RÉCAPITULATION
Tentes garnies, etc 741 douros^
Vêtements d'hommes et de femmes. ..... 815
Armement 209
Harnachement, équipement 376
Chevaux, bestiaux, etc 20,988
Dépôts 1,100
Argent prêté, etc. .... 2,200
Maison , 60
Total. . . 26,389 rfoMTO^.
* Soit 144, 600 ff. 60 c, le douro valant environ 6 fr, 40 c
Un Arabe ainsi pourvu ne travaille pas, il se rend aux réunions, aux assemblées de la djemâa ; il chasse, se promène à cheval, surveille ses troupeaux, il prie, etc. 11 n'a que les occupations politiques, guerrières et religieuses.
Le pauvre lui-môme dédaigne également le travail manuel, rien ne Ty oblige, il n')' a point d'autre culture que celle des dattiers laissée aux gens des ksours. Les nègres sont nombreux et ne coûtent pns cher; eux et quelques domestiques blancs suffisent aux soins dont s'affranchissent les hommes libres. Quelques-uns pourtant parmi ces derniers raccommodent les sacs et les harnachements, c'est Texception. 11 y a bien aussi, il e^t vrai, des maréchaux, mais en réalité ce sont des artistes; les privilèges qui leur sont accordés, et dont j'ai eu l'occasion de parler, en font une sorte de corporation à part.
Ce que j'ai pu appeler des armuriers sont des ouvriers qui ne fabriquent pas, mais seulement réparent les armes. Les Arabes du désert sont en général plus mal armés que ceux du Tell, quoi.que leurs chefs ne le cèdent à personne en faste et en luxe. Cela se cpnçoit, ils font venir leurs armes de Tunis par Tougourt, et du Maroc ^ar le pays de Gourara; la longue distance à parcourir empoche que ces armes ne soient réparées à temps, et Tinhabileté de ceux qui sont chargés de ce soin ne permet pas que ces réparations soient convenables. Beaucoup de Sahariens sont encore armés de lances qu'ils n'emploient guère qu'en poursuivant les fuyards. Cotte lance est un morceau de bois de six pieds avec un fer plat et tranchant des deux côtés; elle se porte ordinairement en bandoulière. '
L'Arabe du Sahara est très-fier de cette vie, qui, pour être . exempte du travail monotone auquel est soumis l'habitanl i du Tell, n'en est pas moins active et agitée, pleine de variété '^ et d'imprévu. Si la barbe blanchit vite au désert, la cause n'en est pas à la chaleur, à la fatigue, aux voyages et aux
combats, mais aux peines, aux soucis, aux chagrins. Celuilà seul ne blanchit point « qui a le cœur large, » sait se résigner et dit : m Dieu Ta voulu. »
Cette fierté pour son pays et pour §on genre de vie va jusqu'au dédain pour le Tell et celui qui rhabite. J[en'ai pas besoin de rappeler ici les sarcasipes qu'échangent les habitants du désert et ceux du Tell, et que j*ai cités ailleurs; mais ce dont s'enorgueillit surtout Thomine du désert, c'est de son indépendance; car dans son pays la terre est vaste et il n'y a pas de sultan. Le chef de la tribu administre et rend la justice, tâche peu compliquée, car les délits sont peu nombreux et tous prévus, et les pénalités sont fixées d'avance.
Celui qui vole une brebis, dix boudjous d'amende.
Celui qui entre dans une tente pour voir la femme de son voisin paye dix brebis.
Celui qui tue, la mort; s*il s'est enfui, |a confiscation de tout ce qui lui apparient, moins la tente qu'on laisse à sa femme et ses enfants.
Les amendes sont conservées par la djemâa pour défrayer ]es voyageurs, les marabouts, et faire des présents aux étrangers.
Les vols dans Tintérieur de la tribu sont sévèrement pu- ' nis ; commis sur une autre tribu, ils sont tolérés; sur une tribu ennemie, ils sont encouragés.
Les femmes font la cuisine, tissent des tapis appelés ferache, des tags, tapis pour faire les séparations dans les tentes, des hamaly des ghrerayres, sacs pour les grains, el feldja, étoffe dont se font les tentes, el djellale, couvertures dechevaux, elhaotiya, des bâts de chameau, el aamayre, des musettes ; les négresses vont au bois, à l'eau ; les bei7io\iss, les haîks, et les kabaya, se font dans les ksours.
Riche, l'Arabe est généreux; riche ou pauvre, il est hospitalier et charitable; rarement il prête son cheval; mais ce
serait une injure de le lui renvoyer. À tout cadeau, il répond par un cadeau de bien plus grande valeur. Il est des hommes qu*on cite comme n'ayant jamais refusé. Un proverbe dit :
Kasod el djomd maîrodonchy khraib. — Celui qui s* adresse aux nobles ne revient jamais la main vide.
Je n'ai pas besoin de parler des aumônes : tout le monde sait qu'après la guerre sainte, et sur la môme ligne que le pèlerinage, l'aumône est l'acte le plus agréable à Dieu. Quand un Arabe est en train de manger, s'il passe un mendiant qui s'écrie : Mtâ rebi ia el moumenin (de ce qui appartient à Dieu, ô croyants), le croyant partage son repas s'il est suffisant pour deux, ou l'abandonne tout entier.
Un étranger se présente devant un douar; il s'arrête à quelque distance et prononce ces paroles : Difrebi (hôte envoyé par Dieu : l'effet est magique; quelle que soit sa condition, on se précipite, on s'arrache l'étranger, on lui tient l'étrier pour qu'il descende, les domestiques s'emparent de sa monture dont il ne doit plus se préoccuper s'il est bien élevé ; l'homme est entraîné dans la tente, on lui sert immédiatementà manger cequipeutêtreprêt,enattendantlefestin.
Les attentions ne sont pas moindres pour l'homme à pied.
Le maître de la tente tient compagnie à son hôte toute la journée, et ne le quitte que lorsque vient le sommeil.
Jamais une question indiscrète, celle-ci surtout : D'où e>stu ? où vas-tu ?
Il est sans exemple qu'il soit arrivé un accident à un homme ainsi reçu en hospitalité, fût-ce un ennemi mortel; mais en partant le maître de la tente dit : « Suis ton bonheur. » Lorsque l'hôte est éloigné, celui qui l'a reçu n'est plus responsable de rien.
r* En sortant du repas de l'hospitalité, si l'on passe devant un douar et qu'on soit aperçu, Ton est forcé de se rendre aux offres réitérées qui vous sont faites.
Deux tribus sont cependant signalées pour leur inhospitalité : les Arbaa et les Saïd.
Quelques hommes vivent toute leur vie de ces aumônes et de cette hospitalité ; ce sont les derviches. Toujours en prière, ces pieux personnages sont l'objet de la vénération de tous, « Prenez garde de leur faire injure, Dieu vous punirait, i Jamais une demande faite par eux n'est repoussée.
A côté de ces moines mendiants qui retracent si au vif certains côtés de notre moyen âge, il convient, ce me semble, de placer ces tolbas (savants) et ces femmes expérimentée* qui remplissent dans le Sahara le rôle qu'avaient à Tépoque dont je parle les magiciens, les alchimistes, les sorciers, tous ces personnages qu'ont chantés le Tasse et TArioste, et dont s'est moqué Cervantes. C'est à ces tolbas et h ces vieilles femmes qu'hommes et femmes vont demander le philtre, composé d'herbes diverses préparées avec des invocations et des pratiques effrayantes et grotesques, qu'on mêle aux aliments de celui ou de celle dont on veut se faire aimer.
Ce sont eux qui, sur un papier et sur un os de mort pris au cimetière, écriront avec le nom de votre ennemi des formules magiques, puis enterreront os et papier qu'ira rejoindre votre ennemi a le ventre rempli de vers. »
Ils vous enseigneront les formules qu'il faut prononcer en fermant un couteau pour trancher la vie de votre ennemi; celles qu'il faut jeter dans le fourneau où cuisent les aliments du ménage où vous voulez porter le trouble; celles qu'il faut écrire sur une plaque de cuivre ou sur une balle aplatie que vous irez jeter dans le ruisseau où va boire la femme dont vous voulez vous venger; prise d'une dyssenterie aussi rapide que le ruisseau, elle mourra où se donnera à vous; mais pour la guérir il faudra contrarier le prerAÎer sort par uti autre sort.
i^uis vient tout le cortège des spectres, les fantômes de
430 MŒURS DU DESEÎ\T.
ceux qui sont morts de mort violente, tergou, A celui qui te poursuit, hâte-toi de dire : « Allons, rentre dans ton trou, tu ne me fais pas peur ; tu ne m'as pas fait peur quand tu avnis tes armes. » II te suit un peu, mais se lasse. Si la terreur te prend et si tu fuis, tu entendras en l'air des cliquetis d*armes, derrière toi un cheval qui te poursuit, des cris, tn épouvantable fracas, jusqu'à ce que tu tombes épuisé de fatigue.
Allez dans le Maroc, sur les bords de Touard Noun, à vingt jours de marche ouest de Souss, vous trouverez les plus célèbres sorciers, une école d'alchimistes et de nécromanciens, de sciences occultes, une montagne qui parle, toutes les merveilles enfin du monde magique.
C'est à ces superstitions qu*est arrivé le bas peuple ; les gens riches, les marabouts, les tolbas des zaouïa, les cheurfaa, suivent très-exactement les préceptes religieux et lisent les livres saints, mais la foule est plongée dans l'ignorance. On y connaît à peine deux ou trois prières et le témoignage du prophète; on y prie rarement et on ne fait les ablutions que lorsqu'on trouve de l'eau.
Les chefs s'efforcent de remédier à cette ignorance; ils font exactement, même en voyage, proclamer l'heure de la prière par des moudden ; ils établissent des écoles sous la tente ; mais la vie de fatigues, de migrations et de voyages fait promptement oublier aux Arabes les enseignements de leur enfance.
Tous se plaisent cependant à les entendre rappeler sous une forme poétique par les meddah, bardes, trouvères religieux qui vont dans les fêtes chanter les louanges des saints et de Dieu, la guerre sainte, et qui s'accompagnent du tambourin et de la flûte. On leur donne de nombreux cadeaux.
La main ouverte (généreia)i
Le sabre tiré
Et une seule parole.
f Prends un buisson épineux, me disait un jour rémii* Abd-el-Kader, et pendant une année arrose-le avec de Teaii de rose, il ne donnera que des épines ; prends nh dattier; laisse-le sans eau, sans culture, et il produira toujoui^ des datte». » Suivant les Arabes, la noblesse est ce dattier, et W plèbe est ce buisson d'épines.
En Orient on croit aux puissances du sang, à la vertu deâ races ; on regarde Taristocratie non-seul emetit comme und nécessité sociale, mais comme une loi même de la nature.- Personne ne songe, comme chez les peuples de l'Occident, à se mettre en révolte contre cette vérité, qu'on accepte au contraire avec une placide résignation. « La tête est la tête, la queue est la queue, » vous dit le dernier des bergers arabes. Si le peuple chez qui règne cet axiome a, lui aussi, des diimôres dont il est tourmenté, il y a du moins des ambitions dont il ne souffre pas; on ne voit pas comme chez nous des milliers de cervelles s'agiter dans un perpétuel délire pour trouver le moyen de transformer la queue en tête et la tête en queue.
Outre celte noblesse d'origine lointaine et sacrée qui so compose des descendants du prophète ( les chérifs) , il y a chez les Arabes deux noblesses bien distinctes : Tune est la noblesse de religion, l'autre est la noblesse d'épée. Les marabouts et les djoîiadSf ainsi s'appellent ces deux races d'hommes qui, tirant leur éclat, les uns de la piété, les autres du courage, ceux-ci du combat, ceux-là de la prière, se poursuivent d'une haine implacable. Les djouads font aux marabouts les reproches qu'on adresse volontiers en tous pays aux ordres religieux qui prétendent à* la direction des affaires humaines; ils les accusent d'ambition, d'intrigues, de ténébreuses menées, d'une convoitise perpétuelle pour les biens de la terre qui se cache sous un amour imposteur de Dieu et du ciel. Un de leurs proverbes dit: « De hzaouîa'^ il sort toujours un serpent. » Les marabouts, de leur côté, 'accusent les djouads de violence, de rapine, d'impiété. Cette dernière accusation peut mettre entre leurs mains une arme terrible ; ils sont vis-à-vis de leurs rivaux ce qu'était le clergé du moyen âge vis-à-vis de cette noblesse laïque qu'un anathème pouvait atteindre derrière le formidable appareil de sa force guerrière. Si les djotuids peuvent entraîner le peuple par les souvenirs des périls affrontés, du sang répandu, par le prestige militaire, les marabouts sont armés de la toute-puissance des croyances religieuses sur l'imagination populaire. Plus d'une fois un marabout aimé ou craint par le peuple a mis en péril la domination et la vie môme d'un djied*. C'est le djied toutefois que nous nous proposons de peindre aujourd'hui, parce que nous voulons conduire au désert les esprits qui aiment à suivre nos excursions, et que la vie du désert est la vie guerrière par excellence. Pour montrer sur-le-champ à nos
' Zaouiaf établissements religieux qui renferment ordinairement une mosquée, une école et les tombeaux de leuri fondateurs. ' Djiedf singulier de djouad.
lecteurs ce qu'est un noble du Sahara dans tout Téclat, tout le bruit, toute Tanimation de son existence, il faudrait peindre ce qui se passe sous une grande tente au moment où la journée commence, de huit heures à midi.
La poésie antique a décrit souvent cette foule de clients qui, à Rome, inondaient les portiques d'un palais patricien. Une grande tente au désert est aujourd'hui ce qu'étaient les fastueuses demeures peintes par Horace et Ju vénal. Gravement assis sur un tapis avec cette dignité d'attitude qui est le secret des Orientaux, le chef de la tribu accueille tour à tour tous ceux qui viennent invoquer son autorité. Celui-ci se plaint d'un voisin qui a tenté de séduire sa femme, celuilà accuse un homme plus riche que lui qui refuse de s'acquitter d'une dette; l'un veut retrouver des bestiaux qui lui ont été enlevés, l'autre demande protection pour sa fille qu'un époux brutal accable de mauvais traitements. Quelquefois une femme vient se plaindre elle-même de son mari qui ne l'habille pas, la nourrit mal et lui refuse ce que les Arabes, dans l'énergique originalité de leur langage, appellent U part de Dieu . Ce dernier cas se présente fréquemment. Ce ne sont jamais, il est vrai, des femmes appartenant aux classes élevées qui viennent produire au grand jour les secrètes misères de l'intérieur conjugal ; mais la femme du peuple, lorsqu'elle réclame les conséquences du mariage, est persuadée qu'elle est armée d'un droit, qu'elle obéit à un devoir, et se présente avec l'intrépidité que lui donne la conscience d'être sous la double protection de la religion et de la loi.
La première vertu d'un chef, c'est la patience. Celui que viennent assaillir ces réclamations diverses prête à chacun une oreille attentive. Il s'étudie à guérir les plaies de toute nature qu'on lui découvre. « L'homme qui est au pouvoir, dit une sentence orientale, doit imiter le médecin, qui n'applique pas à tous les mêmes remèdes. » Dans ces lits de jus-
43i MŒURS DU DÉSERT.
iîce, qui rappellent la manière primitive dont nos anciens rois traitaient les intérêts privés de leurs sujets, le chef arabe emploie tout ce que Dieu a mis àe sagesse dans son intelligence et do force dans sa volonté. Aux uns il donne des ordres, aux autres des conseils. Il n'est personne à qui il refuse où ses lumières ou son appui.
Le chef arabe n'a pas seulement besoin de la qualité que Salomon demandait au Seigneur ; il faut qu'à la sagesse il réunisse la générosité et la bravoure. Le plus grand éloge qu'on puisse faire de lui, c'est de dire qu'il a «r le sabre toujours tiré, la main toujours ouverte. » Cette charité un peu fastueuse, mais d'un caractère noble et touchant toutefois, dont la loi musulmane fait une obligation à tous les croyants, il faut qu'il la pratique sans cesse. Sa tente doit être le refuge des malheureux, nul ne doit mourir de faim auprès de lui, car le prophète a dit :
« Dieu n'aocoréera ^a miséricorde qn'ammiséricordieut. Croyants, feites i'aumène, tte fût-ce que de la moitié d'une datte. Qui fait l'aumône ai^ourd'htti ^era rassasié demain. »
Si le guerrier a perdu le cheval qui faisait sa force, si une famille s'est vu enlever les troupeaux qui la faisaient vivre, c'est au chef, toujours au chef, qu'on s'adresse. Le désir du gain ne doit jamais être une préoccupiation de son esprit. Le noble arabe, qui, sous tant de rapports, rappelle le seigneur du moyen âge, diffère essentiellement de nos chevaliers par son aversion pour le jeu. Jamais les dés ni les cartes ne charment les loisirs de la tenle. Un chef arabe ne peut ni jouer ni faire des prêts usuraires. La seule manière dont il fasse valoir quelquefois son argent, c'est une participation indirecte à une entreprise commerciale. 11 donne à un marchand une somme, le marchand trafique, puis, au bout de quelques années, partage avec son prêteur les bé« néfîces qu^il a recueillis.
LA NOBLESSE CHEZ LES ARABES. 45"i
Il ne faut pas croire toutefois qne la richesse soit en mépris chez les Orientaux. Là, comme partout, elle est au contraire une des conditions indispensables du pouvoir. Qui tombe dans la pauvreté tombe aussi bien vile dans Tobscurité, etqi* arrive à la fortune entre dans la voie des honneurs ; mais pour suivre la carrière de Tambition, c'est par le bras plutôt que par Tindustrie qu'il faut s'enrichir. • Quand un guerrier a fait nombre de razzias qui lui ont conquis en même temps de l'argent et de la gloire; on l'appelle Ben De7'aou{\e fils de son bras), et il peut aspirer aux premières dignités de sa tribu. Ceci nous ramène à celte qua | lité qui doit être le fond même de l'âme chez un noble, à la bravoure.
« Rien, disait Abd-el-Kader, ne rehausse mieux que le sang l'éclatante blancheur d'un bornons. » Le chef arabe doit, comme nos capitaines d'autrefois, être le plus vaillant de ses hommes d'armes. Il faut qu'aux fêtes de la guerre on le distingue comme aux fantasias. Son influence serait à tout jamais perdue si on pouvait soupçonner son cœur d'une faiblesse.
Mais c'est la réalité, non l'apparence, que les Arabes savent apprécier. Ils admirent une âme fortement trempée et non un extérieur de géant ou d'athlète. C'est ici le cas do combattre le préjugé répandu généralement, qu'une haute stature et la force corporelle produisent sur eux une vive impression. Il n'en est pas ainsi : ils veulent qu'on soit robuste, insensible à la soif, à la faim, apte ri supporter le? plus rudes fatigues, mais ils ne font pas grand cas d'une taille élevée, d'une force musculaire semblable à celle de nos hercules de foire ou de nos portefaix. Ce qu'ils estiment, c'est l'agilité, l'adresse et la bravoure; peu leur importe qu'on soit grand ou petit, et souvent même, en regardant quelque colosse que l'on vante devant eux, on les entend répéter cette exclamation sentencieuse :
'-G MŒl'RS DU DÉSERT.
« Que nous fait la taille et que nous fait la force, voyons le cœur 1 Ce n'est peut-être là qu'une peau de lion sur le dos d'une vache I »
Malgré cette admiration pour le courage, le point d'honneur n'existe pas cependant chez les Arabes comme parmi nous. Pour eux, il n y a aucune lâcheté à se retirer devant le nomhre, même à fuir devant un ennemi plus faible que soi, quand on n'a point d'intérêt à vaincre. Les Arabes rient souvent entre eux de nos scrupules chevaleresques. Tout en aimant les courses effrénées des chevaux et le bruyant langage de la poudre, ils veulent que leurs combats aient le plus possible un but de pratique utilité. Pleins d'ardeur quand la fortune les guide, ils se dispersent et disparaissent aussitôt qu'elle les trahit. Aussi, dans leurs jugements sur la bravoure, maintes différences essentielles existent entre eux et nous. Leur estime pour le courage ne les pousse pas à des excès de sévérité envers ceux à qui manque cette vertu. Jamais un lâche n'obtiendra des dignités dans sa tribu, mais il n*y sera pas un objet de mépris. On dira de lui tout simplement avec cette absence de colère que le fatalisme produit souvent : « Dieu n'a pas voulu qu'il fût brave, il faut le plaindre et non le blâmer. » On exige cependant que l'homme faible de cœur rachète ses défaillances par la prudence de ses conseils et surtout par une constante générosité.
La forfanterie est traitée avec plus de mépris que la crainte. « Si tu dis que le lion est un âne, va lui mettre un licol ; ï ainsi s'exprime un proverbe oriental qui trouve une fréquente application. Malgré les ardeurs de leur sang et les hyperboles de leur langue, les Arabes veulent au courage cette dignité du silence dont ils font tant de cas. Us n'ont rien sous ce rapport des nations qu'ils ont combattues au temps du Cid, ils n'en ont rien non plus sous le rapport des luttes individuelles. Chez eux, les combats particuliers sont inconnus. Une tradition, qui peut-être remonte aux croisa-
des, (lit bie» pourtant qu'autrefois des chefs illustres se sont battus en combat singulier; mais les plus anciens dans les tribus n'ont sur de pareils faits aucuns souvenirs personnels. ' Quand un homme vous a offensé, on se venge comme au | • seizième siècle, par Tassassinat. On trouve des gens de large i conscience et de complaisante humeur qui, à des prix trèsmodérés, vous débarrassent de votre ennemi. Toutefois, quand on est plus avare de son or que de sa vie, quand on a la main prompte à frapper et la bourse lenie à s'ouvrir, on épie une occasion de tomber soi-même sur celui dont on a reçu une injure. On le tue ou on est tué; si on succombe, on lègue souvent à un autre la dette du sang, car, pour ne pas être sous la sauvegarde du duel, la vengeance n*en est pas moins debout et florissante chez les Arabes. Elle passe souvent de génération en génération. Là on retrouve ces querelles de races qui ont rougi autrefois le pavé des villes italiemnes et ensanglantent encore aujourd'hui le sol d'une île française.
Les causes les plus générales de la vendetta arabe sont les discussions pour les eaux, les pâturages, les limites, — le rapt d'une jeune femme ou d'une jeune fille, — le meurtre d'un mari jaloux, d'un rival préféré, d'une femme qui n'aura pas dit oui, — les rivalités quelconques entre les chefs, dont les parents d'abord, les amis et les clients ensuite, la tribu tout entière et les tribus alliées enfin épousent la querelle. Par cela même que le duel est inconnu chez les Arabes, il arrive que les querelles individuelles s'y vident par l'assassinat, et que, de proche en proche incessamment alimentées, les haines s'éternisent. Par contre, il est remarquable que la vendetta tend à s'effacer des mœurs d'un peu- / pie, comme en Corse et en Italie, à mesure que le duel y est ' accepté. Le duel aurait en cela rendu un immense service à la société, puisqu'il aurait substitué le combat loyal face à face au meurtre par surprise. S'il met, du reste, en deuil quel-
qiies familles, il ne leur lègue pas du moins, comme la vendetta, le point d'honneur douteux des éternelles représailles.
La vendetta est donc individuelle ou générale, selon que les intérêts lésés sont eux-mêmes individuels ou généraux. Si, pour une cause quelconque, il y a eu mort d'homme dans une tribu du fait d'un chef ou même d'un subalterne d'une tribu voisine, le meurtrier peut, en payant la dia (le prix du sang) aux héritiers de la victime, éteindre légalement l'affaire. La dia, c'est le Wehrgeld des Germains, avec cette différence qu'en outre de son caractère de légalité elle a pris chez les Arabes, dès son origine môme, un caractère religieux.
Au dire des tolbas, elle remonterait à Taïeul de Mohamed, Abd-el-Mettaleb, et serait la cause indirecte de la naissance du prophète. Abd-el41ettaleb, chef de la tribu des Koréis* chites, n'avait pas d'enfant, et dans son désespoir il fit cette prière à son Dieu : « Seigneur, si vous me donnez dix garçons, je jure de vous en immoler un en action de grâces. > Dieu l'entendit et le fit père dix fois. Abd-el-Mettaleb, fidèle à son vœu, remit au sort à décider quelle serait la vie- < time, et le sort choisit Abd-Allah; mais, la tribu s'élevant contre ce sacrifice, il fut décidé par les chefs qu'au lieu d'Abd- Allah, dix chameaux seraient mis pour enjeu, que le sort serait de nouveau consulté jusqu'à ce qu'il se prononçât pour l'enfant, et qu'autant de fois qu'il se prononcerait contre lui, dix chameaux seraient ajoutés aux premiers. Abd-Allah ne fut racheté qu'à la onzième épreuve, et cent chameaux furent immolés à sa place. Quelque temps après, Dieu manifesta qu'il ii^ait accueilli favorablement cet échange, car d'Abd-Allah il fit naître Mohamed son prophète, et depuis cette époque la dia, le prix du sang d'un Arabe, fut fixée à cent chameaux. On conçoit cependant que ce prix élevé subit des modifications selon les circonstances.
Il est presque sans exemple qu'un meurtrier qui a payé la
dia soit autrement poursuivi, et que les parents du mort, ses enfants môme, n'acceptent pas franchement cette satisfaction; mais s'il est trop pauvre pour la payer, ou si le gouvernement a jugé à propos de se saisir de Faffaire, il est condamné à la peine du talion : œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie. Quand j'étais consul de France à Mascara, auprès de l'émir Abd-el-Kader, en 4857, j'ai eu la triste occasion que voici, de voir appliquer la peine du talion dans
Deux enfants s'étant pris de querelle dans la rue, leurs pères intervinrent, et d'injures en menaces, s'animant peu à peu, l'un d'eux dégaina son couteau et en frappa son adver^ saire, qui tomba mort. Il avait cinq blessures, Tune au sein droit, l'autre au sein gauche, deux dans le ventre et la cinquième dans le dos. J'insiste à dessein sur ces détails.
La foule était accourue et avec elle des chaomhs, qui se saisirent du meurtrier et le condqisirent chez le hakem de la ville. Les aoidamas s'assemblèrent aussitôt et se constituèrent en tribunal. En moins d'une demi-heure les témoins furent entendus, et le coupable fut condamné à subir la peine du talion de la main du frère de sa victime. Sur un signe du cadi, deux chaouchs lui garrottèrent les poignets avec une corde en alfa, se placèrent Tun à sa droite, Tautre à sa gauche, et, précédés de l'exécuteur, le conduisirent sur la place du marché, encombrée ce jour-là de deux ou trois mille Arabes. Quelque horrible que dût être le drame étrange qui allait s'accomplir, il était pour moi l'occasion d'une étude curieuse à faire, et je parvins à surmonter l'instinctive répugnance que j'avais eue de prime abord à y assister.
Quand j'arrivai, les chaouchs, jouant du bâton au milieu de la foule, l'avaient rejetée sur les limites d'un grand cercle autour duquel elle se pressait, et dont le centre était occupé par l'exécuteur et le condamné, l'un son couteau à la main, l'autre calme et comme indifférent à ce qui allait se passer.
Aux termes du jugement, le meurtrier devait mourir d*autant de coups qu'il en avait donnés, et les recevoir dans le même ordre et dans les mêmes parties du corps que les avait reçus sa victime. Quand tout fut prêt, et les préparatifs s'étaient bornés à la simple mise en scène que je viens de décrire, un chaouch leva son bâton : c'était le signal. L'homme au couteau fondit aussitôt sur le patient et le frappa d'abord au sein droit, puis au sein gauche, mais sans atteindre le cœur sans doute, car fe malheureux lui criait: • Frappe! frappe! mais ne crois pas que ce soit toi qui me tues; il n'y a que Dieu qui tue ! »
Cependant le supplice continuait avec acharnement, et le supplicié, dont les entrailles s'échappaient avec des flots de sang de deux nouvelles blessures qu'il venait de recevoir dans le ventre, continuait d'injurier son bourreau.
Restait un dernier coup à frapper : le blessé se retourna de lui-même et la lame du couteau disparut tout entière dans ses reins. Il chancela mais ne tomba point, u C'est as* sez ! c'est assez ! cria la foule. 11 n'a donné que cinq coups de couteau» et il ne doit pas en recevoir davantage. » L'exécution était en effet terminée, et le malheureux qui venait de la subir eut encore assez de force pour regagner à pied sa maison. Le médecin du consulat, M. Warnier, y arriva presque au même instant, et pendant qu'il rapprochait par la suture les lèvres béantes des deux plaies que le malade avait au ventre : n Oh ! je t'en prie, lui disait celui-ci, guérismoi ! On dit que tu es un grand médecin ; prouve-le : guéris-moi ; que je puisse tuer ce chien ! i> Mais tout fut inutile ;
, le malheureux mourut dans la nuit.
Si le meurtrier est au contraire un homme de grande
^ tente, assez puissant pour que sa tribu ait des ménagements à garder avec lui, et qu'il refuse le prix du sang, il payera ce refus tôt ou tard de sa vie, qu'à défaut de la justice la vendetta saura bien atteindre ; mais de sa mort naîtra la
guerre, ainsi que je Tai dit. Les exemples de vendetta que je pourrais citer sont nombreux, et celui qui va suivre, par cela même qu'il est emprunté aux mœurs d'une tribu saharienne, les Chamba, et d'une population du grand déserf, les Touareg, séparées l'une de l'autre par un espace de deux cents lieues, donnera une idée plus juste de ces entêtements de la haine, de cette soif de la vengeance, qui toujours se traduisent par les mômes actes de violence.
Un parti de Chamba, commandé par Ben-Mansour, chef d'Ouergla, surprit, près du Djebel-Baten, quelques Touaregs abreuvant leurs chameaux dans TOued-Mia, sous la conduite de Kheddache, chef du Djebel-Hoggar. Une haine implacable et dont la cause première est inconnue, tant elle est ancienne, divise les Chamba et les Touareg ; ces derniers sont d'ailleurs en état perpétuel de vendetta avec les Sahariens, soit parce qu'ils sont Berbères et non pas Arabes, soit parce qu'ils prélèvent un droit de passage sur les caravanes du Soudan.
Un combat acharné s'engagea donc sans préliminaire, et les Touareg furent mis en fuite, laissant morts dix des leurs, au nombre desquels était leur chef, dont ils trouvèrent quelques jours après le corps décapité. Ben-Mansour en avait emporté la tête et l'avait exposée, comme un trophée de sa victoire, sur l'une des portes d'Ouergla. A cette nouvelle, il y eut deuil dans le Djebel-Hoggar, et l'on y jura ce ser- , ment : « Que ma tente soit détruite, si Kheddache n'est pas vengé! »
Kheddache laissait une veuve d'une grande beauté, nommée Fetoum, et un jeune enfant. Selon la coutume, Fetoum devait commander avec faide du conseil des grands, en attendant que son fils eût Page du pouvoir. Or un jour que les grands étaient rassemblés dans sa tente : « Mes frères, leur dit-elle, c^lui devons qui me rapportera la tête de Ben- Mansour m'aura pour femme, » et le soir même toute 1^ jeu?
nesse de la montagne, armée en guerre, venait lui dire : « Demain nous partirons avec nos serviteurs pour aller chercher ton présent de noce. » A la [)ointe du jour, en effet, trois cents Touareg, commandés par Ould-Biska, cousin de Kheddache, se mirent en marche vers le nord ; mais à peine avaient-ils pris position à la première halte, qu'ils virent j^courir sur leiirs derrières une dizaine de chameaux mon- /Js, entre lesquels on en distinguait un plus agile et plus richement harnaché que les autres. On le reconnut à l'instant pour celui de Foloum, et c'était Fetoum, en effet, qui venait se joindre à la petite armée. On la salua par des acclamations, car, et peut-être l'avait-elle fait à dessein, elle semblait venir là tout exprès pour tenir plus promptement sa promesse.
On était au mois de mai, tous les ravins avaient de Teau, tous les sables des herbes; la saison était favorable; à la halte du huitième jour, des éclaireurs vinrent annoncer qu'une forte fraction des Chamba, commandée par Ben-Mansouar, dirigeait ses troupeaux vers les pâturages de TOued- Nessa. Cependant les Chamba, avertis eux-mêmes de l'approche des Touareg, avaient tourné brusquement vers le nord etga^né l'Oued-Mezab; mais ce mouvement de retraite fut bientôt signalé, et par une marche forcée d'un jour et d'une nuit les Touareg vinrent s'embusquer dans les ravins et les broussailles, à quelques lieues seulement de leurs ennemis, cette fois sans défiance. Ils s'y reposèrent toute la journée, et la nuit venue ils reprirent la plaine au trot allongé de leurs chameaux. A minuit enOiu les aboiements de leurs chiens trahirent le douar qu'ils cherchaient. Un instant après^ au signal donné par Ould-Biska, tous les cavaliers s'élancent en criant le cri de la guerre. De tous les Chamba, cinq ou six seulement s'échappèrent, encore l'un fut-il atteint par Ould-Biska, qui, d'un coup de sa longue lance, le frappa dans les reins. Emporté par »a jument, le
malheureux cavalier, trébucbapt, chancelant, aporochié à sa selle, fit encore quelques pas; mois il s'affaissa bientôt sur lui-rnême et roula sur le sable, entraînant dans sa chute un mfant de sept ou huit ans qu'il avait jusque-là caché sous ^on bernous.
— Ben-MansourI Ben-Mansour! connais-tu Bt^n-Mansour? demanda Ould-Biska.
— C'était mon père, et le voici ! lui répondit Tenfant calme et debout auprès de son cadavre,
Fetoum arrivait au môme instant, suivie, ^tourée, pressée d'un groupe de Touareg.
— C'est moi qui l'ai tué! lui cria Ould-Biska.
— Et il sera fait selon ma parole, lui répondit Fetoum ; mais prends ton poignard, finis d'ouvrir le corps du maudit, arraches-en le cœur et jette le aux chiens.
Pendant qu'Ould-Biscka, les genoux à terre, courbé sur le cadavre, procédait à l'exécution de cet ordre, Fetoum, les lèvres contractées, tremblantes d'un tremblement nerveux, se repaissait avidement de ce spectacle horrible. Et quand enfin les sloiigui eurent achevé leur affreux repas, Fetoum, dont la vengeance était satisfaite, sans tenir compte du bu-* tin que ses serviteurs entassaient et des troupeaux épars qu'ils cherchaient à rassembler, remonta sur son mahari et donna le signal de la retraite. Quant au fils de Ben Hansour, il fut épargné ; mais on l'abandonna sur place. Il y resta deux jours à pleurer avec la faim, la soif et le soleil, et le troisième il fut trouvé par des bergers et ramené à Ouergla, où il était encore en 1845. Ainsi les chiens des Touareg ont mangé le cœur du chef des Chamba, et l'on conçoit qu'en^ tre.eux ce soit à jamais le sujet d'une j^uerre sans trêve ni merci.
Je n'insisterai pas davantage sur ces mœurs d'une si sauvage énergie. Comme contraste, j'aime mieux aborder quelques tableaux de famille^ à commencer par le respect dont
rautorité paternelle est entourée chez les Arabes. Tant que l'enfant est en bas-âge, la tente lui appartient, son père est en quelque sorte le premier de ses esclaves, ses jeux sont les délices de la famille, ses caprices sont la vie et la gaieté du foyer; mais aussitôt qu'il est devenu nubile, on lui enseigne la déférence, il ne peut plus parler devant son père ni assister aux mômes réunions que lui. Ce respect absolu auquel il est tenu vis-à-vis du chef de sa famille, il le doit également à son frère aîné. Cependant , malgré leur sévérité aristocratique, les mœurs arabes n'atteignent pas à la sombre rigueur qu'avaient à Rome les mœurs patriciennes. Ainsi un père ne condamnerait son fils à mort que s'il avait déshonoré sa couche; dans tout autre cas, il se bornerait à l'exclure de sa présence ^
Nous avons esquissé rapidement et en larges traits le caractère de la noblesse arabe, essayons maintenant de reproduire dans quelques-uns de ses moments les plus solennels la vie môme d'un noble.
Le jour où un enfant naît dans une grande tente, c'est
* c Les enfants arabes se jouent de tout danger : au lieu d'avoir sans cesse, derrière lui, une mère, une bonne, dont la principale occupalicn est de lui aplanir les difficultés, l'enfant arabe, aussitôt qu'il peut marcher, est abandonné à lui-même; on le laisse faire ce qu'il ose. A quel âge marche «n enfant arabe? On devrait plutôt demander : A quel âge ne marche-t-il pas? Dès qu'il est né, on le pose nu sur la terre, et bientôt il essaye de se mouvoir. J'en ai vu bien souvent sur le sable, s'aidant de leurs bras et de leurs jambes, pour aller d'un côte ou de l'autre. Ils sont élevés ainsi durement jusqu'à l'âge de six ou sept ans; on leur donne alors une chemise de cotonnade blanche, et c'est là tout leur habillement. Dès qu'ils ont acquis un peu de force, leur grande affaire est de monter sur les chevaux, de les conduire nu pâturage, à l'abreuvoir, et de les lancera fond de train. Puis, le reste de la journée, ils le passent à apprendre à chanter, ou à danser les armes à la main. Le moutard arabe est donc le plus heureux des moutards du monde entier. Une chose singulière, c'est que, dans leurs écoles, ils récitent leurs leçons tous à la fois' devant un thiùelf (instituteur), à qui les fautes et les distractions échappent cependant rarement. » (Voyage dans la hau(ç 4«f^, par M, Pêti* f|ia^ç|, inspecteur géi^ér^l d®^ haras.) r
une immense joie. Chacun vient trouver le père du nouveau-né, et lui dire: « Que ton (ils soit heureux. Tandis que les hommes se pressent autour du père, la 'mère aussi reçoit des visites. Les femmes de la tribu se rendent auprès d'elle. Hommes et femmes ont les mains pleines de présents. Les dons sont proportionnés aux fortunes. Depuis les chameaux, les moutons et les vêtements précieux jusqu'aux grains et aux dattes, tous les trésors du déserts abondent sous la tente que Dieu vient de bénir. Celui qui reçoit tous ces témoignages d'affection et de respect est obligé d'exercer une large hospitalité. Quelquefois, pendant vingt jours, il nourrit et festoie tous ses visiteurs. Les fêtes ont dans le désert le caractère de grandeur inhérent à tout ce qui se passe sur ce solennel théâtre de la vie primitive. Aussitôt que l'enfant commence à se développer, on lui apprend à lire et à écrire, ce qui est une innovation chez les djouads. Autrefois le marabout seul pratiquait la culture des lettres. L'homme d'épée, comme nos barons du moyen âge, avait tout savoir en mépris : il lui semblait qu'en cultivaat son esprit, on portait une atteinte à l'énergie de son cœur ; mais depuis qu'ils ont vu chez les derniers de nos soldats dis connaissi»nces qui laissent intacte la bravoure, les Arabes ont changé de pensée; puis ceux qui ont pris le parti de nous servir se sont aperçus que l'instruction était un titre à nos faveurs. Nombre d'entre eux enfin se sont dit avec une résignation mélancolique ces paroles que j'ai recueillies un jour : f Autrefois nous pouvions vivre avec l'ignorance, car le calme et le bonheur étaient parmi nous; mais dans ces temps de perturbation que nous sommes obligés de traverser, il faut que la science nous vienne en aide. » Ainsi notre influence accomplit lentement, jusqu'au sein du désert» cette œuvre civilisatrice dont on parle parmi nous qutbiue fois avec trop de découragement, quelquefois avec trop
La culture des lettres ne fait point négliger dans Téducu tion arabe l'exercice du cheval ni le maniement des armes. Aussitôt qu\in enfant peut se tenir sur un coursier, on lui fait monter des poulains d*abord, puis des chevaux. Quand il commence à se former, on le mène à la chasse, on le fait tirer à la cible, on lui apprend à enfoncer la lance dans les . flancs du sanglier. Lorsqu'il atteint seize ou dix-huit ans, lorsqu'il connaît le Coran et peut pratiquer le jeûne, on le marie. Le prophète a dit : « Mariez-vous jeunes ; le mariage dompte le regard de l'homme et règle la conduite de la femme. »
Jusqu'à cette époque, la tendresse paternelle a veillésurla pureté de ses mœurs avec une vigilance de tous les instants. On ne l'a jamais laissé seul ; un précepteur ou des domestiques ont toujours accompagné ses pas. On a écarté de lui les hommes d'une vie dissolue et les femmes d'une conduite abandonnée. Il doit apporter à celle qu'on lui donne pour compagne un corps robuste et une âme où la souillure ne soit jamais entrée. On lui choisit une jeune fille d'une naissance égale à la sienne, d'une réputation intacte, et, s'il se peut, d'une grande beauté. Ce sont les femmes de sa famille qui s'assurent de ce point. On leur permet un examen dans les tentes où résident les filles à marier. On le fiance d'abord, et puis les noces ont lieu.
Le premier jour de ces fêtes, qui, semblables à celles de la naissance, ont une longue durée, est le jour de l'enlèvement (nhar refonde). Quatre ou cinq cents cavaliers magnifiquement vêtus, montés sur leurs plus beaux chevaux, munis de leurs armes les plus précieuses et conduits par les parents de l'épouse, se rendent à la tente de Tépousée. Des femmes voilées montées sur des chameaux et sur des mules les accompagnent. On choisit pour cette heureuse mission les plus jeunes et les plus jolies filles de la tribu. La route, qui dure quelquefois trois journées, est une fantasia conii-
nuelle. Les chevaux galopent, la poudre résonne, et les femmes jettent au vent ce long cri d*amour et de joie qui remplit d'un attendrissement indicible Tâme des enfants du désert.
Quand ce cortège triomphal arrive, le père de la fiancée se présente : « Soyez les bienvenus, dit-il, ô les invités de Dieu I j» Et ce sont des repas, des réjouissances jusqu'au lendemain, où l'on se met en marche de nouveau. Cette fois la mariée est dans la troupe, montée sur une mule ou sur une chamelle richement caparaçonnée. Elle n'a pas dit adieu à son père. Un sentiment un peu raffiné de pudeur lui interdit de paraître devant lui au moment où sa condition va changer. Il lui a été également défendu de voir ses frères aînés. Sa vie déjeune fille est finie; désormais c'est à une autre famille qu'elle appartient. Au moment du départ, sa mère l'embrasse tendrement et lui dit :
€ Vous allez quitter ceux dont vous êtes sortie, vous allez vous éloigner du nid qui vous a si longtemps abritée, d'où vous vous êtes élancée pour apprendre à marcher, et cela pour vous rendre chez un homme que vous ne. connaissez pas, à la société duquel vous n'êtes pas habituée. — Je vous conseille d'être pour lui une esclave, si vous voulez qu'il soit pour vous un serviteur. — Contentez-vous de peu. Veillez constamment sur ce que ses yeux pourraient voir, et que ses yeux ne voient jamais d'actions mauvaises. — Veillez à sa nourriture, veillez à son sommeil; la faim cause Temportement, rinsomnie donne la mauvaise humeur. — Ayez soin de ses biens, traitez avec bonté ses parents et ses esclaves. Soyez muette pour ses secrets. — Lorsqu'il sera joyeux, ne vous montrez pas chagrine. — Lorsqu'il sera chagrin, ne vous montrez pas joyeuss.
« Dieu vous bénira ! »
Pendant que s'accomplit ce voyage nuptia-l, le fiancé a préparé une tente richement ornée qu'il a placée sous la surveillance de quelques amis. C'est là qu'entre la mariée avec sa mère et ses parentes. On lui offre un repas recherché, et autour d'elle se célèbre une fête où depuis la poudre jusqu'à la musique on a réuni tout ce qui entretient la
^S MŒUns DU DÉSEUT.
joie au désert. A dix heures du soir, le mari se glisse dans latente, devenue déserte et silencieuse. Le lendemain matin, la mère de h mariée reçoit des mains de Tépoux la chemise de sa fille. Elle étale aux yeux de tous ce trophée et dit à réponse fière et honteuse à la fois : « Que Dieu le donne la force et la santé I Tu n'as pas trompé nos espérances, ta i3s une brave fille, tu n'as jamais jauni notre figure. »
Les fêtes d'un mariage se prolongent souvent pendant trois jours et trois nuits. Klles recommencent toutes les fois que le mari prend une nouvelle femme. La loi permet à un chef arabe d'avoir quatre femmes à la fois ; mais ce nombre ne suffit pas à contenter les désirs de ces natures mobiles et voluptueuses. C'est en vain que, par une coutume qui rappelle les mœurs bibliques, l'époux musulman peut associer des concubines à ses femmes légitimes : cette tolérance est insufdsante encore. Il faut que le divorce vienne au secours d'insatiables et incessants appétits. On cite tel chef arabe qui a eu douze ou quinze femmes légitimes. La paix, comme on peut se Timaginer, est loin de régner dans des intérieurs où la loi souffre de pareils éléments de désordre. Quelquefois la tente est divisée en deux part.ics. Une chambre est exclusivement réservée pour les femmes, une autre appartient au mari; celle là reçoit à son tour chacune des femmes qu'il choisit pour la compagne de st^s nuits. Cependant cette disposition est rare ; l'amour polygame, enfermé dans une seule pièce, est d'habitude obligé de se passer et du mystère et de la pudeur. Aussi arrive i- il sans cesse que des jalousies terribles naissent secrètement, grandissent peu à peu et finissent par éclater. Souvent une femme aimée entre toutes ses compagnes est atteinte d'un mal mystérieux; elle se flétrit, elle languit et meurt; un poison préparé par la main d'une rivale est entré dans ses veines. C'est le côté sinistre des mœurs orientales. Le crime g'y accouple à la volupté, .
Un fait prouve le rôle immense que jouent les femmes dans Texistence des musulmans. Dites à un Arabe qu'il est un lâche, il supportera cette injure. S'il est lâche, c'est que Dieu Ta voulu. Traitez-le de voleur, il sourira ; le vol à ses yeux est quelquefois une action méritoire. Appelez-le tahan, mot que le langage de Molière pourrait seul traduire avec une concise énergie, et vous allumerez dans son âme une colère qui ne pourra s'éteindre que dans le sang. Le seul homme auquel un Arabe ne doit jamais pardonner, c'est celur qui a donné le droit de lui jeter un jour au visage cette épithéte malencontreuse.
Aussitôt qu'il est marié, le noble du désert entre dans une vie nouvelle, dans une sphère d'action personnelle. Il est émancipé, non point absolument toutefois s'il n'est pas chef de tente, s'il n'est pas maître de son bien, si son père vit encore. Cependant, même dans ces conditions, il comptera dorénavant dans sa tribu comme homme de bras et de conseil, et il achèvera par expérimentation celle éducation de grand seigneur, jusqu'alors ébauchée par l'habitude des bons exemples et des bons avis. Il a déjà ses clients,, ses chevaux, ses sloiujui (lévriers), ses faucons (oiseaux de race), tout son équipage de guerre et de chasse.
Ses clients soiit les jeunes gens de son âge, les courtisans de son avenir; — ses chevaux ont été choisis parmi ceux qui portent bonheur {mesaoïidin) et de la généalogie la plus vraie ; — ses sloiigui, il les a nourris de dattes écrasées dans du lait, du kouskoussou de ses repas : il les a dressés lui-même, et tandis que les chiens roturiers de la tribu aboient la nuit aux hyènes et aux chacals, les slougid couchent à ses pieds sous la tente et jusque sur son lit ; — ses faucons ont été élevés sous ses yeux par son fauconnier (biaz), et lui-même a eu soin de les habituer à son cri de lancer et de rappel.
Dans ses équipages de guerre et de chasse se pressent les
fusils de Tunis ou d'Alger, damasquinés, montés en argent, et dont le bois est incrusté de nacre ou de corail, les sabres de fass aux fourreaux d'argent ciselés, les selles brodées or et soie sur velours ou sur maroquin. Pour compléter l'équipement, nommons encore la sabretache (djebira) ornée de peau de panthère, les éperons (chabir) argentés, incrustés de corail ; le medol, haut et large chapeau de paille, empanaché de plumes d'autruche; la cartouchière (mahazema) en maroquin piqué de soie, d'or et d'argent.
Un jour, quand son père aura payé la contribution que Dieu frappe sur toutes les têteSy celte vaste lente (kheima) sera sienne, avec tous ses meubles de luxe, lapis, coussins de repos, sacs à bijoux, tasses en argefit, provisions do chasse, de guerre et de bouche pour toute la famille, au nombre de vingt-cinq ou trente, maître et serviteurs. A lui seront e'ncore cet étalon et ces juments entravés en vue de la tente. Ces huit ou dix nègres et négresses, ces dépôts de blé, d'orge, de dalles, de miel, prudemment placés à l'abri d'un coup de main dans un ksour (village), ces huit ou dix mille moutons, ces^ cinq ou six cents chameaux dispersés au loin dans les pâturages sous la garde de bergers errant avçc eux. Sa fortune alors pourra être évaluée à 25 ou 26,000 douros (425 ou 130,000 francs).
A l'âge où nous l'avons laissé, dix-neuf ou vingt ans, il n'a point encore à se préoccuper de la gestion de cette fortune. C'est un homme de plaisir aujourd'hui. En temps de paix, à cheval, suivi de ses amis et de quelques serviteurs, montés sur des chameaux, qui tiennent en laisse ses lévriers ou même les portent devant eux, quand il se rendra aux pâturages éloignés pour visiter les troupeaux, ce sera l'occasion d'une chasse à l'autruche, à la gazelle, au begueurel ouhache, selon le terrain et la saison. Ses éclaireurs, lancés à la découverte, ont-ils signalé des autruches, les chasseurs, gagnant l'esoace, les enlaceront dans un cercle d'abord im-
LA NOBLESSE CHEZ LES ARABES. /jl
mense, et qui se resserrera peu à peu jusqu'à ce que, les ayant en vue, on se lance sur elles à fond de train en jetant le cri de chasse. Chacun choisit sa victime, la suit dans les mille tours et détours de sa course désordonnée, l'atteint alors que, battant des ailes pour aider à ses jambes, elle est forcée, et Tachève d'un coup de bâton sur la tête, car une balle ensanglanterait et souillerait le plumage.
Si ce sont des gazelles, qui souvent, tant elles sont nombreuses, semblent de loin le troupeau d'une tribu, les cavaliers se dirigent vers elles pendant que les serviteurs ({ui les suivent serrent la gueule aux chiens pour les empêcher de crier. Â un quart de lieue de distance, on les lâche en les excitant de la voix : « Mon frère! mon ami! elles sont là! les vois-tu? » Derrière viennent les chasseurs au petit galop; niais les gazelles ont pris la fuite, et ce n'est qu'après une course éperdue de deux ou trois lieues que les lévriers entrent dans le troupeau, dont les cavaliers, cette fois lancés à toute bride et dispersés en demi-cercle, font refluer la masse sur les chiens. Chaque slougid a fait choix d'un des plus beaux mâles. Celui-ci bondit, s'élance, revient sur son ennemi, le combat de ses cornes, le franchit d'un saut; mais bientôt il brame plaintivement et sent ses jambes se roidir. C'est son cri de mort : d'un coup de dent sur la nuque, l'impitoyable lévrier lui brise les vertèbres, et le chasseur arrive, qui le saigne au nom de Dieu! (bessem Allah!) i Mais la chasse aristocratique et seigneuriale par excellence est la chasse au faucon. Le faucon élevé sous la tente, sur un perchoir auquel il est attaché par une élégante lanière de maroquin, est soigneusement nourri par le chef môme et dressé par lui. Son capuchon et son harnachement sont historiés de soie, d'or, de filali, de petites plumes d'autruche Ses entraves sont brodées et ornées de petits grelots d^argcnt. Aussitôt son éducation achevée par des chasses au leurre, son maître invite ses amis au premier lancer. Tous
sont fidèles au rendez-vous, bien montés. Le chef marche en avant un oiseau sur l'épaule, un autre sur le poing garni d'un long gant de peau. « Après un goiini partant pour la guerre, rien n'est beau, disait Abd-el-Kader, comme le départ pour une chasse au faucon. » Les chevaux hennissent et partent en bondissant, les cavaliers se dispersent dans les broussailles, battent les touffes d'alfa; un lièvre part, le faucon est aussitôt décapuchonné, et son maître lui crie : Ha ou! ha ou!{\e voici!) L'intelligent oiseau pique une pointe à perte de vue, on croirait qu'il vewt trahir (s'échapper); mais tout à coup il fond sur sa proie avec la rapidité de Téclair, il Tétreint dans ses serres et Tétourdit ou môme la tue, et lorsque son maître arrive au galop, il le trouve lui dévorant les yeux. Si c'est une houbara (outarde) que les chasseurs ont levée, le faucon la suit dans son vol : elle monte, il monte avec elle; tous les deux se perdent un moment dans l'espace hors de la vue des chasseurs attentifs^ puis tout à coup on les voit retomber en tournoyant : Toutarde a les ailes brisées. Son vainqueur la tient sous lui pour que seule, disent les Arabes, elle subisse le choc de cette effroyable chute et l'en préserve.
Ces jeux violents façonnent la noblesse aux travaux de la guerre et de la razzia. Une caravane a-t-elle été pillée, les femmes de la tribu ont-elles été insultées, lui conteste-ton l'eau et les pâturages ; les chefs se réunissent, la guerre est décidée. On écrit à tous les chefs des tribus alliées, et tous arrivent' au jour indiqué avec leurs goums et leurs fantassins. On se jure solennellement, au nom d'un marabout vénéré, de se prêter mutuelle assistance et de ne faire qu'un seul et même fusil. Le lendemain, sans plus tarder, tou s'ébranle et se met en mouvement, y compris les femmes, 1 montées sur les chameaux, dans des palanquins qui ne sont pas toujours assez discrètement fermés. C'est un pêle-mêle pittoresque de chevaux, de guerriers, de fantassins faisant
bande à part. Sur les flancs de la colonne, les jeunes gens les plus ardents s'éparpillent en éclaireurs ou plutôt en chasseurs, car part-il une gazelle, une antilope, une autruche ou même un lièvre, les voici s'élançant à la suite de leurs lévriers, et plus d'un audacieux saura, profitant du désordre, se glisser auprès d'un palanquin où il est attendu, y monter avec l'aide d'un serviteiir bien payé, pour n'en redescendre qu'à la nuit, à la première halte.
De son côté, la tribu ennemie fait ses préparatifs ; après quatre ou cinq jours de marche, les partis sont en présence. Les éclaireurs se rencontrent les premiers et commencent les hostilités par des injures comme les héros d'Homère; peu ù peu le combat s'engage par petites bandes de quinze ou vingt, et bientôt tout s'anime et s'ébranle. La mêlée devient générale : tous les fusils partent à la fois, toutes les bouches se provoquent par des cris et des imprécations, et Ton s'attaque enfin corps à corps à coups de sabre.
L'heure est venue cependant où celle des deux tribus qui a perdu le plus d'hommes, de chefs surtout et de chevaux, . est obligée de plier et de se rabattre sur son camp. C'est un sauve-qui-peut désordonné où les plus braves font encore de temps en temps volte-face pour tirera l'ennemi quelques balles perdues. Il n'est pas rare alors que le chef s'élance en désespéré, le sabre au poing, dans la mêlée, et tombe glorieusement frappé. Après la victoire le pillage : l'un dépouille un fantassin, l'autre un cavalier renversé; celui-ci dispute à celui-là un cheval, à cet autre un nègre, un beau fusil, un yatagan de prix, et grâce à ce désordre, plus d'un vaincu pourra sauver ses femmes, ses chevaux, ses objets les plus précieux.
A la rentrée sur son territoire, la tribu est accueillie par une fête où l'allégresse se traduit par des festins et des offrandes aux marabouts dont il importe de se ménager les influences. La plus large hospitalité est donnée aux alliés,
^J^ MŒURS DU pÉSpRT.
à qui Ton paye également le prix de leurs services (x^tewr). On les reconduit ensuite à trois ou quatre heures de marche dansla direction de leur territoire, et Ton se quitte enfin en se renouvelant le serment « de venir au secours les uns des autres le matin, si Ton est demandé le matin, la nuit, si Ton est demandé la nuit. »
A.mesure qu'il avance en âge, l'Ârahe acquiert plus de gravité ; chaque poil blanc de sa barbe le ramène à des idées plus sérieuses ; il fréquente plus volontiers les gens de Dieu et se montre envers eux plus généreux; il est plus religieux, on le voit moins souvent à la chasse, aux noces, aux fantasias. Ses occupations de chef lui laissent d'ailleurs moins de temps libre : il lui faut rendre la justice, accroître son bien, élever ses enfants, se ménager des alliances. Néanmoins Tesprît chevaleresque de sa jeunesse ne fait que sommeiller en lui : que la poudre parle pour une insulte faite à sa tribu, il ne restera point sous la tente. — Trop heureux, dira-t-il, de mourir en homme au combat, et non pas comme une vieille femme. Certaines grandes familles se vantent hautement de n'avoir point souvenir qu'un seul de leurs ancêtres soit mort dans son Ht.
S'il échappe pourtant à cette fin désirée, dès qu'il se sent sous la main de la mort, il fait venir ses amis, car l'amitié chez les Orientaux est conviée à tous les grands actes de l'existence humaine, a Mes frères, leur dit-il, quand il lui est possible de parler, je ne vous reverrai plus en ce monde; mais je n'étais que de passage sur cette terre, et je meurs dans la crainte de Dieu. « Puis il récite la chehada, c'est-àdire Tacte symbolique de la foi musulmane : « Il n'y a qu'un seul Dieu, et Mohamed est l'envoyé de Dieu. » Si sa bouche se refuse à prononcer ces paroles sacrées, un des assistants lui prend la main droite et soulève son index; ce signe, auquel le mourant adhère avec toute l'énergie qui réside encore dans son enveloppe terrestre, est un témoignage rendu
à Tunité de Dieu. Quand il a accompli la chehaday il peut • mourir en paix.
Les pompes humaines ne font point défaut au chef arabe, surtout au guerrier mort en combattant pour sa tribu. On l'enveloppe dans un linceul blanc, et on l expose sur un tapis dont on a relevé les bords. Les neddahat, c'est-à-dire les femmes qui remplacent en Orient les pleureuses antiquçs, se tiennent autour du mort les joues noircies avec du noir de fumée et les épaules drapées avec des étoffes à tentes ou des sacs en poil de chameau. A quelques pas d'elles, un esclave tient par la bride la jument de guerre ou de fantasia, la favorite du défunt; au kerbous de la selle pendent un long fusil, un yatagan, des pistolets, des éperons. Un peu plus loin, les cavaliers, jeunes et vieux, muets de douleur, sont assis en cercle sur le sable, leurs haîks relevés jusqu'au-dessous des yeux, leurs capuchons et bernons rabattus sur le front.
Les neddubat chantent sur un rhythme lugubre les lamentations suivantes :
Où est-il?
Son cheval est venu, lui n*est pas venu ; Son sabre est venu, lui n'est pas venu ; Ses éperons sont là, lui n*est pas là :
Où est-il?
On dit qu'il est mort dans son jour frappé droit au cœur. C'était une mer de kouskuessou, C'était une mer de poudre ; Le seigneur des hommes, Le seigneur des cavaliers.
Le défenseur des chameaux.
Le protecteur des étrangers.
Oa dit qu'il est mort dans son jouK