‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 32 sur 33 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

REiiiiL«ii:.

Avant d'aborder les dernières p6rîpéties de ce trop long récit, hâtons-nous d'éclaircir pour nos lecteurs ce qui dans les pages précédentes peut eiicore leur paraître obscur.

En voyant' entrer son amant au lieu de Marc-Henry qu*elle attendait, Psyché n'avait pu contenir un cri d'épouvante. A ce cri, la porte de sa chambre à coucher s'était lentement ouverte, et le comte de Navailîes, sinistre, Toeil ardent, un pistolet de chaque main, était apparu comme un inexorable vengeur. Son premier coup de feu avait abattu le jeune homme qui venait dé se prendre au piège tendu pour un autre. Le comte alors dirigea contre Psyché son second pistolet, mais sa main tremblante le servit mal, il manqua sa femme qui, toute couverte du sang de son amant, put s'enfuir de la chamblre et ga^èr le jardin.

ffùxxs savons de qui se passa ensuite. Nous avons vu Psyché frapper Màtc-Henry avec ce même stylet que l'étudiant dé Ûijoû avait ari^ché ja.dis de la main du éoïnte de Navaîlles.

Une étiqueta judiciaire eut lieu sur les évèheinents de cette nuit sinistre, et cette enquête se dénoua par ùii ^ïdCÔB dritliftièi. Sfarc-Hfeiiry iê fut jioihtniis en (iause.

380 LES AMOURS o'UN FOU.

On acquitta le comte. Psyché fut condamnée à troift ans de réclusion.

Quand elle sortit des Madclonnettes, son mari était mort après avoir dénaturé la totalité de sa fortune. L*excomédienne traîna dans la fange sa couronne de com-

tesse, passa de la débauche à la prostitution et de la prostitution àl'hôpilal, où se termina sa carrière. Dieu lui pardonn^-t-il tout le mal qu'elle avait fait en ce monde ? Nous espérons que non.

On releva Marc-Henry mourant, et à force de soins on le rappela à la vie, cVst-à-dire à la douleur. Les symptômes de sa longue maladie fanant d'ailleurs semblables â ceux déjà décrits par nous et qui s'étaient manifestés après le dénoûment terrible de son premier amour. Donc, afin d'éviter les redites, nous renvoyons nos lecteurs aux derniers chapitres de la première partie.

Longtemps on crut que le flambeau vacillant de l'intelligence allait s'éteindre pour jamais dans la noble tête du jeune homme. On se trompait. Une fois de plus, la raison devait triompher, mais cette fois, hélas ! cette fois serait la dernière !

Six années nouvelles avaient passé sur la tète de notre héros. Sa réputation avait grandi comme son talent. Il occupait l'une des premières places parmi les illustrations du barreau de Paris; le ruban de la Légion d'honneur brillait à sa boutonnière, et son travail avait établi les bases solides d'une fortune que chaque jour augmentait.

Voilà quelle était la position de Marc-Henry, quand

LES AMOURS d'un FOU. 381

un jour une lettre lui fut apportée par un des commissionnaires de la Conciergerie. Cette lettre, signée d'un nom fameux dans les fastes du crime, priait l'avocat de venir recevoir dans le plus bref délai, une communication d'une extrême importance.

► Le prisonnier qui réclamait l'assistance de Marc-Henry était un forçat libéré devant passer prochainement devant la cour d'assises de la Seine. Il était prévenu d'un assassinat compliqué de circonstances atroces, assassinat commis pour mener à bonne fin un vol dont l'importance n'était pas moindre de cinq ou six cent mille francs. Aucune des valeurs soustraites n'avait pu être retrouvée.

Marc-Henry, poussé par la curiosité, se rendit à la Conciergerie dès le lendemain. On le conduisit au parloir. L'ex-forçat n'était pas seul. De l'autre côté de la double grille qui coupait le parloir dans toute sa largeur, se trouvait une jeune fille avec laquelle il s'entretenait familièrement.

Cette jeune fille avait dix-sept ans à peu près, et Marc-Henry fut ébloui de son incomparable beauté. Jamais tête idéale de madone italienne n'avait complété un corps plus ravissant. De grosses larmes, semblables à des perles liquides, s'échappaient une à une des longs cils noirs et doux qui frangeaient ses paupières, et roulaient lentement sur des joues dont une pêche mûre eût envié le velouté et la fraîcheur.

— Au revoir, Pélagie, dit l'ex-forçat à la jolie enfant, au moment de l'arrivée de Marc-Henry ; reviens bientôt me voir; tu sais, tu n'as que le temps!...

Et d'un geste sinistre il passa sur son cou le revers

de sa XQaiQ. G^él^it faire une jbçaaspai^^te a}l^s^(S(i au cQuteau de la guillotine. La jeune fille s'éloigna e^ -s^:glot^nt. Le re^4 charmé de Marc-Heniry la suivit.

— N'e^trce pas^dit.alor^ le d^ç^nu auquel n'avait point échappé l'admiration de Macc-Henry ; n'ieçt^-ce pai^ qu'elle est jolie, ma fille ?

— Oui, répondit firoid^^leBt l'avocat, qui, ne youl^t point ent^ip^ de conversation inutile avec un pai^il hon^pie, ajoi^ fiu£si^t :

— Youp m'avefs. écrit. qi3e voup désiriez me voir. Me vojl^. Que me voiil^z^vous ^

Je vas vous ex^iqper, réppndit le forçât. C'est tout simple. Je passe en cour d'assises la semsû^e prochaine...

— Je le sais.

— On dit que mon affiùre est cla^e et que je ferai mes Pâques à Vabpayie de mante à r^grei. Ça se peut, mai^ ça n'est pa3 mon idéie, à moi. .

— Que voulez-vous dire ?

— Je vqu?: dire que je^ine suis mis qf^elqijie phçiSieen tètjB...

Quoi?

— Qu'il y a ui^ homme qui peut me tijier de ce cass^ cou... et cet homme, c'çst vous...

— Et comment ?

— En plaidant pour moi les cirççnstaQces atténuantes... Oh ! je ne demande pas d'acquittement, je suis fixé. Tout ce qu'il me faut, c'est qu'on me renvoie faucher le pré à perpétuité, et voilà ce que vous pouvez m'ohtenir . , . ça vous va-t-ili?

— Pourquoi !

— Parce qu'en mon âme et cpnscience je ?o^ç crois coupable, coupable avec des raSuiemente ^omiaables de cruauté, et que pour rien au monde je ne me chargerais de défendre une cause pareille...

— C'est votre dernier mot ?

-Oui.

— Nous allons bien voir... J'offre cinq mille francs.

— Je les refuse.

— Dix mille...

— Monsieur! ! !

— Ëh bien! tenez, je suis bon enfj^nt, je lâche les vingt mille! hein? Vingt mille francs,,. C'est joli ça, ça sonne...

— Assez, monsieur ! assez ! s'écria Marc-flenry en se levant vivement. Je n'ai point l'habitude de m'entepdre insulter...

— Minute ! fit le détenu, laissez-moi ajouter seulement deux paroles...

— Hâtez-vous donc, je vous prie.

— Peut-être croyez-vous que je prpi^ets beaucoup, parce que je compte ne pas payer... Ëh bien! sachez, mon cher Ikfonsieur, que j'ai quelque part un petit magot, et que vous recevrez d'avance les vingt-cinq mille francs... Âvais-je dit vingt-cinq mille? Ah! ma foi, tant pis... va comme il est dit...

Marc-Henry n'écoutait plus, et déjà il avait franchi la moitié de la distance qui séparait la grille du parloir de la porte d'entrée.

— Bah I lui cria le forçat stupéfait, jQomi^e ça vous s^refu^?...

384 LES AMOVBS d'uN FOU.

— Absolument

— Diable! Enfin, la nuit porte conseil... à ce qu'on dit... vous réfléchirez cette nuit et vous reviendrez me voir demain!...

Nous n'avons pas besoin de dire que Marc-Henry ne retourna pas à la Cîonciergerie le lendemain. Trois jours se passèrent. Le matin du quatrième, le domestique de Tavocat vint le prévenir qu'une jeune fille demandait à lui parler.

— Faites entrer, répondit-il.

On introduisit la jeune fille en question... Marc-Henry reconnut en elle la ravissante enfant dont Tex-forçat lui avait dit être le père.

— Que puis-je faire pour vous, Mademoiselle ? demanda-t-il.

— Je vous apporte une lettre de mon père. Monsieur, balbutia la jeune fille.

— Ah ! fit Marc-Henry en fironçant légèrement le sourcil.

Cependant il prit cette lettre, écrite sur de gros papier d'une nuance douteuse et cachetée avec de la mie de pain écrasée. 11 l'ouvrit et lut les phrases suivantes dont nous sténographions le style et l'orthographe.

« Mocieu lavoca,

» Puiceque vou n'avé pa voulu kan je vouxai di que je vou donerai bocou daregen, je vien vou dir que je mieu a vou offrire. Je vous envoi ma fU qui es si bel. Ces

LB8 AMOUBB D*nH FOU. 385

bim U nwin eUne fl face quelque chos pour savéle eou

desonp9r{\). » G***.

» De la Gondergeri ce quafcr marce 1837. »

Le cœur de MaroHenry se souleva de dégoût et d'indignation en &ce de cette incroyable infamie.

— Mademoiselle, demanda-t-il à la jeune fille, savezvouB ce que m'écrit votre père !

— Non, Monsieur, répondit-elle en rougissant.

— Il ne vous a rien dit ?.. rien expliqué ?

— 11 m'a dit seulement de vous obéir comme je lui obéirais à lui-même... Il a ajouté que sa vie en dépendait...

~ Honte des hontes ! misère des misères I murmura l'avocat. Mais que fiiit donc la foudre au ciel !

Puis il se mit à mieux examiner la jeune filie qui se tenait devant lui immobile et timide. Surpris de la candeur virginale qu'il lisait sur son front pur et dans ses beaux yeux baissés, il la questionna adroitement, et au bout de quelques minutes, il avait acquis la conviction que la pauvre Pélagie, chaste fleur née dans un égoût, joignait à sa beauté angélique une adorable pureté.

Recueillie dès son enfiance par des personnes charitables, elle n'avait eu avec son père que de rares et courtes relations, et le voyant prisonnier et prévenu d'un crime horrible, elle le croyait yictime d'une de ces

(1) Tbâduction. — Monsieur, — Puisque vous n'avez pas youIu, quand je vous ai dit queje vous donnerais beaucoup d'argent, je Tiens vous dire que j'ai mieux à vous oflHr. Je vous envole ma fille qui est si belle* C'est bien le moins qu'une fille fas8^iia8lq|iie chose pour sauver le cou de son père.

De la GonotegiriB, 09 4 nafs 18S7.

dS6 LS» ->UfOIÏR8 fi*DBl i(m.

fatales méprises, comme la justice humaine en commet quelquefois! •

La résolution de Marc-Henry ftit bien vite arrêtée. Ce même jour, Pélagie entrait par ses soins dans une maison d'éducation. Le lendsnain, il faisait dire au prisonnier qu'il accotait son ^ffre. La semaine suivante, il plaidait en cour d'assises la cause ind^endable qu'ail avait acceptée, et le jury, à runanimité, cond^nnait à mort le forçat.

— Canaille ! s*écria ce dernier du banc des accusés en s'adressant à Marc^Henry. Canaille ! tu me voles ! mais si j*en réchappe, tu verras ! Je me pourvoie en cassation !

Mais au bout de six semaines, la tête de l'assassin tonïbait dans le panier de la place de Grève.

Un an après, Pélagie sortait du couvent. ^arc-Henry, qui presque chaque jour était allé la voir, s'était pris pour elle d'un tendre et profond amour.

Il s'était dit que si le ciel était juste, cette fenmie le rendrait heureux, sinon par passion, du moins par reconnaissance, puisqu'elle lui devait tout, puisqu'il l'avait tirée des bas-fonds delà société pour l'élever jusqu'à lui.

Pélagie partagea le nom de Marc-Henry, et tels étaient la distinction innée et le charme de la jeune feomie, qu'elle ne tarda pas à être citée conune une des nle^ veilles du meilleur monde de Paris. Et puis, suprême joie, deux en&nts naquirent à Marc-Henry. Le filsd'fisther, l'amant de Psyché, avait donc enfin jeté l'ancre dans le port du bonheur I

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