‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (volume 2)Chapitre 54 sur 60 · LE CHAMB! A PARIS · texte numérisé non relu

LE CHAMB! A PARIS

maintient la femme dans un etat d'abjection d'où pourraient seuls la tirer des miracles de la foi chrétienne. La femme musulmane, au contraire, a conservé chez des hommes, que sa parole précipite dans les combats, ce prestige qu'avaient les reines des tournois aux jours amoureux et guerriers du moyen àge.

Le Chambi parvini à nous réciter un chant complet, où la femme est en même temps célébrée avec un sentiment profond de tendresse morale et ces emporiements de passion sensuelle, ce luxe d'ardentes images qui, depuis le Cantique des cantiques, éclatent en Orient dans toutes les odes à l'amour.

Ma sœur ‘ ne peut se comparer qu'à une jument entraïnée, Qui marche toujours aux arr ière-gardes, Avec une selle étincelante d'or, Montée par un gracieux cavalier Qui sait s’mcliner en courant Quand résonne le bruit de la poudre. Ma sœur ressemble à une jeune chamelle Qui revient du Tell au milieu de ses compagnes, Chargée d'étoffes précieuses:

Ses cheveux tombent sur ses épaules, Et ont la finesse de la soie Ce sont les plumes noires +4 l'autruche mâle, Quand 1l surveille ses petits dans le Sahara. Ses sourcils, ce sont le noün ?

- Que l’on troure aux pages du Koran; Ses dents ressemblent à l'ivoire poli; Ses lèvres sunt teintes avec du kermesse:

Sa poitrime, c’est la neige Qui tombe dans le Djebel-Amour.

O temps! sois maudit si elle vient à m'oublier! #: Ce serait la gazelle qui oublie son frère.

{ Les Arabes, dans leur ver, désignent sous ce nom leurs maitresses.

? Noûn, lettre de l'alphabet arabe qui alfecte la forme d un arc

Les chevaux peuvent seuls disputer aux femmes le privilége d’une tendresse enthousiaste dans une âme de musulman. Le cheval est, chez les Arabes, élevé à la dignité d’une créature animée par la raison. Le cheval Bourak a sa place au paradis parmi les saints, les houris et les prophètes. Nous avons vu quelles vertus a son chelil, ce merveilleux talisman qui est le partage du vrai croyant. Aussi, toute la complaisance que les Arabes mettent à décrire leurs femmes. ils la mettent également à peindre la gràce énergique et fière de leurs chevaux.

Sidi-Hamra possède une jument gris-pierre de la rivière, Qui ne fait que caracoler.

Il possède nne jument rouge

Comme le sang qui coule aux jours de fête #, Ou bien comme le fond d’une rose.

Il possède encore une jument noire

Comme le mâle de l’autruche,

Qui se promène dans les pays déserts.

[l possède enfin une jument gris-pommelé Qui ressemble à la panthère

Que l’on donne en présent à nos sultans.

Voilà ce que nous débita le Chambi d'une voix aussi caressante que s’il nous eût dépeint les charmes des plus merveilleuses beautés du désert. Il nous dit aussi :

Je veux un cheval docile 2 Qui aime à manger son mors,

Qui soit familier avec les voyages,

Qui sache supporter la faim,

Et qui fasse dans un jour

La marche de cinq jours :

Qu'il me porte auprès de Fatma,

Cette femme aussi puissante que le bey de Médéah,

{ Aux jours fériés, on saigne chez les musulmans un grand nombre d'animaux, qui sont ensuite dépecés et distribués aux pauvres.

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Lorsqu'il sort avec des goums et des askars, Au bruit des flûtes et des tambours.

Les Arabes sont infatigables dans la parole comme dans le silence; ils sont extrêmes en tout. Les voilà pour des journées entières à cheval, dévorant les plaines, se riant des montagnes, ou bien les voilà devant leurs tentes, couchés sur des nattes, les regards fixés sur leurs vastes horizons. pour une suite indéterminée d'heures ! Mon Chambi, si je ne l’avais pas arrêté, me réciterait encore les poésies dé désert. La poudre, les chevaux, les chameaux, les eris de jeunes filles, ce pauvre homme avait évoqué tous les bruits, toutes les couleurs, toutes les fig ures de la patrie, et il était là comme un fumeur de hachich perdu dans ce monde enchanté. Mais notre vie à nous ne nous permet pas de nous laisser envahir par la poésie. Je inis fin à une visite qui m’avait pris déjà trop d' utiles moments. J'en avais tiré, du reste, des arguments victorieux pour ma cause,

— Jeme rends, me ditmon interlocuteur ; jeconviens avec vous qu'aucune mémoire de paysan ne serait ornée en France, ni même, je crois, en aucune contrée de l’Europe, comme celle du Chamhr. Peconnaissons au pays du soleil le privilége de colorer chez tous les hommes le langage et la pensée des mêmes teintes que le ciel.

— Louons Dieu, ajoutai-je, d’avoir donné pour refuge le domaine de Fimagination à ceux qui mênent sur une terre stérile la vie de la misère et du danger.

Quant au Chambi, il ne s’'inquiétait guère des rétlexions qu'il venait de nous fournir ; il avait repris son visage résigné et son attitude placide. Comme je lui demandais, en le congédiant, sur quelles ressources il comptait dans ses pérégrinations continuelles, il ouvrit-la bouche, et me montrant, entre ses lèvres brunes, ces dents d’une éclatante blancheur qui distinguent les enfants du désert : « Celui qui a

fait le moulin, dit-il, ne le laissera pas chômer faute de mou- "ture. » Quand il fut parti,ÿe pensai quei ce. patiné hère emportait peut-être sous ses haïllons les deux plus Rs pe irésors de ce monde : la poésie et la sagesse. se

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