LE CHAMBI À PARIS ZA
ser ce qu'on appelle, je crois, lé convenu, dans le langage des artistes. J'avais remarqué ces dispositions chez un offcier de spahis, qu! me permettra de le mettre en sténe dans “un intérêt de vérité. M. de‘Molènes, dont le nom, tout militaire aujourd’hui, réveillera peut-être nes souvenirs littéraires éhez mos lecteurs, contestait, dans mon cabinet, un matin, les dons poétiques du peuple arabe, quand notre entretien fut interrompu par une visite d'une nature insolite et inattendue. ‘Le personnage qui s’offrait à notre vue portait 16-bornous et Te Haïk ; c'était un Chambi: Il appartenait À cette race AAh dE bé trafiquants qui bravent la morsure des serpents, les tempêtes de sable et la lance des Touareg, ces brigands voilés du désert, pour aller jusqu'aux Étais du soudan chéreher les dents d'éléphant, la poudre d’or et-lés essences parfumées. J'avais déjà rencontré dans le cours de ma vie africaine cet éternel et placide voyageur qui vous répond avec la mélancolie sereine du fatalisme, quand vous l’interrogez sur ses errantes destinées : « Je vais où me mêéne Dieu. » Cette fois le Chambi était venu amener au Jardin desPlantes, par ‘ordre du général Pélissier, deux de ces célèbres mabaris que les guerriers montent dans le Sahara, et qui atteignent, dit-on, une vitesse à faire honte aux plus généreux coursiers.
Quand le prophète aurait voulu donner un irrécusable témoin à mes paroles sur l’indélébile poésie de son peuple, il n'aurait point pu m'envoyer un hôte plus opportun que Île Chambi. Celui qui allait servir de preuve vivante à mes arguments n'était pas en effet un de ces tolbas qui puisent, dans la docté retraite des Zaouyas, des inspirations inconnues du,vulaaire, aux sources mystérieuses des livres sa- Crés ; ce n'était pas non plus un,de ces guerriers, suivis (le: cavaliers, précédés de drapeaux, entourés de musiciens, qui peuvent.trer d'une existence d'éclat et de.bruit tout un ordre exceptionnel d'émotions. Non, e’était un homme de la
plus basse condition, ce que serait ici un colporteur de nos campagnes. Eh bien! dis-je à mon interlocuteur, je parierais que si j'interrogeais au hasard cet obscur habitant du désert, je tirerais à l'instant de sa cervelle des chants qu’envieraient peut-être les meilleurs de nos poëtes. Le défi fut accepté. L'interrogatoire commença. On va juger ce qui en sortit.
Ge fut d’abord un chant religieux. Il faut répéter chez les Arabes ce que disaient les poëtes antiques : « Commencons par les dieux. » Là cette source et cette fin de notre vie, c'est-à-dire la religion divine, n’est jamais oubliée. Ge Dieu dont 1l semble que la vie du grand air rende le contact plus fréquent, la présence plus sensible et le pouvoir plusimmédiat, est toujours invoqué par les chantres nomades. Le Chambi n'interrogea pas longtemps ses souvenirs. Après avoir fredonné, pour se mettre en haleine, un de ces airs monotones comme l'horizon du désert, dont les Arabes charment leur voyage sur le dos des chameaux, voici ce qu'il nous récita :
Invoquez celui que Dieu à comblé de ses grâces, O vous tous qui nous écoutez!
Croyez en ses dix compagnons,
Les premiers qui aient composé son cortége.
Si vous n'avez point foi dans leur parole,
Interrogez les montagnes,
Elles vous révéleront la vérité. |
Savez-vous qui vous parlera aussi de Dieu ? ;
C'est le chelil ! du cheval Bourak,
Ce chelil qui est semé de boutons d’or,
Et auquel pendent des franges resplendissantes ;
Ce chelil aime les hommes qui jeünent, Et ceux qui passent leurs nuits à lire les livres de Dieu.
Îl aime aussi les braves, Les braves qui frappent avec le sabre, 1 Ornement de soie que l’on étend sur la croupe des chevaux aux jours de fête,
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Et qui jettent dans la poussière
Les infidèles et les mécréants.
Qui le possède devance tous Les autres Auprès de Dieu, le maitre du monde,
Qui le possède devra avoir une parole
Qui ne revienne jamais,
Le sabre toujours tiré
Et la main toujours ouverte pour les pauvres. Mais ce chelil, je ne l'ai jamais vu sur la terre; Je ne sais pas même de quelle couleur il est; On m'en a parlé, et j y ai cru.
Je ne sais point si Je m'abuse sur le mérite de ces vers, . mais il me semble qu'il y a dans ce morceau un charme et une grandeur qu'offrent rarement les œuvres de l’esprit chez les nations les plus avancées. Le dernier trait: « On m'en a parlé, et j'y ai cru, » ne déparerait point la composition la plus savante d’une litérature raffinée. Il exprime ce que la foi du croyant a de plus absolu et de plus enthousiaste avec une sorte de grâce sceptique. L'officier que je voulais convainere eut la même impression que moi. Ce début nous avait mis tous deux en goût de poésie, et je fis un nouvel appel à la mémoire du Chambi.
Les poëtes, chez les Arabes, puisent tous leurs inspirations aux mêmes sources. La religion, la guerre, l'amour et les chevaux, voilà ce qu’ils célèbrent sans cesse. Souvent le même chant renferme ces éléments bornés et féconds de toute leur vie. On demande à Dieu de rendre vainqueurs ceux qui l'implorent; on demande aux chevaux de porter ceux qui les possèdent auprés des Fatima ou des Aicha. Quelle différence entre cette primitive et vigoureuse poésie de l’Orient, si riche dans ses développements, mais si sobre dans ses matières, et notre poésie inquiéte, tourmentée, fantasque, qui bouleverse toutes les régions du ciel et de la terre pour y chercher les sujets qu’elle traite en sa langue fébrile et travaillée!
Les souvenirs du Chambi se rassemblaient souvent avec peine, et sans cesse nous obtenions seulement quelques bribes de chants que nous aurions voulu pouvoir écrire tout entiers ; mais les vers sont comme des diamants qui brillent d'un éclat d'autant plus vif, qu’ils ne sont point réunis en diadèmes ou en bouquets.
Voici, au hasard, quelques-uns des fragments que j’arrachai à la mémoire de mon singuliér visiteur ; je crois qu'on y verra, comme moi, de ces vasiés éclairs où sé découvrent des perspectives infinies.
Porte les yeux sut lés“douars des Angades,
Puis lève-les au ‘ciel et compte les étoiles ;
Pense à l’ennemi où tu n as.pomt d'ami,
Pense à nos montagnes, à leurs étroits sentiers ; Viens seul, m'a-t-elle dit, et sois sans compagnon.
Ou je suis bien étrangement abusé par lé charme qu'a laissé dans ma mémoire une vié qui meséra toujours chère, ou bien il y a°dans ces vers cé qué l'intelligence"dé là nas ture a de plus noble etce que l'amour a dé plus passionné.
Et qui rendra plus fièrement cetie chevalerie’ à laquelle sont soumises encore les mœurs arabes, que cette autre strophe sortie aussi toute vivante des souvenirs du Chambi :
Mon coursier devient rétif devant ma tente; -
Îl a vu la maitresse des bague s prêle à partir.
C’est aujourd'hui gi nous dévons mourir ” Pour les féiitnes de la tribu.
Tous ceux qui ont assisié à quelques combats en Afrique savent le rôle que jouent les femmes dans toutes les scèn guerrières. C'est pour elles que parle la poudre. Là répo de tous les chefs aux ouvertures de paix qui leur sont faites, c'est : « Que diraïent nos femmes, si nous ne fous de pas ? Elles ne voudraient plus nous préparer le kouscoussou. » est une grande erreur de-eroire que l'islami