‹ Les chiens de chasseChapitre 5 sur 104 · G'ACE DE LA BUIGNE · texte numérisé non relu

G'ACE DE LA BUIGNE

« La grandeur de la taille, l'élégance de la figure, la force du corps, la liberté des mouvements, toutes les qualités extérieures, ne sont pas ce qu'il y a de plus noble dans un être animé : la perfection de l’animal dépend de la perfection du sentiment. »

C’est Buffon qui parle ainsi du chien, s’attachant à ce qu'il y a de plus noble et de plus parfait dans cet excel-

lent compagnon de l’homme, et faisant remarquer qu'en î

échange de son amitié, l'animal a tout sacrifié À son maitre. inimitable observateur eût pu constater, ce qui est plus remarquable encore, que, pour se rapprocher autant que possible de l’homme, le chien s’est efforcé d'imiter la parole!

€ Telle est certainement, dit M. de Quatrefages, un autre excellent observateur de notre temps, la seule explication plausible de l’aboiement. Cette voix, en effet, n'appartient qu'au chien domestique et elle ne lui est point naturelle. Il l’oublie et la perd en diverses circonstances et surtout dans la solitude : il la retrouve en rentrant dans la société humaine.

€ Rien n’est plus frappänt que ce fait, et plus extraordinaire. |

€ L'île du vrai Robinson, Juan-Fernandez, avait reçu lors des premières découvertes un certain nombre de chèvres qui s’y multiplièrent rapidement. Longtemps ces troupeaux servirent à ravitailler les corsaires attirés dans le Pacifique par l'espoir de capturer les galions chargés de l’or du Pérou.

€ Pour enlever cette ressource à leurs ennemis, les Espagnols lâchèrent, en 1710, quelques couples de chiens dans cette même île. Le succès dépassa leur attente, Les chiens, redevenus sauvages et bientôt très-nombreux , détruisirent les chèvres, si bien qu'ils seraient morts de faim si les phoques ne leur eussent offert une mine inépuisable de gibier.

€ Or, dès 1743, don Antonio Ulloa constata, dans l'ile même, que ces chiens »'aboyaient plus ! Quelques trente ans, trente générations tout au plus, avaient passé

sur l’espèce aboyante apportée et suffi pour la rendre muette. Mais le hasard devait se charger de faire la contreexpérience afin qu'aucun doute ne pût exister désormais dans l'esprit des observateurs. Quelques individus de ces chiens, pris à bord, restèrent également muets jusqu’au moment où, réunis à des chiennes domestiques, ils cherchèrent à les imiter. Mais ils s’y prenaient maladroitement et, comme si, pour se conformer à l’usage, ils apprenaient une chose à laquelle ils étaient, jusque-là, restés étrangers. | |

€ Petits-fils d'animaux qui avaient su aboyer, ces chiens de Juan-Fernandez retrouvaient donc assez promptement la voix de leurs ancêtres.

€ Au contraire, les représentants d’une race dès longtemps muette, sont loin de faire d'aussi rapides progrès. Un couple de chiens de la rivière Mackensie, amenés en Angleterre, n’eurent jamais que le hurlement de leurs compatriotes; mais la femelle, ayant mis bas en Europe, son petit, entouré de chiens qui aboyaïent, apprit fort bien la langue du pays. »

Tel est l'animal auquel l’homme a demandé tous les services, tous les dévouements.

Tel est l'animal que l’homme a conduit et acclimaté aux extrémités de la terre, avec lui, et que nous trouvons aujourd'hui presque partout dissemblable à lui-même et différent dans son unité.

Quoi donc ?.…..

Tous ces chiens, quels que soient leur taille, leurs formes, leur pelage, leurs qualités, appartiennent-ils donc, tous, à une seule et même espèce ?..

Ou bien, nos chiens ne sont-ils que les rejetons transformés et civilisés d’une souche sauvage existant encore quelque part?

Questions, hélas! insolubles ; nous le craignons bien...

Cependant, la multiplicité des formes et des proportions peut sembler, chez le chien, un des plus sérieux arguments à opposer à ceux qui veulent voir en lui le fruit du concours de plusieurs espèces.

€ Pour expliquer, par la diversité des origines, l’existence de toutes nos races, a dit Frédéric Cuvier, il faudrait admettre au moins cinquante espèces souches! »

€ Ajoutons, dit M. de Quatrefages, qu'au moins quarante de ces espèces supposées, et précisément les plus tranchées, ne se trouvent nulle part ailleurs, ni dans la faune actuelle, ni dans la faune fossile » avec leurs caractères spéciaux. Le chien a manqué très-probablement à l’homme, même quaternaire, tant qu'a duré la période immense de la pierre taillée. On ne voit autour de lui qu'un loup douteux, chacal peut-être... Ce n’est qu'après l'énorme hiatus qui sépare l’époque de la pierre taillée de celle de la pierre polie que le chien apparaît en Europe auprès de l’homme Arya, venu d'Asie amenant avec lui le bœuf, la poule et la brebis.

Ainsi donc Buffon, Linné, les deux Cuvier et les deux Geoffroy, Saint-Hilaire, admirable pléïade scientifique, sont amenés à conclure que tous les chiens appartiennent à une espèce unique.

Et cependant, cette opinion nous semble bien difficile à admettre! Malgré l'autorité des noms qui l’ont adoptée, nous en dirons notre sentiment tout à l'heure...

Quelle était donc cette espèce, type du chien domestique ?..

Guldenstadt et Tilesius, à peu près en même temps, étudièrent une espèce jusque-là mal ou peu connue, et arrivèrent à une conclusion identique. Tous deux avaient observé le chacal et le chien vivant à côté l’un de l’autre, dans les mêmes contrées. Tous deux virent dans le second le descendant apprivoisé et modifié du premier!

Plus que tout autre, Isidore Geoffroy a essayé de mettre hors de doute l'identité spécifique du chien et du chacal. C’est lui qui a rendu au chien domestique l’odeur prétendue caractéristique du chacal en le nourrissant exclusivement de viande crue. C’est lui qui a montré l'égalité absolue du temps de gestation. C’est lui qui, reprenant en sens inverse les expériences faites sur les chiens de Juan-Fernandez et de la rivière Mackensie, a fait entendre à tout un auditoire un chacal aboyant avec toute la sûreté d'intonation d’un chien d'Europe.

Enfin, c’est à lui que nous devons l’histoire de ce chien, comme tout le monde l’appelait, et qui n’était, en réalité, qu'un chacal apprivoisé par un de nos soldats d'Afrique. Cet animal, doux et affectueux avec son maître, familier avec tous, vivait en pleine liberté et en profitait pour aller dans les rues de Grenoble jouer avec les véritables chiens qui l’accueillaient et le traitaient comme un des leurs, montrant l'identité d'espèce complète acceptée non-seulement par l'intelligence humaine, mais encore par l'instinct et le fair des animaux (1).

(1) De Quatrefages, Acclimatation, 1869.

Maintenant, comment un chacal s’est-1l transformé, et a-t-il engendré cette multitude de formes?

Autant vaudrait expliquer comment se forment ces races qui, dans toutes les espèces animales domestiquées, dans toutes les espèces végétales cultivées, semblent naître sous les pas et dans les mains de l’homme!

Les organismes vivants ne sont pas, comme les corps bruts, enchaïînés à des formes, régis par des lois mathématiques. Soumis à l’action du milieu qui les entoure, dépendants de circonstances qui changent parfois dans des limites très-étendues, il fallait qu’une certaine variabilité anatomique et physiologique leur permit de s’adapter à des conditions d’existences diverses. Sous peine de périr, quand ces conditions se modifient, 1l fallait que l'animal, que le végétal même pussent Au se modifier aussi.

De là proviennent les races naturelles, si souvent encore prises pour des espèces distinctes.

Lorsque l’homme intervient, il apporte, même sans le vouloir, un élément de variété presque indéfini dans les conditions antérieures de l’existence. De là résultent évidemment le nombre et la diversité des races domesäques. Dès que l’homme applique son intelligence à multiplier, à caractériser davantage les résultats inattendus souvent de son action, ‘il produit ces miracles dont la zootechnie, et l’art du maraîcher, du fleuriste, de l’arboriculteur, fournissent chaque jour des exemples.

Aïnsi donc, d’après ce système, tous nos chiens viennent d’un chacal.

Mais, duquel?

Car enfin, il en existe un assez grand nombre, depuis le Corsac tartare et indien, jusqu’au chacal sénégalien ou chen Anthus, en passant par l’espèce ordinaire.

Il ne faut pas se dissimuler que le chacal est un des animaux dont l’aire d'habitation est la plus étendue. On le trouve dans presque toute l'Afrique, mais particulièrement dans les régions qui s'étendent du cap de Bonne- Espérance à la Barbarie. On le trouve, en Asie où il est répandu, depuis la Tartarie jusque dans l'Inde. Enfin, on le trouve en Morée et dans quelques parties restreintes de l’Europe.

Naturellement, un animal d’un habitat aussi étendu doit énormément changer de pelage : c’est ce qui arrive: mas, outre cela, on constate facilement que dans une même station, en Algérie par exemple, aux Indes, au Caucase, le pelage des animaux d’une même bande n’est pas toujours semblable à lui-même. Ce fait est, pour nous, de la plus haute importance, parce qu’il indique une facilité de mutabilité particulière et très-grande dans l'espèce.

D'une autre part, la constatation africaine du chacal comme type de nos chiens domestiques, est difficile à admettre et à concilier avec les bandes énormes de chiens sauvages que Delegorgue a vues à l’œuvre dans l'Afrique sud-orientale, au-dessus du pays de Natal. Si ces animaux sont chiens 1ls ne sont pas chacals, et cependant ils devraient l'être puisque le chacal est indigène autour d'eux !.. S'ils sont chacals, pourquoi ont-ils un facies À part et des mœurs différentes?

En passant, les chiens de Juan-Fernandez ne sont pas redevenus chacals. ils sont restés chiens. mais sauvages?

Est-ce la même chose ! Est-ce chose différente ?.. Et ceux de Mackensie?..

On le voit : plus on creuse la question, moins elle devient claire !..

Tous les observateurs consciencieux sont forcés de ranger sous la même étiquette le chien, le loup et le chacal. Or, ils remarquent que le chien proprement dit ne diffère des deux autres, et surtout du second, que par deux caractères organiques très-légers : les yeux placés moins obliquement et la queue recourbée au lieu de rester droite ; et alors ils sont amenés à conclure d’abord que le chien descend de son voisin.

Nous ne partageons pas plus l'avis de la descendance du loup que de la descendance du chacal unique, et nous allons expliquer les raisons qui nous guident, après avoir indiqué les preuves que l’on croit découvrir à la filiation lupiale. On pourrait trouver un semblant de preuve de dérivation en remarquant que les chiens redevenus sauvages dans certaines contrées désertes, ressemblent énormément soit au loup soit au chacal, non-seulement par la forme. mais surtout par les mœurs. On trouverait encore un semblant de preuve en constatant que l’on obtient assez facilement des métis féconds, par la réunion des chiens domestiques avec le chacal, plus rarement avec les loups, mais toujours sans difficultés.

Les disciples de saint Hubert sont-ils donc destinés par la nature à vivre en contact avec des espèces si voisines les unes des autres que la science ne sache, elle-même, comment les séparer? N’en est-il pas du chien et du loup, du chien et du chacal, comme de leurs victimes prédes-

tinées, le hèvre et le lapin?.. Et cependant, quel est celui de nous qui s’y trompe?

Essayons pourtant de délimiter ces deux dernières espèces! Elles se ressemblent si bien que la science a dû presque y renoncer! La meilleure définition du lapin est de dire qu'il n’est pas un lièvre, et celle du lièvre, d’affirmer qu'il n'est pas un lapin!

Bien mieux, la question du léporide n'est-elle pas aujourd’hui résolue? Les métis du lièvre et du lapin ne sont-ils pas indéfiniment féconds ?..

Qui donc songerait, malgré tout cela, à dire que le lapin dérive du lièvre?

Personne, assurément!

Nous sentons si parfaitement, si intimement, qu'il y à là deux espèces spéciales et séparées, que nous sommes très-étonnés encore que la réunion ait pu se faire. Et parce que les deux espèces vivent sauvages autour de nous, nous ne songeons pas à les rattacher autrement l’une à l’autre.

Si les chiens vivaient également sauvages dans nos forêts à côté des loups, nous ne songerions nullement à faire descendre les premiers des seconds puisque leur personnalité s’accuserait tout de suite assez pour sauter aux yeux comme celle du lèvre et du lapin.

On ne l’expliquerait peut-être pas mieux, mais on la sentirait aussi bien.

Non; le chien ne vient point d’un loup, pas plus qu'il ne descend d’un chacal : #7 vient d’un chien!

Mais, de quel chien?...

Très-probablement de plusieurs : en tout cas, très-

certainement, à coup sûr, d'un chien indien; d'un ami des Aryas des premières invasions asiatiques.

Ce qui, selon nous, reste une preuve de cette origine des contrées chaudes, c’est que le chien, — et surtout le chien de chasse, — est demeuré frileux. Pour lui, le feu, la chaleur, ont des attraits irrésistibles. Comme le chat, que nos ancêtres ont également rapporté des pays du soleil, le chien se brûle sans sourciller.. si son maître ne le chasse!

Nous possédons, dans nos pays, un petit insecte qui présente les mêmes instincts : c’est le srillon domestique, le grillon du foyer. Pour moi, la nature n’a pas pu créer un grillon spécial pour habiter les maisons, vu que les maisons ne sont qu'un produit humain. Elle à créé le grillon des champs qui ne quitte jamais nos guérets et nos prairies. C’est nous, dans nos migrations des contrées chaudes qui avons apporté avec nous le petit grillon noir. Ne trouvant jamais au dehors la température douce et égale qu'il lui faut, notre compagnon a modifié ses mœurs; il à élu domicile dans nos cheminées, auprès de nos foyers, et c’est Ià qu'il vit, aime et prospère, chantant la nuit sa chanson monotone... |

Tous trois, croyez-le, chien, chat et grillon sont des enfants des terres indiennes.

En vain essaie-t-on de s’appuyer sur les métis féconds du chien et du loup. Qui'ne sait que la brebis et le bouc en produisent également? Et quel observateur oserait dire que ces deux espèces, si différentes par leur tempérament, n’en font qu'une!

Il est évident que le plan de la nature a été de redoubler certaines espèces, de créer des moules très-voisins

mais non identiques pour remplir les grandes fonctions générales et répondre à une adaptation identique dans des climats très-différents. Ce redoublement se peut. remarquer, dans un même pays souvent, pour des fonctions que nous devinons quelquefois parce qu’elles sont évidentes, mais que nous ne saisissons pas encore toutes, il s’en faut beaucoup.

Prenons quelques exemples. N’est-il pas tout naturel de penser que le lièvre et le lapin sont les consommateurs prédestimés des herbes et des plantes basses ? La chèvre et la brebis, les consommateurs prédestinés des feuilles des buissons et de l’herbe courte et parfumée des grandes friches? Tout comme le cerf, le daim et le chevreuil, les mangeurs des herbes hautes de la forêt! Tout comme le chien, le loup et le chacal, les modérateurs de la production envahissante des petits quadrupèdes que nous venons de citer! |

Tout cela va de soi, ce nous semble. C’est une question d'équilibre.

La nature produit une même provision de plantes, sur tout terrain, à toute exposition. Elle crée alors des types nombreux, prolifiques, doubles, triples au besoin, pour transformer, en la broutant, cette exubérance ;: puis, elle crée les mangeurs pour modérer, arrêter la multiplication trop rapide des types herbivores, — en terme général, mangeurs des parties vertes des végétaux, — qu'elle avait répandus partout. Ayant redoublé les pre- miers, elle redouble les seconds, et ce merveilleux ensemble se tient en un équilibre que l’homme seul vient troubler à son profit.

Pourquoi vouloir que l’homme n'ait domestiqué qu'un chien? Qu'il ait commencé par un, cela ne fait pas de doute, mais qu'en avançant peu à peu dans les immenses migrations qui l’ont amené d'Asie en Europe, il ait rencontré d'autres espèces sauvages dans les contrées où il s’établissait, cela me semble parfaitement probable. Possédant une race déjà domestique , il a bien vite possédé la nouvelle et

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