous ai écrit hier : que votre mariage avec un autre n'aura pas lieu, moi vivant !..

— Par quels moyens l'empêcherez- vous ?

— Veuillez me dire, d'abord, si l'abs ence de monsieur votre père n'a point quelque rapport avec l'événement que nous redoutons.

— Ne le savez vous donc pas? — fit Esther. — • Je ne sais rien, — répondit d'Entragues.

La jeune fille raconta en quelques mots les causes et le but du voyage de M. de Çhoisy.

— Qui sait, — dit Georges, après avoir écouté ce récit, — qui sait si, dans ce moment, le hasard ne combat pas pour nous, et si la mort de cet odieux prince ne va pas

rompre d'une façon toute naturelle des projets qtii me désespèrent?..

— Mais si le contraire arrivait?.. — demanda la jeune fille.

— Alors, il ne resterait plus qu'à choisir entre deux partis.

— Deux partis, dites-vous?..

— Le premier, celui que j'allais embrasser quand M. de Falckenberg a quitté précipitamment Paris, était d'aller chez lui, de le provoquer, de me battre avec lui et de le tuer...

— Du sang! — s'écria Esther épouvantée, — du sang!

— Il le faudrait bien...

— Et si vous succombiez dans la lutte?

— Je n'aurais pas, au moins, la douleur de vous perdre. . .

— Et moi, je resterais abandonnée, abandonnée au prince qui m'aurait conquise à la pointe de l'épée!.. Oh! non... c'est impossible!

— Mais je serai vainqueur.

— Qui sait? Et puis, d'ailleurs, comment mon père vous accueillerait-il, vous, le meurtrier de l'homme auquel il me destine?... Georges, Georges, je vous le dis, ce projet est insensé.

— Il en reste un second...

— Lequel?

— Fuir...

— Avec vous ?

— Avec moi.

— Quitter le toit de mon père... en me cachant... la nuit... comme une femme déshonorée... en y laissant la honte et ie désespoir,.. Jamais, Monsieur, jamais!

4»2 ÎB.S CHEVALIKUS DO f.Af?SQlfBNBT.

Seulement, dans l'un de ces cas, Tagilateur se Bomme Lovelaee; dans l'autre, il s'appelle Mirabeau.

Un soir, mademoiselle de Cholsy arriva tout éplorée au rendez-vous.

— Qu'avez-Yous, Esther?.. qu'est-il arrivé? — demanda Georges, au comble de l'anxiété.

— Nous sommes perdus ! — répondit la jeune fille, — tout à fait perdus ! Notre dernier espoir s'évanouit!..

— Comment?., pourquoi?.. Parlez... au nom du ciel!.. Mais parlez donc !

— Mon père a écrit...

— Eh bien ?

— Il revient...

— Seul?

— Non... hélas ! non, il n'est pas sejl !.. — fît Esther avec désespoir.

— Ainsi, le prince...

— Le prince est guéri... le prince l'aceompagne... El mon père termine sa lettre en'disantque, dans huit jours, je serai la femme de M. de Falekenberg !

— Dans huit jours ! — répéta Georges d'une voix sourde. — Eh Lien ! dans huit jours, moi, je serai mort !

Cette phrase mélodramatique, dont M. d'Entragues avait soigné l'intonation d'une façon toute particulière, fit son effet habituel, et la jeune fille s'écria, épouvantée :

— Mort!.. Que dites-vous, Georges? qu'osez-vous dire?

— Je dis, répondit le jeune homme, exploitant avec succès ces cordes basses et vibrantes que Frédérick- Lemaitre trouve dans quelques-uns de ses rôles ; —je dis que je me briserai le crâne avant que le désespoir m'ait complètement brisé le co&ur!

tB8 CeBVÀLIBM DO UR«QUR!IBT. 4 1 9

— Mais vous voulez donc me rendre folle tout k fait» en ajoutant une douleur à mes douleurs, une torture à mes tortures... Que parlez-vous de suicide, et pourquoi pensezvous à mourir ?

— Parce que tout me trahit! parce que tout m'abandonne! le hasard^ le ciel et vous-même...

— Moi, Je vous trahis! moi, je vous abandonne i moi! moi!...

Et la voix d'Esther se perdit dans un sanglot étouffé.

— Parce que, — continua d'Entragues, — je suis sûr à présent que vous ne m'aimez pas!

— Je ne vous aime pas ! oh! mon Dieu ! il dit que je ne l'aime pas!

Et la pauvre enfant, dans une suprême angoisse, tomba Ik genoux devant M. d'Entragues en ievant vers lui ses mains jointes.

C'eût été. là à coup sûr un désolant, un hideux spectacle, qu» de voir le chevalier du Lansquenet, l'homme infâme, le roué au cœur de bronze, jouant avec un audacieux sang-troid son épouvantable comédie, vis-à-vis de cette adorable et naïve jeune fille, courbée à ses pieds et frémissante de désespoir.

— Non, vous ne m'aimez pas, — i^ontinua-t-il avec un horrible sang-froid ; — refuseriez-vous, si vous m'aimiez, de sauver notre bonheur à tous deux, en fuyant avec moi?

— Eh bien ! ^ répondit Esther en se relevant, — puisqu'il le faut, puisque vous le voulez... fuyons...

— Vous consentez? — s'écria Georges avec un indicible accent de triomphe.

— - Je consens... Quand partirons* nous t

— Demain»

1U LBS CREVALIBKS DU LAnSQUBNBT.

— A quelle heure ?

— A onze heures du soir, tout sera disposé...

— Je serai prête. Où me prend rez-vous?

— A cette porte du jardin par laquelle j'entre le soir.

— C'est bien

— Mais d'ici à demain, dites-moi, Esther, mon Esther, ne changerez-vous point de résolution...

-- Non ! — répondit la jeune fille avec une fermeté singulière.

— Vous me le jurez?

— Je vous le jure. A votre tour maintenant, Georges ; j'ai, mot aussi, un serment à vous demander.

— Je suis prêt à le faire, et prêt à le tenir!

— Je vais demain, sous la sauvegarde de votre honneui^, rompre violemment avec ma vie de jeune fille... Je vais sortir comme une enfant maudite de cette maison, où j'ai vécu houreuse... Me jurez- vous que, dans trois jours, je pourrai de nouveau en franchir le seuil, et dire bien haut et à tous : Je suis la femme de l'homme que j'aimais, je suis la femme de Georges d'Entragues!

— Je le jure !

— Georges, jurez-le moi sur la mémoire de votre mère.

— Sur la mémoire de ma mère, Esther, je vous le jure !

— Cest bien, mon ami; maintenant, adieu. Soyez-en sûr, demain je ne faiblirai pas!

Il est bon de faire remarquer à nos lecteurs, pour leur expliquer le serment un peu naïf exigé par mademoiselle de Ghoisy, que la presque totalité des jeunes filles de France n'ont jamais feuilleté le Gode Napoléon, au titre - Des actes de l'état civil, et qu'elles croient avec la plus religieuse bonne foi à la possibilité des mariages im-

promptus, secrets et romanesques, si fort en vogue du temps des livres de ce bon M. Ducray-Duménil.

Fasse le ciel que l'auteur des ChevaUers d ^ Lansquenet ne vienne point détruire cette douce illusion, et renverser d'un souffle les brillants châteaux de cartes de tant de jeunes imaginations.

Les deux amants se séparèrent.

Bsther et Mvotne.

Voici quelles furent les instructions données par H. d'Entragues à Lafleur, dans le cours de la journée du lendemain :

l"" Aller à Gussac, muni d'une lettre de Georges, et mettre en bon ordre le coupé de voyage qui avait été laissé chez la chanoinesse;

^ Retenir quatre chevaux de poste, et les faire amener à Gussac, à huit heures du soir ;

3° Enfin, atteler à neuf heures et s'arranger de façon à ce que le coupé stationnât de dix heures à miuuit à l'en* droit de la grande route, le plus rapproché du chemin de traverse qui conduisait au château de Ghoisy.

Tranquille sous ce rapport, et certain que ses ordres seraient fidèlement exécutés, Georges sut commander à sa physionomie, et son attitude pleine de calme et de naturel vis-à-vis du vicomte et de Danaê, ne purent faire soup-

4 4H LES CHEVALIERS DU LANSUtlENfiT.

çonner ni à l'un ni à l'autre que quelques heures à peine le séparaient de l'éclat d'un grand événement.

La nuit vint.

Presque aussitôt après le diner, M. d'Enlragues s'excusa de quitter précipitamment ses hôtes, et rejeta son absence sur la nécessité absolue où il se trouvait de répondre à plusieurs lettres qu'il avait reçues de Paris le matin même.

Sitôt arrivé dans son pavillon, Georges, craignant la visite habituelle de Pivoine, visite qui, ce soir4à, lui eût été singulièrement à charge, poussa les verroux de la porte d'ei.trée, et monta l'escalier qui conduisait à sa chambre à coucher.

Cette fois, M. d'Ëntragues ne revêtit point les vêtements du braconnier, il passa seulement par-dessus ses habits un ample paletot de couleur foncée, et assujettit dans la poche de côté de sa redingote, le portefeuille qui contenait ses billets de banque.

— Le sort en est jeté ! se dit-il après avoir achevé ses préparatifs, et en mettant son chapeau sur sa tête, je touche au but, et rien ne peut désormais m'empêcher de réussir ! à moi la fortune, à moi l'avenir i Mon étoile, un moment voilée, brille là-haut comme autrefois, et ne se ternira plus! ^

Puis, M. d'Ëntragues, terminant cet ambitieux monologue, descendit au rez-de-chaussée, ouvrit la porte dérobée qu'il repoussa né^igemment derrière lui et se trouva dans la campagne.

L'obscurité était profonde.

C'étaient de ces ténèbres lourdes et compactes qu'on désigne assez habituellement par ce dicton vulgaire : // fait noir comme dans m four!

LB8 CHBVALIBRS DU LANlSQPBlfBT. 44 9

De grands nuages épais et sombres couraient sur la surface du ciel, et interceptant la pâle clarté des étoiles rendaient la nuit plus impénétrable encore.

Il fallait toute l'habitude qu'avait M. d'Entragues du chemin qu'il parcourait en ce moment, pour se diriger parmi les inégalités du terrain, et au milieu des haies et des fossés qui étendaient en tout sens autour de lui leur îDcxtricable réseau.

Georges avançait pourtant, il avançait d'un pas lent, mais sûr.

Tout à coup il s'arrêta brusquement et prêta l'oreille.

n lui sÉait semblé, tandis qu'il traversait un petit bois, entendre derrière lui le bruit des feuilles sèches foulées par un pied l^er.

Il écouta donc, et chercha d'un regard inquiet à percer l'épaisseur des ténèbres.

Mais tout se fit soudainement silencieux autour de lui, et les ténèbres restèrent insondables.

D*Entragues crut s'être trompé, et poursuivit sa route.

Trois fois encore, à trois reprises différentes, un bruit semblable à celui qu'il avait entendu déjà, vint agiter le cœur du nocturne aventurier, sans qu'il lui fût possible de découvrir la cause de ce bruit.

Une vague inquiétude s'empara de son esprit, et il se mit à marcher plus vite.

Enfin une faible lumière se dessina à quelque distance ; cette lumière brillait à l'une des fenêtres du château de Caioisy.

Georges arrivait.

Il était en ce moment dix heures et demie.

D'Entragues entra dans le jardin.

4^0 LES CHfifALtERS DO UHSOOBNBT.

Onze heures sonnaient au moment ou M. d'Entragues, soutenant à son bras Ësther pâle et tremblante, franchit avec elle la petite porte qui donnait sur les champs.

Une terreur instinctive fit tressaillir soudain mademoiselle de Ghoisy, dont la main pesa plus fort sur le bras de son guide.

— Venez, Ësther, — lui dit Geoi^es, — venez et ne tremblez point ainsi; je vous aime, vous le savs^; je vous aime, je vous respecte, et toute ma vie est à vous I

Mais Georges n'avait pas achevé cette phrase qu'une femme surgit devant lui, dans les ténèbres, en criant :

— Menteur ! menteur !

— Que veut dire ceci ! — murmura M. d'Entragues foudroyé par ce nouvel obstacle.

— Oh! qui que vous soyez, — continua l'apparition menaçante, en s'adressant à Esther, — qui que vous soyez, n'écouter pas cet homme, ne le croyez pas, ne le suivez pas i il vous tromperait comme il m'a trompée, car il est mon amant... oui, mon amant... l'amant de Pivoine!

Et Pivoine, car c'était elle, enlaçant Georges de ses deux bras, lui dit d'une voix suppliante, et passant sans transition de la fureur à la prière :

— Tu m'appartiens... tu es à moi... je t'aime, Georges... je t'aime... Tu ne vas pas me quitter... ni m'abaudonner... n'est-ce pas ?

Mais déjà M. d'Entragues avait pris un parti, il repoussa la pauvre enfant avec une violence telle, qu'elle alla

LfeS CHBVaLIKRS i>0 LAl^SQOBNfiT. 42 1

tomber presque sans connaissance à quelques pas de lui, et il s'écria :

— Cette fille est folle, Estberl elle est folle! je tous le

jure, car, moi, je ne la connais pas !

Esther n'était déjà plus là pour entendre ces mots; dès le début de la courte scène que nous avons racontée, elle s'était enfuie, pleine de terreur et d'indignation dans les profondeurs du jardin.

D'Entragues se mit à sa poursuite, mais sans parvenir à la joindre.

Quand, furieux et désespéré, il revint auprès de la petite porte, Pivoine avait disparu.

Un

Voki en qudqui^ lignes l'explication des événeiBeuts pi terminent le précédent chapitre.

Pivo'ne, gracieuse fleur des chan)|»s de Normandie, Pivoine, dont la charmante image a passé trop vite parmi les sombres preûls des personnages de notre récit, s'était éprise d'un violent amour poui;Georgesd'Ëntragues devenu son amant.

Etrange mystère du cœur des jeunes fllles ! cet homme qui dès la première heure avait obtenu presque par la violence, ce qu'elle eût refusé longtemps à la passion candide de Nodêsmes, était pour elle, peut-être à cause de cela, le type suprême de la force unie à la beauté.

Elle l'aimait avec i^io^trie, avec respect, et aussi avec terreur.

Elle avait deviné cette nature énergique que rien n'arrêtait, que rien ne faisait hésiter.

Un sourire de Georges lui semblait une faveur inespérée.

42i LBS CnVÀLUAS DU LANSQUBRBt.

et quand le regard de son amant se faisait sombre, quand son front se faisait rêveur, une tristesse immense et jalouse s'emparait de la jeune fille, car elle sentait que dans la Tie du comte d'Entragues, elle, la pauvre Pivoine, n'était rien, ne pouvait rien être.

Le soir où elle vint détruire par sa présence inattendue les audacieux projets de Geoi^es, voilà ce qui s'était passé.

Le hasard voulut qu'elle se trouvât dans le vestibule formant serre chaude, au moment où le dictateur des Chevaliers du Lansquenet rentrait a» pavillon.

Souvent die allait passer de longues heures dans cette pièce, où, appuyée au rebord d'une caisse d'oranger, elle laissait aller son âme à quelque douce rêverie d'amour et de bonheur.

Ce jour là elle éprouvait cette disposition d'esprit sombre et mélancolique, qui bleu souvent, quoi qu'on en dise, est l'avant-coureur de quelque événement funeste.

Un quinquet fixé contre la muraille ne répandait dans la serre qu'une lueur faible et indécise. Georges en entrant ne vit point Pivoine, que masquait une double rangée de grenadiers et de lauriers-roses.

La jeune fille allait lui parler quand elle entendit pousser le double verrou de la première porte. Cette circonstance l'étonna, et le cœur agité d'une émotion instioctive, elle garda le silence et atteudit.

M. d'Entragues gagna sa chambre, et au bout de peu d'iustants Pivoine le vit revenir eirveloppé de son paletot et sou chapeau sur la tête.

Au lieu de rentrer dans le parc par l'issue ordinaire, Georges, nous le savons, ouvrit la porte dérobée qui donuait sur la campagne, et sortit.

VB$ GHBTÂLIERS DU LANSQVBIVBT. 425

Agitée par un presseuliment jaloux, Pivoine rouvrît derrière lui la porte qu'il avait mal fermée et se mit à le suivre.

Grâce à l'obscurité profonde et aux difficultés du terrain, Georges marchait lentement, aussi n'eût-elle pas de peine dans le premier moment à mesurer ses pas sur les pas de son amant.

Mais la route était longue, Georges marchait toujours, et peu à peu la pauvre petite sentait son pied devenir plus lourd.

 plusieurs reprises, nous le savons, elle avait trahi le secret de sa présence en heurtant quelque cailloux, ou en froissant indiscrètement les feuilles sèches, -nous savons aussi que Georges s'était alarmé de ces bruits, sans pou* voir en deviner la cause

Enfin la faible lumière qui brillait à l'une des fenêtres du château de Choisy, devint visible et sembla se rapprocher peu à peu.

Il était temps.

Pivoine ne marchait plus qu'avec peine, et une assez grande distance la séparait de M. d'Entragues.

Quand elle arriva près de la petite porte du jardin, Georges était entré déjà, et, désespérant de pouvoir le rejoindre dans des lieux inconnus, épouvantée d'ailleurs par la pensée de braver seule les ténèbres de cet endroit qui n'était plus la campagne. Pivoine s'adossa à la muraille, et résolut d'attendre le retour de Georges.

Elle n'attendit pas longtemps, M. d'Entragnes reparut bien vite avec Esther. Nous savons ce qui se passa alors.

Mademoiselle de Choisy, éclairée par les paroles de la paysanne sur les sentiments de celui à qui elle allait con-

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fier son bouheur et son avenir, sTenfaît tremblante et dé< solée, regagna le château, s'enferma dans sa chambre et passa le reste de la nuit dans des sanglots amers.

Quand Georges, après avoir si brutalement repoussé et renversé sa maîtresse, renonçant d'ailleurs à retrouver et à ramener Esther, revint dans Tendroit où il avait laissé la jeune fille presque évanouie, Pivoine avait disparu.

La pauvre enfant s'était relevée, le cœur et le corps brisés, à moitié folle, et s'était mise à courir sans but et sans direction, ne songeant qu'à s'éloigner du lieu où était H. d'Entragues, et se disant que s'il la retrouvait après ce qui venait de se passer, il la tuerait pour se venger.

Elle ne revint d'ailleurs au château de Nodêsmes, ni cette nuit-là, ni le lendemain.

On ne ia revit }lus. On n'entendit plus parler d'elle dan^ le la s.

Vaineme t son p r dése p r% \ai ement le vicoi.le là-même fire t toutes les démathes i écessaires pour j ter quelque lumière sur ce te inc ncevab e d sparitlou; tuut f t inutile, et le bruit c urut que h jeune filîe av.ât p ti dans quelque étang.

Selon sou habitude du teste, le bruit publie aftirmait u e errtui . N us savons dv science cer a ne que la j 1 e Ntr iinde >it encore, et un prochain ouvrage portan. ce simple tî:re : Pivoine, pireud • aux lecte*,rs des C/^i/aliers du Lansquenet ce ^u'étjit devi nue la maîtresse, ou plutôt 'a victime du comte d'E tragues.

Huit jours ap es la tent li . avortée de n..lr béros,

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M. àe. Choisy arrifa, ramena t triomphalement avec hil s II gendre futur le prince de Falckenber^^

La ma adie, ^ 1 quelle ce dernier venait d'écha; per, avait complété la déva tat on physique de sa cadi que et débile personne.

Le prince n'était plus qu'une sore de cadavre ambulant au .uel il restait à pnne le soufïl .

Si Esther eût été l'une de ces j unes filles, malheureuseTB'it si nombreuses à l'époque où nou vivons, et chez le quelles la voix d'une raison froide, égoïste et précoce. P rie plus haut que les instincts de la jeunesse et du cœur, elle se fut réjouie de marcher à l'autel avec ce veillard impuissant qui la laissersHt après quelques mois d'un mnriage incomplet, ve ve, prince3se et dix fo s mil • lionraire.

Mais l'âme d'Esther était tou à la foi trop f anc'ie et trop naïve pour admettre un sembl ible calcul, et rien ne saurait exprimer la p ofonde douleur ave laquelle elle voyait s'approcher l't poque fixée jpour une union désormais inévitable, douleur qui s'augmentait encore de la terri' le d<^cepticn qu'elle venait d'éprouver.

M. de Ghoisy ne terrait aucun compte d dé e poîr di ^ fille, et ne demandait qu'une • hose au ciel, c'était da vo;r M. de Faîekenberg ; rolo çer sa fr*!e existence as ez loDgt< mps pour épouser Est er.

P'u lui mport it d'ailleurs que le piirce s'éteignit immédiatemert i^prè la cérémonie nupti \\

E ' conséquence on ne négligea rien pour arriver dans ïe plus bref débi à la célébration'^du mnriage.

Les dispenses furent obtenues, l'indispensable publication (îe I ans eut lieu, et le jour solennel fut fixé»

42S LB8 CIIBTAUBRS DU LANSOUBfflf.

Qui croirait qu^ ''ans un semMable état de choses, Georges put consetver le m indre espoir d'en arriver à s s lins?

Et pourtant ce a était. M. d-Entrag es ne regardait point encore 1 p rtie comiie perdue; il était décidé à co rir une dernière ch nce , audacieux autant q e ces joue rs désespérés qui, après avoir pe du les trois quarts et demi de leur fortune, av nture l ce qui 1« ur reste s^r une carte ou sur un coup de dcs.

Son projet du resté était simple, et sa simp icité même pouvait être un g <ge de succès.

It s'agiss it de s'introd ire pe da t la nuit dans 1^ château de Choisy, de p nétrer dans la chambre d'Esther, d'e ployer mu besoin la force pour dé tonorer la jeune filli^, puis d'atte d e avec un^ audacieuse impudence ue le jour vint éclairer ces actes infâmes et soulever et immense scandale.

Georges savait à merveille que la violation nocturne d'un domicile et le crinfe qui devait en résulter pouvaient le conduire en cour d'assises; mais il savait aussi que bien rarement, une famille consent à dévoiler devant les tribunaux la honte de son enfant, et que, le plus souvent, un mariage devenu nécessaire absout le criminel de son forfait et la victime de son déshonneur.

M. d'Entragues, grâce aux indications qui lui furent données par Lafleur, l'ancien domestique des Choisy, traça donc un plan exact de l'habitation, de manière à pouvoir facilement arriver à la chambre d'Esther.

Voici quelle était la disposition intérieure du château, du moins dans cette partie qu'il importait à Georges de connaître.

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Au rez-de-chaussée, outre la porte principale qui ouvrait sur le vestibule, et qu'il eût été dliUcile de forcer, il y avait, dans l'aile gauche du bâtiment, une porte vitrée, protégée en dehors par une persienne, et donnant accès dans la salle de billard. Depuis cette première pièce, un couloir assez large communiquait avec l'escalier.

Au premier étage se trouvait une galerie qui régnait dans toute la longueur du principal corps de logis. La première porte, à gauche, conduisait à l'appartement conjugal de M. At de madame de Choisy ; la porte du fond, d'après les renseignements de Lafleur, menait à la chambre d'Esther.

Le jour, ou plutôt la nuit que M. d'Éntragues s'était désignée à lui-même, arriva, €t il se mit en route sur les onze heures du soir, de façon à arriver à Choisy un peu avant une heure du matin.

Un asMuMloat.

Georges s'était muni de plusieurs de ces instruments d'effraction qui sont à la fois à l'usage des voleurs et à l'usage de certains amoureux; nous voulous parler de crochets, limes, etc., etc.

Il pénétra sans difficullés dans le jardin, grâce à la clef qui était r£s|ée en sa possession. Une seule lumière brillait à l'une des fenêtres du château; il fut impossible à Georges de s'orienter suffisamment pour découvrir si cette lueur partait de la chambre d'Esther otf de celle de M. de Choisy.

Le ciel était pur et la nuit assez transparente pour qu'il fût possible de se retrouver sans trop de peine au milieu du labyrinthe des allées et des massifs.

Georges arriva tout auprès du bâtiment, tourna le corps de logis principal et atteignit enfin la porte-fenêtre de la salle de bïliard.

Nous avons dit qu'une persienne extérieure s'ajustait contre cette porte. D'Entragues, avec une habileté qui lui eût suscité des envieux parmi les plus illustres hôtes de Rochefort et de Toulon, introduisit un fil de fer, façonné en forme de crochet, entre les lames de la persienne, et fit sauter l'espagnolette. Restait la porte vitrée. Une bague que Georges portait au doigt, et dans laquelle un petit diamant était incrusté, lui servit à couper fort délicatement l'un des carreaux. Gela fait, il ouvrit et se trouva dans la maison.

Avec des précautions et des tâtonnements infinis, car il lui fallait agir dans une obscurité complète, notre héros gagna le couloir et trouva l'escalier.

Le reste n'était plus qu'un jeu d'enfant, puisqu'il ne s'agissait, désormais, que de suivre la galerie du premier étage dans toute sa longueur pour arriver à la porte du fond, qui était celle de la chambre d'Esther.

Georges y fut dans un instant.

Une pensée inquiétante l'assaillit tandis qu'il posait la main sur le bouton de la serrure : peut-être le verrou intérieur était-il poussé, et alors comment faire ?

Georges voulait bien du bruit et du scandale, mais plus tard. User de violence en ce moment n'aurait servi qu'à le faire arrêter comme voleur, et la réputation d'Esther n'eût point été même compromise.

Cette crainte, du reste, était chimérique : l'espagnolette joua sans bruit sous la main de M. d'Entragues, et la porte céda.

Il entra.

i^ La chambre était éclairée ; un large paravent, qui masquait le lit tout entier, ne permettait point de voir, depuis

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l'endroit où se trouvait Georges, si mademoiselle deChoi^y était couchée et endormie.

L'audacieux jeune homme referma la porte avec les mêmes précautions qu'il avait mises à l'ouvrir, fit tourner doucement dans la serrure la clef qui se trouvait à l'intérieur et qu'il mit dans sa poche ; puis, amortissant ses pas et étouffant le bruit de sa respiration, s'approcha du paravent.

Les lames fragiles du meuble chinois s'écartèrent sous ses doigts crispés par l'impatience, et il vit...

Il vit au hoomie, un vieillard, le front chauve, le visage livide, qui, assis devant une petite table, et enveloppé dans les plis d'une longue robe de chambre en cachemire rouge, le regardait d'un œil hagard.

Ce vieillard, nos lecteurs le devinent, était le prince de Falckenbei^.

Depuis quelques semaines, madame de Cboisy, inquiète du dépérissement d'Esther, que rongeait sourdement le chagrin, lui avait fait dresser un lit auprès du sien, et M. de Falckenberg s'était installé dans l'ancienne chambre de la jeune fille, destinée à devenir l'appartement conjugal.

Malgré son prodigieux aplomb, Georges ne put s'empêcher de reculer d'un pas.

Le prince quitta son siège, couruttout efi*aré près de la cheminée, et étendit la main pour saisir le cordon de la sonnette.

Hais Georges, qui avait prévu ce mouvement, sut en prévenir l'effet; il rejoignit le prince, le força à se rasseoir, et lui dit, en tirant de sa poche un couteau-poignard qu'il ouvrit :

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— Pas un mot, pas un cri, ou vous êtes mort.

— Qui étes-vous?.. que voulez-vous?., comment êtesvous entré ici?.. — demanda M. de Faickenberg d'une voix que la terreur et l'émotion rendaient tremblante et indistincte.

— Je ne suis ni un assassin ni un voleur, — répondit Georges d'un ton bas et rapide. — 11 dépend de vous que je ne vous fasse aucun mal ; ainsi, pas de bruit, pas de cris, et je vous dirai tout ce que vous voulez savoir.

— Vous prétendez n'être point un voleur... — fit le prince^ un peu rassuré par les paroles de d'Ëntragues; — alorâ", expliquez-moi, je vous prie, pourquoi vous vous trouvez dans ma chambre au milieu de la nuit, et pourquoi vous me menacez encore en ce moment du couteau que vous tenez à la main?..

— Vous êtes le prince de Faickenberg? — dit Georges, répondant par une question à la question qui venait de lui être adressée.

— Oui.

— Vous allez épouser mademoiselle Esther de Ghoisy?

— Oui.

— Eh bien ! je viens vous dire que ce mariage ne peut point se faire.

— Pourquoi? .

— Parce que je ne le veux pas!

— Vous ne le voulez p§s!..

— Non !

— Vous?

~ Moi.

— Mais qui donc êtes-vous, Monteur?

— Ceci ne vous regarde point !

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