‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (volume 2)Chapitre 33 sur 60 · VOLS DE CHAMEAUX · texte numérisé non relu

VOLS DE CHAMEAUX

Le vol de chameaux se pratique de la même manière que celui des chevaux.

On choisit des chameaux faits, c’est-à-dire qui ne crient plus, ou des chamelles pleines.

Les entraves enlevées, les voleurs piquent l'animal avec un poignard ou un couteau pour le faire sortir, et montent dessus, une fois arrivés à une grande distance des tentes.

On marche toute la nuit; si à la pointe du jour on ne se croit pas assez loin pour échapper à la poursuite des cavaliers, on s'arrête et on se cache dans un endroit dont le sol ne conserve pas les traces. Les cavaliers renoncent à la pour suite quand ils n'en trouvent pas; sinon ils reprennent souvent ce qui leur a été volé, et à moins que les voleurs n'aient lâché Ja prise et ne soient embusqués, ils payent leur entreprise de leur vie *.

1 Dans certaines tribus du désert, le voleur pris en flagrant délit est de la tête aux pieds couvert et comme habillé d'alfäa {sparterie. On y met le

feu, et on lâche le malheureux, qui, poursuivi par les huées générales, s'en va mourir un peu plus loin.

KRIANA, — VOLS. 263

C'est le moment suprême des invocations et des vœux.

« O Sidi Abd-el-Kader, — dit le voleur qui sent l'ennemi près de lui et tremble d'être découvert, — si tu nous sauves encore cette fois, nous ferons en ton BORA une ouadüa pour les pauvres. )

Dans le Sahara, Sidi Abd-el-Kader-Djelaly est le patron des voleurs. Cette peu recommandable -clientèle s'explique par la charité du saint marabout, qui ne veut laisser dans la peine aueun de ceux qui invoquent son nom.

VOLS DE MOUTONXS.

C’est un mince butin que les moutons, et plus génant que profitable; c’est un bétail qui marche lentement et qu'il faut désespérer d'entraîner à une assez grande distance le lendemain du vol. Aussi on se contente de marauder, chez l'ennemi, quand il est éloigné, les moutons dont on a besoin pour vivre dans les embuseades.

Cependant quelquefois l'occasion est tentante; on voit le troupeau paitre au loin des douars, le berger est couché, endormi, ou distrait d'une manière quelconque ; 1l est grand matin, on a le temps de faire du chemin avant qu'au coucher du soleil, l'heure venue de la rentrée des troupeaux, les douars ne s’apercoivent du vol qui a été commis ; on hasarde le coup de main.

On assène un vigoureux coup de bâton sur la tête du gardien négligent, on lui jette du sable dans les yeux, on les lui. couvre avec sa guelmouna (capuchon du bornous), et on lui le les mains derrière le dos, puis les voleurs se partagent la conduite du troupeau, divisé par petites portions ; chacun suit un chemin séparé, avec lenteur d'abord, plus rapidement ensuite; le lendemain, après n'avoir traversé que des lieux inhabités, l’on se rejoint à l'endroit désigné. On emmène le berger, et on ne le lâche qu'au milieu de la nuit, quand on n'a plus rien à craindre de lui.

Dans le désert, il y a deux manières principales de chasser l'autruche :

La chasse à cheval, La chasse à l’affüt,

et une troisième enfin, qui n'est qu'une variété de la seconde. Cette dernière consiste à tuer l'animal quand il vient se désaltérer à une source.

La vraie chasse est la chasse à cheval ; elle est, à l'affût, ce qu'est, chez nous, le courre à Parrèt; plaisir de gentilhomme, de roi, disions-nous jadis, et non métier de braconnier et de fantassin. On ne se contente pas de tuer, on force !.

L'éducation générale donnée au cheval ne suffit pas. I faut pour ce cas particulier une préparation spéciale, comme à notre cheval de course il faut l'entrainement pendant

1 Les Arabes du Sahara aiment la chasse avec passion, et leur religion les autorise à chasser le gibier dont la chair n’est point défendue. Il est également permis de chasser les animaux dont la chair est prohibée si, comme le chacal, le sanglier, ete., etc, ils sont nuisibles.

les quelques jours qui précèdent immédiatement la lutte.

Voici le mode d'entrainement usité pour les chevaux du Sahara :

Sept à huit jours avant la course, on supprime tout à fait la paille ou l'herbe, on donne l'orge seulement, on ne fait boire qu’une fois par jour, au coucher du soleil, moment où l’eau commence à devenir plus fraiche, et on les lave. On leur fait faire une longue promenade quotidienne entremêlée de pas et de galop, pendant laquelle on s'assure que rien ne manque au harnachement approprié à la chasse de l’autruche, et dont je vais parler. Après cessept ou huit jours, dit l’Arabe, ie ventre du cheval disparaît, tandis que son encolure, son poitrail et sa croupe restent en chair; alors l'animal est apte à supporter la fatigue. On appelle cette préparation du cheval techaha.

On modifie également le harnais en vue de l’alléger. Les étriers doivent être beaucoup moins lourds que d'habitude, l’arcon très-léger, les deux keurbous diminués de hauteur et dépouillés du stara. On retire le poitrail, sur sept feutres on n'en conserve que deux.

La bride subit également de nombreuses métamorphoses, où supprime comme trop lourds les montants et les œillères, on monte simplement le mors sur une corde de chameau suffisamment solide, sans sous-gorge, maintenue par une espèce de frontal également en corde, les rênes doivent être très-légères, mais fortes.

Les chevaux sont ferrés des quatre pieds.

L'époque la plus favorable pour cette chasse est celle des grandes chaleurs de l'été; plus la température est élevée, moins l'autruche a de vigueur pour se défendre. Les Arabes précisent ce moment en disant que c’est celui où, l’homme étant debout, son ombre n’a pas plus de la longueur d'une semelle.

C'est une véritable excursion, qui dure sept à huit jours.

Elle exige des mesures préparatoires, lesquelles sont concertées par une dizaine de cavaliers, réunis en akeud, comme pour une razzla.

Chaque cavalier est accompagné d’un de ses domestiques, prenant alors le nom de xemmal, et monté sur un chameau qui porte quatre peaux de bouc remplies d’eau, de l’orge pour le cheval, de la farine de blé {deguig), une autre espèce de farine grillée (rouina), des dattes, une marmite (mordjemi) pour faire euire les aliments, des lanières, une aiguille à passer, des fers et des clous de rechange.

Le cavalier ne doit avoir qu’une chemise de laine ou de coton, une culotte en laine : il s'entoure le cou et les oreilles d’une pièce d’étoffe légère appelée dans le désert haouli, maintenue par la corde de chameau ; aux pieds, des semelles retenues par des cordons ; il chausse des guêtres légères (trabag), et ne se charge ni de fusil, ni de pistolet, ni de poudre; sa seule arme est un bâton d’olivier sauvage ou de tamarin, long de quatre ou einq pieds et se terminant par un bout très-pesant.

On ne se met en chasse qu'après avoir appris par des voyaseurs, des caravanes ou des agents envoyés à cet effet, la présence d’un grand nombre d'autruches sur un point désigné.

On rencontre ordinairement les autruches dans les endroits où il y a beaucoup d'herbe et où la pluie est tombée depuis peu. D’après les Arabes, aussitôt que l’autruche voit les éclairs briller et l'orage se préparer en un lieu quelconque, elle y court, fût-elle à une très-grande distance ; dix jours de marche ne sont rien pour elle. Dans le désert, on dit d’un homme habile à soigner les troupeaux et à leur trouver les choses nécessaires : «IL est comme l'autruche. où il voit briller l'éclair, il arrive.

On se met en route le matin. Après un ou deux jours de marche, quand on est arrivé près de l'endroit où les autru-

ta, %

ches ont été signalées et qu'on commence à apercevoir leurs traces, on s’arrête et on campe. Le lendemain, deux domestiques intelligents, entièrement nus, et n'ayant qu un mouchoir en guise de calecon, sont envoyés en reconnaissance. Ils emportent une peau de bouc (chibouta) pendue au côté, et un peu de pain; ils marchent jusqu à ce qu'ils rencontrent les autruches, qui se placent toujours, disent les Arabes, sur des lieux élevés. Aussitôt qu'ils les ont apercues, ils se couchent et observent, puis l’un d'eux demeure et l’autre retourne prévenir le goum. Il a vu quelquefois trente, quarante ou soixante autruches; car il existe, prétend-on, des troupeaux (djeliba) de cette force ; d’autres fois, surtout au temps de leurs amours, les autruches ne se rencontrent que par trois ou quatre couples.

Les cavaliers, guidés par l’homme qui est venu les instruire, marchent doucement du côté où sont les autruches Plus ils approchent du mamelon où elles ont été signalées, plus ils prennent de précautions pour n'être pas aperçus. Enfin, arrivés au dernier mouvementde terrain qui les puisse cacher, ils mettent pied à terre. Deux éclaireurs vont en rampant s'assurer de nouveau que les autruches sont toujours dans le même endroit; sils confirment les premiers renseignements, chacun fait boire à son cheval, mais modérément, l'eau portée à dos de chameau, car 1l est très-rare de tomber sur un lieu où 1l y ait des sources. On dépose tout le bagage sur la place même où l'on s'est arrêté, et sans y laisser de surveillant, tant on est sûr de retrouver l'emplacement. Chaque cavalier porte à son côté une chibouta. Les domestiques et les chameaux suivent les traces des chevaux ; chaque chameau ne porte plus que le souper en orge du cheval, son propre souper, et de l’eau pour les hommes et les animaux.

La station des autruches étant bien reconnue, on se concerte, les dix cavaliers se divisent et forment un cercle dans

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lequel 1ls cernent la chasse, à une très-grande distance, de manière à ne pas être aperçus, or l'autruche a très-bonne vue. Les domestiques attendent là où les cavaliers se sont séparés ; puis, dès qu'ils les voient tous à leurs postes, ils marchent droit devant eux. Les autruches fuient épouvantées; mais elles rencontrent les cavaliers qui ne tâchent d'abord que de les faire rentrer dans le cercle. L’autruche commence ainsi à épuiser ses forces dans une course rapide, car aussitôt qu'elle est surprise «elle ne ménage pas son air.» Elle renouvelle plusieurs fois ce manége, cherchant toujours à sortir du cercle et toujours revenant effrayée par les cavaliers. Aux premiers signes de fatigue les chasseurs courent sus; au bout d'un certain temps le troupeau se dissémine, on voit les autruches affaiblies, ouvrir les ailes. C’est l'indice d'une grande lassitude; les cavaliers, certains désormais de leur proie, modèrent leurs chevaux.

Chaque chasseur S'assigne une autruche, se dirige sur elle, finit par l'atteindre, et soit par derrière, soit de côté, lui assène sur la tête un grand coup du bâton Cont J'ai parlé. La tête est chauve et très-sensible ; les autres parties du corps offriraient plus de résistance. L’autruche rudement frappée tombe, et le cavalier s’empresse de descendre pour la saigner, ayant soin de tenir la gorge éloignée du corps, afin que le sang ne touche pas les ailes.

Le mâle de l’autruche (delim), quand on le saigne, surtout devant ses petits, pousse des gémissements lamentables, la femelle (reumda) ne jette aucun cer.

Lorsque l’autruche est sur le point d'être atteinte par le cavalier, elle est tellement fatiguée, que si le chasseur ne veut pas la tuer, il lui est facile de la ramener doucement, en la dirigeant avec son bâton; elle peut à peine marcher.

Immédiatement après avoir saigné l’autruche, on l'écorche avec soin, de manière à ne pas gâter les plumes, puis on étend la peau sur un arbre ou sur le cheval. Les chameaux

arrivent, et on saupoudre fortement de sel l’intérieur de la dépouille.

Les domestiques allument des feux, disposent les marmites et font bouillir longtemps, à grand feu, toute la graisse de l'animal. Lorsqu'elle est devenue très-liquide, on la verse dans une sorte d’outre formée avec la peau de la cuisse au pied, solidement attachée à sa partie inférieure ; partout ailleurs la graisse se gâterait.

La graisse d’une autruche en bon état doit remplir ses deux jambes.

Lorsque l’autruche couve, elle est très-maigre, et sa graisse alors serait loin de remplir ses deux jambes ; on ne la chasse à cette époque que pour la valeur de ses plumes.

Le reste de la chair est employé au souper des chasseurs, qui la mangent assaisonnée de poivre et de farine.

Les domestiques ont fait boire les chevaux et leur ont donné l'orge. Tout le monde s’est un peu restauré, et s’empresse, quelle que soit la fatigue de la chasse, de retourner au lieu où l’on a laissé les bagages. On s'y arrête quarantehuit heures pour faire reposer les chevaux. Pendant ce séjour, ils sont l’objet des plus grands soins, puis on retourne dans ses tentes.

Parfois on envoie le produit de la chasse au douar, les domestiques rapportent des provisions, et sur de nouveaux renseignements on réitère l'entreprise.

Dans le désert, le mâle de l’autruche est nommé Delim, la femelle Reumda, le petit d'un an Ral, celui qui a passé un an Ouled gleub, après deux ans on l'appelle Ouled bou gleubtin. Enfin, à la troisième année, on le désigne sous le nom de Garah. Après ce temps l’autruche a atteint tout son développement.

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