LETTRE VINGT-DEUXIÈME
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Hin-y-Fou, le i6 décembre 1879.
^Algré les menaces de persécution des païens, favorisés par la connivence secrète des autorités chinoises, le mouvement de conversion s'accélère. De toutes parts
m'arrivent des députations ; des populations entières demandent le
baptême ; je suis littéralement débordé !
Dans un seul village, 43 familles d'un seul coup se sont faites chrétiennes. Depuis six mois, ces braves gens réclamaient ma présence ; enfin, un beau jour, ils arrivent avec leurs grands cornets, leur tam-tam et leurs flûtes criardes, voir et emmener le grand koniuie'M.o, chef de la religion qu'ils veulent embrasser.) 'entends leur effroyable tintamarre : « Qu'est-ce que c'est ? — Ce sont les gens de Ouen-Pang ; ils viennent prier le Pci^e d'aller chez eux, les prêcher et les baptiser. — Le Père refuse ces honneurs et ce tapage. Que les gens de Ouen-Pang s'en aillent, sauf les deux plus instruits ; ceux-ci répondront à mes questions et je verrai ce que j'aurai à faire. »
Grande déception, pour des païens, d'apprendre que la religion chrétienne n'aime pas le vacarme, et qu'une fois chrétien, on devra renoncer au plaisir d'étourdir et d'éblouir autrui ; enfin, on cède. Mes deux hommes viennent seuls. — « Pourquoi voulez-vous être chrétiens ? — Grand homme, le voici : nous adorons le démon (sic) ; par-
fois il se moiurc au ciel sous la forme d'un grand dragon (ce sont simplement, je pense, des nuages de forme allongée), pour nous faire peur et réclamer des tributs ; il faut alors lui offrir des poules, des têtes de bœufs et autres victimes, sous peine de subir des fléaux. Lassés de cette servitude, nous voulons renoncer au culte du démon ; mais si nous n'adorons un autre esprit plus puissant, le démon, se voyant abandonné et nous sachant sans défenseur, ne manquera pas de se venger. Ayant appris que le grand homme prêche la religion dit Scigjicur du Ciel, nous avons pensé (\uiAc. Seigneur du Ciel est l'esprit le plus puissant. Si le grand homme consent à nolis admettre, nous éviterons les coups de la malice de notre ancien dieu. — Vous ne vous êtes pas trompés, le démon n'est qu'un serviteur désobéissant et puni du Seigneur du Ciel ; vous faites bien de le quitter, mais avez-vous pensé aux obligations qu'impose la religion du Seigneur du Ciel ? Il faut faire ceci, cela, éviter ceci, éviter cela... » Enfin une instruction sur les devoirs du chrétien. On parlemente ; j'interroge, je donne mes avis, j'envoie les délégués proposer mes conditions à leurs concitoyens. Deux jours après, ils m'apportent une jiromesse de fidélité, et je me rends chez eux. Les insignes du culte idolâtrique sont arrachés, brûlés et remplacés par des inscriptions chrétiennes ;je donne de l'eau bénite pour servir de protection contre le démon ;je passe huit jours, avec deux catéchistes, à instruire, à exhorter, et bientôt j'ai l'ineffable consolation d'entendre ces pauvres Chinois, jadis terrifiés par leur idole, chanter joyeusement : t Noire Pire, qui clés aux deux... ye vous salue, Marie... y e crois en Dieu le Père I02U -puissant, elc. »
Une fois chez eux, j'ai voulu étudier plus complètement le motif de leur conversion. On dit qu'il n'y a pas de peuple sans religion, comme c'est vrai ! Voilà donc des populations très peu éclairées,
mais chez lesquelles un instinct surnaturel a tellement gravé cette nécessité d'une religion que, sentant le vice de la leur, et voulant y échapper, elles n'osent pourtant en secouer le joug qu'en adorant Dieu. Encore resteraient-elles attachées à leur démon si le missionnaire ne les admettait au nombre de ses fidèles ; une foule de villages, repoussés par moi, sont restés adorateurs du diable. Vous pensez si leur culte est celui de l'amour et de la confiance. — « Pourquoi adorez-vous le diable et lui offrez-vous des victimes ? — Parce qu'autrement il nous nuirait, il nous enverrait des calamités de toutes sortes, à nous et aux animaux : la famine, des maladies, la mort! > — C'est le culte de la peur et de la haine, triste et lugubre s'il en fut.
J'admirais, chez ces pauvres gens, comme la religion chrétienne se fait immédiatement prendre au sérieux, et donne, sans aucun étalage extérieur, une grande idée d'elle-même, au point qu'en deux jours on voit, dans les catéchumènes, un changement et comme un réveil. Mon premier soin est d'affirmer la nécessité decroire du fond du cœur la doctrine, et le caractère intérietir de notre religion ; je montre qu'elle ne consiste pas principalement en pratiques extérieures, inscriptions sur les murs, saluts fait le soir à la tablette des ancêtres, mais dans le changement du cœur, des habitudes intimes, des idées, la correction des vices, la pratique des vertus, l'amour de Dieu, Tout cela est absolument nouveau et d'abord très étonnant pour eux ; mais, loin de les choquer, ces idées ouvrent vite la porte de leur âme. Aimer Dieu, avoir confiance en Dieu ! Leur amour sera bien faible, mais il chassera la crainte dans laquelle ils ont vécu, et qui était le seul sentiment que mît en eux leur religion monstrueuse. Les devoirs frappent par leur rectitude et leur gravité ; je ne dis pas qu'on y sera fidèle en tout et toujours, mais la conscience les
comprend, les approuve et les accepte. Dès les premiers jours aussi, naissent, dans les cœurs des nouveaux chrétiens, cette confiance, ce respect pour le Pcre dont je vous ai déjà parlé souvent. N'est-ce pas merveilleux ?
Si je pouvais vous montrer bien au large ce qui se passe à l'ouverture d'une chrétienté, non pas les cérémonies extérieures, mais la progression des idées, des sentiments, cette révolution morale enfin dont nous sommes la cause et les témoins ! Pour moi, il n'est pas de preuve plus éclatante, plus touchante, plus miraculeuse, de la divinité du christianisme ; rien ne s'explique naturellement : je vois, ]^ pulpe, j'analyse la grâce de Dieu s'emparant de ces âmes, pour produire en elles une foule de phénomènes que n'importe quel homme d'ascendant, d'éloquence, de génie, est incapable de susciter, et qui germent là tout d'un coup ! Impossible d'y rien comprendre si on n'admet pas l'existence d'une force surnaturelle apportée par le prêtre, et qui travaille toute seule.
Ordinairement, aux débuts d'une station, j'éprouve une sorte de terreur à la vue de ce qu'il y aurait à faire, pour rendre les gens chrétiens, leur donner la foi ou l'augmenter, leur apprendre les devoirs et le sérieux de la religion. A mon départ, sans avoir fait moi-même grand'chose, je m'aperçois qu'on a avancé d'un bon pas ; le progrès s'est opéré tout seul. Les gens ont entendu la doctrine : elle agit d'elle-même en fermentant dans les âmes ; le courant invisible de la grâce, la sève surnaturelle, coule de l'Église clans ce nouveau membre incorporé à elle, et il produit des œuvres saintes, comme un rameau greffé donne ses fleurs et ses fruits.
Avant de venir en Chine, je me suis souvent demandé comment procéder pour donner la foi. Le voici : il ne faut pas procéder ! Moins on cherche à faciliter l'entrée de la foi, mieux elle entre.
L'homme a conscience de son état de déchéance et du labeur nécessaire pour se relever ; la religion, qui le réhabilite, est faite d'obligations morales difficiles et de mystères : il faut la proposer telle qu'elle est. Des païens veulent devenir chrétiens ; je leur dis : « Vous voulez vous faire chrétiens, mais y pensez-vous ? C'est une grande affaire ! Vous aurez regret d'être entrés dans une pareille religion : elle nous impose des devoirs nombreux, pénibles ; aurez-vous la force de les accomplir ? En outre, on doit croire du fond du cœur notre doctrine ; le pourrez-vous ? Certainement, il est nécessaire pour tous les hommes de se faire chrétiens, parce qu'il faut sauver son âme ; mais, pour sauver son âme, il faut être bon chrétien, et c'est rude ! Allons, retournez chez vous, réfléchissez davantage, tenez conseil avec votre famille ; si vous gardez votre désir, vous reviendrez. » Et ce moyen est le meilleur, sinon le seul bon ; il est rare qu'il décourage des postulants sérieux à l'adoration.
Ce qui précède résout une question dont je causais quelquefois... au temps jadis ; à quel point de départ tJiéorique et logique faudraitil se placer, pour amener à la foi un païen instruit, de bonne foi, sérieux, mais décidé à ne se rendre qu'à la démonstration scientifique de la vérité chrétienne ? Ce point de départ n'existe pas ; jamais un païen ne se convertira par cette voie. Tout est surnaturel dans le christianisme, tout y défie la sagesse et la raison. La présence du christianisme quelque part attire l'attention, prêche d'elle-même ce qu'il faut prêcher pour amener les âmes de bonne volonté à l'idée de devenir chrétiennes ; le Saint-Esprit fait le reste par une opération invisible. Pour ce qui est de la conversion /r^w??r(?, le missionnaire a surtout pour office de tenir un registre, d'y inscrire les noms de ceux que le Saint-Esprit amène ; le travail personnel commence après la conversion J>ref nie 7^e proprement dite.
Ii«« Chmois chez eux. <5
^i décembre. — Je suis retenu à Ilin-y-Fou par les affaires conlentieuses du district et la maladie qui visite l'orphelinat. Un des garçons est à l'agonie et mourra peut-être demain... pour mes étrennes ! A ce propos, voyez l'égoïsme, le sans-cœur des Chinois, même chrétiens : tous se sauvent quand je parle de soigner ce pauvre petit, qui salit ses vêtements et sa couverture ; je suis réduit à le laver moi-même ; ses compagnons le retournent et le manipulent gaîment, rient de ses misèr^, chantent et ne pensent qu'à jouer. Les chrétiens et le catéchiste viennent le voir, mais ils le laissent geindre, agoniser, appeler, croupir dans ses ordures ; eux, causent, s'amusent et mangent sans prêter l'oreille à ses plaintes. Vainement j'essaie de me faire aider par eux ; leur dureté me révolte tant que, pour me soulager, je suis obligé de leur crier des injures en français. — Les affreux bonshommes ! Au moins puis-je commander aux camarades de l'enfant de le nettoyer, et leur défendre de jouer près de lui. Hier, il parlait encore, et j'avais placé plusieurs enfants auprès de lui pour le garder, pendant que j'irais à mes occupations ; ils se mirent à chanter leurs leçons, selon l'usage des écoles chinoises ; mais le malade interrompait leurs chants pars ses cris ; j'accours, — « Qu'y a-t-il ? — Nous chantons, et Gniou-Pao (le malade) ne veut pas que nous chantions. » Pauvre petit ! il pleurait et me regardait d'un air suppliant ; ces chants le trépanaient. J'aurais volontiers étranglé toute la bande, et le plus grand reçut de ma main w\\ç^ danse dont il se souviendra. Triste, triste, triste peuple ! Il lui manque l'Évangile, et, quand il l'aura, ce sera encore un triste peuple : il lui manquera toujours ces dons exquis que Dieu a faits aux peuples d'Europe, et pour lesquels nous oublions de remercier sa miséricorde.