LETTRE VINGT-TROISIEME
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Hin-y-Fou, le 31 décembre 1879.
Monseigneur (i),
(JoiQUE pressé et surpris par le commissionnaire qui portera ce papier dans la direction de la capitale, je ne puis laisser passer le Ko-nien français sans vous envoyer l'expression de mes souhaits de nouvel an. Dans Tannée qui va finir, vous avez trouvé des consolations à Tsen-y et ailleurs ; la moisson y est plus avancée que chez nous ; mais j'ai achevé de copier, aujourd'hui même, la correspondance de mon compatriote et prédécesseur ici. M. Miiller (2) ; à chacune des lettres reviennent ces mots comme un refrain : in patientiâ ; et aussi : je travaille poiir r avenir. Enfin, sa lettre datée du dix-neuf mars, fête de notre saint Joseph, — la dernière qu'il ait écrite avant sa mort et qui, adressée à Mgr Faurie, devait, selon sa recommandation, être <Uue au passage par Mey-Ly-Eul-Ouy-Tchou-Kiao (3), » — commence par ces mots : « V^ive saint Joseph ! In spe constitait me. » Sans se douter qu'il va mourir, il rend compte à son évêque de son administration financière pour l'année qu'il a passée ici, de l'état de la chrétienté, de ses projets, de la situation politique, qui
1. Mgr Lions, évêque de Basilite, vicaire apostolique du Kouy-Tchéou.
2. M. Millier, né à Compiègne (Oise), mort ù Hin-y-Fou en iS66.
3. Nom chinois de Mgr Lions, qui devait succidcr à Mgr Faurie.
est très inquiétante, mais ne l'empêche pas d'espérer beaucoup. Sa mort n'a pu être une déception, et, quand on lit ces trente-quatre lettres, que je vit:ns de copier avec un plaisir indicible, on ne peut pas ne pas espérer à son tour pour un pays en faveur duquel nos anciens ont tant travaillé, tant prié.
Je ne suis qu une oanac/ie ; mais, trouvant après cela, dans saint Jean, ce mot de Notre-Seigneur : « Alii laboravei'iint, et vos in laborcs eonuii inti'oistis, » j'ai pensé que c'était dit pour moi, puisque Notre-Seigneur s'adressait à tous les missionnaires. Je me suis représenté les labeurs que la chrétienté de notre pauvre Hin-y-Fou a déjà coûtés à Mgr Albrand, à vous. Monseigneur, à M. Millier, à M. Renauld, et j'ai conclu que l'heure avait . sonné de récolter : « Videte regioiies quia albœ suntjaui ad nicssem. » Beaucoup d'indices annoncent que le temps est enfin venu de faire quelque chose, et si mon orgueil est jamais tenté de s'attribuer ce qui se fera, je relirai les lettres de M. Millier et le mot de l'Evangile, et me souviendrai que les autres onteu le travail, moi la récolte.
]\I. Millier dit qu'il rassemble ici les restes d'Israël, qu'il travaille, comme les Juifs reconstruisant leur temple, in angustiâ temporiun, in ispc contra spcjn, — toujours la patience et l'espérance ! Il dit encore qu'en ce temps-là, vivait à Tchen-Lin-Tchéou un prophète ; tout en criant sans cesse contre lui, il semble l'aimer beaucoup. Or, ce prophète ne cessait de lancer o?ins par-ci, omis par- là ; en particulier, pour la malheureuse expédition de Sin-Tchen-IIin-y-Fou, il avait lancé des oniis à tout casser ; cependant, invité à maudire,, il n'avait trou\é sur ses lèvres, comme Balaam, que des bénédictions.
Eh bien, Monseigneur, aujourd'hui que le prophète est devenu notre patriarche, et que ses prédictions sur l'issue de l'expédition
de Hin-y-Fou se sont réalisées, le temps des omis est passé, celui des bénédictions revenu plus que jamais. Envoyez-moi les vôtres et prophétisez encore ; dites-moi que les restes d'Israël, tant de fois dispersés, vont être rassemblés pour toujours, qu'ils auront la paix, qu'ils refleuriront, et que les travaux des anciens ouvriers de Hiny-Fou produiront du fruit... dans la patience. Non pas ma patience, à moi qui n'ai plus qu'à tirer les marrons du feu, mais la leur.
Nous autres de la jeune France, recueillant l'histoire des temps héroïques de la mission, nous sommes honteux de nous voir dans de belles maisons, biens nourris, bien vêtus, bien chauffés, défendus contre les voleurs et les persécuteurs, établis dans de petits districts de quelques lieues de long, que nous parcourons sur de belles mules de prix ; tandis que les anciens ont tant souffert, tant combattu ! Le bon Dieu sait pourtant que ce qui nous a attirés en mission, ce ne sont pas les belles maisons et les belles mules, mais le récit des souffrances et des travaux de nos anciens, le désir d'en prendre notre petite part. Il nous fera donc miséricorde, à cause de nos bons désirs, et ne dédaignera pas de se servir de nous pour établir, autour des tombeaux de nos prédécesseurs, des œuvres durables et fécondes, quand nous aurons rejoint les vieux sur la montagne (i), ou bien au Lao-Kin-Tang de Kin-Kia-Tchong.
Plus tard, Monseigneur, quand nous ixov^s faire le tapage à la capitale, je vous dirai mes indices de la maturité de la moisson ; ce soir, je n'ai plus que le temps d'ajouter un mot. Le district même ÔM fou de Hin-y-Fou n'avait à peu près rien donné jusqu'à présent, et n'avait pas une seule station recevant la visite du Père ; il fallait aller chez les Miao-Tse noirs de Tchen-Fong, chez les Y-Kia de