CHASSE AU FAUCON
le décapuchonne, son maitre lui donne de la viande fraiche, le tient sur son poing, le caresse et lui parle, autant que possible, devant une nombreuse réunion, pour l’accoutumer au bruit ; au bout d’un mois l'oiseau connaît son maître et se trouve tout à fait privé.
On prend alors un jeune lièvre qu'on attache par une patte, on attache aussi le faucon avec une très-longue corde; on le déchaperonne et on lâche le lièvre devant lui.
Aussitôt que l'oiseau l’aperçoit, 1l s'élève en poussant des cris; le lièvre s'arrête etse tapit, le faucon fond sur lui et le tue d'un coup de patte, le maître accourt, éventre le lièvre, et lui en donne une partie à manger.
On répète ce manége Jusqu'à ce que l'oiseau montre qu’il n’a aucune envie de fuir, et attende son maître près du lièvre tué. | |
Le faucon toujours disposé à emporter sa proie est réputé
. dressé quand il répond au rappel avant ou après s'être emparé du gibier.
* Parvenu à ce point, l'oiseau peut être mené à la chasse ; son maître monte à cheval, l'emporte, chaperonné, sur sa tête ou sur son épaule, et le démasque en l’exeitant de la voix aussitôt qu'il aperçoit un lièvre. Le faucon pointe en l'air, puis fond dessus en criant, et le tue d'un seul coup ; on lui remet immédiatement le masque.
Quelquefois le lièvre a été tué très-loin du chasseur, il ne peut être saigné à temps, selon la prescription religieuse; on obvie à l'inconvénient en disant quand on lâche l'oiseau : Bessem allah, allah ou kebeur (au nom de Dieu, Dieu est le plus grand).
Si le faucon a mangé une partie du gibier, le reste peut être mangé par le chasseur, parce que cet oiseau de proie à été dressé à retourner auprès de son maître quand il le rappelle, et non à ne pas manger le gibier.
L'oiseau de race peut tuer le lièvre, le lapin, le petit de la
gazelle, le habar, oiseau gros comme la cigogne, le pigeon, la tourterelle.
Les djouad (nobles) seuls chassent au faucon. Ce sont des rendez-vous de vingt-cinq ou trente personnages, et des paris sont engagés.
On paye un faucon d'un chameau, de cent boudjous, quelquefois d'un cheval.
Les tribus du Sahara qui chassent encore au faucon sont : dans l’est, les Douaouda, les Selmya, les Oulad-Moulat, les Oulad-ben-Aly, elles sont réputées nobles entre les tribus du désert; dans l'ouest, les Oulad-Sidi-Chikh, les Harar, les Hamyane et les Angades.
Cette chasse est fréquente aussi dans le Teull, sur la lisière du Sahara.
L'oiseau de race, non plus que l'aigle, ne mange de charogne.
Le faucon est toujours dans la tente, il est l’objet des soins les plus attentifs.
Il est des chefs qui ne se séparent jamais de leur faucon, et le portent partout avec eux.
C’est une marque de distinction, de gentilhommerie, si j'ose dire, que d’avoir sur son bornous les traces des excréments du faucon.
L'Oisean de race.
Les Arabes connaissent quatre espèces d'oiseaux de race (Thair el horr), qu'ils emploient à la chasse. Ce sont :
El Berana, El Terakel,
El Nebala, El Bahara.
Le Berana et le Terakel sont les plus estimés; le Terakel surtout, qui est le plus grand et dont la femelle atteint quelquefois la taille d’un aigle ordinaire.
Le Terakel a les ailes noires, le dessous des ailes gris, le ventre noir et blane, la queue noire, la tête noire dans son jeune âge, tirant sur le gris, puis sur le blanc, à mesure qu'il vieillit. — Son bec est très-dur et très-acéré, les serres solides et vigoureuses.
Le Berana est un peu moins fort et de moindre taille que le Terakel. Les ailes sont d’un blanc grisâtre, la poitrine esi blanche, la queue grise et blanche, le blanc domine ; la tête est multicolore, mais le blanc est encore la couleur dominante.
Le Bahara est presque entièrement noir, à part quelques teintes blanches à la poitrine : « Gest un nègre, il ne vaut pas grand'chose. »
Le Nebala: la couleur grise domine, quelques teintes blanches sur les ailes.
Le Nebalu a les pattes jaunes.
Tous ces oiseaux muent à la fin de l'été.
L'oiseau de race se vend moins qu'il ne se donne. Celui qui en a pris un le porte au maitre d’une grande tente, qui Jui fait un cadeau.
C'est pendant l'été qu'on cherche à se procurer l'oiseau de race, Thair el horr, afin d’avoir le temps de le préparer pour les chasses, lesquelles ont lieu vers la fin de l'automne,
Voici le moyen employé pour le prendre :
On revêt un pigeon d’une espèce de chemise faite de poils de cheval et de laine exubérante ; un cavalier porteur de ce pigeon va se promener dans des lieux déserts et le lance en Pair quand à] a vu un oiseau de race, puis il va se cacher.
Le faucon fond sur l’oiseau et le saisit, mais les serres et les jambes s’empêtrent dans les crins et la laine, il se débat et s’embarrasse de plus en plus; à bout d’efforts, épuisé, alourdi, il finit par descendre ou plutôt par tomber à terre. Le cavalier sort de sa cachette et S'en empare.
Une fois qu'il est pris, on dresse un perchoir dans la tente même du chef et on y attache l'oiseau avec une élégante lanière de filali (cuir travaillé à Tafilelt); il n’est pas besoin de dire que l’entrave est mise avec les plus grandes précautions pour ne pas blesser l'animal ou l’incommoder à l'excès.
C’est le maître de la tente lui-même qui, tous les jours, une seule fois, vers deux heures de l'après-midi, lui donne à manger.
La nourriture habituelle est de la chair de mouton crue, très-proprement et très-soigneusement coupée.
La nourriture est abondante, l’oiseau peut manger à satiété, il doit même engraisser. |
Pour ébaucher son éducation, on procède de la manière suivante : on présente le morceau de chair tout entier, en faisant de la voix un appel trois fois répété, et qui peut être figuré par cette diphthongue prolongée: « Ouye, ouye, ouye. » L'oiseau se jette sur le morceau, qu on ne lui abandonne pas, mais qu'il s'efforce d’arracher ; on s'éloigne progressivement, toujours en lui présentant la chair et en provoquant cette lutte infructueuse ; puis, enfin, avant qu'il soit tout à fait épuisé, on lui donne sur le perchoir la pâture divisée en plusieurs pièces. — On l’a, jusqu'alors, toujours gardé sous la tente. Il est resté encapuchonné pendant le jour et pendant les premières nuits, jusqu'à ce qu'il fût privé avec la femme, les enfants, les animaux, les chiens, ce dernier point est difficile et n'est même jamais atteint complétement.
Quand l'oiseau de race en est là, quand il est habitué à recevoir sa nourriture sur le perchoir, de la manière que
nous avons décrite, le cerele de sa captivité s'élargit, on l’attache à la patteavec une corde de poil de chameau douce et souple. d’une longueur de cinquante ou soixante coudées, qui lui permet de sortir, et c’est hors de la tente qu'on essayeet qu'on répète le manége des appels pour lui donner à manger, toujours avec une prudente gradation.
On le soigne ainsi pendant longtemps sous la tente, dont on ne le fait sortir que pour lui donner sa nourriture.
Quand son maitre est sûr de l'avoir ainsi habitué à lui, il l'emmène sur son poing à une assez grande distance, lui mettant, lui ôtant, lui remettant son capuchon à différentes reprises ; ce n'est pas sans difficultés, sans de grands débats, que l'oiseau se fait au spectacle extérieur, néanmoins il sv accoutume à la longue.
A cette époque on complète l'apprivoisement de l'oiseau de race, c’est-à-dire qu'avec les mêmes appels, les mêmes alternatives, mais loin de la tente et du douar, sans capuchon ni lien, on donne la nourriture; aussitôt qu'il est repu, on lui remet le lien et le capuchon. Alors aussi son maitre l'emmène partout sur son poing.
Mais ce n’est pas tout, l'animal n'est que privé, 1l faut le dresser à la chasse, et voici de quelle manière.
On prend un lièvre, on le saigne au cou, on découvre bien la saignée en éloignant la peau pour que la chair paraisse. Alors dans la tente, on fait l'appel après avoir ôté le capuchon du Thair el horr, qui saute au cou du lièvre; on le laisse s'acharner un peu pour qu'il y prenne goût, et ce jour-là on lui donne à manger de ce lièvre. |
On recommence cette opération sept à huit jours de suite, avec un lièvre vivant, dont le maitre tiraille les oreilles pour le faire crier, pendant que lui-même fait les « ouye, ouye » d'appel. Le faucon s’élance sur la tête du lièvre et le dispute, puis il lui mange les yeux et parfois la langue. On ouvre le lièvre et on en donne à manger.
Cet exercice est répété plus ou moins souvent, selon le degré de facilité de l'oiseau à s’instruire.
Le temps de la chasse approche, 1l faut éprouver l'oiseau, savoir s'il a profité de ces lecons si prudemment graduces, de cette éducation si laborieusement soignée, si bien appropriée à sa nature et au genre de plaisir auquel il est destiné.
On sort donc à cheval, on emporte l'oiseau de race encapuchonné, on se rend dans une plaine découverte ou sur un vaste plateau; on s’est muni de cinq ou six lièvres vivants. Arrivé sur le terrain choisi, on prend un liévre et on lui casse les quatre pattes, puis on le làche à la portée de l'œil de l'oiseau; plaintif et criant, il court tant bien que mal; on décapuchonnealors et on läche en disant: « Bessem allah, allah ou kebeur ; le Terakel, impatient, s'élance droit vers le ciel, et de très-haut se précipite sur le lièvre, qu’il tue ou étourdit d’un coup de ses serres crispées, comme d’un coup de poing.
On s'approche du lièvre, on le saigne, on l’ouvre, et on donne les entrailles, le foie, le cœur à l’oiseau pour qu'il les mange sur place.
Après plusieurs jours de suite pendant lesquels on répète cette épreuve, l'oiseau de race est complétement dressé.
Cette éducation s’est prolongée depuis l’été jusque vers la fin de l'automne. C'est la saison propice, car l'oiseau ne chasse bien que pendant les temps brumeux et même les temps froids. Il ne saurait supporter le soleil, la soif, la chaleur. Il quitterait son maitre pour aller chercher l'eau qu'il aperçoit de très-loin et ne reviendrait plus.
À cette époque on se met en route après un léger déjeuner, vers onze heurés du matin. l'oiseau de race sur l’épaule ou sur le poing; on s’est approvisionné seulement de lait de chamelle enfermé dans des peaux de bouc, de dattes, deglet en nour, de pain et quelquelois de raisins secs.
Mais la chasse ne commence qu'après une assez longue
course, vers les trois heures de l'après-midi; les cavaliers sont nombreux; arrivés sur le terrain de chasse, ils se disséminent, battent les broussailles, les touffes d’alfa, pour faire lever un lièvre qu'on s'efforce de rabattre vers celui qui tient le faucon. Aussitôt qu on aperçoit Le gibier, on enlève le capuchon de l'oiseau et on le lâche en lui indiquant le lièvre du doigt et en lui disant: « Ha hou, le voici ! »
Pendant que son maitre prononce le sacramentel : Bessem allah, allah ou kebeur (au nom de Dieu, Dieu est le plus grand), mots destinés à sanctifier la proie qui n'a pas été saignée, à faire que ce soit un mets permis pour le vrai croyant, l'oiseau part, fait une pointe à perte de vue, tout en suivant le lièvre de son œil perçant, puis s’abat sur lui et le frappe, soit à la tête, soit à l'épaule, d’un coup de ses serres fermées assez violent pour l’étourdir ou même le tuer.
Les cavaliers, qui l’ont vu descendre, accourent de tous côtés, l'entourent et le trouvent ordinairement occupé à manger les yeux du lièvre.
Pour qu'il l'abandonne, on tire du bornous une peau de lièvre qu'on jette un peu plus loin et sur laquelle 1l se précipite. | Ge n'est qu'une fois rentré au douar que l’on donne la curée.
On comprend que si la nourriture était abondante, excessive même au moment où on voulait apprivoiser l'animal, et en quelque sorte s'en faire bien venir, elle est au contraire assez ménagée pendant toute la saison des chasses, afin de ne pas alourdir l'animal, de ne le point priver de ses moyens,
de le rendre, en un mot, bon chasseur, c’est-à-dire ardent et alerte.
Il n’est pas rare, avec deux ou trois faucons, de tuer dix ou quinze lièvres.
Avec le Thair el horr, on chasse aussi un gros oiseau appelé habara*.
Cette chasse a lieu de la manière suivante : on court à cheval jusqu'à ce qu’on ait rencontré des habara, quise trouvent par couples ou par compagnies de quatre, six, ou davantage encore. On a le faucon sur le poing, on lui ôte le capuchon, on lui montre les habara, on l’excite, puis on le lâche en prononcant l'invocation « Bessem allah, » il pointe, se précipite sur sa proie, dont 1l enferme la tête dansses serres, où 1l la maintient impitoyablement, malgré les efforts désespérés de la victime, jusqu'à ce que les cavaliers arrivent et la lui arrachent. L'un d'eux la saigne et donne la curée.
« Cette nourriture grise l'oiseau de race, » disent les Arabes, soit à cause de sa saveur parfumée, soit parce qu'il est fier de la capture d'un habara, qui est un morceau de sultan. Aussi, quand il est remis sur l'épaule, il se balance et se dandine ; «il fait sa fantasia. »
Si le habara vole, alors le faucon monte; tous deux montent ensemble. Le faucon cherche à le dominer; quand il y est parvenu, il descend, lui casse une aile, puis le sternum. Ils tombent en tournoyant, mais toujours le faucon s'arrange de manière à avoir le dessus, et surtout à mettre sa victime sous lui, afin que seule elle ressente le choc de cette effroyable chute.
L'oiseau de race chasse encorele seroun, le hama, el agad.
Il y a des faucons qui ne chassent pas le habarar: Aucun d'eux n’est dressé pour la chasse de la perdrix; on craindrait, en l’y habituant, de l’amener à préférer chasser la plume que le poil.
Quand un oiseau tarde à rejoindre son maître, alors un cavalier, tenant à la main une peau de lièvre avec ses oreilles et ses pattes, qui a nom gachouche, pousse un temps de
1! Le habara me parait être la pintade. :
galop dans la direction, lui jette cette amorce en criant : Ouye !
Cette interjection est, si je puis m’exprimer ainsi, le vocatif de l'oiseau de race.
L'oiseau de race, quand il est dressé, ne trahit pas souvent son maître, c'est-à-dire qu'il est rare qu'il le quitte; cependant on en perd quelques-uns par suite du goût trèsprononcé qu'ils ont pour un oiseau du désert appelé hamma, et qu'ils poursuivent avec acharnement; en dépit des appellations, des Ouye ! et des gachouche, ils ne reviennent plus.
Le Biaz, c'est le nom du fauconmier, de celui qui est spécialement chargé de soigner et de nourrir l'oiseau de race, a quelquefois pour son élève une tendresse aveugle, funeste : il le choie, il le nourrit avec excès, et, quoi qu'en dise le proverbe, « l'amour-propre est son seul conseiller, le seul mobile de ses actions, » 11 n'a pas faim, et, au lieu de chasser, il reprendra sa liberté.
Il faut d’ailleurs qu’un oiseau soit bien dressé, bien renommé même, pour qu'on le garde plus d’une année : d’ordinaire, à moins de prouesses signalées, on le lâche après la saison des chasses, quitte à chercher à s'en procurer d’autres à l’époque favorable, et l’on cite comme des exemples exceptionnels les oiseaux que l’on a depuis trois ans.
Au reste, tout le monde les aime, petit ou grand, riche ou pauvre.
Comment en serait-il autrement? Nous aimons tout ce qui est beau, riche, brillant, magnifique, et il faudrait n'être pas Arabe pour ne pas se réjouir, s'exalter, à la vue d’une compagnie de sept ou huit nobles cavaliers revenant d'une chasse au faucon : le chef marche en avant: il a deux faucons, l’un sur l'épaule, l’autre sur le poing, revêtu du guefass (gant à la crispin).
Le capuchon et le harnachement { keumbid) sont enrichis de soie, de filalt, d’or, de petites plumes d’autruche ; les en-
traves (semaid) sont brodées et ornées de grelots d'argent (ledjerass ).
Après un goum partant pour la guerre, rien n'est splendide comme le départ ou le retour d’une chasse au faucon.
Aussi l’on a beau être haletant, harassé, mort de fatigue, mieux encore que par le sommeil on est reposé, guéri, par l'espoir de recommencer le lendemain.
Les tribus où l’on chasse au faucon sont :
Les Zemoule, Les Ghiras, Oulad-ben-Embarack, Oulad-Mokran, Oulad-Mady, Oulad-Abdallah, Oulad-Sidi-Ayssa, Oulad-Derradi, Oulad-Mokhtar, Zenakhra, EI Arbaa, Oulad-Yagoub, Oulad-Nayl, Hamyane, Oulad-Sidi-Chikb, Souamäàa, Metaarfa, Oulad-Nasser, etc, etc.
Tous les gens de l’Alfa, en un mot.
‘ Cette note est en parfaite concordance avec des renseignements puisés à d’autres sources Sid-Hamed-ben-Mohamed-el-Mokrany, kalifa de la Medjana, ct d’autres chefs de la province de Constantine, actuellement à Paris, donnent exactement les mêmes détails.
Une caravane a été pillée, les femmes de la tribu ont éte insultées, on lui conteste l’eau et les pâturages; voilà de ces griefs que la razzia, füt-ce la terrible féhha, ne suffirait pas à venger. Aussi les chefs se sont réunis et ont décrété la guerre.
Ils ont écrit à tous les chefs des tribus alliées et leur ont demandé leur aide. Les alliés sont fidèles et sûrs; ne sont-ils pas aussi les ennemis de la tribu à punir? N'ont-ils pas les mêmes sympathies, les mêmes intérêts que ceux qui les appellent? Ne font-ils pas partie du sof, du rang, de la confédération? Aucune des tribus ne refusera d'envoyer son contingent proportionné à son importance.
Mais les alliés sont loin; ils ne pourront arriver avant huit à dix Jours : en attendant, les conseils se renouvellent, et les chefs excitent les esprits par leurs proclamations :
« Vous êtes prévenus, à esclaves de Dieu! que nous avons à tirer vengeance de telle tribu, qui nous à fait telle insulte. Ferrez vos chevaux, faites des provisions pour quinze jours; n'oubliez pas le blé, l'orge, la viande sèche (khreléa) et le beurre. Vous devez non-seulement suffire à vos besoins.
“mais encore pouvoir donner généreusement l'hospitalité aux cavaliers de telle, telle et telle tribu qui viennent nous soutenir. Commandez à vos plus jolies femmes de se tenir prêtes à marcher avec nous; qu’elles s’ornent de leurs plus belles parures, qu'elles parent de leur mieux leurs chameaux et leurs atatiche (palanquins de parade); portez vous-mêmes vos plus riches vêtements, car c'est pour nous une affaire de nif (amour-propre). Tenez vos armes en bon état, munissez-vous de poudre, et soyez réunis tel jour, à tel endroit. Le cavalier qui a une jument et qui ne viendra pas, le fantassin qui possède un fusil et qui restera, seront frappés, le premier d’une amende de vingt brebis, et le second d'une amende de dix brebis. »
Tout homme valide, même à pied, doit faire partie de l'expédition.
On va partir; mais d’abord les chefs confient les troupeaux, les tentes et les bagages de la tribu à la garde de vieillards expérimentés, chargés également de pourvoir à la police et à la surveillance de cette réunion de femmes, d’enfants, de malades et de bergers.
Les ennemis aussi se sont préparés. [nstruits par des voyageurs, des amis, des parents même, qu'ils ont dans le parti opposé, ils se hâtent d'écrire de tous les côtés pour réunir leurs alliés (leur sof). Ils placent les troupeaux, les tentes, les bagages, dans un endroit qu'ils croient sûr, puis un rendez-vous est assigné aux cavaliers dans le plus bref délai. Dans la crainte d’une surprise, on choisit un terrain convenable pour la défensive et l’on attend les événements.
Les événements sont proches, et la tribu qui a pris les armes pour se venger va bientôt se mettre en marche; elle n’a pas perdu un seul instant: La veille du départ, tous les chefs auxiliaires se réunissent à ceux qui les ont mandés, et, en présence des marabouts, prêtent sur le livre saint de Sidi- Abd-Allah le serment suivant :
«O nos amis! jurons par la vérité du livre saint de Sidi- Abd-Allah que nous sommes frères, que nous ne ferons qu'un seul et même fusil, et que, si nous mourons, nous mourrons tous du même sabre; si vous nous demandez le jour, nous viendrons le jour, et si vous nous appelez la nuit, nous accourrons pendant la nuit. »
Les assistants, après avoir juré, conviennent de partir le lendemain matin.
Le lendemain, à l'heure désignée, un homme de haute naissance, noble (djied) entre les plus nobles, monte à cheval, se fait suivre de ses femmes, portées sur des chameaux, et donne le signal. Tout s’ébranle alors, tout se met en mouvement; l'œil est ébloui par ce pêle-mêle étrange et pittoresque, cette foule bigarrée de chevaux, de guerriers, de chameaux portant les riches palanquins où sont enfermées leurs femmes.
[ei ce sont les fantassins qui font bande à part, là les cavaliers qui surveillent [a marche des femmes; d’autres, plus ardents, plus insoucieux, sont partis en avant ou s’éparpillent sur les flancs, moins en éclaireurs qu’en chasseurs. [ls forcent, avec leurs lévriers, la gazelle, les lièvres, l’antilope ou l’autruche.
Les chefs sont plus graves ; sur eux pèse la responsabilité. C'est à eux que reviendra la plus grosse part du butin si l'expédition réussit; mais, si c’est un revers, à eux les imprécations, la ruine et la honte.
Ils se concertent et méditent,
Puis viennent les chameaux qui portent les provisions.
Tout cela, se conformant aux exigences du terrain, tout cela, désordonné, bruyant et joyeux, songeant à l'aventure. non à la fatigue ; à la gloire, non aux périls. Les guerriers célèbrent leurs exploits de tous genres : les joueurs de flûte les accompagnent, les animent ou les interrompent; les
femmes poussent des eris de Joie. Ces bruits sont dominés par les enivrants éclats de la poudre.
Mais les fusils se taisent. Un jeune et beau cavalier entonne alors l’un-de ces chants d'amour que la passion se plaît à parsemer de couleurs éclatantes, d'images étranges, et qui, dans le désert, ont toujours un charme nouveau pour ces populations chevaleresques.
Mon cœur brûle avec son feu
Pour une femme issue du paradis ;
O vous qui ne connaissez pas Meryem !, Cette merveille de Dieu l'unique,
Je vais vous montrer son portrait.
Meryem, c'est le bey Osman lui-mème Quand il parait avec ses étendards,
Les tambours qui mugissent
Et ses goums qui le suivent.
Meryem, c'est une jument de race Qui vit avec délices
Dans un palais doré ;
Elle aime l’ombre des feuilles, Elle boit une cau limpide
Et veut des noirs pour la soigner.
Meryem, c'est la Inne des étoiles Qui trahit les voleurs ?,
Ou bien c’est encore le palmier Du pays des Beni-Mezab 5,
1 Meryem, Marie.
? Qui trahit les voleurs. — Les voleurs Arabes se meitent rarement en campagne qusnd la lune est dins son plein. On à remarqué qu'il y avait be -ucoup plus de vols et d’assassin:{s, en pays arabe, à la fin du mois lunaire.
5 Les Beni-Mezab forment, au milieu des populations du désert, une petite nation à part qui se distingue par la sévérité de ses mœurs, son langage particulier, sa probilé proverbile et quelques modifications dans les pratiques religieuses.
Dont les fruits sont si hauts, Qu'on ne peut y toucher.
Meryem, c'est plutôt la gazelle Quand elle court dans le désert.
Le chasseur met en joue son petit; Elle voit brûler l’amorce,
Sait recevoir le coup,
Et mourir pour lui sauver la vie.
Elle m'avait donné rendez-vous Pour la nuit du lundi.
Mon cœur battait, elle est venue, Tout enveloppée de soie,
Se jeter dans mes bras.
Meryem n’a pas de sœur !
Dans les quatre coins du monde !
Elle vaut Tunis avec Alger, Tlemsen et Mascara,
Leurs boutiques, leurs marchands Et leurs étoffes embaumées.
Elle vaut les bâtiments
Qui traversent la bleue ? avec leurs voiles Pour aller chercher les richesses
Que Dieu nous à créées.
Elle vaut cinq cents juments,
Fortune d’une tribu,
Quand elles courent à la poudre Sous leurs fiers cavaliers.
{ N'a pas de sœur. — Expression consacrée dans la langue arabe pour dire : n’a pas sa pareille.
? La bleue (zerga), veut dire ici la mer.
3 Que Dieu nous a créées. — Ici se révèle dans toute sa force l’orgueil des Arabes. Avec le produit de nos chevaux, de nos chameaux et de nos moutons, disent-ils, nous n’avons pas besoin de travailler, et nous pouvons, cependant, nous procurer tout ce que fabriquent, avec tant de peine, ces misérables chrétiens.
Elle vaut cinq cents chamelles Suivies de leurs petits,
Plus cent nègres du Soudan Volés par les Touareug !
Pour servir les musulmans.
Elle vaut tous les Arabes nomades, Heureux, indépendants,
Et ceux à demeures fixes, Malheureuses victimes
Du caprice des sultans 2,
Sa lête est ornée de soie pure
D'où s’échappent en boucles ondoyantes Ses noirs cheveux parfumés avec du musc Ou de l’ambre de Tunis.
Ses dents, vous diriez des perles Enchâssées dans du corail bien rouge,
Et ses yeux, infiltrés de sang,
Blessent comme les flèches
Des sauvages habitants du Bernou .
Sa salive, je l'ai goûtée,
C’est le sucre des raisins secs,
Ou le miel des abeilles
Quand fleurit le printemps.
Son cou, c’est le mât d’un vaisseau Qui fend les mers profondes
Avec ses voiles blanches
Pour voguer selon les vents.
4 Volés par les Touareug. — Grande tribu, d’origine berbère, qui garde les portes du Sahara et du Soudan, prélevant sur les caravanes un droit de sortie, un droit de voyage et un droit d'entrée. Les Touareug font, en outre, la traite des nègres.
? Ce couplet peint admirablement et les charmes que les Arabes du Sahara trouvent à leur vie nomade et le mépris qu’ils professent pour les Arabes du Tell.
3 Royaume nègre dans le sud duquel certaines peuplades combattent encore avec des flèches empoisonnées.
Sa gorge ressemble à la pêche
Qu'on voit mrir sur l'arbre,
Ses épaules à l'ivoire poh,
Et ses côles arrondies
Sont les sabres orgueilleux
Que tirent les Djouad t
Aux jours fatigués de poudre.
Que de braves cavaliers
Sont morts pour elle en combattant !
Oh! combien je voudrais posséder Le meilleur cheval de la terre, Pour marcher seul et pensif Auprès de-sa chamelle blanche !
Ce cheval ferait bien enrager
Les jeunes gens du Sahara!
Je chasse, je prie, je jeûne,
Et suis les lois du prophète; Mais, dussé-je aller à la Mecque, Je n'oublierai jamais Mervem.
Oui, Meryem, avec tes cils noirs, Tu seras toujours belle,
Agréable comme un cadeau ?.
Au bout de quelques heures, la chaleur se fait sentir; on fait une halte (meguil), on dresse les tentes, on prépare le
On donne chez les Arabes le nom de Djouad à la noblesse militaire. Ji tirent leur origine des Méhal, conquérants venus de l'Est à la suite des compagnons du Prophète. L'homme du peuple a beaucoup à souffrir des injustices et des spoliations des Djouad. Ceux-ci cherchent à faire oublier ces mauvais traitements et à maintenir leur influence en accordant généreusement l'hospitalité et leur protection à ceux qui la réclament, c’est dire qu'ils réunissent, au suprême degré, les deux traits sullants du caractère national : l'avidité du gain et un grand amour du faste.
? Agréable comme un cadeau. — Cet Arabe disant que sa maitresse sera toujours agréable comme un cadeau fait parfaitement comprendre combien son peuple est encore soumis à l'entrainement et à la corruption des présents. :
déjeuner, on débride les chevaux, on les fait paître ; c’est le repos.
Le soleil baisse, la chaleur s’adoucit, il est deux ou trois heures de l'après-midi. En marche, en avant, vous autres les hardis cavaliers, faites voir dans une brillante fantasia ce que sont vos chevaux et ce que vous êtes vous-mêmes. Les femmes vous regardent; montrez-leur ce que vous savez faire d’un cheval et d’un fusil.
Allez! plus d'un sera payé de ses prouesses. Voyez-vous ce nègre, il apporte à quelqu'un d’entre vous le prix de son habileté à manier un cheval ou à se servir d’un fusil; é’est le messager auquel une des belles spectatrices a confié son amour; elle l'a chargé de porter au héros de la fantasia ses bracelets de pied (khrolkhral) ou son collier de clous de girofle (mekhranga).
Mais il ne suffit pas d’être un brave et adroit cavalier ; il faut être prudent. — Tu as un ami, demain tu lui donneras ton cheval et tes vêtements, recommande-lui bien, ta sœur’ le veut, de se montrer au milieu du goum avec ta monture et vêtu comme toi, que tous les cavaliers s’y trompent. Toi, tu passeras inaperçu, modeste fantassin ; tu marcheras près de la chamelle qui porte ta nouvelle maîtresse. Sois attentif, épie le moment favorable, et glisse-toi dans l’atouche. Va, elle est aussi impatiente que toi, ellete tend la main; profite de ce secours, et que tes mouvements soient plus rapides que le soupçon.
En amour comme en guerre, la fortune est pour Îles audacieux, mais les périls aussi sont pour eux. Si ces rendezvous sont fréquents et réussissent presque toujours, on V risque sa vie; des amants ainsi surpris seraient sûrs de périr tous les deux.
1 Ta sœur le veut. — Sœur, dans celte circonstance, veut dire : maitresse, amante.
Mais qui les trahirait? Tous ceux qui les entourent sont pour eux. L'amant instruit ses amis de sa bonne fortune ; tous ont voulu aider à son bonheur, et dix ou douze douros ont été envoyés à l’amante. Ce n’est pas tout encore : son émissaire a reçu deux ou trois douros; de l’argentenfin a été distribué aux esclaves et aux domestiques de sa tente; aussi tous ces serviteurs font-ils bonne garde et sauront-ils prévenir l’amoureux de l'instant où il devra sortir de l'atouche lorsque l'installation du camp, aux approches de la nuit, amènera partout le désordre et la confusion.
Avant le coucher du soleil, les chefs ont fait reconnaître un endroit propice au campement de la nuit. On doit y trouver de l’eau, de l'herbe et les arbustes qui servent à faire le feu. (Guetof, el oucera et el chiehh.) On arrive sur lemplacement désigné; chacun dresse ou fait dresser sa tente; on débride les chevaux, on les entrave ainsi que les chameaux ; les nègres vont à l'herbe et au bois; les femmes préparent les aliments ; on soupe. Mille scènes donnent à cet ensemble du camp un aspect plein de charme et d'originalité; puis une obseurité complète l’enveloppe, à moins de clair de lune ; les feux sont éteints; aucune clarté ne luit dans ces ténèbres. On ne sait dans le Sahara ce que c’est que l'huile ou la cire‘.
Immédiatement après le souper, chaque tente désigne un homme qui veille autour des bagages et des animaux ; il est chargé de prévenir les vols que ne pourra guère empêcher son active vigilance.
Les voleurs ne sont pas les seuls à attendre la nuit. À cette heure aussi, et protégé par cette obscurité, l'amant prévenu par sa maitresse s'approche furtivement de la tente où elle repose, en relève les bords, guidé par un esclave dévoué, et prend la place du mari qui, fatigué de la course du
* Depuis les relations fréquentes qu’ils ont avec nous, les chefs du désert emploient avec plaisir la bougie qu’ils nous achètent sur le littoral,
jour, dort dans la chambre des hommes (khralfa mtäa
redjal), car dans les tentes du désert il y a toujours deux compartiments distincts, l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes. En outre, un homme ne peut sans honte passer toute la nuit avec sa femme. Rien ne gêne dès lors les entrevues amoureuses. Ge n’est pas la présence d'une ou plusieurs des trois autres femmes que la loi permet aux musulmans, qui y metirait obstacle; à en croire le proverbe arabe, la juive seule surpasse le Ghitann (Satan) en malice, mais aussitôt après (Satan) vient la musulmañie; 1l est sans exemple dans le désert que les femmes se soient dénoncées entre elles.
Parfois pourtant on trouve l'aventure trop périlleuse ; la femme alors sort de la tente lorsque tout le monde est endormi, et se rend dans un lieu qu’elle a désigné à l'avance à son amant, par un des intermédiaires obligés, les nègres et les bergers.
C'est aussi à l'heure où les amants heureux se rencontrent que s’accomplissent les projets de vengeance. Un amant repoussé pénètre dans la tente de celle qui l’a dédaioné, il s'approche d’elle et la tue d'un coup de pistolet. Au bruit de la détonation, on se lève, on court, on pousse des cris, mais le meurtrier a le temps de disparaitre, et presque toujours le crime commis sans témoins reste impuni.
Toutes ces aventures sont fréquentes au Sahara, et de gré ou de force une femme arabe a toujours des amants. La jalousie et les précautions des maris surexcitent et poussent à l'excès en le gênant le libertinage des femmes. Quelle que soit leur classe, elles passent leur vie à inventer des ruses pour tromper leurs maris quand elles sont jeunes, à faciliter les amours des autres quand elles sont vieilles’. Toutes les intrigues se nouent par l'entremise des pourvoyeuses
1 Il existe cependant d'honorables exceptions.
(ädjouxa). Ce sont elles dont la langue dorée et les machinations diaboliques disposent les‘jeunes femmes à faillir, et qui ménagent les rendez-vous. Elles prennent tous les visages pour s’insinuer, et réussissent surtout en s'attaquant au côté faible, l'amour des présents.
La nuit est passée, le ciel se dore, c'est l'instant du départ ; la marche du second jour va commencer. À ce moment les chefs envoient des chouafs, avec mission de reconnaitre l'emplacement de l'ennemi, et de juger aux signes extérieurs, de son état moral, de la quantité des renforts qu'il a recus. Ces éclaireurs s’avancent avec précaution et ne marchent plus que la nuit lorsqu'ils approchent du camp ennemi. Puis un homme à pied se détache, qui profite de tous les accidents de terrain pour échapper aux regards, et souvent, couvert de haïllons, pénètre hardiment, la nuit, au milieu des douars. Il s'assure du nombre de fantassins, de chevaux, de tentes ; observe si l’on rit, si l’on s'amuse, ou si la tristesse règne dans le camp, puis vient rendre compte du résultat de ses observations.
Les chouafin réunis attendent le jour dans un endroit caché, impatients de voir quelle sera l'attitude de l'ennemi au soleil levant; s'il fait la fantasia, s'il tire des coups de fusil, si l’on entend des cris de Joie, les chants, les sons de la flûte, bien certainement il a recu des renforts, etil ne s'inquiète pas de l'attaque prochaine.
La tribu poursuit sa marche jusqu'à ce qu’elle ne soit plus qu'à neuf ou dix lieues de l'ennemi. On ne s’est avancé qu'à petites Journées, les bagages, les femmes, les fantassins, sont autant de causes de lenteur ; ce qui retarde surtout, ce sont les ordres des chefs, qui veulent laisser à ceux qu'ils vont attaquer le temps de la réflexion.
C'est prudemment agir, et de puissants motifs les déterminent. Qui sait? peut-être vont-ils recevoir des propositions de paix avec force cadeaux, pour eux, les personnages
prépondérants dans les conseils? Les exemples manquentils? N'est-ce point la coutume? A eux les cotonnades, les vêtements de drap (kate), les fusils montés en argent, les bracelets de pied (khrolkhral), et enfin les douros!.…. Alors, il faut le dire, quand l'affaire prend cette tournure, elle est bien près de s'arranger à l'amiable.
Les deux partis ennemis ne sont plus séparés que par un espace de dix lieues, et aucune proposition directe ni indirecte n'a été échangée. La tribu se reconnait-elle incapable de résister ou accepte-t-elle la lutte?
Si elle renonce à combattre, elle réunit les marabouts*
les plus influents, etles munit de cadeaux et d'argent dont chacun a fourni sa part. Les saints hommes se rendent dans le camp ennemi, au milieu de la nuit, sous la protection d'un chef prévenu à l'avance, et bien vite séduit par de nombreux cadeaux ; celui-ci les conduit chez un autre chef, qui se laisse également aller à recevoir les présents qu'on lui offre ; tous les deux accompagnent les messagers de paix chez un troisième personnage, et ainsi de suite, jusqu à ce que soient gagnés tous ceux dont la voix est puissante. Alors seulement les marabouts, sûrs de la bienveillance de ceux qui les écoutent, émettent les propositions qu'ils sont chargés de faire et s'expriment ainsi:
« Nous ne sommes venus que pour l'amour de Dieu. Vous savez que nous sommes marabouts et que nous ne voulons que le bien. Il faut, en notre considération, vous arranger avec les musulmans qui nous envoient, cela vaudra mieux que d'attirer sur nous tous les malheurs de la querre, la ruine, la mort, etc. Si vous voulez le bien, Dieu vous bénira, VOUS, Vos femmes, vos enfants, vos juments, vos chamelles ; si vous voulez le mal, qu'il retombe sur vous. Nous le répétons, faites la paix, et que Dieu maudisse le démon ! »
Après quelques difficutés soulevées pour la forme, les chefs finissent par répondre aux marabouts :
«Eh bien! nous ferons la paix à cause de Dieu et à cause de vous, mais aux conditions suivantes :
«4° Vous nous rendrez les objets, denrées ou animaux qui nous ont été enlevés lorsque les vôtres ont pillé notre caravane à tel endroit ;
«2° Vous payerez la dya! (prix du sang) des nôtres tués par vous tel Jour ;
« 3° Vous nous rendrez aussi tout ce qui nous a été enlevé en troupeaux, tel jour, par les vôtres dans telle khrotefa ; |
«4 Vous nous restituerez tous les chameaux et les chevaux que vos voleurs nous ont dérobés et qui sont encore chez vous. »
Les marabouts acceptent ces conditions, s en rendent garants ; alors on apporte le livre saint Ce Sidi-Abd-Allah, et tous les chefs jurent de faire la paix. Le serment prêté, ceux qui sont venus pour que le sang ne fût pas versé retournent dans leur tribu l'instruire de ce qui a'été décidé, et la forcer d'exécuter les conditions dont ils se sont portés garants.
Le lendemain, la tribu qui a accordé la paix continue sa marche, et vient asseoir son camp à une lieue au plus de l'ennemi. À peine estelle installée que les marabouts et tous les chefs du parti opposé viennent apporter la rançon convenue. Les grands des deux camps rivaux se réunissent et Jurent de nouveau sur le livre de Sidi-Abd-Allah :
(Par la vérité de Sidi-Abd-Allah, nous jurons qu'il n'y aura plus entre nous nt razzia, n1 Vols, ni meurtres, ni ou-
1 La dya dans le Sahara se paye cinquante hachy ou chameaux de trois ans, ou bien encore trois cents moutons ; un hachy ne vaut donc que sx moutons.
siga (représailles), que nous sommes frères, et que nos fusils ne tireront plus qu'ensemble. »
Les marabouts des deux partis lisent alors le fatahh*, et terminent en disant : « Que Dieu vous bénisse, nos enfants, d'avoir ainsi enterré le couteau du mal(khrodmi cheurr), et qu'il vous fasse prospérer dans vos familles et vos biens. »
Ces marabouts sont ensuite visités de part et d'autre par les chefs, qui leur donnent des offrandes nommées zyara (visite). |
La paix conclue, la tribu qui s'était mise en mouvement revient sur ses pas, et fait du départ une fantasia des plus bruyantes ; les chevaux caracolent, les coups de fusil retenussent, les femmes poussent des cris; c’est de la joie, du bonheur, du délire. Une douzaine des chefs de cette tribu restent au milieu de leurs ennemis de la veille, et en recoivent une hospitalité fastueuse, même de riches présents. Puis à leur départ, 1ls emmènent, à leur tour, quelquesuns des chefs, leurs hôtes, et rendent à ces nouveaux alliés leur généreux accueil.
Ces trêves durent assez longtemps, c’est-à-dire une ou deux années.
Certes, la paix n'eût pas été conclue, si les marabouts qui sont venus la solliciter ne s'étaient pas présentés au milieu de la nuit: s’ils venaient en plein jour, les Arabes, témoins de leurs intrigues, s'écrieratent par jalousie * :
« Par le péché de nos femmes, nous nous battrons ; un tel a reçu du drap, un tel de l'argent, un autre des bijoux, celui-ci des cotonnades, celui-là des armes, et nous, dont les frères sont morts, nous, dont les troupeaux ont été enlevés,
1 Le fatahh: invocation religieuse.
? S’ecrieraient par jalousie. — Ce passage de mon ouvrage donne encore un côlé de la vie arabe. Il prouve en même temps combien, aux chefs, il faut d’hahileté, de prudence et de politique pour diriger un peuple dont le dernier berger veut connaître les affaires de son pays.
nous n'avons rien reçu! Oui! nous le jurons par Sidi-Abd- Allah, la poudre parlera. » |
Souvent, en effet, la poudre parle, et sans que les envieux aient eu à se plaindre des cadeaux faits aux chefs, sans qu ils les aient empêchés de débattre et d'accepter des conditions dont ils ne tiraient aucun profit. C'est quand la tribu a résolu de résister, elle se dispose alors à la lutte.
Elle laisse arriver les ennemis à une*journée de marche, aucune avance, aucune proposition; ils continuent leur route le lendemain, et viennent camper à deux lieues au plus de ceux qui s’attendent au combat.
Les éclaireurs des deux partis se rencontrent, 1ls s’'exeitent mutuellement et préludent aux hostilités par des injures. Ce sont les mecherahhin (provocateurs), ils échangent quelques coups de fusil, et s’écrient.
Les uns : « O0 Fatma ! filles de Fatma ! lu nuit est arrivée; pourquoi continuer aujourd'hui? demain s'appellera votre Jour. »
Les autres : « Chiens, fils de chiens, à demain ! si vous êtes des hommes, vous nous rencontrerez. »
Les éelaireurs se retirent, les chefs de chaque parti organisent au plus vite une garde de cent hommes à cheval et de cent hommes à pied pour la sûreté du camp ; le lendemain on s'observe avec attention : si l’un des deux partis charge ses tentes, l’autre en fait autant, mais si, laissant ses tentes dressées, il s'avance au combat avec sa cavalerie, son infanterie et ses femmes montées sur des chamaux, on suit son exemple.
Les cavaliers des deux tribus se font face ; les femmes sont en arrière, prêtes à exciter les combattants par leurs eris et leurs applaudissements; elles sont protégées par les fantassins qui, en même temps, forment la réserve.
Le combat est engagé par des petites bandes de dix à
quinze cavaliers qui se portent sur les flancs et cherchent à tourner l'ennemi. |
Les chefs, à la tête d'une masse assez compacte, se tiennent au centre. Bientôt la scène s'anime et s’échauffe; les jeunes cavaliers, les plus braves et les mieux montés, s’é- lancent en avant, emportés par l’ardeur et la soif du sang. Ils se découvrent toute la tête, entonnent des chants de guerre, et Sexcitent au combat par ces cris :
€ Où sont-ils ceux qui ont des maîtresses ? C'est sous leurs yeux que les querriers combattent aujourd'hui ! »
« Où sont-ils ceux qui, près des chefs, parlaient toujours de leur varllance ? C'est aujourd hui que la lanque doit étre longue, et non dans les causeries. » |
Q Où sont-1ls ceux qui courent après la réputation ?
« En avant les enfants de la poudre ! Voyez devant vous
ces fils de juifs ! Notre sabre doit s abreuver de leur sang ;
leurs biens, nous les donnerons à nos femmes. »
« À la nage ! les jeunes gens! à la nage ! Les balles ne tuent pas. ) =
«In'y a que la destinée qui tue. »
Ces cris enflamment les cavaliers ; ils font cabrer leurs chevaux et sauter leurs fusils; tous les visages demandent du sang; on se mêle, et l’on finit par s'attaquer à coups de sabre.
Cependant l’un des deux partis recule et commence à se replier sur les chameaux qui portent les femmes ; alors on entend de part et d'autre les femmes pousser, les unes des cris de joie pour animer encore les vainqueurs, les autres des cris de colère et de sanglantes imprécations pour raffermir le courage ébranlé de leurs maris ou de leurs frères:
« Les voilà donc ces fameux querriers qui chevauchent avec des étriers blancs et des vêtements spendides dans les fétes et les noces! les voilà qui fuient et abandonnent jusqu'à leurs femmes ! O juifs, fils de juifs ‘ mettez pied à terre,
| nous monterons vos chevaux, et, à partir d'aujourd hui, vous ne compterez plus parmi les hommes. Oh ! les läâches ! que Dieu les maudisse. »
A ces injures, l'ardeur se réveille chez les vaincus: ilstentent un effort vigoureux ; appuyés par le feu des fantassins qui sont en réserve, 1ls regagnent du terrain et rejettent l'ennemi jusqu'au milieu de ses femmes qui, à leur tour, maudissent ceux qu'elles applaudissaient tout à l'heure.
Le combat se rétablit sur l'emplacement qui sépare les femmes des deux tribus : la lutte dans ses différentes péripéties a été très-archarnée, et bientôt le parti qui a eu le plus de chevaux et d'hommes blessés, qui a perdu le plus de monde et surtout qui a vu tomber ses chefs les plus vaillants, prend la fuite, malgré les exhortations et les prières de quelques hommes énergiques qui, voulant le rallier, volent de la droite à la gauche, et cherchent à ressaisir la victoire.
Ces braves s'écrient: « Y a-t-1l des hommes ici. ou ny en a-t-il pas ?
« Tenez vos âmes! Si vous fuyez, on enlèvera vos femmes, il ne vous restera que la honte. »
« Mourez ! on ne dira pas : ils ont fur !.. Mourez ! vous vivres encore !
Alors 1l se passe une scène vraiment belle et touchante ; le chef le plus élevé, au désespoir d'être vaincu, se précipite dans la mêlée pour y trouver la mort; mais il est retenu par les jeunes gens qui l'entourent et le supplient de se retirer.
« Tu es notre père, disent-ils ; que deviendrions-nous si nous venions à te perdre? C’est à nous à mourir pour toi; nous ne voulons pas rester comme un troupeau sans berger. »
Quelques guerriers veulent encore tenir, mais la déroute générale les entraine ; ils sont bientôt auprès de leurs femmes. Alors chacun, voyant que tout est perdu, s'occupe de
sauver ce qu'il a de plus cher; on gagne le plus de terrain possible en arrière; de temps à autre on se retourne pour faire face à l'ennemi, s’il poursuit.
Un désespoir téméraire a parfois changé la face des choses. Aïssa-ben-el-Chériff, un enfant de quatorze ans, était monté à cheval avec sa tribu pour repousser une attaque dirigée par Sy-el-Djedid. Les gens de l’Arbàa làchaient pied et prenaient la fuite, lorsque l'enfant, se jetant en avant d'eux, essaya de les arrêter.
« Quoi donc ! vous êtes des hommes et vous avez peur ! Vous avez été élevés dans la poudre et vous ne savez pas la frapper ! N'avexz-vous donc tant soigné vos juments que pour vous en servir dans la fuite? — Les autres criaient toujours : « Djedid ! Djedid ! voilà Djedid ! — Djedid! reprend l'enfant, c'est un homme seul qui vous fait fuir! Voyez donc ce guerrier terrible qui met en déroute des centaines d'hommes et qu'un enfant arrête dans sa victoire! » Et Aïssa pique des deux. Il arrive au guerrier redouté; Djedid ne se tenait pas sur ses gardes; qu'avait-il à craindre d'un enfant? mais celui-e1 se jette à son cou, l’enlace, et quittant son cheval, se suspend à lui d’une main, tandis que de l’autre il cherche à le frapper de son couteau.
Djedid, stupéfié de tant d'audace, gêné dans ses mouvements, cherche en vain à se débarrasser ; mais il n’a pas assez de tout son sang-froid pour parer les coups que lui porte l'enfant. Enfin il n’a pas d'autre moyen de salut que de se laisser tomber de cheval, afin d’écraser Aïssa dans sa chute; mais celui-ci a su l’éviter, et s’élançant sur le cheval du chef redouté, il rejoint sa tribu où il montre un trophée qui fait rougir les plus vieux cavaliers de ce moment d’effroi auquel a su résister un enfant.
Le vainqueur, s'il ne faisait un pont d’or au vaincu, pourrait le ruiner complétement; mais la soif du pillage l'emporte, il se débande et ne songe qu’au butin; l'un dé-
pouille un fantassin, l’autre un cavalier renversé, celui-ci emmène un cheval, celui-là un nègre. Grâce à ce désordre, les plus braves de la tribu parviennent à sauver leurs femmes, quelquefois leurs tentes.
Après le pillage, les cavaliers de la tribu victorieuse songent à se retirer, les chefs les y engagent.
« Nous avons beaucoup tué, nous avons enlevé des chevaux, capturé des femmes, pris des fusils, nous avons rafraichi nos cœurs en faisant des orphelins de ces fils de chiens; le meilleur parti à prendre est d'aller coucher ce soir à tel endroit; car nos ennemis, soutenus de quelques renforts pourraient bien nousattaquer cette nuit. »
On fait filer en avant tous les bagages, une forte réserve forme l’arrière-garde et les protége. Le premier jour et les suivants, on marche jusqu'à la tombée de la nuit.
Dans ce genre de guerre on a le plus grand respect pour les femmes captives. Les hommes de basse naissance les dépouillent de leurs bijoux, mais les chefs tiennent à honneur de les renvoyer à leurs maris avec leurs chameaux, leurs joyaux, leurs parures; ils s’empressent même de faire habiller, pour les restituer, celles qui ont été dépouillées.
Au désert, on ne fait pas de prisonniers, on ne coupe point les têtes, et on a horreur de mutiler les blessés ; après le combat, on laisse ceux-ci s’'en-tirer comme ils peuvent, on ne s'occupe pas d'eux. Il y a quelques rares exemples de cruauté; ce sont les vengeances d'hommes qui ont reconnu dans le goum ennemi les meurtriers de personnes qui leur étaient chères, d’un frère, d’un ami.
À la rentrée sur son territoire, la tribu est accueillie par une fête inouie; l’allégresse générale se trahit par les démonstrations les plus vives; les femmes font aligner leurs chameaux sur un seul rang et poussent des cris de Joie à des intervalles réguliers ; les jeunes gens exécutent devant elles une fantasia effrénée ; on se salue, on s’embrasse, on s'inter-
roge, on prépare les aliments et pour les siens et pour les alliés ; les chefs réunissent la somme à distribuer à ceux-ci. Un simple cavalier ne reçoit jamais moins de dix douros ou un objet de cette valeur. Cette rétribution s'appelle xebeun ; elle est obligatoire et donnée en sus du butin que chacun a pu faire; on y ajoute même pour le cavalier qui a perdu un cheval trois chameaux ou cent douros.
utile de dire que l’on donne plus de dix douros aux chefs des tribus alliées, chefs dont l'influence a été décisive; ils recoivent leur part comme les autres, mais en outre ils reçoivent secrètement de l'argent ou des cadeaux d’une certaine valeur (tapis, tentes, armes, chevaux).
On donne aux alliés une hospitalité généreuse, et le lendemain, lorsqu'ils se mettent en marche pour rentrer sur leurs territoires, les chefs montent à cheval et les accompagnent. Après avoir cheminé de concert deux ou trois heures, on se renouvelle mutuellement le serment de ne pousser jamais qu'un seul cri, de ne faire qu'un seul et même fusil, de venir le matin, si l’on est demandé le matin, et de venir la nuit, si l'on est demandé la nuit ‘.
Ilest naturel de chercher à savoir pourquoi la tribu qui va être attaquée, et ne veut pas faire les sacrifices nécessal-
1 Dans le désert, si les haines sont héréditaires et vivaces, les sympathies, en revanche, sont aussi nombreuses que profondes. Voici des vers qui prouvent jusqu’à quel point de délicatesse et de dévouement l'amitié peut être poussée chez les Arabes.
« Si l'ami ne marche en aveugle comme l'enfant, s’il ne s'expose pas volontairement à la mort, en oubliant que le suicide est un crime, à n’aura point de place dans les tentes de nos tribus.
« J'obéirai à l'appel de mon ami, quand la lumière du matin serait le reflet des épées, quand les ténèbres de la nuit seraient les ombres de la poussière sonlevée par le pied des chevaux, j'irai pour mourir ou pour être heureux. Le moindre des sacrifices auxquels j'ai consenti, c’est de mourir. Puis-je vivre loin de l'asile que j'aime ? Puis-je supporter l’absence des voisins auxquels je suis accoutumé ? »
res pour obtenir la paix, ne s'est pas clle, tribu nomade, mise à fuir au lieu d'attendre le combat.
Fuir, ce serait vouloir être poursuivi et attaqué dans le désordre d’une retraite, ce serait s'éloigner de son pays, s’exposer à manquer d'eau pour les troupeaux, peut-être même à tomber chez un autre ennemi qui saisirait bien certainement une occasion de pillage et de vengeance.
Le plus sage est de choisir son terrain, de réunir ses alliés et d'attendre l'ennemi, si l’on se croit le plus fort, ou de faire des concessions, si l’on se sent le plus faible.
« O mon Dieu ! sauve-nous et sauve nos chevaux. Tous les jours nous couchons dans un pays nouveau. Peut-être qw' Elle se rappelle nos veillées avec les flûtes et les tambours: »
OBSERVATIONS DE L'ÉYIR ABD-EL-KADER
Comment les peuples étrangers pourratent-ils lutter avec nous quinoussommesélevés au plus haut point de l'honneur, et même au-dessus de toutes lestribus réunies dans les grandes assemblées? Ne conduisons-nous pas à l'ennemi des chevaux de race pure qui, terribles comme des lions furieux, savent courir, éperdus, dans les chemins périlleux des montagnes ?
J'ai préparé, pour le cas où la fortune me serait infidèle, | un noble coursier aux formes parfaites, qu'aucun autre n’cgale en vitesse.
J'ai aussi un sabre étincelant qui tranche d’un seul coup le corps de mes ennemis.
Et cependant la fortune m'a traité comme si Je n'avais jamais goûté le plaisir de monter un buveur d'air;
Comme si je n'avais jamais reposé mon cœur sur Île sein virginal d’une femme bien-aimée, aux jambes ornées de bracelets d’or :
Comme si je n'avais jamais ressenti les douleurs de la séparation ;
Comme si je n'avais Jamais assisté au spectacle émouvant de nos chevaux de race surprenant l'ennemi à la pointe du “Jour ;
Comme si enfin, après une défaite, je n'avais jamais ramené des fuyards au combat en leur criant :
Fatma, filles de Fatma !
La mort est une contribution frappée sur nos têtes; tournez l'encolure de vos chevaux et reprenez la charge.
Le temps roule sur lui-même et revient.
Ah ! que je voudrais jeter le monde sur sa figure!
Quand, après une razzia ou une expédition, les Arabes du désert rentrent dans leurs douars ‘, 1ls font le partage du butin. Ce partage se fait par portions égales. Toutefois 1l s'exerce quelques prélévements pour des cas spéciaux.
Ainsi le cavalier qui en tue un autre à la guerre a droit au cheval du mort, à ses armes, à ses vêtements, à son harnachement, à sa giberne et à sa djebira. En effet, il a risqué sa vie pour avoir une vie, ilaura à répondre devant Dieu d'une mort qu'il a donnée à tort ou à raison.
Le cheval capturé, dont le maitre n’a pas été tué est compris dans le butin à partager.
Si un cavalier a été tué par plusieurs individus qui ont fait feu ensemble, sans qu'on puisse établir de la main de qui il est mort, le butin est partagé également, dans d'autres localités le butin revient au chef quand on ne peut désigner le fusil qui a tué.
Un cavalier apprenant, seulement après le combat, qu'il a donné la mort à un ennemi, et le faisant affirmer par témoins, obtient la restitution de tout le butin du mort.
‘ On appelle douar (cercle) une subdivision de la tribu. Les tentes sont disposées en cercle, et c’est de là que vient ce uom.
Lorsqu'une tribu fait une expédition contre une autre tribu, chacun conserve la prise qu'il a pu faire en haïcks, bornous, armes et vêtements, mais tout ce qui est tentes, troupeaux, chevaux, mulets, chameaux, denrées, céréales, est exactement partagé. Le chef seul a droit, en sus, à trente ou quarante brebis, ou trois ou quatre chamelles, suivant le cas; n’eût-il pas marché de sa personne, qu'il lui serait encore attribué une part que l’on appelle le nœud du chikh (aäkeud echikh).
Si un individu, ne voulant pas faire l'expédition, a prêté sa jument à ur ami, 1l partage le butin que ce dernier a pu faire. Si l'animal périt et qu'on ait fait une capture, on prélève et rembourse au maître le prix de la jument ; l'auimal avait marché dans l'intérêt de la tribu : s’il y a insuccès, le propriétaire supporte la perte, 2! a demandé son bonheur.
Celui qui a offert des vivres à un parti de cavaliers a droit à une part (mezxrag, lance; si le parti réussit: il s’est Intéressé à l'expédition.
Une lance au maréchal de la tribu, 1l a. contribué par son travail et son adresse au succès de l’entreprise. Le tuer est une action infàme, elle retomberait sur les enfants de la tribu coupable, et l'anathème les suivrait partout.
On doit aussi épargner celui qui après avoir ôté son bornous vient à l'ennemi, la crosse de son fusil en l'air.
On fait aussi grâce de la vie aux bergers.
Une part spéciale est toujours donnée à ceux qu'on a envoyés en éclaireurs avant de tomber sur l'ennemi. C'est la juste récompense de ces chouafin (voyeurs) qui offrent le sacrifice de leur vie pour le triomphe des leurs. Si un chouaf a perdu sa jument, on la lui remplace par cent brebis, ou par une autre jument, ou par cent douros d'Espagne; ce prix n'a rien d'exagéré, on prend pour éclaireurs
es cavaliers les mieux montés.
Un parti qui revient avec du bu‘in accorde une lance à la femme de distinction qui est sortie de sa tente pour pousser des eris de joie en son honneur.
Dans une affaire de »1f (amour-propre), les jolies femmes qu'on a emmenées pour animer les combattants ont droit à une part de prise.
Celui qui a prêté son fusil prend un quart de la part qui revient à l'emprunteur.
Un Arabe trouve un cheval au pâturage, loin des veux de son maître, sa tribu est attaquée ou part pour une expédttion, 1} l'emmène, il lui met sur le dos une selle d'emprunt. Cette selle n'est pas garnie, il trouve des étriers à droite, une sangle à gauche, une bride et un poitrail ailleurs. Enfin, il est équipé, il part et revient avec du butin. Le propriétaire du cheval n’a aucun droit : ai son cheval avait été tué, on le lui aurait rembourse (en cas de succès) ;: mais on le lui ramène sain et sauf, il n a rien à réclamer : L'animal n a été que l'instrument de Dieu pour rendre service à un brave cavalier qui s'est exposé dans l'intérêt général.
Les propriétaires des accessoires de la selle ont droit, eux, à une certaine portion de la part de prise. Les nomades du désert ont, par un apologue tout à fait dans le goùt arabe, précisé les droits respectifs de chacun.
« L’arçon dit au cavalier : — Aurais-tu la pensée de garder le butin pour toi seul? Qui t'a fourni un siége ? et qu'aurais tu fait si tu ne m'avais pas trouvé là?
« — Belle affaire, s'éerie la sangle aussitôt, ce service que tu fais tant valoir est-il donc si grand? Tu aurais nui plus que tu n'as été utile, si je ne t'avais maintenu sur le dos du cheval.
« — Doucement. doucement, disent alors les étriers, vous avez été tous les deux utiles, j'en conviens; mais, je vous prie, dites-moi, qui a soutenu le cavalier quand il à fallu s'élancer en avant? Et sur qui s'est-il appuyé quand il a dù
se servir de son arme pour abattre l'ennemi dont il a pris le butin que vous vous disputez si fort? Qui lui a permis de voir au loin, de se baisser, et de se retourner, soit pour le frapper, soit pour échapper aux coups qui le menaçaient?
«— C'est vous, reprend la bride, personne ne peutfuir la vérité : etnéanmoins, Ô mes enfants! par le Dieu maitre du monde, notre cavalier serait bien peu riche aujourd'hui s’il n'avait eu que vos services. Vous ne preniez guère la route du butin, et vous en seriez bien loin maintenant si je ne vous y avais conduits. Cessez done ces débats, la palme m'appartient, ear seule j'ai pu vous faire atteindre le but.
« — Ab ! c'est un peu fort! ajoute avec ironie le cheval, qui jusque-là avait écouté sans dire mot; je ne sais pourquoi j'avais pensé que la plus grande part était la mienne; je croyais vous avoir vus oubliés dans un coin, et Je m'étais imaginé qu'on ne vous avait ramassés que parce que l’on m'avait trouvé. Je rêvais sans doute, c'est vous qui m'avez apporté jusqu'ici. J'avoue que je me suis trompé ; ramenezmoi donc au plus vite dans mes pâturages, où, du moins, je n’entendrai plus vos intrigues. |
« Pour mettre fin à tous ces débats le cavalier divisa son butin en six lots égaux, en donna un à l’arcon, un à la sangle, un à la bride, garda les trois autres pour lui, et reconduisit le cheval dans ses pâturages en lui disant : Je ne te donne rien, mais il te reste l'honneur d'avoir été utile à ta tribu. »
Celui qui prête une selle complète a droit à la moitié d'une part de prise, on appelle ce partage la coutume de la selle (dadet esserdj).
Avant de partir pour l'expédition, le goum fait les invocations sulvantes :
« O Sidi-Abd-el-Kader-el-Djelalt, « © Sidi-Chikh-ben-el-Dine, « O Sidi-el-Hadj-bou-Hafeus:
si nous réussissons, et si nous revenons sains et saufs, nous vous promettons à chacun un chameau ; protégez-nous! »
Ces trois chameaux sont toujours désignés pour les marabouts avant tout partage.
Le partage ne se fait pas, on le pense bien, sans nombreuses contestations ; pour les prévenir ou les réprimer, on a institué les mekadim.
Tantôt ce sont les chefs qui choisissent cinq ou six individus réputés sages ; tantôt, après une razzia ou une prise, on divise le butin en quatre parties égales; ceux qui ont exécuté l’entreprise se partagent en quatre fractions, et chaque fraction nomme un mekadem chargé de procéder à la sous-répartition.
Les mekadim recherchent et font restituer tous les objets qu’auraient pu cacher les gens de mauvaise foi, bijoux de femme, argent, corail, ete.
Quand un Arabe est soupconné d’un détournement de ce genre, et qu'on ne peut trouver chez lui l’objetde la fraude, les mekadim le font jurer par Sidi-Ben-Abd-Allah, et ce serment le dégage. Dans le Sahara, Sidi-Ben-Abd-Allah est en grande vénération ; personne n'oserait invoquer son nom dans un faux serment, sous peine de mourir ou de voir dépérir ses troupeaux.
Les mekadim sont reconnus honnêtes gens parmi les pillards ; ils sont bien traités et ont une bonne rémunération,
qui consiste, le plus souvent, en objets restés en dehors du partage.
Mon cheval vaut mieux que tout,
Mieux que mon père, mieux que mes oncles, Mieux que les biens de cette terre ;
Aucun sultan n'a monté son pareil ;
C’est un marabout ; les femmes viennent le visiter.
OBSERVATIONS DE L'ÉMIR ABD-EL-KADER
Je les ai surpris avec des chevaux de race pure, aux poils lisses, aux fronts ornés de pelotes annonçant le bonheur, aux flanes amaigris par les courses, à la chair ferme et dure, et tombant sur eux comme le nuage chargé d'éclairs qui couvre un défilé.
C'est un cheval qui, sans jamais se fatiguer, finit toujours par faire demander grâce à son cavalier. Sa tête est sèche, ses oreilles et ses lèvres sont fines, ses narines bien ouvertes, son encolure légère, sa peau noire et douce, ses poils lisses et ses articulations larges. Par la téte du Prophète ! il est de noble race, et vous ne demanderiez jamais combien il a coûté si vous l'aviez vu marcher à l'ennemi!
Quand vous verrez les chevaux du goum marcher fièrement, la tête haute, et faisant retentir l'air de leurs hennissements, Soyez assurés que la victoire les accompagne ; mais quand, au contraire, vous verrez les chevaux du goum marcher tristement, la tête basse, sans hennir et en agitant la queue, croyez que la fortune les à abandonnés.
Cependant le Dieu très-haut est plus savant que personne!
Oh! que je voudrais voir couler mon sang sur mon haik blanc comme l'ivoire du Soudan ! Il n’en serait que plus beau.
Même en écartant tous les développements que m'interdit la spécialité de mon sujet, 1l est, ce me semble, nécessaire d'étudier dans le cavalier du Sahara une autre face que celle du chasseur et du guerrier. Après avoir noté pièce à pièce son appareil de chasse et de guerre, son armure de chevaler, si je puis ainsi parler, je veux donner un aperçu de l'homme, faire connaitre les autres objets dont 1l s'entoure, les mobiles sous l'influence desquels il agit, mœurs, habitudes et préjugés, Moins spécial que les autres parties de ce livre, ce chapitre sera plus intime que les deux œuvres, dont il forme en quelque sorte le complément : le Sahara algérien et le Grand Désert.
Dans les études qui m'ont occupé jusqu'à présent, une chose surtout m a frappé, c'est l’analogie de la vie du désert avec la vie du moyen âge, c’est la ressemblance qui existe entre le cavalier du Sahara et le chevalier de nos légendes, de nos romans et de nos chroniques.
L'observation des caractères accessoires que je veux rapidement esquisser rendra cette analogie peut-être plus réelle encore, cette ressemblance plus frappante.
Par Arabe du Sahara, je ne veux pas désigner l'habitant des Ksours. Celui-là, les nomades le raillent autant que
l'habitant du Tell, et lui prodiguent les épithètes moqueu-
ses. Engraissé qu'il est par les habitudes casanières et la vie mercantile, 1ls l’appellent « le père du ventre, l'épicier, le marchand de poivre, Sekakri. »
Cet éleveur de poules (celui qui s’abrite sous la tente ne possède pas de poules), cet éleveur de poules, ce boutiquier, ressemble au bourgeois de tous les pays, de tous les temps; c'est, au fond, le vilain, le manant du moyen âge, c’est le Maure crtadin d'Alger : même ÿ ysionomie placide, re que et ruseuse.
J'entends parler du maître “h la tente, de celui qui ne reste pas quinze ou vingt jours sans changer de place, le vrai nomade, celui qui ne va dans le Tell ennuyeux qu'une fois par an pour acheter des grains.
Mon cavalier, mon chasseur, mon guerrier, estcet homme à la constitution sèche et nerveuse, au visage bruni par le soleil, aux membres bien proportionnés, grand plutôt que petit, faisant bon marchétoutefois de cetavantage d’une haute taille, « de cette peau de lion sur le dos d’une vache, djeld sebaa ala dohor el beugra, » lorsqu'on n'y joint pas l'adresse, l’agilité, la santé, la vigueur et le courage surtout.
S’il estime le courage, il plaint et ne méprise pas, n'outrage jamais ceux à qui manque le foie (keubda). — Ge n’est pas leur faute, Dieu ne l'a pas voulu.
Il est d’une extrème sobriété ; mais, se pliant à toutes les circonstances, il ne négligera pas l’occasion de bien et beaucoup manger. Sa nourriture de tous les jours est simple et peu variée, mais il sait, quand il le faut, dignement festoyer ses hôtes. Vienne el ouada, la fête patronale d'une tribu, d'un douar, où se trouvent ses amis, il ne leur fera pas l'injure d'y manquer; et, fût-ce à trente ou quarante lieues, il faut qu’il aille y rassasier son ventre. D'ailleurs, ils savent bien qu'il est tout prêt à leur rendre la pareille, qu'ils n'ont pas affaire à l’un de ces ladres mercanti des villes dont tout l'effort d’hospitalité va jusqu'à l'offre de quatre pieds carrés
pour s'asseoir, d'une pipe de tabac et d’une tasse de café sans sucré ou sucré, après maintes paroles préliminaires soigneusement débitées sur le café sans sucre.
Tout chez l'Arabe concourt à la puissance de la manifestation de la vie extérieure : nerveux, endurci, sobre, quoique à l’occasion de vigoureux appétit, 1l a l’œil perçant et sûr ; à deux ou trois lieues, il se vante de distinguer un homme d'une femme ; à cinq ou six lieues, un troupeau de chameaux d'un troupeau de moutons. Est-ce fanfaronnade ? Non, certes. L'étendue et la netteté de la vue ne lui peuventelles venir, comme à nos marins, de l’incessante habitude de regarder au loin dans des espaces immenses et dénudés. Puis, fait aux objets et aux scènes qui, toujours les mêmes, l'entourent dans un certain rayon, il sera dificile qu'il ne les puisse pas reconnaitre par tous les temps.
Néanmoins les maladies d’yeux sont fréquentes, la réfraction du soleil, la poussière, la sueur, causent une foule d’accidents, des taies et des ophthalmies, par exemple, et les aveugles et les borgnes sont nombreux dans beaucoup de localités du désert, chez les Beni-Mzab, à El Ghrassoul, à Ouargla et à Gourara!.
L'homme du désert a, dans son enfance et dans sa jeunesse encore, les dents belles, blanches et bien rangées, mais les dattes comme nourriture habituelle et presque exclusive les lui gâtent à mesure qu il avance en âge.
Quand une dent est gâtée tout à fait, c’est aux armuriers et aux maréchaux qu'il faut avoir recours, ce sont eux qui sont en possession de martyriser le patient, de lui briser la mächoire avec une pince, et d'enlever les gencives en même temps que la dent douloureuse.
Le véritable grand seigneur, le chef important, quitte ‘ J'ai, dans un précédent livre, le Grand Désert, indiqué l’usage que les
Arabes font du koheul: c’est, avec les saignées aux pieds et à la tête, le seul moyen curatif employé pour les maladies d’yeux.
rarement la selle, et ne va presque jamais à pied ; il met des bottes ({emag) et des savates, mais l’homme du peuple est infatigable marcheur, 1l parcourt en une journée des dis: tances incroyables ; son pas ordinaire est ce que nous appelons le pas gymnastique,.il l'appelle, lui, le trot du chien. Généralement, en pays plat, 1l ôte ses chaussures, quand il en à, pour aller plus vite et plus commodément, et aussi pour ne pas les user; par suite, tous ont le pied des statues antiques, large, bien posé à plat, l’orteil nettement écarté. Ils ne connaissent pas les cors, et plus d’une fois un chrétien qui s'était introduit dans une caravane s’en est vu xpulsé, déncncé par ce signe infaillible. La plante des pieds acquiert une telle dureté que le sable ou les pierres ne les blessent plus, une épine pénètre quelquefois de plusieurs lignes sans qu'ils s’en aperçoivent.
Néanmoins, dans le désert proprement dit, pendant les orandes chaleurs de l'été, le sable est si brülant qu’il est impossible de marcher pieds nus, à tel point qu'on est contraint de ferrer les chevaux sion ne veut voir leurs pieds promptement endoloris et en mauvais état. La crainte de la piqüre du lefü, vipère qui donne la mort, contraint également à porter des brodequins montant jusqu’au dessus de la cheville du pied.
Les maladies des pieds les plus communes sont les cheggag, gereures qu’on guérit en oignant la partie malade de graisse, et en la cautérisant avec un fer rouge. Quelquefois ces gereures sont tellement larges et profondes, qu'on est obligé de les coudre. Les fils sont des nerfs de chameaux desséchés au soleil et divisés en parties aussi fines que Ja soie, ou bien encore des poils de chameau filés.
Tous les habitants du désert se servent de ces fils appelés el aägueub pour réparer leurs selles, brides, plats de bois : chacun d’eux porie toujours sa trousse, un couteau et une aiguille à passer.
Gette qualité d’admirables marcheurs est mise à profit par quelques-uns pour qui elle devient une profession ;elle produit les coureurs, porteurs de messages, qui se sanglent étroitement d'une ceinture de course. Ceux qu’on appelle rekass se chargent des affaires pressées ; ils font en quatre jours la course que les coureurs ordinaires font en dix; ils ne s'arrêtent presque Jamais ; quand ils éprouvent le besoin de se reposer, ils comptent soixante aspirations et repartent aussitôt, un rekass qui a fait soixante lieues et a recu quatre francs se croit largement récompensé.
Dans le désert, un courrier extraordinaire voyage nuit et jour, il ne dort que deux heures sur vingt-quatre ; lorsqu'il se couche, il attache à son pied un morceau de corde d’une certaine longueur, auquel il met le feu ; lorsque la corde est sur le point d'être consumée, le feu le réveille.
Au reste, on comprend ce salaire modeste du moment où il est payé en valeur monnayée; le numéraire est rare, et c'est la portion la moins considérable de la fortune arabe ; la cireulation très-restreinte, la facilité de pourvoir à la plus grande partie des besoins de la vie, sans acheter ni vendre, en recourant seulement aux échanges, et ce dans des cas très-peu fréquents, sont loin d'abaisser la valeur des espèces monétaires.
[n’est peut-être pas sans intérêt de donner le détail approximatf de la fortune d’un Saharien nomade. Cet inventaire me semble, plus que de longues descriptions, de nature à faire saisir sur le fait la vie du désert.
Je le suppose d’une famille influente, et je compose son personnel de la manière suivante :
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« DR CRIER M RAR A ES Peux de ses fils sont mariés, les femmes, . 2
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FOPONTE 5 PSP Ils ont chacun un enfant.
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Deux domestiques blanches. .
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Il a pu avoir des filles, mais elles sont mariées, elles ne lui causent plus aucun embarras.