PRISONS DE LA SEINE
4près ce premier guichet se trouve une large cour. Les bâtiments du fond sont occupés par le directeur, M. Lépreux.
Enserin, Nodêsmes et les recors traversèrent cette cour; on ouvrit un second guichet, puis une lourde grille en fer tourna sur ses gonds, un coup de cloche annonça l'ouver-
n6 LES CHEVALIERS DD LANSQUENET.
turc de cette grille, et l'on introduisit au greffe le nouvel arrivant.
Quelques mots avant d'aller plus loin ; nous tâcDerons d'être brefs.
On a beaucoup écrit sur la prison pour dettes.
On a surtout écrit beaucoup d'absurdités.
Ainsi, pour ne citer que deux ou trois exemples, M. Louis Reybaud, dans un libre devenu célèbre, et qui mérite sa célébrité : Jérôme Paturot, M. Louis Reybaud, disons-nous, amène son héros à la Dettes et le promène, durant un certain nombre de pages, dans un lieu fort pittoresque, fort original, fort drolatique, et qui sera tout ce qu'on voudra, excepté la maison de Clichy, numéro 68.
Dans celte partie du récit de M. Reybaud, il n'y a pas une page, pas une phrase, pas un mot qui ne tombe à faux et n'implique la plus parfaite ignorance des lieux et des habitudes qu'il a voulu décrire.
Ceci fait, sans contredit, l'éloge du cré^lit et de Tordre de M. Reybaud, qui n'est sans doute jamais venu à Clichy; mais cela fait le plus grand tort à sa conscience et à son exactitude de narrateur et d'historien.
Nous en dirons autant de M. Alphonse Karr, qui, dans un de ses romans dont le titre nous échappe, a composé un petit Clichy fantastique et de pure imagination, essentiellement paradoxal et réjouissant au dernier point.
M. Léon Gozlan, lui aussi, en écrivant Aristide Fraissard, a donné l'essor aux ailes de la fantaisie, à l'endroit
de la prison pour dettes, et
. Mais à quoi bon nous ériger en censeurs austères, nous qui devons, plus que bien d'autres, redouter si souvent les férules acérées de la critique.
BorooQS-QOus à souhaiter k ces Messieurs quelques mois de séjour dans cette maison qu'ils connaissent si mal, séjour qui les mettra à même de confesser leurs erreurs et de les réparer avec connaissance de cause.
Revenons à notre récit :
Tous nos lecteurs ont admiré le Dernier jour d'un Cùudamné, ce beau livre de Victor Hugo, et se rappellent l'énergique et saisissante peinture du ferrage des galériens dans la cour de Bicêtre.
L'acte de Vécrou produit une sensation morale proportionnellement semblable à la sensation physique racontée par le poète.
Voici pourquoi.
Le forçat, au moment où l'on vient de river à son cou l'anneau de fer qui le rive à son compagnon de chaîne, se trouve violemment jeté m dehors de la société; il cesse d'être un homme, pour devenir une chose, un numéro, une partie intégrante du bagne.
De même, à l'heure où le détenu vient d'être inscrit sur le grand livre de la dette, il ne s'appartient plus h luimême ; il n'est plus qu'un gage enregistré et numéroté, un objet valant soit cinq cents francs, soit cinq mille francs, mais, dans tous les cas, propriété exclusive de son créancier.
Une fois que Nodêsmes fut ècroué avec toutes les formes voulues, M. l'Éveillé le confia à un gardien qui, après lui avoir fait franchir un nombre respectable de grilles, le lâchii à l'entrée de la longue galerie qui règne le long de la prison, et qui, soutenue par de massives colonnes, a, d'un côté, les cellules du rez-de-chausséê, de l'autre, des
t09 LIS CflBTALIBRS 00 LARfl^OCfrOT^
Nodêsmes resté seul, s'absorba bientôt dans de prû' fondes et sombres réflexions, ^ue nos lecteurs auront certainement la perspicacité de deviner sans que nous dotinions, à nous la peine de les leur espli(}uer, à eux celle de les lire.
Le moment est venu de raconter sur quelles bases reposait le plan de Mazagran, et comment il devait arriver selon elle à mettre Jules en liberté^ d'une façon sinon déflnitive, au moins provisoire.
La jeune femme, de même que la plupart des lorettes de Paris, ne dédaignait point d'entrer de temps à autres dans la loge de son portier, et là, de passer une demiheure k médire et à cancanner.
On comprend que de semblables façons d'agir, et d'a^^z nombreuses pièces de cent sous qu'elle ne manquait point d'oublier dans la loge quand elle venait à rentrer après dnq heures du matin, avaieut établi les meilleures relations entre la lorette et le digne concierge.
Ce dernier avait un fils, ouvrier ébéniste de son métier, beau garçon de vingt-deux ou vingt-trois ans, sur leqnel Mazagran jetait parfois un regard de connaisseuse.
C'est à ce jeune homme aussi brun que Jules de Nodêsmes était blond, que la lorette avait destiné un rôle dans la petite pièce qu'elle méditait.
Elle s'empara de lui, au moment où il reven \i après avoir achevé sa joaruée chez son patron, et elle l'emmena, séance tenante, au Palais-Royal, chez Giannivo,
LB5 CHByALIBKS DO LAIfSQCBNBT. iû9
l'habile fabricant de perruques de tous les théâtres de Paris.
Giovanni ayant l'inappréciable avantage de fournir d'habitude à Mazagran, pour le'carnaval, de mirobolantes coiffures de débardeur et de postillon, la connaissait et l'appréciait.
Il choisit dans sa collection une perruque qui imitait merreilleusement bien les cheveux noirs comme du jais, et un peu bouclés de M. Adalbert, le fils du portier de la rue de Provenc e.
M. Adalbert portait en outre des moustaches et une impériale aussi noires que ses cheveux, Giovanni livra le foc simile d6 ces deux ornements.
Gela fait, Mazagran, parfaitement satisfaite, rentra chez elle et prévint le jeune homme, transporté de joie par cette assurance, qu'elle aurait besoin de lui le lendemain, et que, par conséquent, il devait s'abstenir d'aller à son atelier.
ï^ jour suivant, vers midi, la lorette fit monter chez elle M. Adalbert, et présida elle-même à sa toilette.
Elle eut soin de choisir tout ce que le jeune ébéniste avait dans sa garde-robe de plus voyant et de plus excentrique. Un pantalon de couleur très-clair, à bandes noires, UD gilet de satin grenat, un habit bleu à boutons jaunes^ un chapeau gris planté sur l'oreille, et des lunettes, voilà quels furent les principaux éléments du costume qu'elle organisa.
210 l^a CI|BTAt.lEttâ 00 liAMSQOKNBT.
Nous allions oublier une magnifique cravate de soie bleu-clair.
Ceci fait, elle mit dans sa poche une petite tablette de sépia, de la gomme, un, pinceau, des ciseaux, un petit miroir, la perruque et les moustaches, et complètement équipée, elle monta en voiture avec son cavalier, et dooDa l'ordre de toucher rue de Clichy.
Nodêsmes, prévenu par un billet que Mazagran lui avait envoyé, donna un permis d'entrer pour mademoiselle Albertine et M, Adalbert Gredelu,
Ce permis fut visé au greffe, et les deux visiteurs passèrent.
Mazagran, en traversant les divers guichets, remarqua avec une vive satisfaction que la beUe tenue de son compagnon pétrifiait d'admiration les gardiens, et leur semblait le nec plus ultra du bon goût, de la richesse et de l'élégance.
— Tout marche! — se dit-elle, et elle fredonna du bout des lèvres le vieux refrain patriotique :
La yiciôire en chantant nous ouyre la batrière!
Deux minutes après, elle entrait escortée d'Adaibert dans la cellule de Nodêsmes.
— Tu vois monsieur? — demanda-t-elle à Jules qui regardait, non sans étonnement, le costume et la tournure du jeune ébéniste.
— Parfaitement! — répondit le vicomte en souriant.
— Regarde-le avec attention.
— Je l'examine de tous mes yeux.
• — Fais eu sorte de te bien souvenir de la façon dont il marche.
— Mais il ne bouge pas! — répliqua Jules.
— n va bouger, — fit Mazagran. — Âdalbert, marchez ! Adalberty marchai.
— Un peuplas vite!
Le jeune homme hâ^ \i ^as.
— C'est bien! arrêtez-vous.
Il cessa de se mouvoir avec la pooctueUe obéissaBce di soldat à l'exercice.
— As-tu fait, biea aUention? — dit Mazagran au vicomte. -Oui.
— Parfaitement alors! — puis eHe s^outa en s'adr^s* sant à l'ébéniste.
— Vous allez vous déshabiller, Adalbert ! Adalbert fit un geste de piideur.
— Soyez sans craiixte, je tournerai le dos.
Le jeune homme se réfugia dans un des coins de la chambre, ^ copmeuça à ^e dévêtir.
Pendant ce temps, SfLa^agr^n, qiii ay^it fermé la porte en dedans au moyen du croolict, lirait de ses poches l'immense quantité d'objets divers qu'eUi^ y avait entassés et les étalait avec ordre sur la table.
Jules, qui n'eût été qu'un foi;t médiocre vaudevilliste s'il avait Cl l'idée d'essayer de la littérature, la regardait faire d'un air ébahi.
^lazagran le fit asseoir sur une chaise, délaya un ^m de sépla dans beaucoup d'eau, et à l'aide d'un mouchoir de batiste elle lui revêtit toute la fgure d'une légère teinte Inine.
Cette opération aciievée, elle prit ses ciseaux, et fit tomber résolument l'une des moustaches blondes de Jules.
Ce dernier, qui tenait à ses moustaches, % un. baut-lecorps, et se leva bru^emeot en s'écriani :
î\l LU CIBVALIBR8 DO LAffSQtJET^CT'.
— Que fais-tu?
— Tu m'as donné carte blanche, j'en use ! assis, tout de suite! ne perdons pas de temps!
La seconde moustache tomba comme la première, et Mazagran, avec de la gomme, flxa délicatement les moustaches noires et la royale achetées (hez Giovanni, elle posa ensuite sur la tète de Jules la perruque qui semblait calquer la chevelure d'Adalbert, elle brunit avec son pinceau les sourcils du vicomte, lui mit les lunettes, le coiffa du chapeau gris, et le regarda pendant une seconde comme un peintre, fier de son œuvre, contemple le tableau qu'il vient d'achever.
Le principal était terminé : Mazagran alors fit échanger au vicomte son pantalon contre le pantalon clair à bandes noires.
Elle lui noua autour du cou la cravate de soie bleue.
Elle le revêtit du gilet de satin grenat.
Elle lui passa l'habit à boutons jaunes.
Et enfin elle lui présenta le petit miroir, seul ornement de la cellule.
Jules poussa une exclamation d'étonuemeqt, car il ne se reconnut pas.
— Hein ! — fil la lorette enivrée de son triomphe, — qu'en dis-tu ?
— Et maintenant? — demanda Jules.
— Maintenant, rapporte-t-en à moi comme pour le reste. Souviens-toi bien seulement de ceci : c'est que tu t'appelles, en ce moment, Adalbert Gredelu, et que tu es entré à Clichy avec moi, il y a une heure...
— Et moi ? — demanda le véritable Adalbert, d'un tou piteux, ■— qu'est-ce que je vais devenir ?
LB8 CHEVALIKItS DC iÀlHrQUBNBT. 213
— Vous, fflOD ami, — répondit Mazagran, — vous allez rester là, fermer la porte derrière nous, vous tenir bien tranquille, et n'ouvrir à qui que ce soit, sous quelque préteite que i^ soit! Je viendrai vous chercher dans peu d'iastants.
— Êtes-vous sûre que ça ne fera point de difficultés pour que je sorte? — demanda de nouveau Tébénisle, qui n'était rassuré que jusqu'à un certain point.
— Parbleu ! — fit la loretle, — quand je vous réponds d'une chose '.... Filons, Jules!
— I^es deux jeunes gens descendirent, et, au lieu de passer par la galerie, traversèrent le jardin.
Les fenêtres du guichet, où se tenaient les gardiens chargés de rendre les permissions aux visiteurs qui sortent, donnent sur une partie de ce même jardin, dont elles ne sont séparées que par un petit enclos^ réservé, large de quelques pas.
C'est le long de cet enclos que Jules et Mazagran se promenèrent pendant un instant, précisément sous les yeux des surveillants.
Quand la lorette leur eut laissé le temps de s'extasi: r encore quelque peu sur l'éblouissante toilette de sou compagnon, elle se présenta résolument au guichet.
Le difHcile était de franchir co mauvais pas sans encombre, et nous sommes .certain que le cœur de Mazagran battait /bien vivement, plus vivement peut-être que celui du v' comte !
Mais l'ombre d'un doute sur l'identité du jeune homme ne traversa même point l'esprit des gardiens, et le permis de .V. Adalberi GredHu fut reaJu à Jules de Nodémes,
?fi LB$ GHfiYALU«?r» DC LANSQUENET.
I/insUnt d'après, \d& fugitifs étaient dans la rae de Clichy , et la porte d« dernier guicbet se refermait sur eux.
— Libre! — s'écria Joies.
— Silence! — flt Mazagran. — Montons en \oitarc, nous causerons après !
Drame.
Ce même jour, un peu ayant minuit, Georges d'Entragues, venu à pied depuis chez lui jusqu'à la rue des Bons-Enfants, entrait dans la maison de Timprirerie ProuxelCic, maison habitée, nos lecteurs s'en souviennent, par Salomon David, l'usurier.
Là, il amadouait, par l'appât d'une pièce de cent sous, la portière récalcitrante qui prétendait trouver l'heure indue, et il s'enfonçait courageusement dans la spirale de l'escalier, bravant ainsi l'obscurité complète en ce moment, car les quinquets fumeux étaients depuis longtemps éteints.
Arrivé au troisième étage, d'Entragues chercha à s'orienter, parcourut à tâtonsie palier, et enfin, rencontrant sous sa main la plaque de cuivre sur laquelle il savait être gravé le nom de Salomon, il saisit le pied de biche et sonna.
Son cMp de doche relentit bniyammeDt dans le sQenee.
Personne ne rtnL
Ceor^ agita de noaTan la snonette et altendil encore.
Nul bruit intérieur n'annonçai! qu'on se préparât i ooTrir, ou même que le logement fut habiti^.
ix nocturne visiteur , impatienté sans doute de ce silence et de ce rrtard, s'empara pour la troisîÈrae fois du cordon, et se mit â le secouer d'une façon si vive, si con- Unne, si saccadée, que la rupture dudit cordon était imminente, quand on entendit enDn uae porte s'ouvrir el un pas traînant Rapprocher, accompagné du murmure . d'une Toix grommelante.
— Qui est là ? — i!enianda cette voix (celle de Salomoo). . I
— Hoi, — répondit Georges en dédisant le timbre de la denne. I
-Oui, vous •
— tin ami.
— Je ne vous connais pas, ]ë suis couché, je dors, U n'est pas une heure convenable pour venir réveiller les gens, passez votre chemin!
— J'ai à vous parler... pour affaires pressantes...— riposta d'Entragues.
t Salomon depuis l'intérieur et on eui'éloignait.
urne ^ 1 vieux brigand [ — raunnura attends! attends!
du jeuue homme la sonnette recom- ! sa danse Inreroaie.
us CnyALlBAS DO LAN8QUËNBT. t47
— Sacrebleu ! — grommela Salomon en revenant, — c'est affreusement indécent, on n'est plus le maitr e chez soi ! mais rous allons bien voir !
Et il ouvrit brusquement la porte du carré.
I/usurier, dont la domestique couchait, comme cela est fréquent, dans une mansarde sous les toits, avait été tiré de son premier sommeil par le bruit de la cloche.
— Il était donc en chemise, enveloppé dans une vieille et mauvaise robe de chambre, chaussé de pantoufOes éculécs, et tenait à la main un petit morceau de chandell ; fiché dans un immense bougeoir de cuivre.
Au moment où il venait d'ouvrir la porte*, sa figure exprimait la contrariété et la colère, mais dés qu'il eut jeté les yeux sur le visage d'Entragues, éclairé en plein par le modeste luminaire, sa physionomie changea, devint contrainte, inquiète, presque effrayée, et il fit un mouvement pour se renfermer chez lui.
D'Entragues ne lui en donna pas le temps, et le poussant dans rantichambre où il le suivit, il mit le verrou et dit d'un ton moqueur qui parut agir fort désagréablement sur les nerfs du juif :
— Eh ! oui, mon cher monsieur Salomon, c'est bien moi! vous ne vous attendiez pas, je le parie, à me voir chez vous à une pareille heure.
— En effet... monsieur le comte...
Sans doute vous dormiez, — iQterrompit Georges,
— et peut-être avez- vous encore sommeil ? tranquillisezvous, je n'ai que deux mots à vous dire, et vous pourrez ensuite ronfler t ut à votre aise... car je pense que vous ronflez?...
— Quelque... quelquefois.., monsieur le comte.,.
îiS LES CHEVAMERS DU f.ANSQDENET.
— C'est l'indice du sommeil du juste, et vous êtes juste, sans contredit.
— Monsieur le comte est bien bon...
^ — Passons, je vous prie, dans votre cabinet.
— Je suis aux ordres de monsieur le comte.
Le cabinet du juif était un certain salon dont nous avons fait naguère la description k nos lecteurs.
Salomon posa son bougeoir sur le bureau et se. laissa tomber dans le fauteuil de basane îioire qui accompagnait ce meuble, tandis que M. d'Entragues prenait une chaise et s'asseyait eaface de lui.
— J'attends ce que monseur le comte me fera l'honneur de me dire... — murmura l'usurier.
— Voici ce que c'est, — fit Georges, — ce sera bref, clair, sans réplique...
— Salomon s'inclina.
— Monsieur de Nodêsmes eèt arrêté, — continua d'Entragues; — monsieur de Nodêsmes est à Clichy, d'où il ne sortira qu'en vous payant fort intégralement ce qui vous est dû, capital, intérêts et frais : ma dette vis-à-vis de vous est par conséquent plus que couverte... rendezmoi donc mes titres.
— J'ai eu l'honneur de vous affirmer plusieurs fois, — répondit Salomon, — que je vous rendrais ces titres le jour où je serai payé; or, je ne le suis pas.
— Et moi, j'ai le plaisir de vous affirmer, — s'écria Georges violer ment, — que tout ceci méfait l'effet d'une très-jolie combinaison inventée par vous pour me flanquer dedans ! mais de par tous les diables, je ne erai point votre dupe! je veux mes titres, je les exige, et vous allez me les remettre...
LES CflBVAUERS DU LAITSQÏÏENET. ^19
— Quand cela, monsieur le comte? — demanda d'un air railleur l'usurier qtrî avait re ris tout son sang-froid.
— A l'ifrstant même.
— Je ne croîs pas.
— Vous ne croyez pas?
— Non.
— En vérité?
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— J'ai cependant de bonnes raisons à vous donner... des raisons irrésistibles...
— Voyons un peu ces raisons
— Voici 1 — fit Georges.
Et tout en parlant, le jeune homme plongea à la fois ses deux mains dans les poches de sa redingote, et en retira une paire de petits pistolets tout armés qu'il fit briller aux yeux de Salomon.
— des arguments vous paraissent-ils de poids? — reprit-îJ.
— Je cède, — répondit l'usurier, — je cëde, mais en protestant contre la violence dont monsieur le comte se rend coupable à mon égard.
— Eh! protestez! protestez tant que vous voudrez, cela m'est pardieu bien égal ! pourvu que vous fassiez ce que je vous demande.
Salomon, sans quitter sa place, prit une clef dans sa robe de chambre, l'introduisit dans la serrure du bureau, et ouvrit l'un des tiroirs, sur lequel il se pencha, semblant chercher à reconnaître parmi de nombreux papiers, la liasse dont il avait besoin.
Georges attendait, le cœur gonflé de joie et palpitant d'espoir.
220 LIS eUTlLIBaS do LllIflQUBIfBT.
Salomon se releva.
D'Entragues fit un mouvement pour s'emparer des titres. Le juif l'arrêta du geste, en lui présentant à son tour d'uu air narquois la gueule de deux pistolets.
— Nous voici manche à manche, monsieur le comte, — fit-il alors en goguenardant, — vous plaît -il que nous jouions la belle?
Georges, qui ne s'attendait point à cette résistance armée, fut pendant un instant surpris et interdit ; mais il triompha bientôt de cette émotion, et répliqua sans modifier son attitude et sans lâcher ses pistolets.
— Jouer la belle, dites-vous, mon cher Salomon? c'est précisément ce que nous allons faire.
— Bah! dit le juif déconcerté. Et comment cela?
— Tout simplement en voyant quel sera celui de nous deux qui tuera l'autre.
-— Allons donc ! vous ne parlez pas sérieusement...
— C'est ce qui vous trompe, rien n'est plus sérieux el vous alles^iecomprendre :
— Les titres que je vous réclame sont pour moi la vie, plus même que la vie, la fortune, la considération, l'avenir. Vous me le refusez, je vais essayer de vous tuer... si je réussis, je Touillerai partout ici, et je m'emparerai des papiers qui me sont nécessaires; si au contraire je succombe, je n'ai plus à m'occupcr de ri. n, et vous m'aurez rendu seivice en me débarrassant du pesant fardeau de l'existence.
11 y avait dans les paroles de M. d'Entragues, et surtout dans le ton avec lequel elles furent prononcées, quelque Chose de si parfaitement calme et sincère, une telle dtcision, et si nous pouvons ainsi parler, une telle bonne foi,
LBS GHRVALtERS DO LANSQUBNBT. tî\
que Salomon crut êire arrivé à son dernier moment, et ballotté entre la peur et Tavarice, il allait pourtant obéir à ce dernier sentiment et se décider à rendre les titres, quand un bruit soudain et inattendu viut faire tressaillir à la fois sur leurs sièges les deux acteurs de la scène que nous venons de raconter.
Ce bruît nVtait autre que celui de la sonnette agitée aveo une- fureur tellement convulsive que le cordon était, dès le premier coup, resté dans la main du nouveau venu.
— Qui peut être là, bon Dieu, — s'écria halomon.
— Je vous défends d'ouvrir! — dit Georges d'une voix brève et impérieuse.
— Mais pourtant... — murmura le juif.
Un choc violent ébranla la porte, et coupa la parole à Salomon : en même temps on entondii une voix qui disait au dehors :
— Je sais qu'il y a quelqu'un, je vois de la lumière, j'entends parler : ouvrez donc à rinstant même ou j'enfom*>ela porte!
Et pour donner plus de poids à cette assertion, le visiteur ébranla d'un nouveau choc les ais de sapin qui craquèrent.
Cette fois, Salomon ne tint nul compte des in;onctions de d'Eutragues, et courant à la porte de l'antichambre, il ôta le verrou que Georges avait poussé.
Qu'on juge de la stupeur de l'usurier et du gentilhomme en voyant apparaître sur le seuil la pâle figure du vlci.mte de Nodêsmes, dont la colère et 1 impatience contractaient les traits d'une manière efifrayante.
Sans doute Jules ne s'attendait point à rencontrer chez Salomon son perfide ami, car à sa vue une soui de excla*
t24 LU CtIBvALlERS 511 LANSOtlfiffCT.
■— Vous le verrez, soyez tranquille!
— Et... dites-moi, je vous prie, sera-ce un duel, serace UD assassinat?
Nodêsmes sourit dédaigneusement.
— Voulez vous me suivre? — demanda-t-il ?
— Jusqu'à la mort!... Je crois que c'est le cas de le dire, — répondit d'Entragues en riant d'un rire un peu forcé.
— Alors passez, je vous suis.
Et Nodêsmes ouvrant la porte de l'antichambre, 'engagea avec Georges dans les profondeurs de l'escalier.
Tont CKt bien qui finit bien.
(Shakespeare).
Mazagran, prudente par affection, après avoir amené à bien la difficile évasion du vicomte de Nodêsmes, et donné l'ordre au cocher de la citadine de sortir de Paris, avait passé le reste de la journée dans une petite auberge de Saint-Denis avec Jules, puis, sitôt que la nuit devenue suffisamment compacte, put offrir à l'ex-prisonnier quelques chances d'incognito, les deux jeunes gens regagnèrent .ensemble la grande ville, et Jules, sur les onze heures du soir, frappait à la porte du comte Georges (l'Entragues.
Guorges^ nos lecteurs le savent, était alors absent de ciiez lui, et Nodêsmes se décida à tenter auprès du juif Salomon la démarche dont nous connaissons les résultats.
Rej«M..;nons d'Entragues et le vicomte au moment où ils ' V 15
26 LBS CHEVALlinS OU LANSQUfiNBT.
venaient de poser ensemble le pied sur le pavé de la rue des Bons-Enfants.
Juies s'avança assez rapidement d'abord dans la direction de la rue Neuve dès-Petits- Champs, d'Ëntragues le suivit.
Ils marchèrent ainsi pendant quelques minutes sans prononcer une seule parole. — Tout à c^up, et dans un endroit fortement éclairé par un bec de gaz, le dictateur des Chevaliers du Lansquenet s'arrêta.
Jules en fit autant.
— Monsieur le vicomte... — dit le premier en croisant les bras sur sa poitrine et en se posant dans une altitude insolente.
— Monsieur?.. — répondit Nodt^smes.
— Je crois que vous avez dit que vous alliez me tuer?
— Je l'ai dit.
— C'est chez vous un parti pris?
— Tout à fait.
— Sur lequel vous ne comptez point revenir?
— Non.
— Je conçois qu'à vos yeux la chose paraisse toute simple, mais comme aux miens elle ne saurait produire la même impression, vous voudrez bien trouver bon que je vous fasse une question ?
— Faites.
— Et vous y répondrez?
— Peut-être.
— Comment comptez-vous me tuer ?
— En duel.
— Àh! mais, l'issue d'un duel est toujours douteuse, et vous paraissez sûr de votre fait.
LES CnSTAl/iîlu; m) t.ANSQUENBt. îîl
— Parce que je compté sur la justice dé Dieu.
— Très-bien et très-beau! parole d'honneur, c'est pathétique ! Et quand coniptez-yous me tuer ?
— Au point du jour.
— Dans quel endroit ?
— Cela m'est tout à fait indifférent.
— Et où aiUons-nôus maintenant?
— Chez vous.
— Chez moi?
— Oui.
— Pourquoi faire ?
— Pourquoi faire?
— Pour prendre des armes el passer la nuit avec vous, afin d'être sûr que vous ne m'échapperez pas.
— Monsieur le vicomte, je vous remercie des renseignements que vous voulez bien me donner, et je suis prêt à mettre mon appartement à votre disposition.
Et les deux jeunes gens reprirent leur marche après cette ironique action de grâce de M. d'Entragues.
Voici ce que ce dernier avait immédiatement agité dans son esprit et résolu de faire.
D'abord il s'était demandé ce que le vicomte de Nodêsmes savait au juste de ses trahisons, et il s'était répondu que selon toute apparence Jules n'avait que des données fort incertaines, fort incomplètes et ne se basant sur aucune preuve irrécusable, que par conséquent, s'il était possible de paralyser de nouveau peodant quelque temps ses moyens d'action, la situation ne serait peut-être pas aussi complètement désespérée qu'elle en avait l'air au premier abord.
En conséquence, Georges, toujours déloyal, décida
228 US GflBYALIBRS OU LANSQDIHBT.
que, sitôt arrivé cliez lui, avec le yicomte, il enfermerait et yerrouillerait ce dernier, puis, courant requérir la force armée, le signalerait comme un échappé de Glichy et le ferait réintégrer immédiatement sous les verroux et sous bonne garde.
Voilà quel était le projet du comte d'Entragucs, projet machiavélique et infâme qui, grâce au ciel, ne devait point recevoir son exécution.
L'heure de la vengeance avait enfln sonné! . Au moment ou les deux jeunes gens arrivaient près de la maison de la rue Saint-Lazare, et tandis que Georges mettait la main sur le marteau de la porte cochère, cette porte s'ouvrit et laissa sortir un homme de taille moyenne et proprement vêtu, mais vêtu avec prétention et mauvais goût.
Cet homme porta la main à son chapeau posé de côté sur l'oreille droite, se rangea poliment afln de laisser passer les nouveaux venus, et il allait sans doute s'éloigner quand, tout à coup, son regard tomba sur le visage du comte d'Ëntragues.
L'effet de ce co,up d'œil fut magique.
L'inconnu revint sur ses pas, et fermant derrière lui la porte cochère que Nodêsmes avait laissée entr'ouverte, il bondit jusqu'à Georges, qu'il saisit par le nœud de sa cravate, et qu'il poussa violemment contre la muraille, en s'écriant :
— Mille millions de tonnerres de Dieu ! je t'ai donc fichu le grappin dessus, particulier de malheur ! voilà assez de temps que je trime à ton intention, pour le coup je t'ar^ quepince et dur !
— Q'ii Mps-voîir ? qu'est-ce que vous me voulez? lâchez-
LES CnBTALlERS Dtl l.AMSQtt.NET. $29
moi ? — murmurait d'Eulragues d'une voix de plus en plus baletante, de plus en plus étouffée, car la main de son adversaire le tenait par le cou et le serrait toujours davantage.
— Te lâcher, mon fiston, — répondait le nouveau personnage avec un accent inimitable, — te lâcher, plus souvent ! dévisage-moi donc un quart d'instant, contemple mon faciès :
» Mire dans mes yeax tes yeux ! »
Et ta ne me répéteras plus de te lâcher, car c'est bête !
Et, tout en parlant, l'inconnu approcha son visage de celui de d'Entrages, qui frémit de chacun de ses membres ei fit un dernier effort pour se dégager en criant :
— L'Amour î c'est l'Amour!
Jules assistait à rette scène étrange, sans la comprendre et sans intervenir, car il devinait vaguement qu'il s'agissait là aussi d'une explication, et que d'Ëntragues allait avoir à rendre compte de quelque autre criminelle action que lui, Nodésmes, ne connaissait pas.
Nous savons qu'il devinait juste.
— Enfin, — murmura Georges, profitant d'un moment où la pression du poignet de l'Amour (car c'était bien notre ancienne connaissance) était moins énergique et lui permettait d'articuler quelques sons, — enfin que voulezvous de moi, et pourquoi m'avez-vous arrêté ?
— Pourquoi, mon fiston? — répliqua l'Amour, — parce qu'on a besoin de toi là-haut, parce que je vas t'y mener tout de suite, bien gentiment, ou t'y traîner, ou t'y porter, comme tu voudras, ça m'importe peu, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que tu vas monter.
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Et l'ex-président de la société des Rossignols, ayant conduit son prisonnier jusqu'à l'entrée de la cour, désidu geste les fenêtres encore éclairées de l'appartement du général Carol.
— Jamais! jamais! — fit d'Entragues, saisi d'une involontaire et irrésistible terreur. *
— Nous allons bien voir, — répliqua l'Amour, en se servant de la cravate de Georges comme d'un tourniquet, et en l'entraînant à demi-étranglé dans l'escalier.
Les trois personnages (car le vicomte suivait toujours, intéressé au plus haut point, comme un spectateur qui assiste aux dernières péripéties d'un drame), les trois personnages, disons-nous, arrivèrent à l'étage occupé par le général Carol, et l'Amour sonna fortement.
In domestique vint ouvrir.
— C'est encore moi, Pierre, — fit l'Amour : — je reviens tard, mais j'amène quelqu'un qu'on ne sera pas fôcbé de voir ici ; aidez-moi donc un peu à conduire ce particulier-là au salon, car il se rebiffe comme un beau diable, et il n'est pas commode du tout à manier.
Le valet de chambre de M. Carol donna un coup de main à l'Amour, et le comte d'Entragues, impuissant dans sa colère, fut obligé d'obéir à l'impulsion qu'il recevait de ses gardiens.
Le salon dans lequel Georges fut introduit, présentait un spectacle sinon fort étrange, au moins terrible pour un spectateur aussi peu désintéressé que M. d'Entragues.
A côté d'une table ronde placée au centre du salou et supportant un candélabre chargé de quatre bougies, le général Carol était assis ou plutôt couché dans un large et profond fauteuil de tapisserie.
LES CRBTAI.IEKS DU f. VNSQUBNET. ^)1
Nos lecteurs n'ont point oublié sans doute que le général était tombé pour ainsi dire en enfance par suite de la blessure reçue à la tête dans son duel des carrières de Montrouge.
Depuis cette époque un cbangement physique, proportionné au changement moral, s'était opéré en lui.
II ne restait plus trace de l'homme encore vert ot bien conservé, de l'homme aux corsets serrés et aui moustaches peir.tes , le général était devenu un vieillard dans toute la force du terme, un vieillard courbé et décrépit.
Ses cheveux blancs avaient grandi et flottaient sur son front en mèches irrégulières.
Uoe complète atonie, quelque chose de 'morne et de glacé, avait remplacé le vif éclair de ses yeux.
Sa tête se penchait inerte, et sa bouche souriait sans cesse du triste et hideux sourire de l'idiotisme.
Tout auprès de cette ruine vivante, Perdita, plus belle que jamais, mais excessivement pâle, se livrait à un travail de broderie, et couvrait de temps à autre le général d'un regard rempli 'de tendresse et de sollicitude.
Elle tressaillit convulsivement au coup de sonnette et au bruit occasionné dans l'antichambre par l'arrivée de l'Amour et de d'Entragues.
Le général ne Ût aucun mouvement et ne parut point entendre.
La porte du salon s'ouvrit, et pour la première fois depuis les scènes de l'Opéra et de la petite maison, le frère et la soeur, le bourreau et la victime se trouvèrent en présence.
Perdita se leva, étonnée, presque épouvantée à la vue
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de M. d'fclntragues, livide, et malgré sa résistance entraîné par deux hommes.
— Faites pas attention , Madame ! — s'écria l'Amour qui s'aperçut de l'émotion de la jeune femme, — Môsieu est le particulier qui nous avait embauchés pour la petite expédition de Vîncennes, et que j'ai le plaisir de vous présenter présentement.
— Lui! —murmura Perdita en reculant avec un frisson.
— Lui-même ! — répondit l'Amour. — C'est ce beau fils qui vous a enlevée, et je vous l'amène afin qu'il vous dise pourquoi: expliquez-vous donc un petit peu ensemble, pendant ce temps-là, moi, je vais me livrer à un un autre genre d'opération.
Et l'Amour s'approchant de la jeune femme, lui dit quelques mots tout bas, puis sortit du salon, dont où l'entendit fermer à double tour la porte derrière lui.
Perdita fit deux prs dans la direction de Georges d'£fltragues et lui dit d'une voix émue :
— Vous avez entendu ce dont cet homme vous accuse, Monsieur... qu'avez- vous à répondre ? '
— Rien, — fit Georges avec aplomb. — Rien ! sinon que je viens de tomber dans un infôme guet-apens, dont je déclarerai complices tous ceux qui y auront participé.
~0h! oui, c'était vous! c'était vous! —s'écria vivement Perdita, quand Georges eût achevé sa phrase. — C'est bien là cette voix qui me disait tout bas des paroles infâmes et menteuses, et qui me promettaient ma mèiel Oh! je vous reconnais, je vous reconnais! vous êtes le palikare du bal de l'Opéra !
— Vous ÊTES LE PAUKARE DU BAL DE L'OPERA! répéta
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comme un écho une voix inaiteuduc, celle du géuéial Garol, dont le front s'était relevé, dont le regard avait retrouvé son étincelle d'autrefois, et qui, dans une pose irritée et menaçante, se soulevait en s'appuyant au bras de son fauteuil.
Un de r^s phénomènes que la science enregistre à de longs intervalles venait de s'opérer dans le cerveau du vieillard. Une commotion brusque avait chassé l'idiotisme et rallumé l'intelligence.
Georges pâlit comme si un cadavre avait retrouvé pour l'accuser la vie et la parole.
Perdita, stupéfaite et haletante, paraissait croire à un miracle.
Cependant le général Carol s'était lout à fait levé, et, marchant d'un pas mal assuré jusqu'à me panoplie suspendue à la muraille du salon, il saisit deux épées, et s'avança vers le cooite d'Entragues à qui il tendit une des armes en lui disant : >
— Â nous deux Monsieur, à nous deux! nous allons voir si le ciel sera toujours injuste ! si vous serez toujours vainqueur!
— Mon ami! mon ami! — s'écria Perdita en ce moment, en courant au général et en l'enlaçant de ses bras. — Mon ami, point d'épées, point de duel! ne volez pas le procureur du roi !
~ Le procureur du roi ! — murmura Georges en laissant retomber l'épée dout il s'était emparé déjà.
— Dans cinq minutes, — répondit la jeune femme d'une voix méprisante, — dans cinq minutes vous serez entre les mains de la justice! on est allé chercher la garde!
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— La justice l la garde ! — s'écria Georges dont la tête paraissait s'égarer. — Savez-vous bien que c'est le bagne?
— Je le sais, et vous l'avez largement mérité.
— Mais c'est impossible ! c'est impossible!
Et le jeune homme s'élançant vers la porte du salon, essaya de l'ébranler.
Elle avait été fermée en dehors par l'Amour, et elle résista à tous ses efforts,
— Oui, le sort en est jeté, — dit-il alors froidement en revenant au milieu de la pièce. Vous m'avez fait dénoncer, et rien désormais ne peut plus ine sauver !
— Rien au monde!
— Alors, — ajouta Georges avec un rire sinistre et en s'approchant de Perdila, — donnons-nous la main, m SOEUR ! prostituée et forçat, nous finissons dignement tous deux la famille des comtes d'Entragues!
— Que dites- vous, que dites-vous? votre sœur, moi! — s'écria la jeune femme.
— Voyez, — dit Georges en arrachant son gant, et en tendant à Perdita l'anneau d'or blasonné qu'il portait au doigt : — voyez, ces armes sont les miennes, les vôtres, celles du cachet qui vous servait de talisman et que, moi, j'ai fait disparaître. Vous êtes Marie d'Entragues, vous êtes ma sœur, et c'est parce que j'ai dévoré depuis longtemps la forCdne qui vous appartenait que j'ai voulu vous perdre! Aujourd'hui vous pouvez vous venger, vous le faites, c'est bien. Bravo, ma sœur!
En ce moment des pas mesurés retentirent dans l'antichambre. On entendit le bruit des crosses de fusils e( celui d'une clé s'enfonçant dans la serrure.
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— Mon frère! sauvez! sauvez-vous! —murmura Perdita à demi-folle d'effroi et de terreur.
— Vous voulez me sauver! vous valez mieux que moi. Merci, ma sœur, merci et pardon! Fuir est impossible, et d'ailleurs à quoi bon ? mais un d'Entragues ne va pas au bagne... Ainsi adieu!
El Georges tirant de sa poche un des pistolets avec lesquels il avait essayé d'effrayer Salomon, l'appuya sur sa tempe, et fit feu au moment où 1^ porte s'ouvrait.
Perdita tomba à ge:ioux près de lui en poussant un grand cri.
— Adieu... murmura-t-il, adieu... priez pour moi!
Éplloffae.
Voici ce que devinrent après la mort de Georges d'Entragues, les divers personnages de cette longue histoire.
La bonne cbanoinesse mourut le même jour que son neveu, dont elle eut le bonheur d'ignorer la fin tragique et la hont^se exisience.
Salomon restitua les titres volés au vicomte de Nodêsmes, et fût payé par la vente des biens de la succession de Georges, sur lesquels Perdita ne fit valoir aucun droit.
Aujourd'hui, Salomon, dont la fortune augmente chaque jour, a quiité Paris et demeure à Dgon, rue Saint-Pierre,
Perdita a épo.sé le général Carol. Celui-ci semble ra* ieunir, tant il est amoureux de sa jeune femme qui se conduit d'ailleurs admirablement bien avec lui.
Nodêsmes, retourné en Normandie, sert à Mazagran une iiension annuelle de mille éeus, ce qui, joint aux
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offrandes de ses nombre x adorateurs, procure à la jolie lorette une existence très-confortable.
On parle du prochain mariage du candide vicomte avec mademoiselle Esther de Choisy.
M. de Choisy le père a sacrifié tout récemment sur l'autel de la patrie les titres qu'il aurait pu avoir et se met, dit-on, sur les rangs pour siéger comme un républicain pur sang à l'Assemblée nationale.
L'Amour, qui vivait dans une honnête aisance, grâce aux libéralités du général Carol et de Perdita, a été tué le 24 février à l'attaque du poste du Ghâteau-d'Eau.
Lors de la levée des scellés dans l'appartement de Georges, on trouva le testament qui disposait des meubles en faveur du baron Aymeric Croisé de La Croisette, lequel fut mis en possession immédiate.
Les chevaliers du Lansquenet s'aperçurent alors arec une profonde douleur et une vertueuse indignation, qu'ils a|;^aient été abominablement floués par leur dictateur, et que les billets de banque avaient disparu.
En revanche, le baron découvrit en fouillant dans uo tiroir, une enveloppe cachetée, portant cette suscriptiou: