LE TROU A ROMAIN
Goqaerel.
L'an passé, tandis que Je surveillais une vingtaine de terrassiers occupés à faire des travaux dans mon jardin d'Élrelat, je vis s'approcher de moi quelqu'un que je ne connaissais pas encore.
Ce quelqu'un était un homme de trente à trente-cinq ans -^( un pêcheur, sans doute, car il en portait le costume ) — de taille moyenne et d'une physionomie douce et intelligente,
-- Monsieur. — me dit-il, — je vous souhaite bien le bonjour...
Bonjour, mon ami, — répondis-je, qu'y a-t-il pour votre service ?...
— Je voudrais, monsieur, vous demander quelque chose,
— Quoi donc?
—Je suis d'Étretat, monsieur...
—Fort bien.
—Pêcheur de mon métier. — Pêcheur de tourteaux, de homards et de salicoques. — Quand le temps est mauvais pour aller h la mer, je fais des sabots...
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— Â merveille. — - Je vois que vous ne perdez pas un i instant. |
— Oh! non, monsieur, — quand on n'est pas riche, le ' temps coûte trop* cher pour encaisser perdre. — Je m'ap- 1 pelle Coquerel...
— Eh bien l Coquerel, apdortez à la maison des homards, des tourteaux et des salicoques, on vous en prendra, et, quant aux sabots, je crois justement que jVn ai besoin d'une paire...
— Je vous la fournirai» monsieur, mais ce n'est pas de cela qu'il est question..,
— Ahiah!...
— Je tiendrais à vous consulter,
— Me consulter ? i
— Oui, monsieur...
— Et, à quel propos ?
— On m'a dit que vous étiez auteur...
—C'est vrai.
— Ainsi, monsieur vous faites des livres. —Oui, mon ami, beaucoup délivres?
— Comme monsieur Âlpohnse Karr qui venait ici il y a quelques années ?
•— A peu près.— Mais que diable vous importe que je. fasse ou non des livres?... ^
— C'est que puisque vous en faites, vous devez vous y connaître?...
— Ce n'est pas toujours une raison...
— Oh! si monsieur.
— Enfin, soit, — admettons que je m'y connaisse, — où voulez vous en venir?
— Â vous prier de lire un manuscrit, et de me dirr ce que vous en pensez.
— Uu manusciit! m'écriai -je.
— Ou», monsieur.
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Et de qui ?
— De moi.
Je regardai le pêcheur avec surprise.
—Oui, monsieur, répéta-t-il, —de moi, Coquerel,
— Comment, — repris- je — la pêche el les sabots vous laissent donc le temps d'écrire !
Âh ! monsieur, les soirées d'hiver sont si longues. — A qaoi voulez-vous qu'on les employé quand on a un peu d'idée f
—Ainsi, vous avez inventé un roman ?
—Je n'ai rien inventé di\tout.
— Cependant, ce manuscrit ?
— C'est une histoire vraie el que tout le monde pourra TOUS raconter dans le pays. — C'est l'histoire du Trou à
J'avais entendu vaguement parler de cette curieuse légende, par un vieux drôle, moitié fou et moitié imbécille, ex-gendarme, ex-logeur, aujourd'hui marchand de tabac !^ Saint-Romain, le pèreGratien.
11 me semblait aussi me souvenir que Bbanquet m'en avait dit quelques mots.
— Je lirai votre manuscrit, — répondis-je.
— Et quand vous l'aurez lu, ,vous me direz ce que vous en pensez.
— Oui.
— Et, si vous trouvez que ce n'est pas trop mal.
— Eh bien ?
—Est-ce que vous ne pourrez pas le faire imprimer ?
— DifGcileirent.
— Pourquoi donc ? — Monsieur Alphonse Karr a bien fait imprimer l'histoire de Rose Duchemin...
— Oui, et Rose Duchemin est convaincue, à l'heure qu'il est^ que c'est elle qui a fait la réputation de mon-
fi^ LEiTROO A ROMAt!l
sieur Alphonse Karr. ~ Elle.le dit a qui veut l'entendre et elle me l'a dit à moi-même...
— Oh! monsieur, je ne dirai pas cela pour vous, moi... et, si vous vouliez mettre mon nianuscrit dans un de vos livres en disant seulement qu'il est de moi...
— Enfin, ^pporiez-le toujours, nous verrons. Coquerel ne se fit pas répéter ceci deux fois.
Il tira de sa manche un volumineux rouleau de papier ui-foUo, à couverture bleue, — noué avec une petite ficelle.
Je pris ce rju'eau, je l'avoue» avec un sentiment de profonde terreur.
On ne sait pas assez tout ce qu'il y a d'effrayant pour un romancier dans un manuscrit inédit.
Quand, par aventure, le manuscrit ^st d'un bas-bien, mieux vaudrait voir braquer contre sa poitrine le canon d'une carabinaou d'un pistolet.
La mort serait plus prompte et plus douce !
Href, je dénouai la ficelle et je m'aperçus, non sans plaiâfr, que l'écriture ne courait que sur le foUo des pages, — le verso était blanc.
Qui diable avait pu apprendre à ce pêcheur que la copie qu'on destine à l'impression ne doit être écrite que d'uuseui c6(é?
Je n'eus pas la curiosité de lui demander — et franchement, je le regrette
Cependant ce manuscrit, tel quel, était encore d'une dimension fort imposante
Enfin, j'avais t romis, il fallait tenir.
J'emportais l'histoire du Trou à Romain, et je la lus d'un bout à l'autre, le soir même.
Durant cette lecture, ma curiosité et ma surprise furent tenues constamment en haleine.
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D'une part, la légende que j'avais sous les yeux me semblait iutéressante et émotivanie. '^
D'autre part, je trouvai dans ces pages une façon de raconter vive et facile, un style parfois incorrect, mais toujours coulant, que je n'aurais pu m'attendre à rencontrer sous la plume d'un pêcheur d'Étretat.
Le lendemain je revis Coquerel
—Eh bien! monsieur?— me demanda- t-il.
—Eh bien!— lui répondis-je—J'ai lu et je suis fort content.
— Vous trouvez donc que ce n'est pas mal? -Oui.
—Et vous imprimerez mon histoire ?
-Oui.
— Et vous direz que c'est moi, Coquerel, qui l'ai faite ?.
— Sans doute.
— Et quand cela, monsieur?
—Le plus tôt possible.
—Cette année?
—Probablement.
— Cette promesse parut transporter de joie le pêchi ur qui, le lendemain, m'apporta, comme témoignage de sa gratitude, un énorme plat à% ces gigantesques crevettes q l'on ne trouve à Paris que chez Chevet, et qui se vendent presque au poids de l'or aux gourmets millionnaires.
Il me fut impossible, du reste, de publier le Trou à Romain, aussitôt que je l'aurais désiré ; aujourd'hui s ulemeni l'occasion se présente, et je la saisis.
J'imprime donc, sans y rien changer, le manuscrit du pêcheur d'Étretat, et je supplie mes lecteurs de ne point regarder cette déclaration comme une de ces subtilités qui ne sont le plus souvent qu'un piège tendu à la complaisanté crédulité 4)u public.
Coquerel existe.