LE TROU A ROMAIN
chise, — dit alors Romain, — que je pense que vous m'autoriserez bien à vous adresser quelques questions...
— Faites, — j'y répondrai ëe mon mieux.
— Quelle est donc cette jeune personne qui vous a écrit une* lettre pleine des remerciements les plus touchants?
— C'est cette petite fllle, cette pauvre orpheline qui fut mon guide, du temps que je paraissais aveugle...
— Vous ne le paraissez donc plus f. .
.— Non.
— Comment?
— A la mort de ma mère, je quittai le métier d'aveugle pour être plus libre, — je me contentai d'être borgne, ce qui me fut facile, au moyen d'un bandeau appliqué sur i'œil droit, — ei puis ma réputation était établie — un œil de plus, un œil de moins, on n'y regardait pas de si près avec moi.
« Je pus me passer de ma jeune conductrice, et je la conduisis dans une maison d'éducation où elle est encore.
» Il me paraissait assez juste de faire tourner a son proGt une part de l'.rgent que nous ^avions gagné ensemble.
» La pauvre enfant n'a pas d'autre soutien que moi et se trouverait bien à plaindre si je lui manquais, — mais i'ai pris mes précautions, rt, quand bien même je viendrais à mourir, une petite propriété que j'ai eu le soin de lui assurer, la mettraitii l'abri de la misère.
—Voilà, ^ pensa Romain, — voilé, sous les haillons d'un mendip.nt, un homme dont la conduite est estimable. — Pour soutenir sa mère il a sacriflé son honneur... — il s'est avili jusqu'à fa re croire à des iulirmités qu'il n'avait pas, — et, maintenant, s'il continue à implorer Ja comptîssion et l'aumône, c'est moins pour lui que pour
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seibvenir k réducation et aux besoins d'une pauvre orpheline.
-r- Maintenant, — poursuivit l'interlocuteur de Romaio, — vous eii savez autant que moi sur mon compte... et, si vous le permettez, le pauvre Derviche viendra vour voir de temps en temps et vous tiendra au courant de sa vie aventureuse...
— Mon cher ami, — dit Romain, ce sera toujours avec plaisir que je vous re'*evrai, car d'aujourd'hui je sens qu'uhe douce intimité doit être un des liens qui attachent l'homme à la vie...
Ce fut ensuite autour du pêcheur de raconter quelque^ détails rela ifs à son métier, et il prolongea ce récit jusqu'au moment où il jugea qu'on pouvait se baigner sans danger.
— Je crois, — dit-il alors, •— que maintenant la digestion doit être faite, et que nous pouvons nous mettre à l'eau.
Derviche et Romain se déshabillèrent et s'élancèrent tous deux à la mer.
Romain a^ait à Ëtretrat la réputation d'un fameux nageur, et la méritait.
Le mendiant, son nouvel ami, ne lui cédait en rieu.
Tous les deux piquaient des têtes, — falsifient la cou|)e et la brasse, — nageaient sur le côté et sur le dos, — pirouettaient comme des mai'souins et plongeaient comme des loutres.
Ils passèrent ainsi fine demi-heure avec un plaisir extraordinaire.
Au bout de ce temps, ils sortirent de l'eau, reprirent leurs habits et remontèrent auprès du loyer.
Eu ce moment, Romain, pour la première fois depuis le bain, jeta les yeux sur sou compagnon et poussa un cri lie surprise.
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— Qu'av€z-yous donc? » demanda le mendiant.
— J'ai que je ne vous reconnais plus ! Oerviehe se mit à rive.
— Vraiment? — fit-il ensuite.
— Si je n'étais sûr que vous ne m'avez pas quitté d'un instant, je croirais que ce n*est plus vous...
— Quelle différence si grande trouvez-vous donc en mol?
— Vous semblez de dix ans plus jeune, votre visage a perda sa couleur cuivrée et maladive. Tout à l'heure vous aviez l'air d'un vieillard souffreteux, — maintenant vous semblez un homme fort et bien portant.
Déniche, riant toujours, tira de sa poche un petit miroir.
— En effet, -— dit-il, — je suis horriblement changé et voilà un bain qui m'a fait beaucoup de tort.
Tout en parlant ainsi, il prit dans la même poche une lM)ite de corne, assez semblable à une tabatière commune.
Il ouvrit cette boîte.
— Elle contenait une poudre jaune.
11 jeta sur des charbons ardents une ou deux pincées de cette poudre, et se plaça de manière à recevoir en plein visage la fumée qui s'en exhalait.
En quelques secondes sa figure avait repris cette teinte bronzée qui lui donnait une apparence âgée et maladive
Celte opération achevée, Derviche se releva et dit, en se tournant vers Romain :
"- Maintenant, je suis un peu mieux, n'est-ce pas?
— Au cx)ntraire, mon ami, vous faites pitié.
--Ehl c'est ce qu'il faut!., dans notre état surtout!.. — s'écria le mendiant, — je retourne le proverbe et je dis : Mi&Lx; vaut faire pitié qu'ewie!,..
S70 Lfi TROt A AOMâIN.
« C'est Justement pour cela que Je me liens ainsi le visage.
» Maintenant, ma toilette est terminée et je suis prêt à partir, quand la mer me le permettra.
En songeant au départ du mendiant, cet ami d'une heure, Romain se sentait le cœur triste.
La confiante franchise de Derviche avait bien vite captivé son amitié.
— Promettez-moi, —dit-il au mendiant, cet ami d'une heure, Romain se sentait le cœur triste.
La conflante franchise de Derviche avait bien vite captivé son amitié.
— Promettez- moi, — dit-il au mendiant au moment du départ, — promettez-moi que vous viendrez me voir, une fois tous les mois, au moins...
— Oui, je vous le promets, et il faudrait quelque chose de bien grave pour m'empêcher de vous tenir parole...
Cinq heures semblent un espace de temps court, quand on se trouve avec un ami.
Il semble que, jalouse de ces douces émotions que procure l'amitié, le temps pstsse plus vite et nous laisse oublier l'heure du départ.
C'est ce qui faillit arriver aux nouveaux amis.
Il y avait déjà que la mer avait quitté le bas du passeux au moment où Romain et Deiviche arrivèrent à cet endroit.
Le mendiant Ot observer au pêcheur qu'il était inutile d'aller plus loin et de se fatiguer à monter la vallure.
Ils s'embrassèrent et s'éloignèrent l'un de l'autre en se promettant de nouveau de se revoir souvent.
Romain, de retour à sa cabane, prit son pic et sa pince et fut travailler à percer dans le rocher ces trous que les pêcheurs appellent des hofdles.
Ces houUes, dans lesquelles les homards et les tour-
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teaux cherchent ua refuge contre les attaques des chatromlles et de leurs autres ennemis, se trouvent en trèsgrand nombre dans le rocher de Vandieu.
C'est à Romain, et au père Pierre Aubry, encore vîvarit aujourd'hui, que 1 on doit ces travaux qui exigeaient beaucoup de temps, une grande patience et de rudes fatigues.
Cette vie laborieuse convenait au pêcheur, — et jamais on ne l'avait entendu se plaindre.
Le mendiant fit «uccessivement plusieurs vites au pêcheur, et chacune de ces visites resserrait le nœud de leurs amitié.
Un jour, après avoir passé vingt-quatre heures au rocher, Derviche se préparait à regagner la valure.
— Mon cher Romain, — dit-il au pêcheur, — les haillons que je porte me sont devenus odieux...
— Pourquoi donc cela ?..
— J'ai honte de moi-même !.. de pareils vêtements ne devraient recouvrir qu'un vieillard infirme!., je veux les quitter et redevenir un homme utile à mon pays...
— Et, comment ?
— Je me ferai berger ou pêcheur...
— N'en faites rien !.. — s'écria Romain, — vous me priveriez d'un ami. — Vous ne seriez pas un seul instant tranquille... — on viendrait très- vite à découvrir que vous avez été réfractaire... — On se dispose, dit-on, à fiiire des levées dans les cohortes. — J'ai même beaucoup d'intiuiétudes pour moi, car je me trouve dans la réserve.
Derviche ne répondit pas.
Eéfimetalre.
Le mendiant avait été sur le point de trahir son dessein secret, mais il était revenu sur des paroles imprudentes en disant : — je me ferai berger ou pécheur.
Il ne pouvait douter du chagrin qu'il causerait à Romain s'il lui communiquait son projet de départ.
Ce chagrin, il l'éprouvait lui-même en songeant qu'il allait quitter un ami, — mais un autre devoir l'appelait.
Son frère lui avait écrit une lettre pour l'engager à venir sous les drapeaux réclamer sa part de gloire et venger la mort de ses deux autres frères.
Il ajoutait que l'Empereur accordait la grâce de tous ceux qui rejoignaient volontairement.
Le mendiant que l'amour filial né retenait plus, se dit que l'occasion était bonne, et, peut-être, unique.
11 mit ordre à ses affaires et prit de nouvelles dispositions afin que, s'il venait à mourir, tout ce qu'il possédait fût remis à la jeune orpheline qu'il protégeait.
Il annonça son départ à ce te dernière en lui disant
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qq'il ail lit faire un long voyage — aller à la bonne gnngne, comme disent les aveugles.
Ce voyage n'étonna nullement la jeune fille, — elle en avait fait plusieurs semblables avec Derviche, alors qu'il passait pour être aveugle.
Elle lui dit donc adieu sans trop de peine — etl'exmeudiant partit.
Romain était bien loin de se douter que son ami avait endossé l'uniforme.
Il continuait toujours son métier de pêcheur, tout en montant sa garde quand c'était son temps.
Au moment où les Pruteiens te disposaient à passer le Rhin, et où les puissances alliées se préparaient à vaincre celui qui si souvent les avait fait trembler, l'Empereur fit un nouvel appel à la nation, afin d'essayer avec toutes ses forces une résistance désespérée et qui devait être inutile.
La levée fut générale.
Romain reçut Tordre de partir.
Cet ordre le mit au désespoir.
Ce n'est pas qu'il eût peur, mais il se trouvait dans la même situation où s'était trouvé son ami le mendiaitt quelques années auparavant. ~ Il avait des parents vieux et infirmes qui ne vivaient que de son travail, et, pour rien au monde, il ne les aurait abandonnés.
Que faire donc pour se soustraire à la dure nécessité d'obéir?
Romain y réfléchit longtemps, et longtemps sans trouver aucun faux-fuyant.
Il songea bien à employer le même expédient qui avait réussi à Derviche, mais il ne pouvait surmonter sa répugnance pour les haillons, la besace, et les humiliations du mendiant, — et puis il lui semblait impossible de quitter le rivage. — On eût 8it (jue sa vie était attachée à la mer
iB mon A Roium. ^78
montant sur les grèves et battant le pied des farlaises.
Enfin le jour du départ arriva, et Hbtniain n^avait eticore rien décidé.
Ce jour-là, il se cacliR, et se cacha si bien ^e le bruit du tambour conduisant à ia gloire et peut-être à la mort les nouvelles recrues ne put arriver juspn'à lui.
Ses camarades quittèrent le village eu disafit :
— Bomain ne viendra »pas!..
 partir de ce jour, Romain ne reparut plus.
Les autorités locales s'inquiétèrent beaucoup de savoir ce qu'il était devenu.
On fit des perquisitions chez ses parents, — on visita tous lieux du rocher dans lesquels on supposait qu'un homme pouvait chercher un asife.
Ce fut sans résultat.
On prit alors de nombreuses et minutieuses informations snr le comte du mendiant que l'on avait rencontré souvent avec le pêcheur.
Tout fui inutile.
Le mendiant avait disparu comme Romain.
On s'étonna beaucoup d'abord de cet événement au moins étrange.
Les pêcheurs et les paysans se livrèrent à toutes sortes de conjectures et de suppositiofis.
L'un disait :
Il est allé rejoindre, il aura voulu choisir un corps.
L'autre répondait :
— Non pas! — nous connaissons bien Romain, — jamais il n'aurait pu se décider à quitter le rivage.
— Peut-être qu'il lui est arrivé quelque accident...
— Peut-être qu'il s'est noyé à la mer...
— Ou qu'il est tombé à la falaise...
Bref, on dut interrompre les rondes qui se faisaient chaque soir autour de la Daaisoa des parents de Romain,
2T6 LE TEOV A ROUA».
car aucun indice ne vint supposer que le pêcheur se trouvftt encore à Étretat.
La nouvelle qu'il avait rejoint l'armée, ne se confirma pas davantage.
Enfin, on en parla beaucoup d'abord.
Puis, un peu moins.
Puis on finit par n'en plus parler du tout.
C'est ainsi que se passe toute chose au village.
Plusieurs mois s'écoulèrent.
Rien ne venait confirmer la supposition, vague mais enracinée dans beaucoup d'esprits, que Romain n'avait point quitté le pays.
Cependant une nuit, le père Pierre Aubry, en fiiisani à la haute mer la pêche au rocher, crut voir comme l'ombre d'un homme apparaître entre deux vagues ei disparaître aussitôt.
Mais, néanmoins, il n'avait pas la ccititude que celtf apparitiou fût réelle et que sa vue ne l'eût point tromp , — d'autant plus que la nuit en question était fort obscure.
Plusieurs fois de suite Pierre Aubry retourna au roci:er par le clair de lune, mais il ne vit rien.
Enfin, par une autre nuit irès-sombre, la même vision lui apparut de nouveau. ,
Dans le premier moment il pensa que ce pouvait bien être le pêcheur, et, s'avançant du côté où il voyait apparaître cette ombre, il cria par deux fois :
— Romain ! . . Romain ! . .
Hais à peine avait-il parlé que l'ombre s'élança dans la mer, — sembla d'abord marcher sur les vagues, puis disparut dans l'écume blanche.
Pierre Aubry n'était pas superstitieux.
LE TROD A ROMAIN. 277
II ne [Mit cependant s'empêeher de croire qu'il venait de voir l'âme d'un pêcheur noyé à la mer, et qui accomplissait sur la terre quelque pénitence.
II se découvrit, — il s'agenuilla sur la roche humide et il pria avec ferveur pour cette pauvre âme errante et souffrante.
À partir de ce jour, l'ombre lui apparut encore à des intervalles assez rapprochés, mais toujours à une trop grande distance pour qu'il lui fût possible de s'assurer à qui il avait à faire.
Le père Aubry avait réfléchi.
Il n'était plus la dupe d'une vision, — il ne croyait plus qu'il eût en face de lui l'ombre d'un pêcheur, mais bien un pêcheur en chair et en os.
Enfin un indice sûr vint lui prouver que le rôdeur noc-' turne ne pouvait être autre que Romain.
Chaque fois qu'il apercevait l'ombre en arrivant au rocher, il trouvait vides les houlles à tourteaux, ce qui prouvaitjusqu'à l'évidence qu'on les avait explorées avant lui.
Or, il n'y avait que lui et Romain qui connussent l'existence et l'emplacement de ces houlles.
Fort de cette conviction, Pierre Aubry en parla un jour au père de Romain.
Le vieillard était un de ses amis et le connaissait pour un homme parfaitement discret et sûr, et incapable d'une délation.
Il ne fi' : ucune difûculté de lui avouer franchement que c'était bien son fils qu'il rencontrait la nuit, au rocher, faisant la pêche.
— Vous savez, —lui dit-il, — qu'il était de la dernière levée...
— Oui, certainement» et même qu'on en a assez parlé !..
— H ne put jamais se décider à partir, — le jour du
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départ îi se cacba dans le bois des Tilleuls» et, la auit saivante, à l'aide d*une corde, il s'affala dans la fâlnise... — une fois à la place qui lui convenait il se disposa une demeure qu'il habite encore aujourd'hui.
— Nais, comment vit-il ?
— Tous les deux ou trois jours je vais lui porter des provisions et cherchez sa pêche qu'il a soin de mettre au réservoir. — Quand la nuit est très- noire et qu'il n'y a pas de lune, il vient lui-même à sa maison m'apporter sa pêche, et chercher la provision. — Si vous avez la complaisance, Pierre Aubry, de lai apporter quelquefois des vivres» en allant au rocher, vous m'obligerez bien, car je commence à être bien niide, et je trouve la tâche uu peu rude...
— Je ferai cela avec grand plaisir...
— Et vous n'i n parlerez à personne?..
— Vous pouvez coTtpter sur ma discrétion, car j'aime votre tils...
— Je lui dirai que vous stvcz tout, et il viendra vous trouver à la première occasiou qui se présentera... — il sera bienheureux de pouvoir parier à un ami...
Queiquee jours se passèrent, sans que Pierre Aubry rencontrAt Romain au rocher.
Un soir, comme l'heure de la basse mer était un peu après minuit et que Pierre Aubry, muni déjà de sa manne ei de sa gaffe, se disposait à éteindre sa lumière et à partir pour la pêche, il cûtenJit frapper doucement à la port^.
— Qui est là? fit- il.
— Ëies-vous seul?— demanlaune voix qui ne lui était pas inconaue, mais qu'il ne reconnut pas d'abord.
— Oui, — répondil-il, — entrez.
— tlteignez. d'abord votre lumière^