LA CHASSE
Ubomme qui s'adonne à h chasse fait chaque jour des progrès dans Je courage. Il ^ppi'end le méprk des accidents.
On raconte qu'un chikh arabe était assis au milieu d'un groupe nombeux quand un homme, qui venait de perdre son âne, se présenta à lui, demandant si quelqu'un avait vu l'animal égaré. Le chikh se tourna) aussitôt vers ceux qui Fentouraient et leur adressa ces paroles :
« En est-il un parmi vous à qui le plaisir de la chasse soit inconnu? qui n'ait jamais poursuivi le gibier au risque de se tuer ou de se blesser en tombant de cheval ; qui, sans crainte de déchirer i?es vêtements ow sa peaq, ae se soit jamais jeté, pour atteindre la bête fauve, dans des brousss^illes hérissées d'épines? En est-il un parmi vous qui n'ait jamais senti le bonheur de retrouver, le désespoir de quiltc^r une femme bien-aimée? »
Un des auditeurs repartit : « Moi je n'ai jamais rien f^it ni rien éprouvé de ce que tu dis là. m
Le chikh alors regarda lé maître de Tâne :
« Voici, dit-il, la bête que tu cherches, emmène-la! » Les Arabes disent, en effet : '
« Celui qui n* a jamais chassé, ni aimé, ni tressailli au so7i de la musique, ni reclierclié le parfum des fleurs, celui-là n'est pas un Homme, c'est un âne, »
Chez nous, la guerre est avant tout une lutte d'agilité et de ruse ; aussi la chasse est le premier des passe-temps. La poursuite des bêtes sauvages enseigne la poursuite des bommes.
Un poëte a fait de cet art l'éloge suivant :
« La chasse dégage Fesprit des soucis dont il est embarrassé ; elle ajoute à la yigueur de rintelligence, elle amène la joie, dissipe les chagrins, et frappe d'inutilité Tart des médecins en entretenant une perpétuelle santé dans le corps.
«Elle forme les bons cavaliers, car elle enseigne à monter vite en selle, à mettre promptement pied à terre, à lancer un cheval à travers précipices et rochers, à franchir pierres et buissons au galopa à courir sans s'arrêter, quand même une partie du harnachement viendrait à se perdre ou à se briser.
« L'homme qui s'adonne à la chasse fait chaque jour des progrès dans le courage; il apprend le mépris des accidents.
« Pour se livrer à son plaisir favori, il s'éloigne des gens pervers. Il déroute le mensonge et la calomnie ; il échappe à la corruption du vice; il s'affranchit de ces funestes influences qui donnent à nos barbes des teintes grises, et font peser sur nous, avant le temps, le poids des années.
« Les jours de la chasse ne comptent point parmi les jours de la
Dans le Sahara, la chasse est Tunique occupation des chefs et des gens riches. Quand arrive la saison des pluies, les habitants de cette contrée se transportent tour à tour au bord des petits lacs formés par les eaux du ciel. Aussitôt que le gibier vient à leur manquer sur un point, ils donnent un nouveau foyer à leur vie errante.
Une légende connue de tous les Arabes prouve ayeo ^uellâ
force la passion de la chasse peut s'emparer d'une âme africaine.
Un homme de grande tente avait tiré sur une gazelle et Favait manquée ; dans un moment de colère, il fît serment de n'approcher aucun aliment de sa bouche avant d'avoir mange le foie de cet animal. À deux reprises encore, il fait feu sur la gazelle et ne Tatteint pas; pendant tout le jour il n'en continue pas moins sa poursuite. La nuit venue, ses forces l'abandonnent; mais, fidèle à son serment, il ne prend aucune nourriture. Ses serviteurs continuent alors la chasse, et cette chasse dure encore trois jours. Enfin, la gazelle est tuée et on apporte son foie % l'arabe mourant» qui approche de ses lèvres un morceau de cette chair, puis rend le dernier soupir.
Les Arabes chassent à pied et à cheval. Un cavalier qui veut poursuivre le lièvre doit prendre avec lui un lévrier. Les lévriers s'appellent slougxd; ils tirent leur nom deS/owguîa, lieu où ils sont nés, assure-t-on, de l'accouplement des louves avec les chiens*.
Le slougui mâle vit vingt ans et la femelle douze. Les slougui capables de prendre une gazelle à la course sont fort rares; la plupart d'entre eux ne chassent ni le lièvre ni la gazelle, lors même que ces animaux viennent à passer auprès d'eux. L'objet habituel de leur poursuite c'est le bekeiirel-ouhach, que d'ordinaire ils atteignent au jarret et jettent à terre. On prétend que cet animal, en essayant de se relever, retombe sur la tête et se tue. Quelquefois le slougui saisit le bekeur-el-ouhach au col et le tient jusqu'à l'arrivée du chasseur.
^ Ce croisement n'est pas impossible ; Buffon, après l'avoir nié, le constate sur des documents d'une incontestable audienticité.
Is Jardin des Plantes possède un sinon deux quadrupèdes carnivores nés de l'accouplemept de louves^ avec des cbiens ou de chiennes avec dei loups,
Nombre d'Arabes povtrsuiyent le bekeur-el-oubach à cheval et le frappent par derrière avec une lance. C'est à cheval aussi que d'habitude on court la gazelle, mais on emploie toujours contre elle le fusil. Les gazelles vivent en troupeau; on vise, au milieu de ses compagnes, la bête que Ton veut frapper, et on la tire sans arrêter un instant le cheval que Ton a lancé au galop.
Un proverbe ^rabe dit : Phis çMieux que la gazelle. Ce joli animal, en effet, qui a déjà de la femme le doux et mystérieux regard, semble en avoir aussi la cervelle légère, La gazelle, quand on l'a pianquée, court un peu plus loin, et pui§ s'arrête, insouciante du plomb qui, au bout d'un instant, vient la chercher encore. Quelques Arabes lancent contre elle le faucon, qu'ils dressent à la frapper aux yeux.
C'est surtout chez les Arabes du pays d'Eschoul que cq genre de chasse est en vigueur. J'ai rencontré là une petite tribu appelée la tribu des Es-Lib, qui ne vivait qua^des produits de la chasse. Les tentes y étaient faites en peaux de gazelles et de bekeur-el-ouhach ; les vêlements n'y étaient pour la plus grande part que des dépouilles de bêtes fauves. Un des membres de cette, peuplade chasseresse me dit qu'il sortait d'habitude avec un âne chargé de sel. Toutes les fois qu'il abattait une gazelle, il regorgeait, lui fendait le ventre, frottaitses entrailles avec du sel, puis la laissait sécher sur un buisson. Il revenait ensuite sur ses pas et rapportait à sa famille les cadavres qu'il avait ainsi préparés; car, dans ce pays, il n'existe aucun animal carnassier qui dispute le gibier au chasseur. Les Es-Lib sont tellement habitués à se nourrir de chair, que leurs enfants jetèrent des biscuits que je leur avais donnés. Ils ne s'imaginaient point que ce fût chose bonne à manger.
On pratique souvent la chasse à l'affût contre le mâle et la femelle du bekeur-el-ouhach. Quand la chaleur a desséché
LA CHASSE, TAR ABD-EL-KADER. Gi5
les lacs du désert, on creuse un trou auprès des sources où viennent boire ces animaux, qui trouvent la mort au moment où ils se désaltèrent. , Une des chasses qui exigent le plus d'intrépidité est celle du /erowj/, animal qui ressemble à la gazelle, mais plus grand qu'elle, sans atteindre toutefois la taille du bekeurel-ouhaoh. Le lerouy, qu'on appelle aussi tis-el djebel (bouc de montagne), se tient au milieu des rochers et des précipices, c'est là qu'il faut le poursuivre à pied à travers mille périls. Comme les animaux de cette famille courent trèsmal, un chien ordinaire les prend facilement aussitôt qu'ils descendent en plaine. Mais ils ont, à ce qu'on affirme, un privilège singulier. On lerouy poursuivi par des chasseurs se jette dans un précipice profond de cent coudées et tombe sur la tête sans se faire aucun mal. On constate l'âgé delà bête par les bourrelets de ses cornes ; chaque bourrelet indique une année. Le lerouy et la gazelle ont deux dents incisives; ils n'ont pas les dents (robaï) situées entre les incisives et les canines.
• Si la chasse au lerouy est le triomphe du piéton, la chasse à l'autruche est le triomphe du cavalier. Par ces journées de sirocco, où une sorte de sommeil brûlant semble peser sur toute la nature, où Ton croirait que tout être animé doit être condamné au repos, d'mtrépides chasseurs montent à cheval. On sait que l'autruche, de tous les animaux le moins fertile en ruse, ne fait jamais de détour, mais, confiante en sa seule agilité, échappe par une course droite et rapide comme celle d'un trait. Cinq cavaliers se postent à des intervalles d'une lieue sur la ligne qu'elle doit parcourir : chacun fournit son relais. Quand l'un s'arrête, l'autre s'élance au galop sur les traces de l'animal, qui se trouve ainsi ne pas avoir un moment de relâche et lutter toujours avec des chevaux frais. Aussi le chasseur qui part le dernier est nécessairement le vainqueur de l'autruche.
57G MŒURS DU DÉSEUT.
Cette victoire n'est pas sans danger. L'autruche en tombant inspire au cheval, par le mouvement de ses ailes, une terreur qui est souvent fatale au cavalier.
On ne met aux chevaux qui doivent fournir ces ardentos Bourses qu'une seule housse et une selle d'une extrême légèreté. Quelques cavaliers n'emploient même que des étriers de bois et un mors très-léger, également attaché par une simple ficelle. Le chasseur porte avec lui une petite outre remplie d'eau; il humecte le mors d'heure en heure pour maintenir dans un état de fraîcheur la bouche de son cheval.
Cette course à cinq cavaliers n'est pas, du reste, la seule manière de chasser l'autruche. Quelquefois un Arabe, qui connaît à fond les habitudes de ce gibier, va se poster seul près d'un endroit où l'autruche passe d'ordinaire, près d'un col de montagne, par exemple, et, aussitôt qu'il aperçoit l'animal, se livre au galop à sa poursuite. Il est rare que ce chasseur réussisse ; car peu de chevaux peuvent atteindre l'autruche. J'ai possédé toutefois une jument qui excellait dans cette chasse.
Quoique le cheval soit habituellement employé contre l'autruche, dans cette chasse comme dans toutes les autres, il n'est pas cependant pour l'homme un indispensable compagnon. La ruse se charge parfois à elle seule de combattre l'autruche. A l'époque de la ponte, des chasseurs pratiquent des trous auprès des nids, s'y blottissent, et tuent la mère au moment où elle vient visiter ses œufs. Enfin, les Arabes ont recours aussi à des déguisements. Quelques-uns d'entre eux se revêlent d'une peau d'autruche et approchent ainsi de l'animal qu'ijs veulent tuer. Des chasseurs, ainsi déguisés, ont été, dit-on, plus d'une fois atteints par leurs compagnons.
Quand une autruche a eu une jambe brisée par un coup de feu, elle ne peut plus, comme les autres bipèdes, sauter ^^v iipe çeylç jambe, Cel^ tient à ce c[uM| p'y a pas do
moelle dans ses os, et qae des os sans moelle ne peuvent guérir lorsqu'ils ont été fracturés. Les Arabes afGrment que Tautruche est sourde et que Todorat chez elle remplace rouie.
La hyène est un animal fort, dont les mâchoires sont dangereuses, mais lâche et fuyant le grand jour.
Elle habite ordinairement des excavations que l'on trouve dans les ravins ou dans les rochers.
Elle ne marche habituellement que la nuit, recherf he les charognes, les cadavres, et commet de tels dégâts dans les cimetières, que les Arabes, pour s*y opposer, ont soin d'enterrer très-profondément leurs morts. Dans certains pays nDême, on construit deux cases pour un seul cadavre, qui est alors contenu dans la case inférieure.
En général, elle n'attaque pas les troupeaux; cependant, la nuit, autour des tribus, elle enlève quelquefois des chiens de garde.
Les Arabes en font peu de cas ; ils s'amuseut à la chasser à cheval, et la font prendre par leurs lévriers, sans lui faira les honneurs des coups de fusil.
Quand on a bien reconnu la tanière dans laquelle elle se tient, il n'est pas rare de trouver des Arabes qui la méprisent assez pour y pénétrer hardiment, après en avoir toutefois très-soigneusement bouché l'entrée avec leur bernous, de manière à empêcher le moindre jour d'y entrer. Arrivés là, ils s'en approchent en lui parlant avec énergie, s'en emparent, la bâillonnent, sans qu'elle oppose la moindre résistance, tant elle est devenue craintive, et puis la font sortir à grands coups de bâton.
La peau d'un animal aussi lâche est peu estimée. Dans beaucoup de tentes, on ne la laisserait point entrer; elle ne peut que porter malheur.
Les Arabes du peuple mangent la chair de la hyène, qui,
du reste, n'est pas bonne. Ils se garderaient nien de toucher à la tête et surtout à la cervelle; ils croient que ce contact suffirait à les rendre fous.
Laissons de côté cet ignoble animal, il en est un autre plus à craindre et dont la chasse offre d' émouvantes péripéties, quoique sa réputation soit loin d'ôlre aux yeux des Arabes ce qu'elle est dans Tesprit des Européens : je veux parler de la panthère.
La panthère se trouve sur toute la surface de l'Algérie. Elle n'habite que les pays couverts, boisés, accidentés, difficiles.
Il en est d^ plusieurs espèces. Les unes ne quittent pas la contrée où leur repaire est établi, les Arabes appellent cette espèce dolly (casanière).
D'autres au contraire, ce sont celles que Ton nomme henani (étrangères), s'éloignent fréquemment du pays où elles séjournent et vont rôder dans les pays environnants et môme au loin.
La panthère dolly est plus grande, plus forte, plus dangereuse que l'autre espèce. Sa robe est mouchetée de taches plus élégamment disposées, serrées les unes contre les autres, d'une nuance très-foncée. Les couleurs sont blanc, noir et jaune. Aux joues, aux quatre membres, sur l'arête du dos, ce ne sont plus des taches, ce sont des raies; celles des joues sont disposées diagonalement, les pointes supérieures partent des paupières inférieures, des narines, de la commissure des lèvres, descendent vers le cou, se fondent en un ton jaune et sont remplacées par le blanc.
La panthère lappe comme le chien.
Elles marchent généralement par couple ; dans les pays peuplés on ne les voit jamais le jour; dans ceux que l'homme n'habite pas, quoiqu'elles sortent pendant le jour, elles ne se mettent en chasse que \^ nuit.
Elles font deux ou trois petits.
Les Arabes sont loin d'avoir pour la panthère l'estime qu'ils accordent au lion.
Le lion, disent-ils, s'il est attaqué, harcelé, blessé, entouré d'ennemis, sent au milieu du bruit et au fort du danger son courage s'accroître ; il s'élance franchement sur ses agresseurs et les combat à outrance.
La panthère ne se résigne à la lutte que lorsqu'elle ne prouve aucun moyen de retraite. En un mot, le lion, dès que le combat est engagé, ne s'y soustrait pas, la panthère s'échappe toutes les fois qu'elle le peut.
Ui^e autre différence est celle ci : le lion dévore l'homme, la panthère jamais. Elle le frappe ordinairement à la tête, le déchire de ses griffes, lui fait d'effrayantes morsures ; puis, à la chair du fils d'Adam préférant celle des animaux, elle le laisse là et va chercher une autre proie.
Dans un pays où elle peut se nourrir de sangliers, de moutons, de bétail et de gibier de toute espèce, où elle se contente de cadavres d'animaux, elle ne tue pas Thomme parce qu'elle a faim, mais à son corps défendant; elle se débarrasse d'un ennemi.
Pour le lion, T homme est souvent un gibier, il va à sa chasse; pour la panthère c'est un adversaire qu'elle évite volontiers, qu'elle se garde de provoquer. Passez inoffensif et confiant près du buisson énorme oui la renferme,. et si vous ne l'attaquez pas, elle restera tapie comme une perdrix, retenant son souffle ; mais si vous tirez dessus et si vous la manquez, d'un bond elle est sur vous, déchire et mord ; mais, peu rassurée encore après avoir frappé, elle s'éloigne.
Les Arabes ont remarqué par la quantité d'hommes qui avaient eu affaire à la panthère, et qui n'avaient été que blessés et non tués, qu'elle déchire seulement avec ses dents; sa morsure est comme celle du chien, elle entame les chairs. Le lion, par de violentes secousses, brise les os
de celui qu'il tient entre ses formidables mâclioircs.
Quand la panthère a mordu, sans s'inquiéter si elle a tué ou n'a pas tué, elle s'en va prudente et peureuse. Le lion s'acharne, il s'y prend à plusieurs reprises; Tennemi est hors de combat, ce n'est pas assez, il sentira tout le poids de la colère du lion.
^ Le lion s'élance dans un douar, il pille hardiment, à son aise, il vient prendre sa part, sans se cacher, il n'a pas de crainte, il exerce son droit : le droit du plus fort. La panthère dissimule sa marche, se glisse, se faufile, rampe comme un voleur ; la honte et la peur l'accompagnent.
Le bond de la panthère en fureur, c'est comme l'éclair; après cet immense effort, elle court moins vite qu'un cheval ordinaire.
Une panthère est entourée, pressée, traquée, éperdue de crainte autant que de fureur, elle s'élance sur un arbre où sont postés des tireurs, elle les atteint ; mais, dans un autre moment, si un ou deux hommes seulement sont embusqués à l'affût, si elle n'est pas cernée de toutes parts, si la voie est ouverte à la fuite, elle oublie sa puissance, elle se sauve.
Partout et toujours le lion est un dangereux ennemi dont la rencontre est terrible, ce n'est qu'après l'avoir attaquée que l'on redoute la panthère.
Le cri de la panthère ressemble au hennissement criard, clair, impuissant du mulet, qui n'a Tien d'effroyable, comparé aux rugissements du lion grondant comme le tonnerre.
Mais elle est agile et prompte, ses mouvements devancent le coup d'œil. Sa souplesse proverbiale est rappelée dans ( i dicton :
Ida djat el aïn fel aîn, Tekoun chetara fel iddin.
a Si Toeil se rencontre avec rœil,
La vivacité se montre dans les poignets, ]>
Si le naturel delà panthère la porte à épargner Thomme ou à Téviter, et à choisir pour proie les animaux sauvages ou domestiques, moutons, vaches, gazelles et antilopes, qui ne sauraient lui opposer de défense, elle est également amenée à choisir SCS moyens d'attaque contre les animaux que leur genre de vie ou leur courage rendrait difficiles ou dangereux à atteindre ; contre ceux-là, c'est la surprise qu'elle emploie de préférence.
Ainsi elle n'ira pas attaquer un cheval au milieu d'un douar; ses hahitudes de circonspection, de lâcheté, l'empêcheront de cherchera saisir un gibier qui pourrait être opportunément secouru ou vengé promptement. Au pâturage même un cheval isolé la peut éviter par la course ; mais, si elle n'a été ni aperçue ni devinée, si d'un bond elle peut tomber sur le cheval, il est perdu.
Le sanglier non plus n'est point une pâture facile; s'il est détaille, s'il a eu du temps et le champ libre, il se défend avec succès ; il est même parfois complètement vainqueur, et les Arabes ont trouve des panthères éventrées par des solitaires.
Une lutte fréquente, la seule peut-être que la panthère entreprenne ouvertement, a lieu entre elle et le porc-épic ; mais, quoique celui-ci soit gros en Afrique, l'apparence est plus formidable que la réalité. 11 a bien, il est vrai, la faculté de hérisser ses dards longs, solides et acérés ; il peut même les lancera une certaine distance; mais cette armure ne saurait le sauver. La moindre blessure paralyse complètement les contractions musculaires au moyen desquelles il se met en défense; au surplus, il ne le peut faire qu'en prenant un point d'appui, une pierre ou un arbre.
Si fuyarde, si craintive que soit la panthère, elle devient réellement dangereuse quand on lui a pris ses petits par ruse, en son absence, ou même devant elle, par force, ce qui arrive lorsque les chasseurs sont nombreux; alors, quelquefois, elle se fait tuer en défendant ses petits, la panthère dolly du moins, c'est-à-dire celle de la grande espèce ; Ja panthère berranif qui est de plus petite taille, s'enfuit en poussant des cris lamentables.
Ces petites panthères, ainsi enlevées à leur mère, sont données aux chefs résidant dans les villes, aux sultans, aux pachas, aux beys. On ne les conserve pas dans la tribu : jeunes, leurs jeux sont déjà dangereux, et tous les soins imaginables ne sauraient les apprivoiser ni garantir le maître de la tente, ses femmes ou ses enfants, d'un momenl de colore du perfide et capricieux animal.
Remarquons aussi que, dans certaines zaouias, des marabouts apprivoisent des lions, les promènent dans les tribus. Appelant ainsi la curiosité à Tafde de la charité, ils grossissent le produit des aumônes qu'ils sollicitent pour leur congrégation.
La plus célèbre des zaouias oii Ton possède des lions privés est celle de Sidi-Mohamed-ben-Aouda, tribu des Flitas, province d'Oran,
Sauf cette exception tout à fait spéciale, les Arabes, et c'est un trait de mœurs qu'il faut noter, n'élèvent que des animaux inoffensifs. Pas de tente qui n'ait une gazelle, un antilope, un chacal, unie autruche, un faucon ; mais dans aucun douar on ne voit de bête féroce, hyène, panthère ou lion.
Dans certaines tribus on se plaît à élever un petit marcassin, prétendant que c'est une distraction pour les chevaux, qui en aiment Todeur. Le marcassin est fidèle, toujours en mouvement, il trottine en grognant joyeusement au miliev des animaux de la tribu qui déménage : ii accompagne les
veaux et les moutons au pâturage; c'est le père du bonheur qu*on l'appelle, et, chose étrange, la rencontre d'un sanglier, au sortir de la tente, est un heureux pronostic.
Les Arabes, avant Mohammed, mangeaient la viande de porc, et c'est le prophète qui la leur interdit, ainsi que le iang des animaux et la chair de toute bête morte sans être
La panthère, ainsi que je l'ai dit, sort rarement pendant le jour; mais, si par hasard des bergers ou des voyageurs viennent à la rencontrer à proximité de lieux habités, ils se mettent à pousser des cris perçants, « ha hoiialih voilà!) » Ces cris sont répétés avec une rapidité incroyable; toute la population s'élance, cavaliers, fantassins, tous armés de ce qui s'est trouvé sous la main, fusil, bâton, saLrê, lance, pistolet, et suivis des chiens et des lévriers ; on cerne de toutes parts l'endroit où elle s'est retirée, terrain difficile, couverl de hautes et épaisses broussailles. On l'attaque franchement, et on finit ordinairement par la tuer; il est très-rare au moins qu'elle échappe pendant le jour.
Cependant,quand, au lieu de celteirruption soudaine d'une populatiop entière contre un ennemi tout à coup- apparu, il s'agit d'une vraie chasse, on ne part pas sans quelques préparatifs.
La panthère, il est vrai,- fuira si elle trouve un passage; mais il se peut aussi qu'elle combatte, et, quoique, en fin de compte, elle doive succomber sans qu'il y ait mort d'homme, il est bon de se prémunir contrôles blessures qu'elle risque de faire, môme insignifiantes.
C'est à la tête qu'elle a l'habitude d'attaquer; contre Ic3 déchirures des griffes et les morsures on est suffisamment défendu par l'épaisse calotte de laine, la chachia, les plis et replis des haïcks, des capuchons de bornous, les nombireiises spirales de la longue et grosse corde dô chameau ; ïtiaié
l'ennemi peut, d'un bond rapide comme un clin d'œil, se précipiter sur la croupe du cheval, et, d'un coup de patte sur la tête, étourdir, renverser et tuer un homme ; aussi Ton se coiffe d'un armet, modeste armet, qui d'ordinaire est un chaudron.
On lue aussi la panthère à l'affût, comme le lion. — On ireuse un trou en terre, on recouvre ce trou avec des branchages, au travers desquels on a pratiqué une ouverture, par où passe le fusil du chasseur aposté; on tue la panthère à quinze pas, lorsqu'elle vient dévorer le corps d'une chèvre ou d'un mouton laissé à cette distance. Mais, dans la crainte que la panthère, si elle n'est que blessée, se précipite sur le melehda, c'est le nom du trou qui sert d'affût au chnsseur, celui-ci a toujours deux ou trois fusils; il est même armé de pistolets.
On attache encore un fusil à un arbre ; au bout de ce fusil est fixée une proie, qui est on même temps attachée à une ficelle, laquelle, passant autour de l'arbre comme d'une poulie, tient, par l'autre bout, à la gâchette, qu'elle fait jouer lorsque l'appât est tiré avec force. Si la panthère n'est pas tuée, elle est au moins bless«^e, et les chasseurs se mettent à sa poursuite, guidés par la piste du sang qu'elle laisse échapper.
Enfin, le dernier genre de chasse de la panthère consiste à l'aller surprendre pendant son sommeil; cen'est qu'un déboire et non un danger si on la trouve éveillée, car elle fuit à l'aspect de l'homme.
Mais, quel que soit le genre de chasse auquel on se livre, les moins timorés subissent l'impression des terreurs superstitieuses, comme en toute entreprise ; elles ne suffisent pas à les arrêter, s'ils sont dans la nécessité de se mettre en route, mais enfin on cherche toujours à éviter les hasards de sinistre augure; on s'enhardit, au contraire, et l'on espère lorsqu'au départ on est salué par quelqu'une de ces
rencontres réputées heureuses, ainsi, par un chacal le matin, ou par un sanglier le soir.
ce Que ton matin soit avec un chacal, Et ton soir avec un sanglier. »
Un lièvre ou un renard sont de mauvais signes au contraire, un seul corbeau de même ou une jument blanche.
Plus mauvais encore et détestable pronostic est la vue d'une vieille femme.
Bonne chance à celui qui aperçoit deux corbeaux ou une jument de couleur ; et surtout bonheur, gloire, butin, au goum qui, partant pour une expédition, rencontre une belle jeune fille, noble, qui se découvre la poitrine et montre un de ses seins. C'est F usage, et, si elle refuse cette bénédiction aux guerriers de sa tribu, on met pied à terre pour Ty forcer, fût-elle la fille du chef, fût-il à la tête du goum ; tant mieux même si sa naissance est aussi haute ; plus la jeune fille est noble, plus le présage est heureux.
Dans Touest, la jeune fille ouvre sa ceinture.
Si, le matin, vous entendez de bonnes paroles affectueuses et polies, la journée sera bonne ; mauvaise, si, à votre réveil, vous êtes salué par une imprécation ou une insulte.
Ne vous mettez pas en chasse ua mardi, un jeudi, ni un vendredi.
Maintenant arrivons à la chasse, qui, vraiment, est digne d'aiguillonner des intelligences, d'embraser des âmes guerrières. Le chasseur arabe s'attaque au lion.
Il a, dans cette audacieuse entreprise, d'autant plus de mérite, que le lion est, en Afrique, un être redoutable, sur lequel existe un nombre de mystérieuses et terribles légendes, dont une superstition épouvantée protège la formidable majesté. Avec cet esprit observateur qui est leur trait distinctif, les Arabes ont fait sur le lion une série de remarques dignes d'être recueillies et conservées
S80 MŒURS m DÉSERT.
1| Pendant le jour, lé lion cherche rarement à attaquer rhomme ; d'ordinaire même, si quelque voyageur passe auprès de lui, il détourne la tête et fait semblant de ne pas Tapercevoir. Cependant, si quelque imprudent, côtoyant un buisson où il est couché, s'écrie tout à coup : « Il est làl (rahena!)ï> le lion s'élance sur celui qui vient de troubler son repos.
Avec la nuit, Thumeur du lion change complètement. Quand le soleil est couché, il est dangereux de se hasarder dans les pays boisés, accidentés, sauvages ; c^est là que le lion tend ses embuscades^ qu'oti lé rencotitré sur lès sentiers qu'il coujpe en les barrant de ison corps.
Voici, suivant les Arabes, quelques-uns des drames nocturnes qui se passent alors habituellement. Si l'homme isolé, courrier, voyageur, porieiir de lettres, qui Vient à rencontrer le lion a le cœur solidement trempé, il marche droit à ranimai en brandissant son sabre ou so-n fusil, mais en se gardant de tirer ou de frapper. Il se borne à crier : « Oh ! le voleur! le coupeur de routes! le fils de celle qui n'a ja* mais, dit non!... Crois-tu m'effrayer? Tu ne sais donc pas que je suis un tel, fils d'un tel? Lève-toi et laisse-moi continuer ma route^ »>
Le lion attend que l'homme se soit approché de lui, puis il s'en va se coucher encore à mille pas plus loin. C'est toute une série d'effrayantes épreuves que le voyageur est obligé de supporter. Toutes les fois qu'il a quitté le sentier, le lion disparaît, mais pour un moment seulement; bientôt on le voit reparaître, et, dans toutes ses manœuvres, il est accompagné d'un terrible bruit. Il casse dans la forêt d'innombrables branches avec sa queue ; il rugit, il hurle, il grogne, lance des bouffées d'une haleine empestée; il joue avec Tobjet de ses multiples et bizarres attaques, qu'il tient continuellement suspendu entre la crainte et l'espérance, comme ' le chat avec la souris. Si celui qui est engage dans cette lutte ne sent pas son courage faiblir, s'il parvient, suivant l'ex*
LA C!ÎASSE, PAR ABD-EL-KADER. Z^l
pression nrabe, à bien tenir son âme, le lion le quitte et s'en va chercher fortune ailleurs.
Si le lion, au contraire, s'aperçoit qu'il a affaire à un liomme dont la contenance est effrayée, dont la voix esî tremblante, qui n'a pas osé articuler une menace, il redouble, pour l'effrayer davantage encore, le manège que noui avons décrit. Tl s'approche de sa victime, la pousse avec soi épaule hors du sentier, qu'il intercepte à chaque instant, s'en amuse enfin de toute manière, jusqu'à ce qu'il finisse par la dévorer à moitié évanouie.
Rien d'incroyable, du reste, dans le phénomène que tous les Arabes ont constaté. L'ascendant du courage sur les animaux est un fait incontestable.
Suivant les Arabes, quelques-uns de ces voleurs de profession qui marchent la nuit armés jusqu'aux dents, au lieu de redouter le lion, lui crient quand ils le rencontrent :
« Je ne suis pas ton affaire. Je suis un voleur comme toi ; passe ton chemin, ou, si tu veux, allons voler ensemble. »
On ajoute que quelquefois le lion les suit et va tenter un coup sur le douar où ils dirigent leurs pas. On prétend que cette bonne amitié entre les lions elles voleurs se manifeste souvent d'une manière assez frappante. On aurait vu des voleurs, aux heures de leurs repas, traiter les lions comme des chiens, en leur jetant, à une certaine distance, les pieds et les entrailles des animaux dont ils se nourrissaient.
Des femmes arabes auraient aussi employé avec succès l'intrépidité contre le lion. Elles l'auraient poursuivi au moment où il emportait des brebis, et lui auraient fait lâcher sa prise en lui donnant des coups de bâton accompagnés de ces paroles : « Voleur ! fils de voleur!... »
La honte, disent les Arabes, s'emparait alors du lion, qui s'éloignait au plus vite. Ce dernier trait prouve que le lion, chez les Arabes, est une sorte de créature à part, tenant le milieu entre l'homme et l'animal, une créature qui, en rai-
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Il son de sa force, leur paraît douée d'une parlicuîîère intelli- I gence. La légende suivante, destinée à expliquer comment I le lion laisse échapper le mouton plus facilement que toutes
ses autres proies, confirme cette opinion. Enénumérant ce que ses forces lui permettaient de faire,
le lion dit un jour :
« An cha Allah (s'il plaît à Dieu), j'enlèverai sans me gêner le cheval.
a An cha Allah, j'emporterai quand je voudrai la génisse, et son poids ne m'empêchera pas de courir. »
Quanc} il en vint à la brebis, il la crut tellement au-dessous de lui, qu'il négligea cette religieuse formule : s il plaît à Dieu; et Dieu le condamna, pour le punir, à ne pouvoir jamais que la traîner.
Il y a plusieurs manières de chasser le lion.
Quand un lion paraît dans une tribu, des signes de toute nature révèlent sa présence. D*abord ce sont des rugissements dont la terre même semble trembler, puis ce sont de continuels dégâts, de perpétuels accidents. Une génisse, un poulain, sont enlevés; un homme même disparaît. L'alarme se répand sous toutes les tentes, les femmes tremblent pour leurs biens et pour leurs enfants; de tous les côtés ce sont des plaintes. Les chasseurs décrètent la mort de cet incommode voisin.
On fait une publication dans les marchés pour qu'à tel jour et a telle heure, cavaliers et fantassins, tous les hommes en état de chasser, soient réunis en armes à un endroit désigné.
On a reconnu d'avance le fourré où le lion se retire pendant la journée ; on se met en marche, les fantassins sont en tête.
Quand ils arrivent à une cinquantaine de pas du buisson où ils doivent rencontrer l'ennemi , ils s'arrêtent, ils s'at-
tendent, se réunissent et se forment sur trois rangs de profondeur, le deuxième rang prêta entrer dans les intervalles du premier, si un secours est nécessaire ; le troisième rang, bien serré, bien uni, composé d'excellents tireurs, qui forment une invincible réserve.
Alors commence un étrange spectacle : le premier rang se met à injurier le lion, et même à envoyer quelques balles Mans sa retraite ppur le décider à sortir : f
« Le voilà donc celui qui se croit le plus brave; il n'a ; pas su se montrer devant les hommes! Ce n'est pas lui, ce ) n'est pas le lion, ce n'est qu'un lâche voleur; que Dieu le ^^ maudisse! »
Le lion, que Ton aperçoit quelquefois pendant qu'on lo traite ainsi, regarde tranquillement de tous les côtés, bâille, s'étire et semble insensible à tout ce qui se passe autour de lui.
Cependant quelques balles isolées le frappeiit ; alors, il vient, magnifique d'audace et de courage, se placer devant le buisson qui le contenait. On se tait. Le lion rugii, roule des yeux flamboyants, se recule, se recouche, se rt?*ève, fait craquer avec son corps et sa queue tous les branchd;j:es qui l'entourent.
Le premier rang décharge ses armes, le lion s'élance et vient tomber le plus souvent sous le feu du deuxième rang, qui est ebtré dans les intervalles du premier.
Ce moment est critique, car le lion ne cesse la lutte que lorsqu'une balle l'a frappé à la tête ou au cœur. 11 n'est pas rare de le voir continuera combattre avec dix ou douze balles à travers le corps ; c'est dire que les fantassins ne l'abattent jamais sans avoir des hommes tués ou blessés.
Les cavaliers qui ont accompagné celte infanterie n'ont rien à faire tant que leur ennemi ne quitte pas les pays accidentés ; leur rôle commence, si comme cela a lieu quelquefois dans les péripéties de la lutte, les hommes à pied parviennent à rejeter le lion sur un plateau ou dans la plaine,
590 IKÇtmS DU DÉSERT.
Alors s'engage un nouveau genre de combat qui a aussi 9on intérêt et son originalité; chaque cavalier, suivant son agilité et sa hardiesse, lance son cheval à fond de train, tire §ur le lion comme sur pne cible à wpe courte distance, tourne sa monture dès que son coup est parti et va plus loin charger son arme pour r^popimencer aussitôt.
{iÇ lioQ, attQqu(â de tpus les côtés, blessé à chaque instant, fait face partout, il s^ jeue ep avant, fuit,^ revient et pe succombe qu'après une lutte glqriQuse, mais que sa défaite doit fatalement terminer, car contre des cavaliers et des chevaux arabes tout succès lui est impossible. H n'a que trois bonds terribles, sa course ensuite manque d'agilité. Un cheval ordinaire le distance sans peine; il faut avoir vu un pareil combat pour s'pn fgire une idée. Chaque cavalier lance une imprécation, les paroles se croisent, les bornons se relèvent, la poudre tonne; on se presse, on s'évite, le lion rugit, les .balles sifflent, c'est vraiment émouvant. j
Malgré tout ce tumulte, les accidents sont fort rares. Les chasseurs n'ont guère à redouter qu'une chute qui les jetterait sous la griffe de leur ennemi, ou, mésaventure plus fréquente, une balle amie, mais imprudente.
On connaît maintenant la forme la plus pittoresque, la plus, guerrière que puisse prendre la chasse au lion. Cette chasse se fait encore par d'autres procédés qui peut-être même ont quelque chose de plus sûr et de plus promptement efficace.
Les Arabes ont remarqué que le lendemain d'un jour pu îl a enlevé et mangé des bestiaux, le lion, sous l'empire d'une digestion difficile, reste dans sa retraite, fatigué, endormi, incapable de bouger. Lorsqu'un lieu, troublé d'ordinaire par des rugissements, restie une soirée entière dans le si)ençe, on peut crojre que l'hôte redoutable qui l'habite est p|Qi}gQ ^aps cet état d'engourdissement. Alors un homme courageux, dévoué, arrive en suivant la piste jusqu'au mas-
sif où se tient le monstre, Tajuste et le tue roide en lui logeant une balle entre les deux yeux.
Kaddour-ben-Mohammed, des Oulad Messelem, fraction des Ounougha, passe pour avoir tué plusieurs lions de cett(r manière.
On emploie aussi contre le lion différentes espèces d'em^ huscades. Ainsi les Arabes pratiquent sur la route de sot repaire une excavation qu'ils recouvrent d'une mince cloison. L'animal brise par son poids ce léger plancher et se trouve pris dans le piège.
Quelquefois on creuse auprès d*un cadavre, un trou recouvert de forts madriers entre lesquels on ménage seulement une ouverture nécessaire pour laisser passer le canon d'un fusil. C'est dans ce trou, appelé melebday que le chasseur se blottit; au moment où le lion se dirige vers le cadavre, il rajuste avec soin et fait feu. Souvent le lion, lorsqu'il n'a pas été atteint, se jette sur le melebda, brise avec ses griffes les madriers et dévore le chasseur derrière son rempart anéanti.
Quelques hommes enfin entreprennent contre le lion une chasse aventureuse et héroïque, rappelant les prouesses chevaleresques. Voici comment, à son dire, s'y prenait Si Mohammed-Esnoussi, homme d'une véracité reconnue, qui habitait le Djebel-Gueroul, auprès de Tiaret.
« Je montais sur un bon cheval, c'est Mohammed luimême qui parle, et je me rendais à la forêt pendant.une nuit où brillait la lune. J'étais bon tireur alors, jamais ma balle ne tombait à terre. Je me mettais à crier plusieurs foistAtaïah! Le lion sortait et se dirigeait vers l'endroit d'où partait le cri- et je tirais aussitôt sur lui. Souvent un même fourré renfermait plusieurs lions qui se présentaient à la fois. Si une de ces bêtes m'approchait par derrière, je tournais la tête et je visais par-dessus la croupe de mon cheval ; puis, dans la crainte d'avoir manqué, je partais au
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galop. Si j'étais attaqué par devant, je détournais mon cheval et recommençais la même manœuvre. »
Les gens du pays affirment que le nombre des lions tués par Mohammed-ben-Esnoussi atteignait presque la centaine. Cet intrépide chasseur vivait encore en Tan 1253 (^836 de J. C). Quand je le vis il avait perdu la vue. Qu'il jouisse de la miséricorde de Dieu !
Une chasse plus dangereuse encore que la chasse dirigée contre le lion lui-même, c'est la chasse que Ton fait à ses petits. Il se rencontre toutefois des gens pour tenter cette périlleuse entreprise.
Tous les jours le lion et la lionne sortent de leur tanière vers trois ou quatre heures de Taprès-midi pour aller au loin faire une reconnaissance, dans le but sans doute de procurer des aliments à leur famille. On les voit sur une hauteur examiner les douars, la fumée qui s'en échappe, remplacement des troupeaux; ils s'en vont aprùB avo»r poussé quelques horribles rugissements qui sont des aver« tissements précieux pour les populations d'alentour.
C'est pendant cette absence qu'il faut se glisser avec adresse jusqu'aux petits et les enlever en ayant soin delesbâillonnei» étroitement , car leurs cris ne manqueraient pas d'attirer un père et une mère qui ne pardonneraient point. Après un coup de cette nature tout un pays doit redoubler de vigilance. Pendant sept ou huit jours ce sont des courses éperdues et des rugissements atroces. Le lion est devenu terrible; il ne faudrait pas alors que Tœil vînt à rencontrer l'œiL
La chair du lion, quoiqu'on la mange quelquefois, n'est pas bonne, mm sa peau est un présent précieux ; on ne la donne qu'aux sultans, aux chefs illustres ou bien aux marabouts et aux Zaouyas.
Les Arabes croient qu'il est bon de dormir sur une peau de lion; on éloigne ainsi les démpns, on conjure le malheur et on se préserve de certaines maladies,
Les griffes du lion montées en argent deviennent des ornements pour les femmes, la peau de son front est un talisman que certains hommes placent sur leur tête pour main tenir dans leur cervelle l'audace et Ténergie. I En résumé, la chasse au lion est en grand hopneur dans le pays arabe. Tout combat contre le lion peut avoir pour devise : Meurs ou tue. — Celui qui le tue le mange, dit le proverbe, et celui qui ne le tue pas en est mangé. Aussi donne-t-K)n à un homme qui a tué un lion ce laconique et viril éloge, on dit : celui-là, cest lui. Hadak hoiia.
Une croyance populaire montre la grandeur du rôle que joue le lion dans la vie et dans Timagination arabes. Quand le lion rugit, le peuple prétend que l'on peut facilement distinguer les paroles suivantes : t Ahna ou ben et mera, moi et le fils de la femme. » Or, comme il répèle deux fois ben d mera et ne dit ahna qu'une seule fois, on en conclut qu'il ne reconnaît au-dessus de lui que le fils de la femme.
Comment n*aîmerions-nous pas le clianirnu? Il nous porta du pays de ro|>presàîon dans celui ilc la liberté.
Le prophète a dît :
« Lès biens de ce monde, jusqu'au jour du jugement dernier, sont noués au toupet de vos chevaux.
a Les moutons sont une bénédiction.
« Et le Tout-Puissant, en fait d'animaux, n'a rien créé de préférable au chameau. »
Le chameau est le vaisseau du désert; Dieu a dit :
c Vous pouvez charger les marchandises sur les barques et sur les chameaux. »
Mais, comme, dans le désert, il y a peu d*eau et de grandes dislances à franchir, le Tout-Puissant leur a donné la possibilité de supporter très-facilement la soif. En hiver, ils ne boivent jamais. •
Le prophète a souvent fait les recommandations suivantes :
' Je n'ignore pas que cette dénomination n'est pas celle que la science donneà celaniirial, qui est \e dromadaire; s\ y-ai conservé l'appellation de chameau, t'est paice qu'elle est la seule qui soit en usage en Aluôrie. D'ailleurs, le mot arabe djemel s'applique aussi bien au chameau qu'au dromadaire.
LE CHaMEAU. ^95
« Ne poursuivez jamais de propos grossiers ni le ctiahièau ni le veiit : le premier est un bonheur pour les homttles; lé second est une émanation de Tâme de Dieu. »
Les chameaux sont les plus extraordinaires de tons les animaux, et cependant on n'en voit paà de plus, éoumîs, â cause de leur firéquentatîûïi àveéles hommes ; leur habitude de docilité est telle, qu'on en a vû suivre un rat qui, en là rongeant, tirait sur une corde enduite dé beurré avec laquelle oA les avait attachée. C'est Dieu qui l'a Voulii ainsi.
Sans tirer des conclusions iïnmédiàtès de tous ces apôph- Ihegmes, on voit déjà que le chameau est l'animal lé plus utile créé par Dieu pour les besoin^ dé T Arabe.
Montrons d^abord ce qu'est le chameau depuis sa hàissance jusqu'à sa mort.
Acceptons aussi ce que les Aï*abés dls^hl feùi* cet àhirhal dans leur langage tantôt poétique et tïtftlftt tlriviâl ; (ju'iniporte, si ce qu'ils disent peut mettre sur la voie dé renseignements utiles ou nouveaux.
On appelle ybeui ur^ troupeau de behl chameàui, et il n*est pas race de voir des Arabes riches posséder deux ôU trois ybetds^ c'est-à-dire de deux à trois cents fehameaux.
Un ybeul renfeirme trente-cinq ou quarante bhatnèlleè {na^a), deux chameaux destinés à la reproduction (fààl)\ quant aux autres. Us sont impitoyablement bistournés bu châtrés.
Les faél ïïe sont jamais employés comme bêtes de somme; on les choisit autant que possible d'une robe sans mélange, tout noirs, tout bais, tout blancs ou totit gris ; l'œil grand el noir, hauts détaille, bien membres, la bosse forte, l'encolure longue, le poitrail large, le kuerkuera^ bien saillant, et on en a le plus grand soin;
Avant qu'on arrive à s'en servir, il faut qu'ils aient ' prouvé, dans plusieurs voyages, leur force, leur vigueur et surtout leur sobriété. Cette dernière condition est indispensable ; on ne fera jamais un étalon d'un chameau qui ne peut pas supporter la faim, ce qu'on reconnaît quand il s'arrête, se fait pousser en route et sue beau*» coup; on l'appelle alors nexaf.
Il est rare aussi que l'on consacre à la reproduction un chameau avant l'Age de cinq ou six ans; il faut qu'il soit dans toute sa force.
Le faâl entre en rut dans le second mois de l'hiver; il fait alors entendre un bruit extraordinaire en sortant le pharynx ; on dit : le faâl ihydje. Il ne ressemble en rien aux mâles des autres animaux. 11 suinte, il écume, il beugle, il lui sort de la bouche comme une vessie de chair, il ne veut plus manger, il perd son ventre, il est souvent en érection, et, comme il urine toujours en arrière, il pisse souvent sur sa queue.
Le faâl en rut devient tellement méchant, que son maître ou son berger seuls peuvent l'approcher; et si par hasard, malgré les précautions minutieuses qu'on prend, il vient à se rencontrer avec un autre faâl, il fait craquer ses dents et lui livre un combat furieux. Si l'on ne parvient pas à les séparer à coups de bâton, ils se font des blessures épouvantables; il n'est pas rare de voir l'un d'eux mourir avec Aà colonne cervicale ou vertébrale cassée.
On laisse le faâl dans cet état pendant cinq ou six jours, en ayant soin de l'entraver pour éviter les accidents. Puis, quand il est bien préparé, on commence à lui livrer les chamelles; mais, pour le ménager, on ne lui en donne qu'une chaque jour; on la choisit parmi celles qui sont le plus en chaleur; on l'appuie mysseu7\ On la lui amène, on lui ôte ses entraves, il se précipite sur elle, lui met son cou sur le sien, et la force à s'accroupir, comme quand
on charge les chameaux. Le faâl s'étend alors de toute sa longueur sur le dos de la chamellp, ses yeux brillent d'un éclat extraordinaire, récume lui sort de la bouche, et il reste longtemps dans cette position. L*acte de la copulation terminé, il se relève, la chamelle en fait autant; on lui remet les entraves.
Le faâlf disent les Arabes, est véritablement noble. Us en trouvent la preuve dans ce fait, qu'il repousse énergiquement toute alliance avec sa mère ou sa sœur. Pour tromper un chameau, on lui présenta un jour sa mère couverte avec des étoffes de laine de la tête aux pieds ; niais la ruse ne réussit nullement. Après s'en être approché, il la reconnut; alors il se déchira avec ses dents, et, furieux, se précipita sur l'auteur du stratagème et le tua! Ce conte, très-répandu dans le désert, prouve, suivant moi, que, dans l'fiTccouplement, la consanguinité est partout impitoyablement repoussée.
Un faâl ne monte pas plus de quarante à cinquante chamelles dans une saison. Si on lui en donnait davantage, on risquerait de le ruiner. Vers le milieu du printemps passe son rut (ydjefeur), et alors il se met à manger avec une voracité inconcevable, pour réparer ses pertes et se refaire de sa longue abstinence.
Lorsqu'un troupeau est à paître, les chamelles se dispersent à droite et à gauche, et le fadl qui est en rut, déployant une grande jalousie, les surveille toutes de l'œil ; si Tune d'elles vient à s'approcher de l'un de ces mâles destinés à porter seulement des fardeaux, que Ton appelle aâmra (domestiques), il se précipite sur elle, la mord, la bat et la rappelle à l'ordre. C'est absolument comme un coq avec ses poules. Le faâl vigoureux prend un tel ascendant sur les autres chameaux du troupeau, que ceux cfUi ne sont pas nobles, quoique au milieu des chamelles en chaleur, n'osent pas s'en approcher, et, disent les Arabes,
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n'osent même pas les regarder. -Si Tun d*eux cherchait à usurper les droits exclusivement réservés au /aa^, il supporterait immédiatement la colère de ce dernier et recevrait la punition de soii audace.
C'est bien autr chose quand deux faâl viennent à se rencontrer. Cependant on a remarqué que Tuti d'eux reconnaît toujours la puissance de l'autre et lui cède le terrain.
La chamelle qui a été montée conçoit un tel amour pour le faâl, qu'elle ne veut plus le quitter. Cet attachement singulier est bien plus fort chez les jeunes chamelles que chez les vieilles.
La chamelle porte douze mois ; elle met bas à peu près Ters la fin de l'hiver. Dans cet état, on l'appelle legha ou aâchera. Les Arabes en ont soin, ils la ménagent beaucoup ; il n'y a que les pauvres qui la chargent comme d'habitude, et encore ont-ils l'attention de ne plus le faire un mois au moins avant le part.
Les avortements sont communs.
Un berger qui, par sa faute, a laissé une chamelle avorter ou un chameau s'estropier, est obligé d'en payer le prix.,
La chamelle ne met jamais bas qu'un seul petit. On lui donne souvent le mâle immédiatement après le part, et, si elle retient, le petit qui est déjà né prend le nom de ould adchar. Souvent, cependant, on est obligé d'attendre jusqu'à l'hiver suivant pour lui donner le mâle; cela dépend de son état. Une chamelle qui reçoit le mâle après le part et qui conçoit, est très-estimée ; c'est une source de richesse ; on dit d'elle :
Naga kuessab kher min fareus saadi.
Une chamelle fertile vaut mieux qu'un caYalierheureux(pour le butin).
Aussitôt que la chamelle a mis bas, on la couvre avec soin depuis la bosse jusqu'à la queue. Son petit prend le nom de haouar; on le couvre aussi, mais en entier, et avec
la précaution de pratiquer dans la couverture une fent pour faire passer la bosse, ce qui doit la laisser pousser droite et non penchée. La chamelle ne va plus au pâturage; pendant sept ou huit jours, on la fait coucher auprès de la tetîte, soitâ laquelle Oti abrite son petit à cause du froid. On lui apprend à teter ainsi : une homme se graisse le doigt avec du beurre chatid et le lui introduit dans là bouche ; le petit se met à siicer ;,on le porte alors sous la chamelle. Il tette au bout de quelques leçonâ, et contiiiue après tout seul. /
Pour éviter les accidents qui pourraient arriver au petit les premiers jdUrs de sa naissance, il y a des Arabes qui! poussent Tattention jusqu'à le mettre dans un sac gherara (sac à porter les fardeaux), enveloppé jusqu'à Tencolure, laléte seule dehors; et le placent ainsi près de sa mère.
La chamelle aime beaucoup son petit; cependant, pour le lui présenter à la mamelle, il faut d'autant plus de précautions qu'elle est plus jeune.
Au bout de sept ou huit jours, on peut renvoyer la chamelle et son petit au pâturage ; plus tardj le jeune chameau apprend de lui-même à s'accroupir ; quand il voit sa mère le fâlt*e, il suit son exemple.
Le petit de la chamelle tette sa mère pendant le printemps et Tété ; dans l'automne et l'hiver qui suivent, il ne peut plus la teter qu'un peU le matin et le soir. On cominence alors à traire la chamelle pour les besoins de la tente. Pour empêcher le petit de teter sa mère pendant le dernier mois, on met à cette dernière un filet aux mamelles, lequel vient se nouer sur ses reins; ce filet s'appelle chemâL
Quand on veut enfin sevrer tout à fait le jeune chameau, on le met dans une autre tente ou dans un autre troupeau : au bout de vingt à vingt-cinq jours, il oublie sa mère, et le lait de celle-ci passe»
Le petit, ainsi sevré, prend le nom de mekhrelotd : il va paître avec les autres chameaux, on ne le tond pas encore : il a un an.
A deux ans, on rappelle ould el boun : on commence à le tondre. '
A trois ans, on rappelle djedâa : on le tond, et les gens pauvres, qui n'ont pas le temps d'attendre, commencent à le charger légèrement.
A quatre ans, on rappelle heug : tout le monde peut le charger, pauvre ou riche.
A cinq ans, on l'appelle rehàa, on bien el goôiid : c'est un chameau fait. La chamelle se nomme bekra.
A six ans, on l'appelle définitivement djemel : on peut en faire un fadL
Les chamelles sont plus estimées que les chameaux, cela se comprend; celles qui sont stériles prennent le nom de ferouga.