‹ Les chevaux du Sahara et les moeurs du désertChapitre 87 sur 89 · LA RÉSIGNATION (ISLAM). 4C · texte numérisé non relu

LA RÉSIGNATION (ISLAM). 4C

S*il veut faire quelque festin recherché^ il faut quil chasse rautniche et la gazelle.

Est-il malade, il na pas d'autre boisson que le lait et Veau, point d autres médicaments que les simples.

Sa demeure ne peut jamais crouler : il se couche où la nuit le surprend.

Il a devant sa tente ses chameaux^ son cheval et son chien; sous sa tente, ses enfants et ses femmes, dont les plus \ riches parures consistent en pièces d'argent enfilées les unes ] au bout des autres.

Les odeurs du goudron^ de la gazelle et des plantes du j désert sont tous ses parfums.

Cet homme, pourtant, est le vrai musulman ; il a détourné son cœur et ses regards de ce monde, il est content de son sort et il glorifie Dieu.

L avidité, cest Vindigence,

La fortune, cest le mépris des richesses.

Ce que la philosophie a de plus vivifiant éclate assurément dans ces paroles, où l'on sent aussi se glisser un rayon de la foi :

SI vous désirez me rejoindre, a dit le prophète à sa femme Aycha^ munissez-vous toujours des provisions du simple voyageur, et ne fréquentez jamais les riches. Quant à mon peuple, le commencement de sa fortune sera l'obéissance et l'abandon de toute attache terrestre; les signes de sa décadence seront V avarice et la cupidité.

Tels sont les préceptes sur lesquels repose la religion musulmane. Concluerait-on, par hasard, de ce qu'on vient de lire, qu'une pensée d'apologie à l'endroit de cette religion aurait traversé mon esprit? Je ne puis pas le supposer un seul instant. Nous avons toujours cru qu'il importait à une nation^ victorieuse de connaître, pour le mieux do" miner, le culte et les mœurs du peuple qu'elle avait vaincu. Depuis longtemps^ nous consacrons de patients efforts à

faire pénétrer la lumière dans les parties les plus intimes de la société arabe : c'est un de ces efforts qu'il faut voi^ tout simplement dans le travail qui précède.

Mais ces principes, nous dira-t-on peut-être, que vous nous représentez comme si vivants, armés d'une autorité si puissante chez les-musulmans, bien peu d'entre eux les pratiquent cependant aujourd'hui. — 11 en est du peuple arabe comme dés autres peuples : quand un gouvernement énergique et sage préside à ses destinées, on voit en honneur chez lui les préceptes inscrits dans ses lois; quand il devient la proie de l'anarchie, il traite les textes les plus sacrés comme lettre morte. Ceci n'est plus Thistoire d'un pays et d'une époque, c'est l'histoire de tous les pays et de tous les temps.

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Le pays où souffre ton orgueil, quitte-le quand' ses murailles seraient bâties av^ des rubis.

Tandis que la poésie est chez nous le don d'un petit nombre, le privilège de quelques esprits, une fleur exquise et rare qui n'appartient qu'à une certaine espèce de sol, chez les Arabes elle est partout ; elle anime à la fois, dans le pays par excellence de l'espace, du soleil et du danger, les spectacles de la nature et les scènes de la vie humaine. C'est un trésor auquel tous viennent puiser, depuis le pasteur dont les troupeaux disputent à un sol brûlant quelque touffe d'herbe flétrie, jusqu'au maître de la grande tente, qui galope au milieu des goums bruyants, sur un cheval richement harnaché.

Tel est le fait dont se sont pénétrés tous ceux qui ont longtemps vécu, comme moi, de la vie arabe. Les personnes qui en sont encore à leur apprentissage des mœurs africaines croient souvent à une exagération dans ce qu'ils ont tant de fois entendu répéter sur la poésie orientale. Ils crair gnent de subir une opinion toute faite, de se laisser impo-

^ Membre de la grande tribu des Ghambas, dans le Sahara.

ser Cti qiron appelle, je crois, le convenu, dans le langage des artistes. J'avais remarqué ces dispositions chez un officier de spahis, qui me permettra de le mettre en scène dans un intérêt de vérité. M. de Molènes, dont le nom, tout militaire aujourd'hui, réveillera peut-être quelques souvenirs littéraires chez mes lecteurs, contestait, dans mon cabinet, un matin, les dotfs poétiques du peuple arabe, quand notre entretien fut interrompu par une visite d'une nature insolite et inattendue. Le personnage qui s'offrait à notre vue portait le bornous et le haïk ; c'était un Chambi. Il appartenait â celte race d'audacieux trafiquants qui bravent la morsure des serpents, les tempêtes de sable et la lance des Touareg, ces brigands voilés du désert, pour aller jusqu*aux États du Soudan chercher les dents d'éléphant, la poudre d'or et les essences parfumées. J*avais déjà rencontré dans le cours de ma vie africaine cet éternel et placide voyageur qui vous répond avec la mélancolie sereine du fatalisme, quand vous rinterrogez sur ses errantes destinées : « Je vais où me mène Dieu. » Cette fois le Chambi était venu amener au Jardin desJPlantes, par Tordre du général Pélissier, deux de ces célèbres maharis que les guerriers montent dans le Sahara, et qui atteignent, dit-on, une vitesse à faire honte aux plus généreux coursiers.

Quancl le prophète aurait voulu donner un irrécusable témoin à mes paroles sur l'indélébile poésie de son peuple, il n'aurait point pu m'envoyer un hôte plus opportun que le Chambi. Celui qui allait servir de preuve vivante à mes arguments n'était pas en effet un de ces tolbas qui puisent, dans la docte retraite des Zaouïas , des inspirations inconnues du vulgaire, aux sources mystérieuses des livres sacrés ; ce n'était pas non plus un de ces guerriers suivis de cavaliers, précédés de drapeaux, entourés de musiciens, qui peuvent tirer d'une existence d'éclat et de bruit tout un ordre exceptionnel d'émotions. Non, c'était un homme de la

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plus basse condition, ce que serait ici un colporteur de nos campagnes. Eh bien ! dis-je à mon interlocuteur, je parierais que si j'interrogeais au hasard cet obscur habitant du désert, je tirerais à l'instant de sa cervelle des chants qu'envieraient peut-être les meilleurs de nos poètes. Le défi fut accepté. L'interrogatoire commença. On va juger ce qui en sortit.

Ce fut d'abord un chant religieux. II faut répéter chez les Arabes ce que disaient les poètes antiques : « Commençons par les dieux. » Là cette source et cette fin de notre vie, c'est-à-dire la religion divine, n'est jamais oubliée. Ce Dieu ^ dont il semble que la vie du grand air rende le contact plus fréquent, la présence plus sensible et le pouvoir plusimmédiaty est toujours invoqué par les chantres nomades. Le Chambi n'interrogea pas longtemps ses souvenirs. Après avoir fredonné, pour se mettre en haleine, un de ces airs monotones comme l'horizon du désert, dont les Arabes charment leur voyage sur le dos des chameaux, voici ce qu'il nous récita :

Invoquez celui que Dieu a comblé de ses grâces,

0 vous tous qui nous écoutez !

Croyez en ses dix compagnons, Les premiers qui aient composé son cortège* Si TOUS n*avez point foi dans leur parole. Interrogez les montagnes, Elles vous révéleront la vérité.

Savez-vous qui vous parlera aussi de Dieu? C'est le chelil * du cheval Bourak.

Ce chelil qui est semé de boutons d*or. Et auquel pendent des franges resplendissantes; Ce chelil aime les hommes qui jeûnent, Et ceux qui passent leurs nuits à lire les livres de Dieu. Il aime aussi les braves, Les braves qui frappent avec le sabre,

^ Ornement de soie que l'on étend sur la croupe des clievauz aux jours de fête.

Et qui jettent dans la poossière Les infidèles et les mécréants.

Qui le possède devance tous les autres Auprès de Dieu, le maître du monde.

Qui le possède devra avoir une parole Qui ne revienne jamais, Le sabre toujours tiré

Et la main toujours ouverte pour les pauvres. Mais ce chelil, je ne i'ai jamais vu sur la terre; Je ne sais pas même de quelle couleur il est; • On m'en a parlé, et fy ai cru.

Je ne sais point si je m'abuse sur le mérite de ces vers, mais il me semble qu'il y a dans ce morceau un charme et une grandeur qu'offrent rarement les œuvres de Tesprit chez les nations, les plus avancées. Le dernier trait: (k^On m'en aparlé, et j'y ai cru, » ne déparerait point la composition la plus savante d'une littérature raffmée. Il exprime ce que là foi du croyant a de plus absolu et de plus enthousiaste avec une sorte de grâce sceptique. L'officier que je voulais convaincre eut la môme impression que moi. Ce début nous avait mis tous deux en goût de poésie, et je fis un nouvel appel à la mémoire du Chambi.

Les poètes, chez les Arabes, puisent tous leurs inspirations aux mêmes sources. La religion, la guerre, l'amour et les chevaux, voilà ce qu'ils célèbrent sans cesse. Souvent le même chant renferme ces éléments bornés et féconds de toute leur vie. On demande l\ Dieu de rendre vainqueurs ceux qui Timpiorent; on demande aux chevaux de porter ceux qui les possèdent auprès des Fatma ou des Aïdia. Quelle différence entre cette primitive et vigoureuse poésie de rOrient, si riche dans ses développements, mais si sobre dans ses matières, et notre poésie inquiète, lounufnii'e. fantasque, qui boulever>e toutes les régions du ciel et de la terre pour y chercher les sujets qu'elle traite en sa langue fébrile et travaillée l

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Les souvenirs du Chambi se rassemblaient souvent avec peine, et sans cesse nous obtenions seulement quelques bribes de chants que nous aurions voulu pouvoir écrire tout entiers ; mais les vers sont comme des diamants qui brillent d*un éclat d'autant plus vif, qu'ils ne sont point réunis en diadèmes ou en bouquets.

Voici, au hasard, quelques-uns des fragments que j'arrachai à la mémoire de mon singulier visiteur ; je crois qu'on y verra, comme moi, de ces vastes éclairs 0* se découvrent des perspectives infinies.

Porte les yeux sur les douars des Ângades, Puis lève4es an ciel et compte les étoiles; Pense à TeDDemi où tu u'as point d'ami, Pense à nos montagnes, à leurs étroits sentiers; Viens seul, m'a-t-elle dit, et sois sans compagnon.

Ou je suis bien étrangement abusé par le charme qu'a laissé dans ma mémoire une vie qui me sera toujours chère, ou bien il y a dans ces vers ce que Tintelligence de la nature a de plus noble et ce que Famour a de plus passionné.

Et qui rendra plus fièrement cette chevalerie à laquelle sont soumises encore les fhœurs arabes, que cette autre strophe sortie aussi toute vivante des souvenirs du Chambi :

Mon coursier devient rétif devant ma tente; 11 a vu la maîtresse des bagues prête à partir. C'est aujourd'hui que nous devons mourir Pour les femmes de la tribu.

Tous ceux qui ont assisté à quelques combats en Afrique savent le rôle que jouent les femmes dans toutes les scènes guerrières. C'est pour elles que parle la poudre. La réponse de tous les chefs aux ouvertures de paix qui leur sont faites, c'est : « Qm diraient nos femmes, si nous ne nous battions pas? Elles ne voudraient plus nous préparer le kouscoussou. » C'est une grande erreur de croire que l'islamisme

maintient la femme dans un état d'abjection d'où pourraient seuls la tirer des miracles de la foi cîirélienne. La femme musulmane, au contraire, a conservé chez des hommes, que sa parole précipite dans les combats, ce prestige qu'avaient les reines des tournois aux jours amoureux et guerriers du moyen âge.

Le Ghambi parvint à nous réciter un chant complet, où la femme est en même temps célébrée avec un sentiment profond de tendresse morale et ces emportements de passion sensuelle, ce luxe d'ardentes images qui, depuis le' Cantique des cantiques, éclatent en Orient dans toutes les odes à Tamour.

Ma sœur * ne peut se comparer qu^à une jument entraînée.

Qui marche toujours aux arrière-gardes,

Avec une selle étincelante d'or,

Montée par un gracieux cavalier

Qui sait s'incliner en courant

Quand résonne le bruit de la poudre.

Ma sœur ressemble à une jeune chamelle

Qui revient du Tell au milieu de ses compagnes,

Chargée d'étoffes précieuses.

Ses cheveux tombent sur ses épaules.

Et ont la finesse de la soie ;

Ce sont les plumes noires de Tautruche mâle,

Quand il surveille ses petits dans le Sahara.

Ses sourcils, ce sont le noûn *

Que l'on trouve aux pages du Koran;

Ses dents ressemblent à l'ivoire poli ;

Ses lèvres sont teintes avec du kermesse; '

Sa poitrine, c^est la neige

Qui tombe dans le Djebel-Amour.

0 temps! sois maudit si elle vient à m'oublicr!

Ce serait la gazelle qui oublie son frère,

^ Les Arabes, dans leur poésie, désignent sous ce nom leurs maitresses.

* Noûn, lettre de Talpbabet arabe qui affecte la forme d'un arc.

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Les chevaux peuvent seuls disputer aux femmes le privilège d'une tendresse enthousiaste 4ans une âme ùq musulman. Le cheval est, chez les Arahes, élevé à la dignité d'une créature animée par la raison. Le cheval BmTuk a fia place au paradis parmi les saints, leshouris et les prophètes. Nous avons vu quelles vertus a son chelil^ oô merveilleiix talis^ man qui est le partage du yrai croyant. Au$si, toute la eomr plaisance que les Arabes mettert à décrire leucs femmes, ils la mettent égMement à peindro la gi^ce^i^ued fiére de leurs chevaux.

Sidî-Hamra possède une jiunent gris-pierre de la nyière.

Qui ne fait que caracoler.

Il possède une jument rouge

Gomme le sang qui coule aux jours de fêta *,

Ou bien comme le fond d'une rose.

Il possède encore une jument n(âre %

Gomme le mâle de Tautruchç»

Qui se promène dans les pays déserts.

Il possède enfin une jument gris-pommelé

Qui ressemble à lar panthère

Que Ton donne en présent à nos sultans.

Voilà ce que nous débita le Cbambi d'une voix ai^ssi car ressanle que s'il nous eût dépeint les cbarraes des plus merveilleuses beautés du désert. 11 nous di^ aussi :

Je vem^ un die^l doeiie

Qui aime à manger son^mora^

Qui soit famiUer a?ec les voyages,

Qui sache supporter la faim.

Et qui fasse dans un jour

La marche de cinq jours ;

Qu'il me porte auprès de Fatma,

^tte femme aussi puissante qm le bey de Médéafa,

^ Aux jours fériés, on saigne chez les musulmans un grand nombre d'animaux, qui sont ensuite dépecés et distribués aux pauvre».

Lorsqu'il sort avec des goums et des askars, Aa bruit des flûtes et des tambours.

Les Arabes sont infatigables dans la parole comme dans le silence; ils sont extrôn^es en tout. Les voilà pour des journées entières à cheval, dévorant les plaines, se riant des montagnes, ou bien les voilà devant leurs tentes, couchés sur des nattes, les regards fixés sur leurs vastes horizons, pour une suite indéterminée d'heures ! Mon Ghambi, si je ne Tavais pas arrêté, me réciterait encore les poésies du désert. La poudre, les chevaux, les chameaux, les cris de jeunes filles, ce pauvre homme avait évoqué tous les bruits, toutes les couleurs, toutes les figures de la patrie, et il était là comme un fumeur de hachich perdu dans ce monde enchanté. Mais notre vie à nous ne nous permet pas de nous laisser envahir par la poésie. Je mis fin à une visite qui m'avait pris déjà trop d'utiles moments. J'en avais tiré, du reste, des arguments victorieux pour ma cause,

— Jème rends, meditmon interlocuteur; jeconviens avec vous qu'aucune mémoire de paysan ne serait ornée en France, ni même, je crois, en aucune contrée de l'Europe, comme celle du Ghambi. Reconnaissons au pays du soleil le privilège de colorer chez tous les hommes le langage et la pensée des mêmes teintes que le ciel.

— Louons Dieu, ajoutai-je, d'avoir donné pour refuge le domaine de l'imagination à ceux qui mènent sur une terre stérile la vie de la misère et du danger.

Quant au Ghambi, il ne s'inquiétait guère des réflexions qu'il venait de nous fournir ; il avait repris son visage résigné et son attitude placide. Gomme je lui demandais, en le congédiant, sur quelles ressources il comptait dans ses pérégrinations continuelles, il ouvrit la bouche, et m^ montrant, entre ses lèvres brunes, ces dents d'une éclatante blancheur qui distinguent les enfants du désert : a Celui qui a

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fait le mmilin, dit-il, ne le laissera fos chômer faute demoti' turc. ï Quand il fut parti, je pensai que ce pauvre hère emportait peut-être sous ses haillons les deux plus grands trésors de ce monde : la poésie et la sagesse.

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