‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (volume 2)Chapitre 47 sur 60 · RÉCAPITULATION · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION

Tentes garmies, etc. . . . . fée te 741 douros. Vineuts d'hommes et de Ads D Slo Armement. - : ... {4h (RO ETS 209 Harnachement, équipement. . . . . . . . . 976

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Total. . . 26,389 douros!.

il Le douro, monnaie d'Espagne, vaut, à peu près, 5 francs 40 cent.

Un Arabe ainsi pourvu ne travaille pas, 1l se rend aux réunions, aux assemblées de la djemäa ; il chasse, se promène à cheval, surveille ses troupeaux, il prie, ete. Il n'a queles occupations politiques, guerrières et religieuses.

Le pauvre lui-même dédaigne également le travail manuel, rien ne l'y oblige, il n’y a point d'autre culture que celle des dattiers laissée aux gens des ksours. Les nègres sont nombreux et ne coûtent pas cher; eux et quelques domestiques blancs suffisent aux soins dont s’affranchissent les hommes libres. Quelques-uns pourtant parmi ces derniers raccommodent les sacs et les harnachements, c’est l’exception. [1 y a bien aussi, il est vrai, des maréchaux, mais en réalité ce sont des artistes ; les priviléges qui leur sont accordés, et dont j'ai eu l’occasion de parler, en font une sorte de corporation à part.

Ce que j'ai pu appeler des armuriers sont des ouvriers qui ne fabriquent pas, mais seulement réparent les armes. Les Arabes du désert sont en général plus mal armés que ceux du Tell, quoique leurs chefs ne le cèdent à personne en faste et en luxe. Cela se conçoit, ils font venir leurs armes de Tunis par Tougourt, et du Maroc par le pays de Gourara; la longue distance à parcourir empêche que ces armes ne soient réparées à temps, et l’inhabileté de ceux qui sont chargés de ce soin ne permet pas que ces réparations solent convenables. Beaucoup de Sahariens sont encore armés de lances qu'ils n'emploient guère qu'en poursuivant les fuyards. Cette lance est un morceau de bois de six pieds avec un fer plat et tranchant des deux côtés; elle se porte ordinairement en bandoulière.

L'Arabe du Sahara est très-fier de cette vie, qui, pour être exempte du travail monotone auquel est soumis l'habitant du Tell, n’en est pas moins active et agitée, pleine de variété et d’imprévu. Si la barbe blanchit vite au désert, la cause n'en est pas à la chaleur, à la fatigue, aux voyages et aux

combats, mais aux peines, aux soucis, aux chagrins. Celuilà seul ne blanchit point « qui a le cœur large, » sait se résigner et dit : « Dieu l’a voulu. »

Cette fierté pour son pays-et pour son genre de vie va jusqu’au dédain pour le Tell et celui qui l'habite. Je n'ai pas besoin de rappeler ici les sarcasmes qu'échangent les habitants du désert et ceux du Tell, et que j'ai cités ailleurs ; mais ce dont s'enorgueillit surtout l’homme du désert, c’est de son indépendance ; car dans son pays la terre est vaste et il n'y a pas de sultan. Le chef de la tribu administre et rend la justice, tâche peu compliquée, car les délits sont peu nombreux et tous prévus, et les pénalités sont fixées d’avance.

Celui qui vole une brebis, dix boudjous d'amende.

Celui qui entre dans une tente pour voir la femme de son voisin paye dix brebis.

Celui qui tue, la mort; s’il s’est enfui, la confiscation de tout ce qui lui appartient, moins la tente qu'on laisse à sa femme et ses enfants.

Les amendes sont conservées par la djemäa pour défrayer les voyageurs, les marabouts, et faire des présents aux étrangers.

Les vols dans l’intérieur de la tribu sont sévèrement punis; Commis sur une autre tribu, ils sont tolérés ; sur une tribu ennemie, ils sont encouragés.

Les femmes font la cuisine, tissent des tapis appelés ferache, des tags, tapis pour faire les séparations dans les tentes, des hamal, des ghrerayres, sacs pour les grains, el feldja, étoffe dont se font les tentes, el djellale, couvertures de chevaux, él haouya, des bâts de chameau, el aamayre, des musettes; les négresses vont au bois, à l’eau ; les bernouss, les haïks, et les kabaya, se font dans les ksours.

Riche, l’Arabe est généreux; riche ou pauvre, il est hospitalier et charitable; rarement il prête son cheval; mais ce

GÉNÉRALITÉS DU DÉSERT. 367 serait une injure de le lui renvoyer. A tout cadeau, il répond par un cadeau de bien plus grande valeur. Il est des hommes qu’on cite comme n'ayant jamais refusé. Un proverbe dit : | ne

Kasod el djouad maïrodouchy khraib.— Celui qui s'adresse aux nobles ne revient jamais la main vide.

Je n’ai pas besoin de parler des aumônes : tout le monde sait qu'après la guerre sainte, et sur la même ligne que le pêlerimage, l’aumône est l'acte le plus agréable à Dieu. Quand un Arabe est en train de manger, s'il passe un mendiant qui s’écrie : Mid rebi ia el moumenin (de ce qui appartient à Dieu, à croyants), le croyant partage son repas s’il est suffi- Saut pour deux, ou l’abandonne tout entier.

Un étranger se présente devant un douar; il s'arrête à quelque distance et prononce ces paroles : Dif rebi (hôte envoyé par Dieu : l'effet est magique; quelle que soit sa condition, on se précipite, on s’arrache l’étranger, on lui tient l’étrier pour qu'il descende, les domestiques s'emparent de sa monture dont il ne doit plus se préoccuper s’il est bien élevé ; l’homme est entraîné dans la tente, on lui sert immédiatementà manger ce qui peut être prêt,en attendant lefestin.

Les attentions ne sont pas moindres pour l’homme à pied.

Le maître de la tente tient compagnie à son hôte toute la journée, et ne le quitte que lorsque vient le sommeil.

Jamais une question indiscrète, celle-ci surtout : D'où estu ? où vas-tu ?

Il est sans exemple qu’il soit arrivé un accident à un homme ainsi recu en hospitalité, fût-ce un ennemi mortel; mais en partant le maître de la tente dit : « Suis ton bonheur.» Lorsque l'hôte est éloigné, celui qui l’a reçu n'est plus responsable de rien.

En sortant du repas de l'hospitalité, si l’on passe devant un douar et qu'on soit apercu, l'on est forcé de se rendre aux offres réitérées qui vous sont faites.

Deux tribus sont cependant signalées pour leur inhospitalité : les Arbaa et les Saïd.

Quelques hommes vivent toute leur vie de ces aumônes et de cette hospitalité ; ce sont les derviches. Toujours en prière, ces pieux personnages sont l’objet de la vénération de tous, « Prenez garde de leur faire injure, Dieu vous punirait. » Jamais une demande faite par eux n’est repoussée.

À côté de ces moines mendiants qui retracentsi au vif certains côtés de notre moyen âge, il convient, ce me semble, de placer ces tolbas (savants) et ces femmes expérimentées qui remplissent dans le Sahara le rôle qu'avaient à l’époque dont je parle les magiciens, les alchimistes, les sorciers, tous ces personnages qu ont chantés le Tasse et l’Arioste, et dont s’est moqué Cervantès. C’est à ces tolbas et à ces vieilles femmes qu'hommes et femmes vont demander le philtre, composé d'herbes diverses préparées avec des invocations et des pratiques effrayantes et grotesques, qu'on mêle aux aliments de celui ou de celle dont on veut se faire aimer.

Ce sont eux qui, sur un papier et sur un os de mort pris au Cimetière, écriront avec le nom de votre ennemi des formules magiques, puis enterreront os et papier qu'ira rejoindre votre ennemi « le ventre rempli de vers. »

Ils vous enseigneront les formules qu'il faut prononcer en fermant un couteau pour trancher la vie de votre ennemi; celles qu'il faut jeter dans le fourneau où euisent les aliments du ménage où vous voulez porter le trouble; celles qu'il faut écrire sur une plaque de cuivre ou sur une balle aplatie que vous irez jeter dans le ruisseau où va boire la femme dont vous voulez vous venger; prise d'une dyssenterie aussi rapide que le ruisseau, elle mourra où se donnera à vous; mais pour la guérir il faudra contrarier le premier sort par un autre sort.

Puis vient tout le cortège des spectres, les fantômes de

ceux qui sont morts de mort violente, tergou. À celui qui te poursuit, hâte-toi de dire : « Allons, rentre dans ton trou, tu ne me fais pas peur ; tu ne m'as pas fait peur quand tu avais tes armes. » [l te suit un peu, mais se lasse. Si la terreur te prend et si tu fuis, tu entendras en Pair des cliquetis d'armes, derrière toi un cheval qui te poursuit, des eris, un épouvantable fracas, jusqu'à ce que tu tombes épuisé de fatigue.

Allez dans le Maroc, sur les bords de l’ouard Noun, à vingt jours de marche ouest de Souss, vous trouverez les plus célèbres sorciers, une école d’alchimistes et de nécromanclens, de sciences occultes, une montagne qui parle, toutes les merveilles enfin du monde magique.

C’est à ces superstitions qu'est arrivé le bas peuple; les gens riches, les marabouts, les tolbas des zaouia, les cheurfaa, suivent très-exactement les préceptes religieux et lisent les livres saints, mais la foule est plongée dans l'ignorance. On y connait à peine deux ou trois prières et le témoignage du prophète; on y prie rarement et on ne fait les ablutions que lorsqu'on trouve de l’eau.

Les chefs s'efforcent de remédier à cette ignorance; ils font exactement, même en voyage, proclamer l'heure de la prière par des moudden; 1ls établissent des écoles sous la tente; mais la vie de fatigues, de migrations et de voyages fait promptement oublier aux Arabes les enseignements de leur enfance.

Tous se plaisent cependant à les entendre rappeler sous une forme poétique par les meddah, bardes, trouvères religleux qui vont dans les fêtes chanter les louanges des saints et de Dieu, la guerre sainte, et qui s'accompagnent du tambourin et de la flûte. On leur donne de nombreux cadeaux.

« Prends un buisson épineux, me disait un jour lémir Abd-el-Kader, et pendant une année arrose-le avec de l’eau de rose, il ne donnera que des épines; prends un dattier, laisse-le sans eau, sans culture, et il produira toujours des dattes. » Suivant les Arabes, la noblesse est ce dattier, et la plèbe est ce buisson d’épines.

En Orient on eroit aux puissances du sang, à la vertu des races ; on regarde l'aristocratie non-seulement comme une nécessité sociale, mais comme une loi même de la nature. Personne ne songe, comme chez les peuples de l'Occident, à se mettre en révolte contre cette vérité, qu'on accepte au contraire avec une placide résignation. « La tête est la tête, la queue est la queue, » vous dit le dernier des bergers arabes. Si le peuple chez qui règne cet axiome a, lui aussi, des chimères dont 1l est tourmenté, il y a du moins des ambitions dont 1l ne souffre pas; on ne voit pas comme chez nous des milliers de cervelles s’agiter dans un perpétuel délire pour trouver le moyen de transformer la queue en tête et la tête en queue,

Outre cette noblesse d’origine lointaine et sacrée qui se compose des descendants du prophète (les chérifs), il y a chez les Arabes deux noblesses bien distinctes : l’une est la noblesse de religion, l’autre est Ja noblesse d'épée. Les marabouts et les djouads, ainsi s'appellent ces deux races d'hommes qui, tirant leur éclat, les uns de la piété, les autres du courage, ceux-ci du combat, ceux-là de la prière, se poursuivent d’une haine implacable. Les djouads font aux marabouts les reproches qu'on adresse volontiers en tous pays aux ordres religieux qui prétendent à la direction des affaires humaines; ils les accusent d’ambition, d’intrigues, de ténébreuses menées, d’une convoilise perpétuelle pour les biens de la terre qui se cache sous un amour imposteur de Dieu et du ciel. Un de leurs proverbes dit: « De la zaouia! il sort toujours un serpent. » Les marabouts, de leur côté, accusent les djouads de violence, de rapine, d'impiété. Cette dernière accusation peut mettre entre leurs mains une arme terrible : ils sont vis-à-vis de leurs rivaux ce qu'était le clergé du moyen âge vis-à-vis de cette noblesse laïque qu'un anathème pouvait atteindre derrière le formidable appareil de sa force guerrière. Si les djouads peuvent entrainer le peuple par les souvenirs des périls affrontés, du sang répandu, par le prestige militaire, les marabouts sont armés de la toute-puissance des croyances religieuses sur l'imagination populaire. Plus d'une fois un marabout aimé ou craint par le peuple a mis en péril la domination et la vie même d’un djied?. C’est le djied toutefois que nous nous proposons de peindre aujourd hui, parce que nous voulons conduire au désert les esprits qui aiment à suivre nos excursions, et que la vie du désert est la vie guerrière par excellence. Pour montrer sur-le-champ à nos

! Zaouïa, établissements religieux qui renferment ordinairement une mosquée, une école et les tombeaux de leurs fondateurs. ? Djied, singulier de djouad.

lecteurs ce qu'est un noble du Sahara dans tout l'éclat, tout le bruit, toute l'animation de son existence, il faudrait peindre ce qui se passe sous une grande tente au moment où la Journée commence, de huit heures à midi.

La poésie antique a décrit souvent cette foule de clients qui, à Rome, inondaient les portiques d’un palais patricien. Une grande tente au désert est aujourd’hui ce qu’étaient les fastueuses demeures peintes par Horace et Juvénal. Gravement assis sur un tapis avec cette dignité d’attitude qui est le secret des Orientaux, le chef de la tribu accueille tour à tour tous ceux qui viennent invoquer son autorité. Celui-ci se plaint d’un voisin qui a tenté de séduire sa femme, celuilà accuse un homme plus riche que lui qui refuse de s’acquitter d’une dette; l’un veut retrouver des bestiaux qui lui ont été enlevés, l’autre demande protection pour sa fille qu'un époux brutal accable de mauvais traitements. Quelquefois une femme vient se plamdre elle-même de son mari qui ne l’habille pas, la nourrit mal et lui refuse ce que les Arabes, dans l’énergique originalité de leur langage, appellent la part de Dieu. Ce dernier cas se présente fréquem- | ment. Ce ne sont jamais, il est vrai, des femmes appartenant aux classes élevées qui viennent produire au grand jour les secrètes misères de l’intérieur conjugal; mais la femme du peuple, lorsqu'elle réclame les conséquences du mariage, est persuadée qu'elle est armée d’un droit, qu’elle obéit à un devoir, etse présente avec l’intrépidité que lui donne la conscience d’être sous la double protection de la religion et de la loi.

La première vertu d’un chef, c'est la patience. Gelui que viennent assaillir ces réclamations diverses prête à chacun une oreille attentive. Il s’étudie à guérir les plaies de toute nature qu'on lui découvre. « L'homme qui est au pouvoir, ditune sentence orientale, doit imiter le médecin, qui n'applique pas à tous les mêmes remèdes. » Dans ces lits de jus-

tice, qui rappellent la manière primitive dont nos anciens rois traitaient les intérêts privés de leurs sujets, le chef arabe emploie tout ce que Dieu a mis de sagesse dans son intelligence et de force dans sa volonté. Aux uns'il donne des ordres, aux autres des conseils. Il n’est personne à qui 1l refuse où ses lumières ou son appui.

Le chef arabe n’a pas seulement besoin de la qualité que Salomon demandait au Seigneur ; il faut qu'à la sagesse 1] réunisse la générosité et la bravoure. Le plus grand éloge qu'on puisse faire de lui, c’est de dire qu'il a « le sabre toujours tiré, la main toujours ouverte. » Cette charité un peu fastueuse, mais d’un caractère noble et touchant toutefois, dont la loi musulmane fait une obligation à tous les croyants, il faut qu’il la pratique sans cesse. Sa tente doit être le refuge des malheureux, nul ne doit mourir de faim auprès de lui, car le prophète a dit:

« Dieu n’accordera sa miséricorde qu'aux miséricordieux. Croyants, faites l’aumône, ne fûùt-ce que de la moitié d’une datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain, »

Si le guerrier a perdu le cheval qui faisait sa force, si une famille s'est vu enlever les troupeaux qui la faisaient vivre, c’est au chef, toujours au chef, qu'on s'adresse. Le désir du gain ne doit jamais être une préoccupation de son esprit. Le noble arabe, qui, sous tant de rapports, rappelle le seigneur du moyen âge, diffère essentiellement de nos chevaliers par son aversion pour le jeu. jamais les dés ni les cartes ne charment les loisirs de la tente. Un chef arabe ne peut ni jouer n1 faire des prêts usuraires. La seule manière dont il fasse valoir quelquefois son argent, c’est une participation indirecte à une entreprise commerciale. Il donne à un marchand une somme, le marchand trafique, puis, au bout de quelques années, partage avec son prêteur les bénéfices qu’il a recueillis.

Il ne faut pas croire toutefois que la richesse soit en mépris chez les Orientaux. Là, comme partout, elle est au contaire une des conditions indispensables du pouvoir. Qui tombe dans la pauvreté tombe aussi bien vite dans l’obseurité, et qui arrive à la fortune entre dans la voie des honneurs ; mais pour suivre la carrière de l'ambition, c'est par le bras plutôt que par lindustrie qu'il faut s’enrichir. Quand un guerrier a fait nombre de razxias qui lui ont conquis en même temps de l'argent et de la gloire, on l'appelle Ben Deraou (le fils de son bras), et il peut aspirer aux premières dignités de sa tribu. Ceci nous ramène à cette qualité qui doit être le fond même de l'âme chez un noble, à la bravoure.

« Rien, disait Abd-el-Kader, ne rehausse mieux que le sang l’éclatante blancheur d’un bornous.» Le chef arabe doit, comme nos capitaines d'autrefois, être le plus vaillant de ses hommes d'armes. Il faut qu'aux fêtes de la guerre on le distingue comme aux fantasias. Son influence serait à tout jamais perdue si on pouvait soupconner son cœur d'une faiblesse. |

Mais c'est la réalité, non l'apparence, que les Arabes savent apprécier. [ls admirent une âme fortement trempée et non un extérieur de géant ou d’athlète. C’est iei le cas de combattre le préjugé répandu généralement, qu'une haute stature et la force corporelle produisent sur eux une vive impression. Il n’en est pas ainsi: ils veulent qu'on soit robuste, insensible à la soif, à la faim, apte à supporter les plus rudes fatigues, maisils ne font pas grand cas d'une taille élevée, d'une force musculaire semblable à celle de nos hercules de foire ou de nos portefaix. Ce qu'ils estiment, c’est lagilité, l’adresse et la bravoure; peu leur importe qu'on soit grand ou petit, et souvent même, en regardant quelque colosse que l’on vante devant eux, on les entend répéter cette exclamation sentencieuse :

LA NOBLESSE CIiEZ LES ARABES. 79

« Que nous fait la taille et que nous fait la force, voyons le cœur! Ce n'est peut-être là qu'une peau de lion sur le dos d'une vache ! »

Malgré cette admiration pour le courage, le point d’honneur n'existe pas cependant chez les Arabes comme parmi nous. Pour eux, 1l n'y a aucune lâcheté à se retirer devant le nombre, même à fuir devant un ennemi plus faible que soi, quand on n’a point d'intérêt à vainere. Les Arabes rient souvententre eux de nos scrupules chevaleresques. Tout en aimant les courses effrénées des chevaux et le bruyant lansage de la poudre, ils veulent que leurs combats aient le plus possible un but de pratique utilité. Pleins d'ardeur quand la fortune les guide, ils se dispersent et disparaissent aussitôt qu'elle les trahit. Aussi, dans leurs jugements sur la bravoure, maintes différences essentielles existent entre eux et nous. Leur estime pour le courage ne les pousse pas à des excès de sévérité envers ceux à qui manque cette vertu. Jamais un lâche n’obtiendra des dignités dans sa tribu, mais il n'y sera pas un objet de mépris. On dira de lui tout simplement avec cette absence de colère que le fatalisme produit souvent : « Dieu n’a pas voulu qu'ilffüt brave, 1l faut le plaindre et non le blâmer.» On exige cependant que l’homme faible de cœur rachète ses défaillances par la prudence de ses conseils et surtout par une constante générosité.

La forfanterie est traitée avec plus de mépris que la crainte. «Si tu dis que le lion est un àne, va lui mettre un licol; » ainsi s'exprime un proverbe oriental qui trouve une fréquente application. Malgré les ardeurs de leur sang et les hyperboles de leur langue, les Arabes veulent au courage cette dignité du silence dont ils font tant de cas. Ils n'ont rien sous ce rapport des nations qu’ils ont combattues au temps du Cid, ils n'en ont rien non plus sous le rapport des luttes individuelles. Chez eux, les combats particuliers sont inconñus. Une tradition, qui peut-être remonte aux croisa-

des, dit bien pourtant qu’autrefois des chefs illustres se sont battus en combat singulier; mais les plus anciens dans les tribus n'ont sur de pareils faits aucuns souvenirs personnels. Quand un homme vous a offensé, on se venge comme au seizième siècle, par l'assassinat. On trouve des gens de large conscience et de complaisante humeur qui, à des prix trèsmodérés, vous débarrassent de votre ennemi. Toutefois, quand on est plus avare de son or que de sa vie, quand on à la main prompte à frapper et la bourse lente à s'ouvrir, on épie une occasion de tomber soi-même sur celui dont on a recu une injure. On le tue ou on est tué; si on suecombe, on lègue souvent à un autre la dette du sang, car, pour ne pas être sous la sauvegarde du duel, la vengeance n’en est pas moins debout et florissante chez les Arabes. Elle passe souvent de génération en génération. Là on retrouve ces querelles de races qui ont rougi autrefois le pavé des villes italiennes et ensanglantent encore aujourd'hui le sol d’une ile française.

Les causes les plus générales de la vendetta arabe sont les discussions pour les eaux, les pâturages, les limites, — le rapt d’une jeune femme ou d’une jeune fille, — le meurtre d'un mari jaloux, d'un rival préféré, d’une femme qui n'aura pas dit out, — les rivalités quelconques entre les chefs, dont les parents d'abord, les amis et les clients ensuite, la tribu tout entière et les tribus alliées enfin épousent la querelle. Par cela même que le duel est inconnu chez les Arabes, il arrive que les querelles individuelles s’y vident par l'assassinat, et que, de proche en proche incessamment alimentées, les haines s’éternisent. Par contre, il est remarquable que la vendetta tend à s'effacer des mœurs d'un peuple, comme en Corse et en Italie, à mesure que Île duel y est accepté. Le duel aurait en cela rendu un immense service à la société, puisqu'il aurait substitué le combat loyal face à faee au meurtre par surprise. S'il met, du reste, en deuil quel-

ques familles, il ne leur lègue pas du moins, comme la vendetta, le point d'honneur douteux des éternelles représailles.

La vendetta est donc individuelle ou générale, selon que les intérêts lésés sont eux-mêmes individuels ou généraux. Si, pour une cause quelconque, il y a eu mort d'homme dans une tribu du fait d’un chef où même d’un subalterne d'une tribu voisine, le meurtrier peut, en payant la dia (le prix du sang) aux héritiers de la victime, éteindre légalement l'affaire. La dia, c’est le Wehrgeld des Germains, avec cette différence qu’en outre de son caractère de légalité elle a pris chez les Arabes, dès son origine même, un caractère religieux.

Au dire des tolbas, elle remonterait à l’aieul de Mohamed. Abd-el-Éettaleb, et serait la cause indirecte de la naissance du prophète. Abd-el-Mettaleb, chef de la tribu des Koréischites, n'avait pas d’enfant, et dans son désespoir il fit cette prière à son Dieu : « Seigneur, si vous me donnez dix garcons, je jure de vous en immoler un en action de grâces. » Dieu l’entendit et le fit père dix fois. Abd-el-Mettaleb, fidèle à son vœu, remit au sort à décider quelle serait la victime, et le sort choisit Abd-Allah; mais, la tribu s’élevant contre ce sacrifice, il fut décidé par les chefs qu’au lieu d’Abd- Allah, dix chameaux seraient mis pour enjeu, que le sort serait de nouveau consulté jusqu’à ce qu'il se prononcàt pour l'enfant, et qu'autant de fois qu’il se prononcerait contre lui, dix chameaux seraient ajoutés aux premiers. Abd-Allah ne fut racheté qu'à la onzième épreuve, et cent chameaux furent immolés à sa place. Quelque temps après, Dieu manifesta qu’il avait accueilli favorablement cet échange, car d'Abd-Allah il fit naître Mohamed son prophète, et depuis ceite époque la dia, le prix du sang d’un Arabe, fut fixée à cent chameaux. On concoit cependant que ce prix élevé subit des modifications selon les circonstances.

Il est presque sans exemple qu’un meurtrier qui a payé la

dia soit autrement poursuivi, et que les parents du mort, ses enfants même, n'acceptent pas franchement cette satisfaction; mais sil est trop pauvre pour la payer, ou si le gouvernement a Jugé à propos de se saisir de l’affaire, il est condamné à la peine du talion : œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie. Quand ]j étais consul de France à Mascara, auprès de l’émir Abd-el-Kader, en 1837, j'ai eu la triste occasion que voici, de voir appliquer la peine du talion dans toute sa rigueur.

Deux enfants s'étant pris de querelle dans la rue, leurs pères intervinrent, et d’injures en menaces, s’animant peu à peu, l’un d'eux dégaîna son couteau et en frappa son adversaire, qui tomba mort. Il avait cinq blessures, l’une au sein droit, l’autre au sein gauche, deux dans le ventre et la cinquième dans le dos. J’insiste à dessein sur ces détails.

La foule était accourue et avec elle des chaouchs, qui se saisirent du meurtrier et le conduisirent chez le hakem de la ville. Les aoulamas s'assemblèrent aussitôt et se constituèrent en tribunal. En moins d’une demi-heure Îles témoins furent entendus, et le coupable fut condamné à subir la peine du talion de la main du frère de sa victime. Sur un signe du cadi, deux chaouchs lui garrottèrent les poignets avec une corde en alfa, se placèrent l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, et, précédés de l’exécuteur, le conduisirent sur la place du marché, encombrée ce jour-là de deux ou trois mille Arabes. Quelque horrible que dût être le drame étrange qui allait s’accomplir, il était pour moi l'occasion d’une étude curieuse à faire, et je parvins à surmonter l'instinctive répugnance que J'avais eue de prime abord à y assister,

Quand j’arrivai, les chaouchs, jouant du bâton au milieu de la foule, l'avaient rejetée sur les limites d'un grand cercle autour duquel elle se pressait, et dont le centre était occupé par l’exécuteur et le condamné, l’un son couteau à la main, l’autre calme et comme indifférent à ce qui allait se passer.

Aux termes du jugement, le meurtrier devait mourir d'autant de coups qu'il en avait donnés, et les recevoir dans le même ordre et dans les mêmes parties du corps que les avait reçus sa victime. Quand tout fut prêt, et les préparaüfs s'étaient bornés à la simple mise en scène que je viens de décrire, un chaouch leva son bâton : c'était le signal. L'homme au couteau fondit aussitôt sur le patient et le frappa d'abord au sein droit, puis au sein gauche, mais sans atteindre le cœur sans doute, car le malheureux lui criait: « Frappe! frappe! mais ne crois pas que ce soit toi qui me tues ; il n’y a que Dieu qui tue ! »

Cependant le supplice continuait avec acharnement, et le supplicié, dont les entrailles s’échappaient avec des flots de sang de deux nouvelles blessures qu'il venait de recevoir dans le ventre, continuait d’injurier son bourreau.

Restait un dernier coup à frapper : le blessé se retourna de lui-même et la lame du couteau disparut tout entière dans ses reins. Il chancela mais ne tomba point. « C'est assez ! c’est assez ! cria la foule. Il n'a donné que cinq coups de couteau, et il ne doit pas en recevoir davantage. » L'exécution était en effet terminée, et le malheureux qui venait de la subir eut encore assez de force pour regagner à pied sa maison. Le médecin du consulat, M. Warnier, y arriva presque au même instant, et pendant qu'il rapprochait par la suture les lèvres béantes des deux plaies que le malade avait au ventre : «Oh! je t'en prie, lui disait celui-ci, guérismoi! On dit que tu es un grand médecin; prouve-le : guéris-moi ; que je puisse tuer ce chien ! » Mais tout fut inutile ; le malheureux mourut dans la nuit.

Si le meurtrier est au contraire un homme de grande tente, assez puissant pour que sa tribu ait des ménagements à garder avec lui, et qu'il refuse le prix du sang, 1l payera ce refus tôt ou tard de sa vie, qu'à défaut de la justice la vendetta saura bien atteindre; mais de sa mort naïîtra la

guerre, ainsi que je l’ai dit. Les exemples de vendetta que je pourrais citer sont nombreux, et celui qui va suivre, par cela même qu'il est emprunté aux mœurs d’une tribu saharienne, les Chamba, et d’une population du grand désert, les Touareg, séparées l’une de l’autre par un espace de deux cents lieues, donnera une idée plus juste de ces entêtements de la haine, de cette soif de la vengeance, qui toujours se traduisent par les mêmes actes de violence.

Un parti de Chamba, commandé par Ben-Mansour, chef d'Ouergla, surprit, près du Djebel-Baten, quelques Touaregs abreuvant leurs chameaux dans l’'Oued-Mia, sous la conduite de Kheddache, chef du Djebel-Hoggar. Une haine implacable et dont la cause première est inconnue, tant elle est ancienne, divise les Chamba et les Touareg; ces derniers sont d'ailleurs en état perpétuel de vendetta avec les Sahariens, soit parce qu'ils sont Berbères et non pas Arabes, soit parce qu'ils prélévent un droit de passage sur les caravanes du Soudan.

Un combat acharné s’engagea done sans préliminaire, et les Touareg furent mis en fuite, laissant morts dix des leurs, au nombre desquels était leur chef, dont ils trouvèrent quelques jours après le corps décapité. Ben-Mansour en avait emporté la tête et l'avait exposée, comme un trophée de sa victoire, sur l'une des portes d'Ouergla. A cette nouvelle, il y eut deuil dans le Djebel-Hoggar, et l'on y jura ce serment : « Que ma tente soit détruite, si Kheddache n'est pas vengé!»

Kheddache laissait une veuve d’une grande beauté, nommée Fetoum, et un Jeune enfant. Selon la coutume, Fetoum devait commander avec l'aide du conseil des grands, en attendant que son fils eût l’âge du pouvoir. Or un jour que les grands étaient rassemblés dans sa tente : « Mes frères, leur dit-elle, celui de vous qui me rapportera la tête de Ben- Mansour m'aura pour femme, » et le soir même toute la jeu-

LA NOBLESSE CHEZ LES ARABES. 581 nesse de la montagne, armée en guerre, venait lui dire : « Demain nous partirons avec nos serviteurs pour aller chercher ton présent de noce. » À la pointe du jour, en effet, trois cents Touareg, commandés par Ould-Biska, cousin de Kheddache, se mirent en marche vers le nord: mais à peine avaient-ils pris position à la première halte, qu'ils virent accourir sur leurs derrières une dizaine de chameaux montés, entre lesquels on en distinguait un plus agile et plus richement harnaché que les autres. On le reconnut à l’instant pour celui de Fetoum, et c'était Fetoum, en effet, qui venait se joindre à la petite armée. On la salua par des acclamations, car, et peut-être l'avait-elle fait à dessein, elle semblait venir là tout exprès pour tenir plus promptement sa promesse, ke}

On était au mois de mai, tous les ravins avaient de l’eau, tous les sables des herbes; la saison était favorable; à la halte du huitième jour, des éclaireurs vinrent annoncer qu'une forte fraction des Chamba, commandée par Ben-Mansouar, dirigeait ses troupeaux vers les pâturages de l'Oued- Nessa. Cependant les Chamba, avertis eux-mêmes de l'approche des Touareg, avaient tourné brusquement vers le nord et gagné l’'Oued-Mezab; mais ce mouvement de retraite fut bientôt signalé, et par une marche forcée d’un jour et d’une nuit les Touareg vinrent s'embusquer dans les ravins et les broussailles, à quelques lieues seulement de leurs ennemis, cette fois sans défiance. Ils s’y reposèrent toute la journée, et la nuit venue ils reprirent la plaine au trot allongé de leurs chameaux. À minuit enfin, les aboiements de leurs chiens trahirent le douar qu'ils cherchaient. Un instant après, au signal donné par Ould-Biska, tous les cavaliers s’élancent en criant le eri de la guerre. De tous les Chamba, cinq ou six seulement s'échappèrent, encore l’un fut-il atteint par Ould-Biska, qui, d’un coup de sa longue lance, le frappa dans les reins. Emporté par sa jument, le

malheureux cavalier, trébuchant, chancelant, accroché à sa selle, fit encore quelques pas; mais il s’affaissa bientôt sur lui-même et roula sur le sable, entraînant dans sa chute un enfant de sept ou huit ans qu'il avait jusque-là caché sous son bernous.

— Ben-Mansouri Ben-Mansour! connais-tu Ben-Mansour ? demanda Ould-Biska. |

— C'était mon père, et le voici! lui répondit l'enfant calme et debout auprés de son cadavre.

Fetoum arrivait au même instant, suivie, entourée, pressée d'un groupe de Touareg.

— C'est moi qui l’ai tuél lui cria Ould-Biska.

— Et il sera fait selon ma parole, lui répondit Fetoum ; mais prends ton poignard, finis d'ouvrir le corps du maudit, arraches-en le cœur et jette-le aux chiens.

Pendant qu'Ould-Biscka, les genoux à terre, courbé sur le cadavre, procédait à l'exécution de cet ordre, Fetoum, les lèvres contractées, tremblantes d’un tremblement nerveux, se repaissait avidement de ce spectacle horrible. Et quand enfin les slougur eurent achevé leur affreux repas, Fetoum, dont la vengeance était satisfaite, sans tenir compte du butin que ses serviteurs entassaient et des troupeaux épars qu'ils cherchaient à rassembler, remonta sur son mahari et donna le signal de la retraite, Quant au fils de Ben-Mansour, il fut épargné; mais on l’abandonna sur place. Il y resta deux jours à pleurer avec la faim, la soif et le soleil, et le troisième 1l fut trouvé par des bergers et ramené à Ouergla, où 11 était encore en 1845. Ainsi les chiens des Touareg ont mangé le cœur du chef des Chamba, et l'on conçoit qu’entre eux ce soit à jamais le sujet d’une guerre sans trêve ni merel.

Je n'insisterai pas davantage sur ces mœurs d’une si sauvage énergie. Comme contraste, J'aime mieux aborder quelques tableaux de famille, à commencer par le respect dont

l'autorité paternelle est entourée chez les Arabes. Tant que l'enfant est en bas-âge, la tente lui appartient, son père est en quelque sorte le premier de ses esclaves, ses jeux sont les délices de la famille, ses caprices sont la vie et la gaieté du foyer ; mais aussitôt qu’il est devenu nubile, on lui enseigne la déférence, il ne peut plus parler devant son père ni assister aux mêmes réunions que lui. Ce respect absolu auquel il est tenu vis-à-vis du chef de sa famille, 1l le doit également à son frère ainé. Cependant, malgré leur sévérité aristocratique, les mœurs arabes n’atteignent pas à la sombre rigueur qu'avaient à Rome les mœurs patriciennes. Ainsi un père ne condamnerait son fils à mort que s'il avait déshonoré sa couche, dans tout autre cas il se bornerait à l'exelure de sa présence.

Nous avons esquissé rapidement et en larges traits le caractère de la noblesse arabe, essayons maintenant de reproduire dans quelques-uns de ses moments les plus solennels la vie même d'un noble.

Le jour où un enfant nait dans une grande tente, c'est une immense Joie. Chacun vient trouver le père du nouveau-né, et lui dire: « Que ton fils soit heureux. Tandis que les hommes se pressent autour du père, la mère aussi . reçoit des visites. Les femmes de la tribu se rendent auprès d'elle. Hommes et femmes ont les mains pleines de présents. Les dons sont proportionnés aux fortunes. Depuis les chameaux, les moutons et les vêtements précieux jusqu'aux grains et aux dattes, tous les trésors du déserts abondent sous la tente que Dieu vient de bénir. Gelui qui reçoit tous ces témoignages d'affection et de respect est obligé d'exercer une large hospitalité. Quelquelois, pendant vingt jours, il nourrit et festoie tous ses visiteurs. Les fêtes ont dans le désert le caractère de grandeur inhérent à tout ce qui se passe sur ce solennel théâtre de la vie primitive. Aussitôt que l'enfant commence à se développer, on lui apprend à

lire et à écrire, ce qui est une innovation chez les djouads. Autrefois le marabout seul pratiquait la culture des lettres.

L'homme d'épée, comme nos barons du moyen âge, avait

tout savoir en mépris : il Jui semblait qu’en cultivant son esprit, on portait une atteinte à l'énergie de son cœur ; mais depuis qu'ils ont vu chez les derniers de nos soldats des connaissances qui laissent intacte la bravoure, les Arabes ont changé de pensée; puis ceux qui ont pris le parti de nous servir se sont aperçus que l'instruction était un titre à nos faveurs. Nombre d’entre eux enfin se sont dit avec une résignation mélancolique ces paroles que J'ai recueillies un jour : « Autrefois nous pouvions vivre avec l'ignorance, car le calme et le bonheur étaient parmi nous; mais dans ces temps de perturbation que nous sommes obligés de traverser, 1l faut que la science nous vienne en aide. » Ainsi notre influence accomplit lentement, jusqu’au sein du désert, cette œuvre civilisatrice dont on parle parmi nous quelque fois avec trop de découragement, quelquefois avec trop de légèreté.

La culture des lettres ne fait point négliger dans l’éducation arabe l'exercice du cheval ni le maniement des armes. Aussitôt qu'un enfant peut se tenir sur un coursier, on lui fait monter des poulains d’abord, puis des chevaux. Quand il commence à se former, on le mène à la chasse, on le fait urer à Ja cible, on lui apprend à enfoncer la lance dans les flanes du sanglier. Lorsqu'il atteint seize ou dix-huit ans, lorsqu'il connait le Coran et peut pratiquer le jeûne, on le marie. Le prophète a dit: « Mariez-vous jeunes; le mariage dompte le regard de l'homme et règle la conduite de la femme. »

Jusqu'à cette époque, la tendresse paternelle a veillésur la pureté de ses mœurs avec une vigilance de tous les instants. On ne l’a jamais laissé seul; un précepteur ou des domestiques ont toujours accompagné ses pas. On a écarté de lui

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