LB TROU A ROMAIN
» L'état n'est pas des plus nobles, mais ii est des plus productifs.
» Pendant les deux premières années, je ramassai des sommes assez rondes, que j'employai à soutenir ma pauvre mère.
» Au bout de ce temps la digne femme reçut une lettre qui lui annançait la mort de deux de mes frères.
» Elle ne put résister au coup terrible que lui porta cette fatale nouvelle.
» Elle mourut quelques jours après, en pleurant ses enfants.
» Il me restait un peu d'argent du produit de mes aumônes.
» J'employai cet argent à l'acquisition des petites propriétés que je possède, et j'y ai joint peu à peu ce que j'ai ramassé depuis, car vous voyez que je continue le métier...
» Voilà tout ce que j'avais à vous dire...
Derviche se lut.
Jamais personne n'avait parlé au pêcheur avec une aussi grande confiance que celle que lui témoignait le mendiant.
Il en ressentit une grande joie.
— Merci de cette confiance, — dit-il, — je la mérite et je saurai la conserver.
Les ûtWL amis.
— Maintenant, — reprit Romain en versant le contenu bouillant de la marmite sur le pain qu'il venait de couper dans un grand vase de faïence grossière; — maintenant, î^ongeons à dîner. C'est sans doute la première fois que >ous aurez mangé la soupe au pied de la grande muraille qui borde l'Océan.
Le mendiant Derviche ne se fit pas prier.
11 mangea de fort bon appétit la soupe aux légumes que Romain venait de servir.
Tous deux, ensuite, firent honneur aux tourteaux et aux petits homards péchés le malin même.
Romain apporta une cruche et deux tasses.
— Qu'est-ce que cela? — demanda le mendiant.
— Ma foi, — répliqua le pêcheur, — ce n'est que de l'eau fraîche ; il faudra bien vous en contenter;— je n'ai pas autre chose à vous offrir.. — Seulemeni, je vous l'offre de bon cœui ,
266 LE TROU A ROMÀIlf.
— Croyez-vous donc, — répliqua Derviche, — que j'ai toujours îi ma disposition du cidre ou du vin?
Et il prit une tasse remplie d'eau claire, et la vida d'un seul trait, avec toute l'apparence d'un plaisir infiui.
Quand le dîner fut achevé, la marée montante avait couvert le rocher et ne laissait plus au mendiant ni au pécheur la possibilité de regagner la vallure et de remonter la côte.
Un soleil radieux jetait au loin sur les flots une longi.e traînée d'or et de feu ; ■— la mer calme et transparente semblait inviter au plaisir du bain.
Derviche en fit la remarque.
— Ètes-vous nageur? — lu: demanda Romain.
— oui.
— Bon nageur ?
— Assez bon, — comme sont d'ailleurs presque tous les habitants des bords de la Seine.
— Alors, vous devez aimer le pain ?
— Passionnément; — mais il y a bien longtemps que ma profession, et surtout le mystère dont je dois m'eatourer, ne m'ont pas permis de satisfaire mon goût.
— II me semble qu'aujourd'hui l'occasion est excellente.
— Sans doute, et j'en veux profiter. — Mettons -nous à la mer sur-le-champ.
Et déjà Derviche se levait et se disposait à s'approcher du" rivage.
Mais le pécheur le retint.
— Pourquoi m'arrêtez-vous? — demanda le mendiant.
— Parce que votre repas s'achève à peine et qu'il serait très-imprudent de vous jeter à la mer en sortant de table.
— Vous avez raison, — répliqua Derviche.
Et tou<i deux s'assirent au soleil, sur les galets.
*- Vous m'avez parlé avec tant de confiance et de frai)-