LES GHEYÂUI DU SAHARA
c Adam répondit: « Le i^lus beau des deux est le cheval.»
« Et Dieu lui répliqua : '
« — Ûest bien, tu as choisi ta gloire et la gloire étemelle de tes enfants; tant qu'ils existeront^ ma bénédiction sera sur euXy car je n'ai rien créé qui me soit plus cher qui Vhomme et le cheval,
« bieii à ég;âlemerit créé le cheval avant la Jument; me^ preuves sont que le mâle est plus noble que la femelle, et ^^li'il est, en outré, plus vigout^eulc et plus résistant. Quoique tous deux soient d'une même espèce, l'Un est plus 'passionné que Tautrè, et c'est Thabitude dé la puissance divine dé créef le pliis fort lé jiremiet*. Ce que le cheval désire le plus, c^est le combat et la course; aussi est-il préférable pour la gueire, parce qu'il est plus rapide que la jument, plus dur à la fatigue, et qu'il partage tous les sentiments de haine ou dé tendresse de son cavalier. 11 n'en est pas ainsi dé la jument. Qu'un cheval et une jument soient atteints d'une blesstire Isettnblable, et telle qu'elle doive entraîner la thort, lé cheval résistera jusqu'à ce qu'il ait pu conduire son maître loin du champ de bataille; la jument, au contraire, tombera tout de suite et sur place, saris pouvoir attendre. Il n*y a pas de doute à élever là-dessus, c'est un fait constaté par les Ai'abes; j'ai vu le cas se présenter souvent dans nos combats, et je Vai moi-même éprouvé.
« Ceci admis, passohs à atitré chose. Diéû a-t-it créé le^ chevaux arabes avant les chevaux étrangers {berradine)^ ou bieti a-t-il créé les chevaux étraiigérs àVaht les chevaux arabes?
« Comme conséquence de fnôh pt^einiei^ faisonnement, tout porte à croire qu'il a créé les chevaux arabes les premiers» parce qu'ils sont incontestablement les plus nobles.
vo|age à travers les fiêuk. Il iressem^ait â ûii mulet» ^i h*ëtaii ni mâfe ni femelle.
DE L'ORIGINE DBS 'CHEVAUX ARABES. li
D*ailleurs, le berdoune n*est qu'une espèce d'un genre^ et le Dieu tout-puissant n*a nulle part erèé l'espèce avant le genre.
« Maintenant^ d'où proviennent les chevaux arabes d'aujourd'hui?
m Beaucoup d'historiens racontent qu'après Adam, le cheyal, comme tous les animaux, la gazelle^ l'autruche^ le buffle et Tânej ont vécu à l'état sauvage. Suivant eux encore^ le premier qui, après Adam, monta le cheval^ fut Ismaïl^ le père des Arabes. Il était fils de notre seigneur Ak*ahain, le chéri de Dieu. Dieu lui apprit à appeler le» chevaux^ et, lorsqu'il Teut fait, tous accoururent à lui. Il s'empara alors des plus beaux, des plus fiers, et les dompta.
c Mais, plus tard, grand nombre de ces ehevaux cb^ssés et employés par Ismaïl perdirent avec le temps dfe leur pureté. Une seule race fut accueillie dans toute sa noblesse par Salomon, fils de David, et c'est celle appelée Zad-d^ Rakeb (le cadeau, la provision du cavalier), à laquelle tous les chevaux arabes actuels doivent leur origine. Voici com* ment :
« On prétend que des Arabes de la tribu des Azed virarent à Jérusalem la noble, complimenter Salomon sur son mariage avec la reine de Sdba, Leur mission accomplie, ils lui tinrent ce langage :
« — 0 prophète de Dieu! notre pays est éloigné, rtos pro* visions sont épuisées, vous êtes un grand roi^ accordez* nous-en de suffisantes pour retourner chez nous.
a Salomon fit alors venir de ses écuries un magnifique étalon issu de la race d'Ismaîl, et les congédia en leur disant:
« — Voilà les provisions que Je vous donne pour votre voyage; quand la faim se fera sentir parmi vous, faites du bois, allumez du feu, placez votre meilleur cavalier sur ce cheval et armez-le à*une bonne lance; vous aure:;
à peine réuni votre bois et allumé le feu, que vous le verrez reparaître avec le produit d'une chasse abondante. Allez, et que Dieu vous couvre de sa protection.
« Les Azed se mirent en route ; à la première halte, ils firent ce que leur avait prescrit Salpmon, et ni zèbre, ni gazelle, ni autruche, ne purent leur échapper. Éclairés alors sur la valeur de l'animal dont le fils de David leur avait fait présent, ces Arabes, rentrés chez eux, le consacrèrent à la reproduction, soignèrent les accouplements, et obtinrent ainsi cette race à laquelle ils donnèrent par reconnaissance le nom de Zad-el-Rakeb (le viatique du cavaher).
« Cette race est celle dont la haute renommée se répandit plus tard dans le monde entier ^ '^
« En effet, elle se propagea en Orient et en Occident à la suite des Arabes qui pénétrèrent plus tard jusqu'aux extrémités de l'Occident et de l'Orient. Longtemps avant l'islamisme, Hamir-Aben-Melouk et ses descendants régnèrent sur l'Occident pendant cent ans; c'est lui qui fonda Medaina et Saklia.
(( Chedad'Eben-Aâd s'empara des pays jusqu'à l'extrémité du Moghreb, et y bâtit des villes et des ports.
« Afrikes^ qui donna sou nom à l'Afrique, conquit jusqu'à Tandja (Tanger), tandis que son fils Chamar s'empara de l'Orient jusqu'à la Chine, entra dans la ville de Sad et la détruisit. C'est pour cela, et depuis cette époque, que ce lieu fut appelé Chamar-Kenda, parce que kenda veut dire, en persan, il a détruit; d'où les Arabes, par corruption, ont fait Samarkand,
a Depuis l'islamisme, les nouvelles invasions des musulmans étendirent encore la réputation des chevaux arabes en Italie, en Espagne et même jusqu'en France, où, sans aucun doute, ils ont laissé de leur sang. Mais ce qui a sur-
* Elle se distingue par la largeur du conduit respiratoire, qui lui per- ' met d'exécuter des courses fabuleuses.
tout peuplé l'Afrique de chevaux aral:(es, c'est d'abord l'invasion de Sidi-Okba, et, plus tard, les invasions successives des cinquième et sixième siècles de l'hégire. Avec Sidi-Okbay les Arabes n'avaient fait que camper en Afrique, tandis que dans les cinquième et sixième siècles, ils y sont venus comme colons, pour s'y installer avec leurs femmes et leurs enfants, avec leurs chevaux et leurs juments. Ce sont ces dernières invasions qui ont établi sur le sol de l'Algérie les tribus arabes, notamment les Mehall^ les Djendel^ les Oulad'Mahdi, les DouaoudUy etc., etc., qui se sont répandues partout, et constituèrent la véritable noblesse du pays. Ce sont même ces invasions qui ont transplanté le cheval arabe jusque dans le Soudan, et peuvent nous faire dire, avec raison, que la race arabe est une, en Algérie comme en Orient.
c Ainsi donc, l'histoire des chevaux arabes peut se diviser en quatre grandes époques ;
« 4® D'Adam à Ismaîl ;
« 2®D'Ismaïl à Salomon;
c 5* de Salomon à Mohammed ;
« 4* De Mohammed jusqu'à nous.
fl On conçoit cependant que la race de l'époque principale, celle de Salomon, ayant été forcément divisée en plusieurs branches, il a dû s'établir, par le climat, Icplus ou moins de soins et la nourriture, des différences, ainsi qu'il s'en est établi dans l'espèce humaine. La couleur de la robe a varié aussi sous l'empire des mêmes circonstances ; Texpé rience a prouvé aujourd'hui aux Arabes que, dans les localités où le terrain est pierreux, les chevaux sont en général gris, et que, dans celles où le terrain est blanc (ard Béda)^ la plupart sont blancs; j'ai /souvent constaté moi-même la justesse de ces observations.
« Je n'ai plus, à présent, qu'une question à vider avec vous.
« Vous me demandez à* quels signes, chez les Arabes, on reconnaît un cheval noble^ un buveur d'air.
« Voici ma réponse :
« Le cheval d'origine pure se distingue, chez nous, par . la finesse des lèvres et du cartilage inférieur du nez, par la I dilatation des narines, par la maigreur des chairs qui en- I tourent les veines de la têtô, par l'attache élégante de l'encolure, par la douceur des crins, des poils et de la peau, par l'ampleur de la poitrine, la grosseur des articulations et la sécheresse des extrémités. Suivant les traditions de nos attcêtres, on doit cependant le reconnaître par les indices moraux, bien plus encore que par ces signes extérieurs. Par les signes extérieurs, vous pouvez préjuger la race; par les indices moraux seulement, vous aurez la confirmation du soin extrême apporté dans les accouplements, de l'intérêt qu'on aura pris à proscrire impitoyablement les mésalliances.
« Les chevaux de race rCont point de malice. Le cheval est le plus beau des animaux; mais son moral, d'après nous, sous peine de dégénérescence, doit répondre à son physique. Les Arabes en sont tellement convaincus, que, si un cheval ou une jument ont donné une preuve incontestable de vit^se extraordinaire, de sobriété remarquable, d'intelligence rare ou d'attachement précieux à la main qui , les nourrit, ils feront tous les sacrifices imaginables pour en tirer race, persuadés que les qualités qui les ontdistiii gués se représenteront chez leurs produits. j
« Nous admettons donc qiiun cheval est véritablemen , V noble quand j en sus d'une belle conformation^ il réunit le courage à la fierté^ et qu'il resplendit d'orgueil au milieu de la poudre et des hasards,
« Ce cheval chérira son maître et ne voudra, le plus souvent, se laisser monter que par lui.
« Il n*urinera ni ne fera d'ordures tant qu'il le portera.
DE L'oSÏgSè fifeS CËEVAUX ARABES. 45
« ïl ne inangera point les testes d'un autre cheval.
« ïl éprouvera du plaisir à troubler , aveé ses pieds, Vea'h limpide qUHl pourra rencontra.
« PॠVouîe, par la vue et pâP Vôd&ratj aussi bien que par son adresse èi son inletlt^èfice^ il Éaura pHserver son maître des mille acèideûtÉ qui ^dftt possibles à la chasse ou à la guerre,
€ Et, enflHy partageant les àènsâtiôhs de peine ou de plaisir de son cavalier, il V aidera au combat en combattant lui-même, et fera, partout et sans cesse, tausè commune avec lui (ikalel-itia kakebhoii).
(( Vôilâ les indices qui têmoi^eht dé là pureté d'ttiie race.
« Noos possédons, sur les qualités des chevaux, des histoires nombreuses : de toutes, il ressort que le cheval est la plus noble des créatures après Thomme, la plus patiente, la plus utile. Il se nourrit de peu, et, si on le considère soute le rapport de la force, nous le trouvons encorde au-dessus de tous les autres animaux. Le bœuf le plus robuste peut porter un quintal; mais, si vous placez ce poids sur son dos, il ne marchera plus qu'avec effort et ne pourra courir. Le cheval, lui, porte un homme fait, un cavalier vigoureux, avec un drapeau, des armes et des munitions, des provisions pour tous les deux, et il court un jour entier, et plus, sans boire ni manger. C'est avec son secours que l'Arabe peut sauver ce qu'il possède, s'élancer sur Tenliemi^ suivre séfe tl*acés, le ftiir^ déferidrë sa famille ou sa liberté. SUpposez-le riche de tous les bierls qui font le bon- . heur de la ¥ie, rien ne pourra le protéger que son cheval.
« Gon1|>i^nez-vous maintenant l'amour immense des Arabes pour le cheval! Il n'est qu'égal aux services que celui-ci leur rend. Ils lui doivent leurs joies, leurs Notoires; aussi l'ont-ils toujours préféré à l'or et aux pierres précieuses. -^ Tant que dtlra le jt^aganismè, ils l'aimèrent par
intérêt et seulement parce qu'il leur procurait gloire et richesses; mais, lorsque le prophète en eut parlé avec les plus grands éloges, cet amour instinctif s'esj transformé en devoir religieux. L'une des premières paroles qu'il prononça au sujet des chevaux, est celle que la tradition lui prête lorsque plusieurs tribus de TYémen vinrent accepter ses dogmes et lui offrir, en signe de soumission S cinq juments magnifiques appartenant aux cinq différentes races que possédait alors l'Arabie.
« On rapporte que Mohammed sortit de sa tente pour recevoir les nobles animaux qui lui étaient envoyés, et que, tout en les caressant de la main, il s'exprima ainsi : « — Soyez bénies, ô les filles du vent! »> « Plus tard, l'envoyé de Dieu (Rassoul Allah) a ajouté : « — Celui qui entretient et dresse un cheval pour la cause de Dieu est compté au nombre de ceux qui font V'aumône le jour et la nuit, en secret ou en public. Il en sera récompensé '.tous ses péchés lui seront remis et jamais la erainte ne viendra déshonorer son cœur,
« Maintenant, je prie Dieu qu'il vous accorde un bonheur qui ne passe jamais. Conservez-moi votre amitié. Les sages, parmi les Arabes, ont dit :
(( Les richesses peuvent se perdre;
« Les honneurs sont une ombre qui se dissipe ;
« Mais les vrais amis sont un trésor qui reste. »
a Celui qui a écrit ces lignes avec une main que la mort doit dessécher un jour, c'est votre ami, le pauvre devant Dieu :
« Sid-el-Hadj, âbd-el-Kàder, Ben-Mahieddin. a Damas, fin deDeul-Kada 1274 (fin d'août 1857).
* Ne serait-ee pas là Torlginedes chevaux de soumission (gada)^ que, dans les pays musulmans, le vaincu doit offrir au vainqueur?
f P. S. Pour rintelligence de notre correspondance, permettez-moi de vous donner un avis.
« Le nom de frass ne s'applique pas seulement à la femelle du cheval, comme c'est Thabitude en Algérie ; il désigne aussi bien le mâle que la femelle. Si l'on veut spécifier une jument, il faut donc dire une frass femelle; si l'on veut parler d'un cheval, on dit un frass mâle. C'est là l'usage chez les vrais Arabes (Arahes-es-sakh), Régulièrement, jument se dit hadjra, et cheval, hossan. »
En lisant ce curieux document, on aura sans doute remarqué l'ensemble singulier de faits légendaires, de notions d'histoire naturelle, ici vraies, là fabuleuses, à la façon de Pline et d'Aristote, le tout dominé par des idées religieuses.
C'est de l'histoire comme l'écrivent les Orientaux, et avec eux les Arabes de l'Ouest ; car les uns et les autres, mis jusqu'ici hors la loi du progrès par la séquestration volontaire ou forcée en dehors du mouvement intellectuel qui s'accomplit en Europe, les uns et les autres en sont encore, pour les sciences et les lettres, où les ont laissés leurs pères de Bagdad ou de Grenade.
Or, il est remarquable que plus un Arabe est savant, plus les pages qu'il écrit sont empreintes de cette étrangelé qui, pour un lecteur habitué à la clarté de notre manière européenne, a besoin d'être dégagée de son inconnu poétique, et commentée pour être ramenée à l'exactitude d'un document ayant valeur historique ou scientifique dans le sens que nous donnons à ces mots.
Ainsi, à première vue, la lettre qu'on vient de lire n'est qu'un fragment détaché d'un conte oriental ; il s'y cache cependant des vérités incontestables, et, sous la tradition, altérée ou symbolisée, des enseignements que nous aurions peut-êlre tort de dédaigner.
C'est ici surtout que la lettre tue et que Tesprit vivifie ; cherchons donc Tesprit sous la lettre.
Dieu a créé le cheval avec le vent, symbole de la vitesse, qui, pour un Arabe, est la qualité première de son coursier. Les poètes grecs vivaient sur cette idée : c'était le vent qui fécondait les cavales de la Thessalie, les plus vites de l'antiquité; et peut-être que ces cavales avaient été importées en Grèce, de Syrie ou d'Arabie, avec la fabuleuse généalogie que leur donnent à la fois les poêles des deux pays. A ce comjpte, et l'histoire vraie est ici d'accord avec la légende, les chevaux arabes auraient été, « ce qu'ils sont encore sur leur sol natal, » les chevaux les plus viles, donc les meilleurs du monde.
Les Arabes, qui n'entendent point et ne font pas la guerre comme nous, par masses compactes et serrées, impassibles même au besoin, mais par charges désordonnées, et pour qui la fuite en débandade n'est point un déshonneur, les Arabes doivent, avant tout, aimer le buveuj d'air et le préconiser. « Le buveur d'air, disent-ils, est au combat le premier sur l'ennemi ; après la victoire, le premier au piUage, et, en cas de défaite, le premier loin du danger. »
Un poète a dit :
« II y a des choses qu'un roi intelligent ne doit jamais négliger |: la première, c'est un cheval qui, par sa vitesse, sache le dérober à l'ennemi quand il n'a pu vaincre. )>
Le cheval favori du prophète se nommait Ouskoub (le Torrent), du mot sakab (l'eau qui coule avec vitesse).
L'intervention de l'ange Gabriel dans la création du cheval, recommande cet animal aux soins des vrais croyants, car l'ange Gabriel est l'incessant intermédiaire de Dieu et des prophètes, et particulièrement de Mohammed. Or, c'est par le cheval, et avec le cheval seulement, que les peuples musulmans pouvaient accomplir cette immense émigration,
cette guerre de propagande, à Test jusqu'en Chine, à l'ouest jusqu'à rOcéan, qu'il était dans l'esprit de Mohammed de leur imposer. Il fallait donc que le cheval fût pour eux un animal sacré, un instrument de guerre providentiel, créé par Dieu dans Un but tout spécial, d'une essence plus noble que celle dont il avait formé les autres animaux.
Ne point faire naître le cheval selon la loi commune envelopper, au contraire, sa création d'un symbolisme qui échappe à Thistoire naturelle pour s'égarer dans les mystères de la légende, le mettre ainsi sous la sauvegarde d'un respect religieux, c'était bien comprendre, et le résultat l'a prouvé, l'esprit du peuple sur lequel Mohammed voulait et devait agir.
Le Eoran, en parlant des chevaux, les appelle El-Khêir" (le bien par excellence), et, de ce simple mot, les commentateurs de la Sourate, sad, en sont arrivés à conclure : c qu'un Arabe doit aimer les chevaux comme une partie de son propre cœur, et leur sacrifier, pour les entretenir, jusqu'à la nourriture de ses propres enfants. »
On ferait un volume des phrases détachées du livre sacré ou des hadites du prophète (de ses conversations conservées par la tradition) et de leurs commentaires, qui, sous forme de préceptes et de maximes, imposent comme un devoir religieux l'amour du cheval aux musulmans.
Je n'en citerai que quelques-unes :
« Les bénédictions, les bons succès et un riche butin seront attachés au toupet des chevaux jusqu'au jour de la résurrection.
« Celui qui entretient un cheval pour la guerre sainte dans la voie du Dieu très-haut, augmente le nombre de ses bonnes œuvres. La faim et la soif de ce cheval, l'eau qu'il boit et la nourriture qu'il mange, chacun de ses poils et le momdre pas qu'il fait, jusqu'à son urine et son crottin, tout pèsera dans la balance au jour du jugement dernier. »
« Le chevnl fait trois prières par jour.
Le matin, il dit : « 0 mon Dieu! rends-moi cher à mon maître. »
« A midi : « Pais du bien à mon maître pour-qu*il m'en « fasse. » *
« Le soir : a Fais qu'il gagne le paradis sur mon dos. » \ C'était isans doute sous l'impression de ces dernières pai rôles que El-Doumayrij écrivait dans son histoire des ani- I maux, Hayat-el-hayouan : « Le cheval est l'animal qui, par son intelligence, se rapproche le plus de l'homme. » A ce propos, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que les Arabes, quand ils ont avancé cette proposition, connaissaient cependant très-bien les animaux qui, chez nous, passent pour les plus intelligents, tels que Téléphant, le chien, etc., etc.
D'où cela vient-il donc? Ne serait-ce point que les Arabes, parleur vie intime avec le cheval, ont su développer chez lui des facultés dont nous ne nous douions même pas, nous qui n'accordons à cet animal qu'un instinct de mémoire? Chez eux, en effet, le cheval est un ami de la famille; chez nous, au contraire, ce n'est qu'un meuble de luxe ou un instrument de travail, que nous changeons par caprice ou par intérêt, témoin notre proverbe : « On ne se marie pas avec son cheval. » L'Arabe, lui, se marie avec son cheval. ^
Quoi qu'il en soit, les maximes citées plus haut tendent toutes vers ce but : identifier l'homme avec le cheval. N'allez pas croire, cependant, que c'est là tout : il fallait encore que le chevaj fût le compagnon du croyant seul, à l'exclusion de tout infidèle; et l'on comprend, sans qu'il soit besoin de la développer, la portée poHtique de celte exclusion. Dieu a dit :
{( Le cheval sera chéri par tous mes esclaves ; il fera le désespoir de tous ceux qui ne suivent pas mes lois, et je ne
placerai sur son dos que des hommes qui me connaîtront, que de3 hommes qui m'adoreront. »
II va sans dire que les chefs musulmans sont tous partis de là pour prohiber, au nom de Dieu, la vente des chevaux arabes aux chrétiens, sous peine de péché et de damnation. Ces ordres, d'origine divine, ont été, je le sais, enfreints dans quelques pays. L'Arabe aime l'argent, c'est vrai ; mais n'en restez pas moins convaincus qu'on n'a, la plupart du temps, cru nous vendre que des animaux inférieurs, et que les chevaux ou juments dont les nobles et précieuses qualités auront été constatées, soit pour la vitesse, soit pour la reproduction, ne seront jamais, et n'importe à quel prix, livrés à des étrangers. Le possesseur, consentirait à s'en défaire, qu'au nom de Tinférét général la tribu entière s'y opposerait. Voilà la vérité, et voilà ce qui explique peutêtre le discrédit dans lequel les chevaux arabes paraissent être tombés en Europe. On n'y voit, à peu près, que les chevaux dont les Arabes ne veulent pas.
Mais c'est assez sur ce sujet; abordons un autre ordre d'idées.
L'émir Abd-el-Kader prétend que le cheval a été créé koummite, rouge mêlé de noir, c'est-à-dire bai brun, ou alezan brûlé. Dégagée de ses nuages, cette assertion aura du moins l'avantage de prouver que ces robes ont, de touj temps, été considérées par les Arabes comme indiquant d^s quahlés supérieures. C'est une idée fixe chez un peuple aussi observateur; on y revient souvent.
Le prophète a dit :
f Si, après avoir rassemblé tous les chevaux des Arabes, je les faisais courir ensemble, c'est Xeuchegueur meglouk (l'alezan fermé-brûlé) qui les devancerait tous. »
Moussa, le célèbre conquérant de l'Afrique et.de l'Espagne, aurait dit encore :
, I De tous les chevaux de toutes mes armées, celui qui
22 LES (ffîBYAUX W SAHARA.
a le mieux supporté lea fetignes el les misëres de guerre, c'est le bai franc (hameur $omm). »
Et le prophète aurait ajouté :
« Si tu as un alezan foncé (brûlé), améne-le pour le combat, et, si tu n'as qu'un chétif alezan, aménele tout de môme. »
De tout ceci il ressort évidemment que les traditions légendaires et rexpérience s'entendent parfaitement poOF accorder une grande supériorité aux robes franches et fon» cées; on ne parait nulle part tenir en grand honneur les robes claires et lavées. La robe du cheral serait donc un indice de ses qualités.
La longue expérienee de Mohammed le prophMe el celle du conquérant Moussa avaient dû les mettre à même de se prononcer en toute connaissance de cause,, et leqr opinion, confirmée par celle de tous les Arabes, les meilleurs cavaliers du monde et lôs hommes les plus intéressés à bien étudier les chevaux, qui sont, en définitive, leur honneur et leur vie, vaut bien la peine qu'on la prenne en quelque considération.
Ce qu'il y à d'incontestable, c'est que le cheval koummite ( rouge mêlé de noir j alezan ou bai) est, entre tous, préféré par les Arabes. S'il m'était permis de m'appuyer sur mon expérience personnelle, je^ne craindrais pas d'avancer que, s'il y a là préjugé, je le partage avec eux. Ce qui peut, d'ailleurs, sembler un préjugé à cet égard, en est-il bien un en réalité?
On m'accordera certainement que tous les individus d'une même espèce sont, à l'état sauvage, de couleur identique et doués de qualités instinctives générales, inhérentes à leur race. Ces couleurs et ces qualités ne subissent d'altération et de mélange que sous l'empire de l'esclavage et de ses effets ; de telle sorte que ceux de ces individus quji p^ir un retour mieux constaté qu'expliqué, reprennent h
DE L'ÎRIGINE des CHEVAUX ARABES. 25
couleur de leurs premiers pères, se dislinguent également par des qualités natives mieux accusées (la race canine en fournit la preuve). D'où il suit qu'un certain nombre d'individus domestiques étant donné, de robes semblables et de qualités dominantes, on pourrait en conclure que cette robe et ces qualités étaient celles de leur r^ce à Tétat s^u* vage.
Or, pour les chevaux arabes qui nous occupent, s'il est vrai que ceux d'entre eux de poil rouge mêlé de noir sont doués d'une vitesse supérieure, n'en pourrions-nous pas inférer que c'étaient là la couleur uniforme et les qualités natives de leurs pères? Je soumets humblement ces obser-» valions à la science.
Abd-el-Kader nous apprend encore qu'il est constaté par les Arabes que les chevaux changent de couleur selon le sol où ils vivent. N'est-il pas possible, en effet, que, sous l'influence d'une aération plus ou moins active, d'eaux plus ou moins vives, d'une nourriture plus ou moins riche, selon qu'elle est produite par un sol plus ou moins fécond en certains principes, le pelage du cheval se modifie? Tout le monde sait qu'une robe étant donnée, la couleur de celte robe change de ton, de nuance, en raison du lieu où vit l'animal, de l'état de sa santé, de l'eau dont on l'abreuve, de la qualité de ses aliments, et surtout des soins qu'on lui donne. Il y a peut-être Kans tout cela une leçon d'histoire naturelle qu'il ne faut pas dédaigner; car, si le milieu dans lequel vit un cheval agit sur son poil, il doit inévitablement agir aussi et ^ la longue sur ses formes et sur ses qualités.
Ceci posé, la dernière proposition de la lettre de l'émir Abd el'Kader, sur laquelle il y a lieu de s'arrêter, est celle qui classe l'histoire des chevaux arabes en quatre époques : 1^ d'Adam à Ismaïl, 2" d'Ismaïl à Salomon, 3** de Salomon à Mohammed, 4** de Mohammed à nos jours.
Celte histoire est celle du peuple arabe tout entier, tant ce peuple s'est identifié avec le cheval, son compagnon nécessaire, indispensable. D'Adam à Abraham, les Arabes n'existent pas encore; c'est la période des peuples pasteurs. Point de guerres, sanglantes du moins, point de pillages. Le cheval n'y apparaît qu'au jour de la création ; il n'a point de rôle à jouer, si ce n'est comme tête de bétail dans les troupeaux, comme pacifiquement employé au service domestique ; mais, dans la seconde période, avec femaïl, son rôle change : Ismaïl, c'est le bâtard, le déshérité; il a été abandonné dans le désert; sa vie sera celle de la lulte; il sera en guerre ouverte avec l'humanité tout entière, parce qu'en somme il lui faudra bien vivre sur ce sol où il a été relégué, sans compter que cette nécessité de combattre pour vivre donne, en même temps, satisfaction au ressentiment qu'il garde à ses frères, les héritiers, à son détriment, du champ paternel.
On Ut dans la Bible :
« Lorsque Agar (Hadjira en arabe) fut envoyée dans le désert, un ange lui apparut et lui dit :
« — Je multiplierai ta postérité, et elle sera innombrable; t%i enfanteras un fils que tu appelleras Ismaïl; il sem un homme farouche; il lèvera la main sur tous et tous lèveront la main sur luiy et il dressera sa tente à l' encontre de ses frères. »
Ismaïl est la personnification du peuple arabe; il appelle à lui les chevaux, il choisit les meilleurs, il les dresse à la course^ à la chasse, au combat. »
C'est par eux qu'il vivra du- butin des riches caravanes qui se hasarderont sur son territoire, et qu'il fera des invasions, du pays de la soif et de la faint^ au pays de l'abondance. Le cheval l'a fait roi du désert; en retour, il en a fait son compagnon, son ami; entre eux, il y a soUdarité d'intérêts.
Cependant, les Arabes, pressés à l'est par les grandes armées des rois d'Assyrie, au nord par le peuple de Dieu, les uns absorbés et décimés dans ces grandes luttes, les autres internés dans leur presqu'île aride et divisés par des scissions intestines, les Arabes dégénèrent, et, avec eux, leurs chevaux s'abâtardissent. C'est à Jérusalem la noble, la légende dit dans les écuries de Salomon, que se sont conservés les seuls types de la race.
Des voyageurs, peut-être des conducteurs de caravanes, . comme il en arrivait alors en si grand nombre ù Jérusalem, ' reçoivent en présent quelques chevaux, dont ils ignorent même la valeur et les qualités; mais, sous l'influence de la paix, le commerce a retrouvé les chemins oubliés de l'Asie centrale aux ports de la Syrie, et les Arabes, intéressés à faire cause commune, se reconstituent par des alliances de tribu à tribu. Les chevaux suivent encore celte phase de leur fortune.
Plus tard, nouvelle dégénérescence par suite d'immigration en Arabie d'étrangers, juifs et chrétiens, et de dissidences entre les Arabes eux-mêmes. Quelques tribus nobles et puissantes, celle des Korayche^ par exemple, la plus puissante et la plus noble entre toutes, avaient conservé, marchant de pair avec leur dignité originelle, l'amour traditionnel du cheval. Mais, pour que l'œuvre de Mohammed pût s'accomplir, cet amour de quelques-uns, il fallait l'étendre à tous, le populariser, en même temps qu'il fallai*
1 condenser en une unité nationale les éléments disparates dont se composaient alors les peuples de l'Arabie. Nous
' avons vu avec quelle^insistance le prophète revient, dans le Koran, dans ses conversations et dans ses enseignements, sur cette nécessité, et comment enfin il a fait, des soins à donner au cheval, une obligation dç la vie musulmane, un culte pour le croyant. Aussi, de son hégire à nous, les chevaux arabes n'oiit pu que s'améliorer. N'a-t-il pas dit :
%e LES CHEYAUX DU BÂHiUU.
€ Celui qui nourrit et soigne un chetal pour le triomphe de la religion fait un prêt magnifique à Dieu^. » >
II ne me reste plus qu'un mot à dire sur le portrait du cheval de race que fait Abd-el-Kader. L'émir comprend, à la /^ fois, et comme inséparables les unes des autres, les qualités physiques et les qualités morales. Suivant lui, les qualités physiques ne constitueront point un cheval parfait. H faut que, par son intelligence, par son affection pour celui qui le nourrit, le soigne et le monte^ il ne fasse qu'un avec lui. Demander ces qualités au cheval de race, c'est tout simple. ment le placer, dans Tordre intellectuel, immédiatement
^ Dans un rapport fait à notre belle Société zoologiqae d'aeelimatationy sur la lettre de l'émir Abd-el-Kader, que je lui avais communiquée, le savant Richard (du Cantal) s'exprime encore ainsi : « Mahomet, aussi profond politique que guerrier habile, comprit que le cheval devait jouer un rôle trop important dans les guerres qu'il soutenait, pour ne pas employer un moyen nouveau de faire multiplier et perfectionner ce précieux animal; il eut ridée de faire intervenir la religion dans l'art difficile de Télever et de le gouverner. Le sentiment religieut, quelle que soit d'ailleurs son origine, n'est-il pas l'un des mobiles les pliis puissants et les plus énergiques du cœur humain? Quels grands événements ne se sont pas aecoroplis dans la vie des nations comme dans celle des mdividus, sous l'influence des idées religieuses? Elles peuvent donner aux existences les plus modestes, aux âmes les plus timides, la bravoure la plus héroifqiie, l'abnégation la plus absolue. Quelles preuves les chrétiens, les martyrs surtout, n'ont^ils pas données de ce qae j'avance ici, au commencement du christianisme, comme à toutes les époques de cette religion divine?
c Mahomet, en promettant le paradis à ceux qui traitaient les chevaux comme il le désirait, dans l'intérêt de sa puissance, de sa force et de sa gloire, trouva le meilleur moyen de faire multiplier et perfect'onner les types de remonte de sa cavalerie. Chez un peuple croyant comme le peuple arabe, il n'était pas possible d'employer un plus puissant encourage^ ment. Si noos avions une histoire bien faite et exacte de l'origine du cheval arabe perfectionné, j'ai la persuasion que cette amélioration daterait surtout du prophète, et l'opinion d' Abd-el-Kader me paraît formelle sur ce point. Avec leurs idées religieuses^ non-seulement les Arabes ont fait le premier et le meilleur cheval de guerre du monde, mais ils ont conservé le monopole de sa production. Toutes les autres nations vont dans les pays mahométam acheter les étalons aptes à perfectionner leurs races. 9
après rhomme,*coinme, d'après la légende, il a été immédiatement placé après lui dans la création.
Nous sommes loin de ces appréciations, je le sais; mai? D'en somnies-nous pas troo loin?
Il vit entre le ciel et le sable.
Appelez-le maintenant Arabe, Barbe, Turc, Persan, etc., peu importe; toutes ces dénominations ne sont que des prénoms ; le nom de famille est Cheval d'Orient.
L'autre famille en deçà de la Méditerranée, c'est U race d'Europe.
Nous avons entendu dire souvent que le cheval de nos possessions africaines, dont nous avons essayé de faire apprécier les rares qualités, était bien inférieur au cheval arabe. Malgré une conviction fondée sur une longue expérience et de sérieuses études, nous nous sommes fait un devoir d'accueillir et de discuter une opinion qui se produisait avec autorité. Nous avons voulu prendre pour arbitre dans cette question un homme que son intelligence, ses habitudes, sa vie tout entière, rendent souverainement compétent en matière chevaline : l'émir Abd-el-Kader. Nous avons adressé à cet homme de cheval par excellence, une lettre où nous exprimions franchement les objections que chacune de nos assertions rencontrait. C'est la réponse à cette lettre que nous publions aujourd'hui. On verra par ce curieux document quei'émir ne se borne pas à confirmer ce que nous avons avancé; qu'il développe, par des réflexions ou par des faits, toutes nos opinions. Suivant lui, le cheval berbère, loin d'être une dégénérescence du cheval arabe, lui serait au contraire supérieur. Les Berbères auraient autrefois occupé
la Palestine, c'est là qu'ils auraient élevé ce cheval, qui est devenu le modèle des chevaux de guerre. Amenés en Afrique par les vicissitudes de leur vie aventureuse, ils y auraient soigneusement conservé l'hôte de leurs tentes, l'instrument de leurs chasses, le cx)mpagnon de leurs combats. Leurs chevaux auraient gardé des qualités si éminentes j qu'un souverain d'Asie, engagé dans une guerre périlleuse, [ /aurait fait venir des coursiers berbères. Le lecteur appré- ! ciera la valeur de cette dissertation historique, qui, quelle que soit la manière dont on la juge, n'en a pas moins un incontestable intérêt.
Ce qui est certain, c'est que le cheval barbe doit au ciel sous lequel il se développe, à l'éducation qu'il reçoit, à la nourriture qu'on lui donne, aux fatigues qui lui sont familières, une vigueur qui lui permet d'égaler, sinon de surpasser, les chevaux les plus vantés de la Perse et delà Syrie. Appijyé sur la lettre que nous publions, nous nous croyons donc fondé à répéter aujourd'hui que tous lès chevaux de l'Afrique et de l'Asie peuvent être confondus sous une dénomination commune. Nous opposons au cheval européen un seul cheval, le cheval d'Orient, que, grâce à la conquête de l'Algérie, nous croyons appelé à rendre chaque jour à notre pays des services plus efficaces et mieux appréciés.
Voici la lettre de l'émir Abd-el-Kader ; elle m'est parvenue de Brousse :
a Louange au Dieu unique! son règne seul est éternel !
c Que le salut le plus complet et la bienveillance divine la plus parfaite soient étendues sur la personne de M. le général Daumas, de celui qui cherche avec ardeur la solution des difficultés les plus obscures! Puisse Dieu le conduire et le protéger !
« Et ensuite, vous nous avez demandé notre opinion sur les chevaux barbes, leurs qualités et leur origine. Pour vous plaire, je me suis encore occupé de ces questions, et je ne