‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désertChapitre 75 sur 89 · LE MOUTON · texte numérisé non relu

LE MOUTON

]a préparation de nos aliments, ou que nous échangeons dans les kuesours contre des dattes.

« Leur peau j nous en faisons des coussins (mezoïieud), des seaux {delou) pour puiser Feau dans les puits. Nous en ornons les aâtatouches de nos femmes (espèce de fauteuils que l'on place sur les chameaux), ou nous la préparons pour nos chaussures.

« Nous n'avons pas besoin de labourer, de semer, de récolter, de dépiquer les grains, de nous fatiguer, en un mot, comme de vils esclaves ou comme les misérables habitants du Tell; non, nous sommes indépendanfis, nous prions, nous commerçons, nous chassons, nous voyageons, et, si le besoin se fait sentir de nous procurer ce qui chez les autres n'est obtenu que par la sueur et le travail, nous vendons des moutons et nous nous procurons immédiatement armes, chevaux, femmes, bijoux, vêtements, tout ce qui peut nous plaire ou embellir notre existence.

c Le maître du mouton .n'a pas besoin de travailler, et il ne manque jamais de rien : ainsi Dieu Fa voulu. »

Chez nous, Tâme sait toujours dominer le venir

Même en écartant tous les développements que m'interdit la spécialité de mon sujet, il est, ce me semble, nécessaire 4'étudier dans le cavalier du Sahara une autre face que celle du chasseur et du guerrier. Après avoir noté pièce à pièce son appareil de chasse et de guerre, son armure de chevalier, si je puis ainsi parler, je veux donner un aperçu de rhomme, faire connaître les autres objets dont il s'entoure, les mobiles sous Tinfluence desquels il agit, mœurs, habitu-cjes et préjugés. Moins spécial que les autres parties de ce livre, ce chapitre sera plus intime que les deux œuvres, dont il forme en quelque sorte le complément : le Saliara algérien et le Grand Désert,

Dans les études qui m'ont occupé jusqu'à présent, une chose surtout m'a frappé, c'est l'analogie de la vie du désert avec la vie du moyen âge, c'est la ressemblance qui existe entre le cavalier du Sahara et le chevalier de nos légendes, de nos romans et de nos chroniques.

L'observation des caractères accessoires que je veux rapidement esquisser rendra cette analogie peut-être plus réelle encore, cette ressemblance plus frappante.

Par Arabe du Sahara, je ne veux pas désigner l'habitant des Ksours. Celui-là, les nomades le raillent autant que l'habitant du Tell, et lui prodiguent les épithètes moqueu-

GÉNÉRALITÉS DU DÉSEUT. 4 1 5

ses. Engraissé qu'il est par les habitudes casanières et la vîe mercantile, ils l'appellent « le père du ventre, l'épicier, le marchand de poivre, Sekakri. »

Cet éleveur de poules (celui qui s'abrite sous latente ne possède pas de poules), cet éleveur de poules, ce boutiquier, ressemble au bourgeois de tous les pays, de tous les temps; c'est, au fond, le vilain, le manant du moyen âge, c'est le Maure citadin d'Alger : même physionomie placide, apathique et ruseuse.

J'entends parler du maître de la tento, de celui qui ne reste pas quinze ou vingt* jours sans changer de place, le vrai nomade, celui qui ne va dans le Tell ennuyeux qu'une fois par an pour acheter des grains.

Mon cavalier, mon chasseur, mon guerrier, est cet homme à la constitution sèche et nerveuse, au visage bruni par le soleil, aux membres bien proportionnés, grand plutôt que petit, faisantbon marché toutefois de cet avantaged'une haute taille, « de cette peau de lion sur le dos d'une vache, djeld sebaa aladohor el befigra, » lorsqu'on n'y joint pas l'adresse, l'agilité, la santé, la vigueur et le courage surtout.

S'il estime le courage, il plaint el ne méprise pas, n'outrage jamais ceux à qui manque le foie (keubda). — Ce n'est pas leur faute. Dieu ne l'a pas voulu.

Il est d'une extrême sobriété ; mais, se pliant à toutes les circonstances, il ne négligera pas l'occasion de bien et beaucoup manger. Sa nourriture de tous les jours est simple et peu variée, mais il sait, quand il le faut, dignement festoyer ses hôtes. Vienne ci (mada, la fête patronale d'une tribu, d'un douar, où se trouvent ses amis, il ne leur fera pas l'injure d'y manquer ; et, fût-ce à trente ou quarante lieues, il faut qu'il aille y rassasier son ventre. D'ailleurs, ils savent bien qu'il est tout prêt à leur rendre la pareille, qu'ils n'ont pas affaire à l'un de ces ladres mercanti des villes dont tout l'effort d'hospitalité va jus'iu'à l'offre de quatre pieds carrés

pour s'asseoir,, d'une pipe de tabac et d'une tasse de cafë sans sucre ou sucré, après maintes paroles préliminaires soigneusement débitées sur le café sans sucre.

Tout chez l'Arabe concourt à la puissance de la manifestation de la vie extérieure : nerveux, endurci, sobre, quoique à l'occasion de vigoureux appétit, il a VçbW perçant et sûr ; à deux ou trois lieues, il se vante de distinguer un homme d'une femme ; à cinq ou six lieues, un troupeau de chameaux d'un troupeau de moutons. Est-ce fanfaronnade? Non, certes. L'étendue et la netteté de la vue ne lui peuventelles venir, comme à nos marins, de l'incessante habitude de regarder au loin dans des espaces immenses et dénudés. Puis, fait aux objets et aux scènes qui, toujours les mômes, l'entourent dans un certain rayon, il sera diflcile qu'il ne les puisse pas reconnaître par tous les temps.

Néanmoins les maladies d'yeux sont fréquentes, la réfraction du soleil, la poussière, la sueur, causent une foule d'accidents, des taies et des ophthalmies, par exemple, et les aveugles et les borgnes sont nombreux dans beaucoup de localités du désert, chez les Beni-Mezab, à El Ghrassoul, à Ouargla et à Gourara ^

L'homme du désert a, dans son enfance et dans sa jeunesse encore, les dents belles, blanches et bien rangées, mais les dattes comme nourriture habituelle et presque exclusive les lui gâtent à mesure qu'il avance en âge.

Quand une dent est gâtée tout à fait, c'est aux armuriers et aux maréchaux qu'il faut avoir recours, ce sont eux qui sont en possession de martyriser le patient, de lui briser la mâchoire avec une pince, et d'enlever les gencives en mémo temps que la dent douloureuse.

Le véritable grand seigneur, le chef important, quitte

* J*ai, dans un précédent livre, le Grand Déserty indiqué l'usage que les Arabes font du koheul : c'est, avec les saignées aux pieds et à la tête, le seul moyen curatif employé pour les maladies d*yeux.

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rarement la selle, et ne va presque jamais à pied ; il met des bottes (temag) et des savates, mais l'homme du peuple est infatigable marcheur, il parcourt -en une journée des distances incroyables ; son pas ordinaire est ce que nous appelons le pas gymnastique, il l'appelle, lui, le trot du chien. Généralement, en pays plat, il ôte ses chaussures, quand il en a, pour aller plus vite et plus commodément, et aussi pour ne pas les user; par suite, tous ont le pied des statues antiques, large, bien posé à plat, Torteil nettement écarté. Us ne connaissent pas les cors, et plus d'une fois un chrétien qui s'était introduit dans une caravane s'en est vu expulsé, dénoncé parce signe infaillible. La plante des pieds acquiert une telle dureté que le sable ou les pierres ne les blessent plus, une épine pénètre quelquefois de plusieurs lignes sans qu'ils s'en aperçoivent.

Néanmoins, dans le désert proprement dit, pendant les grandes chaleurs de Tété, le sable est si brûlant qu'il est impossible de marcher pieds nus, à tel point qu'on est contraint de ferrer les chevaux si on ne veut voir leurs pieds* promptement endoloris et en mauvais état. La crainte de la piqûre du lefâ, vipère qui donne la mort, contraint également à porter des brodequins montant jusqu'au dessus de la cheville du pied.

Les maladies des pieds les plus communes sont les cheggag, gerçures qu'on guérit en oignant la partie malade de graisse, et en la cautérisant avec un fer rouge. Quelquefois ces gerçures sont tellement larges et profondes, qu'on est obligé de les coudre. Les fils sont des nerfs de chameaux desséchés au soleil et divisés en parties aussi fines que la soie, ou bien encore des poils de chameau filés.

Tous les habitants du désert se servent de ces fils appelés el aâgiieub pour réparer leurs selles, brides, plats de bois ; chacun d'eux porte toujours sa trousse, un couteau et une aiguille à passer.

Cette qualité d'admirables marcheurs est mise à profit par quelques-uns pour qui elle devient une profession ;elle produit les coureurs, porteurs de messages, qui se sanglent étroitement d'une ceinture de course. Ceux qu'on appelle rekass se chargent des affaires pressées; ils font en quatre jours la course que les coureurs ordinaires font en dix; ils ne s'arrêtent presque jamais ; quand ils éprouvent le besoin de se reposer, ils comptent soixante aspirations et repartent aussitôt, un rekass qui a fait soixante lieues et a reçu quatre francs se croit largement récompensé.

Dans le désert, un courrier extraordinaire voyage nuit et jour, il ne dort que deux heures sur vingt-quatre ; lorsqu'il se couche, il attache à son pied un morceau de corde d'une certaine longueur, auquel il met le feu ; lorsque la corde est sur le point d'être consumée, le feu le réveille.

Au reste, on comprend ce salaire modeste du moment où il est payé en valeur monnayée ; le numéraire est rare, et c'est la portion la moins considérable de la fortune arabe ; la circulatiên très-restreinte, la facilité de pourvoir à la plus grande partie des besoins de la vie, sans acheter ni vendre, en recourant seulement aux échanges, et ce dans des cas très-peu fréquents, sont loin d'abaisser la valeur des espèces monétaires.

Il n'est peut-être pas sans intérêt de donner le détail approximatif de la fortune d'un Saharien nomade. Cet inventaire me semble, plus que de longues descriptions, de nature à faire saisir sur le fait la vie du désert.

Je le suppose d'une famille influente, et je compose son personnel de la manière suivante :

Lui 1

Il a quatre femmes. ^ «••••••••• • 4

€ fils ■ 4

Deux de 868 fils sont mariés, les femmes 2

À reporter. • • • • il

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' Ils ont chacun un enfant 2

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! Quatre négresses. . . . ^ • • . . . 4

Deux domestiques blancs 2

Deux domestiques blanches • 2

Total ~25~

Il a pu avoir des filles, mais elles sont mariées, elles ne lui causent plus aucun embarras.

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