‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désertChapitre 55 sur 89 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dehors les étrangers, dehors !

Laissez les fleurs de nos prairiei Aux abeilles de notre pays.

Dehors les étrangers, dehors !

Chant des Oulad-Yacouh,

ùi décrivant avec une scrupuleuse exactitude les soins dont les Arabes entouraient leurs chevaux, les qualités qu'ils cherchaient à développer en eux, j'ai nettement indiqué le but qu'ils se proposaient. Ce que veut Thommedu désert, ce qu'il obtient le plus souvent, grâce à sa vigilante sollicitude, c'est un cheval vite et fort, endurci, comme ils disent, le vrai cheval de guerre; ce n'est pour lui ni un jouet, ni, malgré son amour du faste, un objet de luxe coûteux et fragile; c'est UQ utile instrument, un indispensable compagnon dans cette vie de mouvement, de lutte et d'aventure qu'il aime, parce qu'elle est indépendante, c hénie de Dieu et loin des sultans. »

On conçoit que cette seconde partie de mon étude, tout en ayant le cheval pour but, doit cependant différer essentiellement de la première. Maintenant le cheval a atteint tout son développement, tous ses moyens sont en œuvre, il a reçu son complément obligé, le cavalier ; à partir de ce moment, ils vivent d'une vie si étroitement unie, que je ne puis négliger l'un en m'occupant de l'autre.

Je suis donc forcément introduit en pleines mœurs arabes.

Dans ces attaques, ces incursions, ces pillages, ces vengeances, ces amours, ces fêtes et ces chasses, le cheval joue son rôle, rôle le plus brillant quelquefois, le plus utile toujours. « Les chameaux appartiennent à ceux qui savent les défendre, dit le chant populaire, « et aussi le cœur des jeunes filles à ceux qui savent manier un cheval. »

Je n'ai pas hésité'à décrire les péripéties de la vie du Sahara, à propos des chevaux. Quand je n'y aurais pas été naturellement amené par cette intimité de l'homme et de l'animal, j'aurais trouvé, je l'avoue, une excuse suffisante dans Tattrait d0 curiosité qu'inspirent ces mœurs singulières à quiconque en est le témoin, et aussi dans l'intérêt qu'offrira, je le pense, cette observation à ceux qui regardent l'étude d'un peuple comme une condition indispensable de sa conquête.

Les nomades du Sahara ne sont pas sans doute les Arabes mêmes sur lesquels nous prétendons établir une stricte domination. Notre autorité ne s'exerce sur eux qu'à distance, et les gens du. Tell nous donnent assez d'affaires pour que nous nous contentions de ce pouvoir un peu relâché que le v^w^ra ' nous attribue sur leurs compatriotes du sud. Déjà pourtant-nôtre influence se fait sentir d'une manière plus efficace que celle des Turcs ; non-seulement les tribus clu désert nous payent l'impôt, mais encore nous parvenons à empêcher les guerres entre elles, à régler leurs différends.

Et puis, à vrai dire, le Saharien est le prototype de l'Arabe en Afrique, il diffère de lui, seulement en ce qu'il est plus Arabe. L'éloignement de la domination, l'absence d'un véritable gouvernement, lui ont permis de garder avec trèspeu d'altération les mœurs et les coutumes de ses pères, guerrières, aventureuses, chevaleresques. L'habitant du

* Le ventre, c'esl-â-dîre la nécessité dans laquelle se trouvent les gens du désert de venir acheter des grains dans le Tell.

MOEURS DU hÈaSBX. 179

Tell est le frère du Saharien, frère dégénéré, abâtardi, si l'on on croit le dédain de ce dernier, mais conservant un

air de famille.

Adoucissez les traits trop accusés, effacez un peu les couleurs trop vives, et un tableau du Sahara représenteralé Tell assez fidèlement. Je ne parle pas des villes, bien entendu.

Ces coîileurs éclatantes me dispensaient de m'évertuer à étaler de pittoresques splendeurs; je me suis étudié à être net et précis ; j'ai rassemblé dans un cadre rétréci quelques groupes fidèlement esquissés.

De cette absence de gouvernement dont souffrent ou jouissent les tribus du Sahara, il ne faut pas induire chez elles l'absence de toute société ; elles n'ont pas seulement l'unité de croyance consacrée par le livre, le Korariy elles ont aussi les traditions, les usages, les règles qui" constituent une société plus intime. Cette société y existe comme y existe la science équestre, sans lois ni principes écrits, ce qui ne veut pas dire sans lois ni principes respectés. Au contraire, chez un peuple où les fractions et les individualités, pour assurer leurs droits et pour redresser leurs griefs, tirent des moyens violents une sanction qu'elles ne peuvent attendre d'une charte régulière, il s'est formé un code, un ensetoble d'usages traditionnels, auxquels il est ordinaire et prudent de se soumettre, sous peine d'être hors la loi parmi les hors la loi.

Ce code, il faut bien le dire, est à peu près la régularisation et la réglementation du brigandage; mais il suffit à prévenir, le coup fait, les querelles entre frères, amis ou associés. 11 est, de plus, sanctionné parla religion, qui, chei les Arabes, intervient là comme partout ailleurs, et est ouvertement invoquée comme nous invoquons le dieu des batailles.

Bref, ces mœurs sont plutôt étranges qu'atroces; il serait facile de les expliauer et de les excuser oar leur analôfijie .

2?0 kŒURS DU DÉSERT.

avec une époque de notre histoire où les excès de la force n'empêchaient pas plus d'une noble et touchante pratique de dévotion, de bravoure et de courtoisie.

La chevalerie, dans la complète acception du mot, avec toutes ses aventures, telle est la vie normale de TArabe du désert, j'entends du noble, du maître de la tente. Tout le reste est accident ou n'est que le lot de celui qui loge dans les ksourSy du citadin de basse classe, du mercenaire, cultivateur de palmiers, marchand, domestique ou berger.

C'est de cette vie d'aventures que je vais donner une esquisse.

OBSERVATIONS DE L'ÉMIR ABD-EI..KADER

Il est certain que les Arabes ont été les cavaliers les plus expérimentés du monde, connaissant le cheval dans ses moindres détails, et sachant l'élever et le dresser mieux qu'aucun autre peuple. Il est certain aussi que les chevaux arabes sont meilleurs coureurs que tous les chevaux des autres nations. Une preuve suffisante à cet égard, c'est qu'ils finissent par atteindre la gazelle, l'autruche, l'âne sauvage, qu^ils chassent quelquefois de très-loin.

Il a chassé V onagre, le buffle et l'autruche, dans une seule course, sans qu'une goutte de sueur eût mouillé son poil.

La nature des chevaux du Sahara est une conséquence de la vie de leurs maîtres; il faut bien que les Sahariens habituent leurs chevaux à supporter la faim par la rareté de nourriture, la soif par la rareté de Teau, qui ne se trouve souvent qu'à un. jour ou ceux ae marche de leur campement. La résistance à la fatigue et la vitesse proviennent des querelles sans nombre de ces Arabes, de leurs excursions de guerre incessante, de leur goût pour la chasse

des animaux les plus rapides, Fautruche.' la gazelle, Tonagre, chasse que certains d'entre eux font pendant toute Tannée sans interruption.

Le TRÈS-HAUT a dit :

c Mettez donc sur pied toutes les forces dont vous disposez et tenez prêts des chevaux en grand nomirre pour en intimider les ennemis de Dieu et les vôtres, et Vautres encore que vous ne connaissez pas et que Dieu connaU. Tout ce que vous aurez dépensé dans Ut voie de Dieu vous sera payé, et vous ne sere^ point « laissés. »

Et le prophète n'a cessé de répéter:

c Celui qui possède un cheval arabe et Vhonorey Dieu Vho^ norera.

K Celui qui possède un cheval arabe et le méprise f Dieu le méprisera. »

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