‹ Les Chevaliers du Lansquenet (volume 2)Chapitre 8 sur 33 · LB taon À ROBlAm · texte numérisé non relu

LB taon À ROBlAm

Goqtœrel est jeane et bien portant.

 l'heure qu'il est, il pêche dans les roches, à la basse mer, force tourteaux^ homards et salicoques, — il ramasse au pied de la falaise de Bruneval les jeunes mouettes, trop faibles encore pour voler, et que les vents d'orage chassent de leur nid, — enfin, il fabrique toujours des sabots dans ses moments perdus.

L'histoire que vous allez lire est de lui, — rien que de lui.

J'en décline la paternité, et, en même temps, la ret^poDsabilité.

Je ne sais quelle sera l'opinion de mes lecteurs, mais j'affirme que cette œuvre d'un pécheur me semble extrêmement remarquable.

 lui donc, tout l'honneur. — Je le proclame bien haut, — et j'espère qu'en présence de ce témoignage, Goquerd ne dira point de moi ce que Rose Duchemin disait de monsieur Alphonse Karr.

Je ne voudrais cependant point l'en défier. — Les auteurs sont une si vilaine engeance!...

Avant de commencer, deux muts encore.

Dans le récit qu'on* va lire se trouveront parfois des phrases dune construction vicieuse, mais d'une originalité piquante.

Je les respecterai religieusement.

Quant aux expressions locales, aux termes du métier; je les souligneraî, et, lorsque ces expressions me sembleront un peu obscures, j*en donnerai, soit entre parenthèse, soit sousforme de note, une brève explication.

Le portf fcallle do mendiant.

Par un beau jour du mois dejuiu de l'année I8M, U pêcheur d'Étrelat Romain revenait lentement du rocher de Vaudieu.

Suivons-le, tandis qu'il chemine vers le village.

Il avait descendu à peu près la moitié de la côte d'Âmeut, lorsque son pied glissa sur un objet dont il ne put se rendre compte dans le premier moment.

11 revint sur ses pas, il fouilla dans l'herbe et il trouva sous sa main un vieux portefeuille, ou du moins quelque chose qui lui sembla te!.

Gomme il était embarrassé de sa nianne et de sa gaffe, il mit le portefeuille dans sa poche, se promettant bien de l'ouvrir plus tard afin d'en examiner le contenu.

Rentré à la maison,- il visita en effet le Porte brouillons,

11 était rempli de papiers, presque tous gras, frlppés, Sdlis et en assez mauvais état. •

La première chose qui attira son attention était une lettre toute ouverte» et ainsi conçue :

25 > LB TROU A ROMAIir. *

« Monsieur Derviche.

« J'ai fait en votre nom et avec les fonds qui vo*is appartien rient ei dont je suis dépositaire, l'acquisitiou de la petite ma son qui a été vendue samedi dernier, quinze courant.

« J'espèie, moisieur, que vous serez satisfait de cet achat. — Cette maison se trouve entre vos deux petites propriétés, — vous n'aurez donc plus à craindre un voisinage incommode.

« Le prix de cet achat se monte ^ndUehmt cent quarante six francs, — y compris les frais de contrat.

« Ainsi, monsieur, sur les deux mille francs que vous m'avez remis, II me reste cent cinquante-quatre francs,

« Je vous salue, monsieur, avec la plus parfaite consi-

déraiion.

« notaire à Saint-Romain.

— Voilà, — se dit Romain, — une correspondamc qui témoigne d'un marché parfaitement en règle.

II retourna la lettre àtin d'en regarder l'adresse. Celte adresse était ainsi conçue :

Faoville Canton de Criquetot,

Poste restante,

PODR ETRE REMISE AU MENDIABT DeRVIGHE.

— Diable I... —pensa le pêcheur, — il y a donc, dans ce pays-ci, des gueux qui sont propriétaires!...

11 ouvrit une seconde lettre, dont nous reproduisons également le contenu :

Moi»si ur Derviche,

« L'entrepreneur des travaux du géni , forcé de partir aujourd'hui Aème, m'i parlé des affaires que vous faisiez ( nsemble.

LE TUOtl A ROMÀIil 251

« N'ayant pas le temps de vcus écrire lui-même, il me prit* de vous adresser se^ adieux, tout en vous faisant mes offres de service.

« En conséquence, je vous propose donc, monsieur, de changer votre monnaie de billon contre des écu*:, aux mêmes conditions que le faisait notre ami.

« Si Vous agréez cette propos tion, monsieur, vous aurez la bonté de m'écrirc à...

La ÛQ de la lettre avait été mouillée et usée dans le portefeuille...

L'adresse était la même que celle de la précédente.

Une troisième missive surprit Romain bien plus que n'avaici.t pu le faire les deux premi^res.

G Ile-ci, d'une tns-jolie écriture de femme, parlait au mendiant comme à un bieniaiteur. — On lui devait la vie — disait -on— on le remerciait cx)mmeun père et de la manière la plus touchante.

— Ainsi donc— s'écria le pêcheur — on trouve le bonheur et la fortune au fond d'une besace!... — un mendiant couvert de haillons inspire la reconnaissance! — le sor' de cet homme me fait envie ! — il est bien heureux d'être gueux!... — il ne crai t pas la cherté du pain — il ne redoute pas l'heure du terme î... —il est comme l'oiseau sur la branche, — il ne s'inquiète guère du lendemain — la campngne est s n domaine et tous les lieux ^•'t sa patiie !...

Les autres pièces contenues daus le portefeuille étaient des correspondances avec le notaire et des lettres d'affaires.

Romain remit tout cela en ordre eu se promettant bien de ch rcher à découvrir à qui appartenait ce trt sor de papiers.

2oî r.B Tnoo a noMAm

11 n'est pas exl«êmemenl commun de voir des mondiauts acheter des maisons avec le produit di^ leurs ♦ conomies.

Expliquons donc ce qui peut embler le plus extraocilinuire dans le fait qui nous occupe.

L'heure fata'e de la Terreur avait sonné à rhôrlo^c fuuébre de 93.

Bea coup s'étaient vus forcés de quitter le sol qui les avait faii naîiri^, pour aller chercher sous le ?oleil de l'exil un pays plus hospitalier.

L'Angleterre fut le lie:i choisi p-^r une grande quantité de proscrits.

Les prêtres surtout — les plu> nombreux de tous les émigrés — passèrent pour la plupart en Angleterre.

C est alors que les révolutionnaires enragés dévastèrent les abbayes, démolirent les couvents et pillèrent les églises.

Il semblait que la France entière, en proie à un vertige farieux, était révoltée contre son Roi et contre son Dieu.

Ë'ie coupait la tête à l'un — elle ren\ersait les autels de l'autre.

En ces temps douloureux le paisible habitant du vill ge ne vivait plus — il languissait.

Le moribond n'avait plus à son chevet le ninistre de Dieu pour lui ouvrir les portes dn ciel.

11 n'était plus permis de prier au lieu saint, et la croix brisée du hameau gisait sous les ronces et les orties.

Eniiu iu tourmente révolutionnaire s'apaisa, us e par sa violence même.

Les tristes proscrits eurent enfin le bonheur de revoir leur pairie.

LB TROU ▲ ROMAIN. 2j3

Beaucoup, parmi eux, rentrèrent en France sans aucune fortune, — surtout les ecclésiastiques.

L'avenir, pour les prêtres, ne présentait plus les mêmes bénéfices que le passé.

Il n'y avait plus de dîme, — il fallait donc vivre avec les petits appointements et le casuel.

Mais pour un prêtre jaloux du bon ordre et même du luxe de son église, cela r.e menait pas loin, et, pour suppléer à Tinsuffisance des ressources, on se vit obligé de prêcher la chante sur tous les tons.

On comprend combien le clergé avait d'intérêt à faire naître et à maintenir cet esprit de charité, pour reconstruire les églises que là tempête de 93 avait renversées.

Les mendiants comprirent qu'en demandant pour Vamour de Dieu, il pouvait tirer un grand parti de cette charité prêchée partout.

Quelques-uns trouvèrent moyen de se presque enrichir k demander l'aumône.

De ce nombre était le mendiant Derviche.

Revenons, s'il vous plaît, à Romain.

Tout en faisant des démarches pour tâcher de découvrir le propriétaire du portefeuille, Romain ne négligeait pas les rudes travaux que réclame le métier de pêcheur.

Il n'allait point à la mer avec des barques et des filets.

Il était cfe que l'on appelle Pêcheur au Rocher, et il ne quittait jamais le pied de ces gigantesques falaises qui semblent faire une barrière infranchissable à l'Océan.

Là, il c)ierchait dans les houles les tourteaux et les homards, ou bien, armé de ses légers lanets, il poursuivait les salicoques agiles et transparentes, ces sauterelles de la mer.

954 LE TUOII À 110MA15.

Le varech qui croît sur les roches ({ui bordent les côtiss de la Normandie est propre à faire une soude excellente, mais, pour obtenir cette soude, il faut des préparations qui exigent de grandes fatigues et de rudes travaux.

Après ces marées de pêche, Romain se livrait à Toccupation de reinieillir le varech.

Il appelait cela se délasser.

La marée montante venait-eHe le chasser du rocher, alors il faisait sécher ^n varech en l'étendant sur les galets exposé au soleil et aux vents.

Sentait-il l'impérieux besoin de prendre quelques heares de repos, il allait chercher le sommeil dans une sorte de petite cabane qu'il avait lui-même construite grosâèrv> ment avec des galets et quelques planches dans un trou de la falaise.

Cest là qu'il couchait.

C'est là qu'il faisait même sa cuisine, — cuisine frugale s'il en fut, consistant en un peu de soupe aux légumes, et, parfois, en quelques coquillages provenant de sa pêche.

Romain passait ainsi des semaines entières. — à moins qu'un gros vent ou de fortes pluies ne le forçassent de retourner au village.

Mais c'était toujours avec peine qu'il se voyait forcé de quitter les grèves.

Cette vie de pêchenr au rocher, cette constante solitude, rendaient Romain quelque peu sauvage.

Cette sauvagerie, jointe à un commencement de surdité, empêchait Romain de se mêler habituellement aux réunions et aux jeux des autres pêcheurs.

Il n'en était pas pour cela un plus mauvais camarade.

Chacun connaissait son obligeance et sa disposition à obliger tout le monde, — autant que cela dépendait de iuL

LE TROU A ftOMAIN. 2 5

De retour à la maison, il s'occupait à cultiver un petit jardin qui, grâce à ses soins, lui fournissait quelques fruits et des légumes abondants.

Cependant toutes ses démarches pour découvrir le mendiant Derviche restaient absolument sans résultat.

Ceci le tourmentait beaucoup.

Un Jour une idée lui vint.

Il prit une feuille de papier et il écrivit les lignes suivantes :

« Monsieur,

ce Vous avez perdu, il y a un mois à peu près, un portefeuille, en descendant la falaise d'Amont à Ëtretat. « Ce portefeuille est entre mes mains, « Si vous tenez à le ravoir, vous n'avez qu'à venir me le réclamer. — Je m'empresserai de vous le rendre.

Romain, « Pêcheur à Êtretat. »

Puis, sur l'adresse, il traça ces mots .

Famille. — Poste restante.

Pour être remis au mendiant Derviche.

El il jeta le tout à la poste.

Le mendiant.

Plusieurs jours se passèrent sans apporter de nouvelles du mendiant Derviche.

Enfin un matin, presque au moment où Romain venait de partir pour aller à la pêche comme d'habitude, un pauvre, couvert de haillons, vint frapper à la porte de la chaumière où demeurait le père du pêcheur.

Le vieillard crut d'abord que ce pauvre lui demandait Taumôue et il allait lui couper un morceau de pain, quand le metidiant lui fit signe que ce n'était pas cela qu'il souhaitait\

— Mais alors que voulez-vous donc ? — dit le vieillard.

— Vous êtes le père de Romain le pêcheur ?

— Oui.

— Je voudrais parler à votre fils.

— Il n'y est pas.

— Où est-il ?

— Il est au rocher, qui fait la pêche. — Si c'est quelque chose qu'on puisse lui redire, dites-le-moi.

— C'est que j'ai perdu un objet qui est entre les mains

258 LB TROV A EOMAtH.

de votre fîis, — il a eu la bonté de me le faire savoir par une lettre, et c'est pour cela que Je suis venu pour le voir... — dites-moi, je vous prie, si vous croyez qu'il va bientôt rentrer, ou si je dois aller le chercher au rocher?..

— Oh ! répondit le père, — il ne reviendra pas de sitôt, à moins qu'il n'arrive du mauvais temps...

— Alors je vais aller le rejoindre, car il me tarde de le voir...

— C'est ce que vous avez de mieux à faire.

— Où le trouverai-je?

— Au rocher.

— Mais, où est ce rocher?..

— Montez la côte d'Amont, —c'est celle que vous voyez à votre droite, — suivez le bord de la falaise, jusqu'à la première descente que nous appelons la valiure de Bénouville, — vous trouverez là une petite hutte bâtie en terre et en galets et couverte en tourbe, — c'est le poste des douaniers, — vous demanderez au douanier de quart où est Romain, il vous le dira...

Le mendiant remercia le père du pêcheur et prit le chemin qui conduit au rivage.

Une fois arrivé sur le perrey il tourna à droite et gravit la côte d Amont.

Bientôt il se trouva au sommet de la montée, et alors il suivit le sentier battu par les chèvres, par les douaniers et par les pêcheurs, qui le conduisit rapidement à la valiure.

11 vit la hutte devant laquelle un douanier faisait sa faction, il s'approcha de lui, et, après l'avoir salué, il lui demanda où il trouverait Romain.

Le douanier le conduisit sur le bord de la falaise, dans un endroit où la vue s'étendait au loin sur les grèves.

IB TBOn À BOMÀIN. 959

— Voyez-vous, — lui dit-il alors, — cette petite pointe qui s'avance dans la mer?..

— Je la vois.

— C'est ce que l'on appelle lepasseux des fontaines... c'e>t là que vous allez trouver Romain, occupé sans doute à faire sécher sou varech.

Le pauvre remercia le douanier, — il descendit la falaise par la vaUare de Bénouville, — et suivit le sentier tortueux qui conduit au pied de cette falaise au 'passeax des fontaines.

Arrivé là, il ne vit point le pêcheur, ûi personne qui pût lui indiquer où il le rencontrerait.

H se retourna alors pour regarder derrière lui, et il aperçut un assez grand feu allumé dans une caïue de la falaise.

11 monta jusqu'à cette cave, non sans un peu de peine, et il vit alors, assis près du feu sur un morceau de roche, UD homme d'assez grande taille et d'environ trente ou trente-cinq ans.

Cet homme se re.ourna en attendant s'approcher les pas du mendiant.

— Monsieur, — lui demanda ce deruier, — pourriezvous me dire où je trouverai Romain le pêcheur ?

— Ici, — répliqua l'homme assis auprès du feu.

— C'est donc vous qui êtes Romain, car il me semble que vous êtes seul ?

— C'est moi.

~ Alors, — reprit le mendiant en tirant de sa poitrine une lettre et en la présentant au pôéheur, — c'est vous qui avez écrit ceci ?

Romain jeta un coup d'œil sur l'adresse.

11 lut CCS mots, tracés quelques jours auparavant :

« Pour remettre au mendiant Derviche, »

— Oui, — dit-il ensuite, — c'est moi, —j'ai trouvé

S60 U 'PmV À RONAIX.

UA portefeiiUIe, l'ai pris coanaissàDCf des pièeee <pi^i1 renfermait, — et J'ai adressé une Ittira^ Ui où en avûl I'Imibitude d'écrire au propriétaire de ce portefeuille. — Maintenant, monsieur, dites-moi, je vous prie, si vous êtes le mendiant Derviche et si par conséquent It s papiers %ui sont entre mes mains vous appartiennent?..

— Je suis Derviche en effet.

— Alors, soyez le bien-venu à mon foyer... m»ia, d'abord, avez-vous Tintention de passer cinq heures iti?..

— Cinq heures? pourquoi?

-^ Parce que la marée montante va bientôt reediiTrir le passeux des foiilames et nous tenir enfermés...

— Quelle heure est-il maintenant?.. — demanda le mendiant.

— Onze heures, — répondit Romain.

— Dans cinq heures il sera quatre heures... — oui, je puis rester avec vous, j'ai du pain dans ma besace...

— Moi, — dit Romain, — je fournirai le reste du repas... — vous voyez que ma soupe est sur le feu, — j'ai là quelques tourteaux et deux petits homards qui ferooi feront les frais du diner...

Le mendiant se débarrassa de sa besace et s'installa s «r une botte de paille qui formait le lit du pêcheur.

Puis il questionna Romain qui lui raconta un peu de tr.o\s comment il avait trouvé le portefeuille.

Ensuite il se leva, et, fouillant dans une fissure du rocher, il en tira ce portefeuille qu'il présenta à Derviciie en lui disant :

— Tenez, voilà de quoi vous rendre un peu moins pauvre...

~ Avez-vous parlé à quelqu'un des papiers que vous avez lus?.. — demanda le mendiant après avoir remercié Romain.

— A personne.

LB YMV A K6«Alll. 9B<

— ifenvrai?

— Oui. — J'ai pensé qu'il y avait là un secret qoi ne m'appartenait pas, et qu'il était de mon devoir de le respecter.

lie mendiant serra la main du pêcheur.

— Vous avez agi en honnête homme i — \m dit-il.

Les mendiants voyent tant de monde qu'ils finissent par devenir des physionomistes de première force.

Il savent distinguer k vermeille, et à première vue, les bons et les mauvais caractères.

L'homme à la besace iugea le pêcheur.

Le visage de Romain exprimait la franchise... — Dâr- Yiche le mit au nombiedes bons sans hésiter, et se sentit en confiance avec lui.

— Mon ami, — lui dit-il, — il faut que je vous raconte les secrets de ma vie, — peut-être ne vous offriront-ils pas grand attrait, — mais, cependant, vous devez désirer connaître, — ne fût-ce que par curiosité — l'histoire d'un mendiant qui est propriétaire...

— Le fait est assez rare pour intéresser vivement, — rédoiidit Romain, — et je vous assure que je vous écoute (le toutes mes oreilles.

— le faisais partie de la première réquisition avec mes trois frères, — dit le mendiant — un jour, on vint nous annoncer qu'il fallait partir et rejoindre dans les quaranteliuii heures...

« Ainsi dc'jc, nous étions contraints d'abandonner une m^re infirme, et qui n'avait pas d'autre soutien que nous !. .

» Que faire?..

» L'honneur nous '«ppelait sous les drapeaux, mais l'amour filial nous faisait une loi de ne pas laisser notre mère en proie à la plus profonde détresse!

» il fut doac résolu entre mes frères et moi, que l'un (^e nous devait rester.

262 LB TROU ▲ HOUAlN.

» Nous aimions tous les quatre notre mère d'une tendresse égale. — Nous tirâmes au sort, ce fut moi que le sort désigna.

>x Je dus sacrifier mon honneur pour celle qui aurait donné sans regrets sa vie pour ses enfants.

» Seulement, afin que mon sacrifice ne fût point inutile, il fallait éviter d'être reconnu et découvert, — car alors je n'aurais évité l'uniforme que pour aller pourrir en prison.

» A force de chercher des expédients, j'en trouverai un qui me parut bon, et qui l'était en efifct.

» J'achetai le chapeau à larges bords, la besace et le bâton d'un vieil aveugle qui ne voulait plus exercer...

» C'est-à-dire qu'il me vendit son fonds en me confiant tous les secrets du métier.

» 11 se retira ensuite dans une petite maison qu'il avait fait bâtir : — le vieux aveugle avait fait son affaire en trois ans.

» Pour me soustraire à la vigilance des gendarmes, je devins aveugle, ou plutôt je fis en sorte de paraître tel. — Je me coififai du chapeau à larges bords; — je me noircis le visage ; — je me fis conduire par une pauvre petite orpheline que j'avais trouvée sur la grande route, abandonnée et mourant de faim; — j'évitai de paraître de jour dans les endroits où j'étais connu, — et. armé d'un gros bâton, je me mis à battre la campagne.

» Personne ne refusa de faire la charité au pauvre aveugle.

» il m'en a coûté beaucoup pour m'accoutumer au Uiétier que j'exerce; — mon amour-propre a beaucoup souffert, mais j'ai tout sacrifié pour secourir ma mère.

» Maintenant me voici enrôlé dans la grande confrérie des gueux qui couvrent le pays de Caux,

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