I. Lettre du Père Michel au frère de J.-E. Aubry
semble ne plus exister pour les chrétiens. Enfin, en décembre 1881, les mandarins ayant complètement donné gain de cause aux païens, l'iniquité étant consommée, la rage de ces ennemis du nom chrétien parut s'endormir. Votre frère, repoussant toute appréhension, armé de son zèle indomptable et de sa confiance en Dieu, partit pour relever tant de ruines ; il alla consoler ses chrétiens découragés.
Du 25 juin jusqu'au 7 septembre, jour de sa rentrée à Hin-y-Fou, il a parcouru 24 stations. Du 21 au 30 août, il a fait, pour se confesser au Kouang-Si, un voyage de six jours, aller et retour. En cette saison, dans toute la contrée où il a séjourné, la chaleur est intense et malsaine. Les voyages continuels qu'il a dû faire pour visiter un si vaste pays, où il n'y a presque pas de routes, et par un temps de pluies quotidiennes, lui ont occasionné des fatigues incroyables. Voici d'ailleurs comment il raconte lui-même ce fjui lui est arrivé le 10 juillet :
« Je suis arrivé ici avant-hier, bien tard dans la nuit, sans lumière, n'ayant avec moi que Où-Lao-San et Yan-Kiu-Yuen : seul je savais les chemins, et pas bien sûrement. La journée ayant été toute pluvieuse, ces chemins étaient d'autant plus affreux, qu'ils le sont d'ailleurs en tout temps. A Loûng-Pin, première erreur de route, je pris à gauche ; il a fallu ensuite, pour rejoindre la route, traverser les rizières ; je me suis mis nu-jambes, et on a barboté. Arrivé dans un détour près d'ici, deuxième erreur de route, j'ai pris trop à droite ; cela m'a conduit dans des vallons déserts, à hautes herbes ; la nuit arrivée, j'étais trempé, pas de chemin. Yan-Kiu-Yuen rôde à la découverte, Où-Lao-San et moi cherchons à sortir de là ; nous errons par les broussailles, les rochers, les chemins creux, pleins d'eau et d'amas de boue : Lao-San tient un bâton et tâte le chemin pas à pas, je le suis par derrière, tenant le bout du bâton et traînant ma mule,
qui a peur. On tombe d'un trou dans un autre : quelle soirée ! Enfin, découragés, nous nous asseyons sur une pierre et, pendant que ma mule broute au hasard, nous attendons le retour de Yan-Kiu-Yuen, qui est allé chercher secours. Bien longtemps après, nous commençons à percevoir un cri lointain ; je réponds de toutes mes forces. Peu à peu le cri se rapproche, et nous apercevons le reflet des torches que les hautes herbes nous empêchent de voir. Enfin les chrétiens arrivent, et, en nous éclairant, nous révèlent à nous-mêmes notre triste état. »
Remarquez que cet accident s'est souvent renouvelé pour lui ; ajoutez à toutes ces fatigues le peu de soin qu'il prenait de sa santé et les soucis continuels qui agitaient son esprit. Il écrivait le i^^ septembre : « Le plus grand tourment, la plus grande peine de la vie du missionnaire, c'est l'inquiétude au milieu de laquelle il lui faut vivre, sans un seul moment de relâche, et qui tombe sur lui de tous côtés : du côté des chrétiens, on a peur qu'ils ne soient mauvais et ne remplissent pas leur devoir ; du côté des catéchistes, on craint qu'ils n'instruisent pas les chrétiens ; du côté de la maison pt des enfants de la Sainte-Enfance, impossible de dire mes transes sur ce point ; sitôt que m'arrive un courrier de Hin-y-Fou, je tremble d'apprendre que les enfants sont malades, qu'il y en a de morts ; du côté des païens, peur de la persécution des troubles, des mauvais bruits, des injustices ; du côté des mandarins enfin, crainte qu'ils ne vexent mes chrétiens et ne leur cherchent chicane, comme c'est leur
habitude. »
L'âme la; plus forte, le corps le plus robuste, ne pouvaient tenir
contre de telles épreuves. Appelé à Hin-y-Fou le 7 septembre pour une affaire injuste que lui suscitait un mandarin, il fit deux journées en une, et arriva bien fatigué, très tard dans la nuit. Dès le lende-
main, il sentit les premières atteintes de sa maladie. Mais laissons-le encore une fois parler lui-même ; vous verrez que la piété a toujours été son soutien : « Ce 8 septembre, fête de la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie, j'ai bien besoin de sa protection et surtout de la force qu'elle sait mettre au cœur de ses enfants. Quand je
Idoles et autel chinois.
suis, comme aujourd'hui, fatigué, non seulement de corps, mais de cœur et d'esprit, j'éprouve encore une joie intime et profonde à me reposer l'âme dans une pensée de piété. Tout est là, et puisque je suis prêtre et missionnaire, je n'ai d'espoir et ne vis que pour le Ciel ; toute autre chose compte pour peu devant moi. »
Dans les jours qui suivirent, votre frère mit tous ses comptes en règle, et écrivit des notes sur toutes ses affaires. Dès le 12, il ne put plus célébrer la sainte messe. Sa maladie consistait dans une fièvre pestilentielle, suite de trop grandes fatigues et de son trop long séjour dans le Tse-Hen. Il y avait un an et quatre mois qu'il affrontait généreusement à Pou-Gan le martyre du sang ; Dieu lui avait réservé le martyre du dévouement à ses chrétiens. Dès le mercredi 13, ses catéchistes le pressaient de m écrire pour m'inviter à venir le voir. Ce cher confrère, croyant encore à son rétablissement, ne voulait pas m'imposer inutilement ce voyage de près de 50 lieues. Ce ne fut que le jeudi au soir que, ne pouvant plus tenir la plume, il ordonna à son pharmacien de m'envoyer un courrier exprès. L'envoyé partit en toute hâte et arriva chez moi le dimanche soir. Depuis quelques jours un confrère, M. Roux, se trouvait avec moi. Il devait, le lendemain, rentrer dans son district ; mais, comprenant la gravité de la situation, et par affection pour votre frère, il voulut m'accompagaer. Nous partîmes le lendemain à marche forcée. Ah ! pourquoi notre voyage n'a-t-il pas eu la promptitude de nos désirs ? Dès le vendredi 15, votre frère ne quitta plus le lit. Le feu intérieur qui le minait l'a toujours laissé calme. Il souffrait beaucoup, mais sa patience a édifié tous ceux qui l'ont approché. Il avait continuellement à la bouche des paroles de résignation. Il consolait ses chrétiens, qui se lamentaient d'avoir à quitter si tôt un si bon père. Un de ses catéchistes, nommé Lou, s'est tenu à son chevet jusqu'à l'instant fatal, lui donnant les soins les plus assidus. C'est à lui qu'il a transmis ses dernières volontés en lui disant : « Quand le P. Michel sera venu, tu le prieras d'écrire à mes parents bien-aimés, à mon frère et à mon curé. » Il lui disait encore: « Peut-être, sans le vouloir, j'ai offensé mon vicaire apostolique et mes confrères ; tu prieras le
Père de leur demander pardon en mon nom !:?> Il en est venu jusqu'à prier les chrétiens qui l'assistaient de lui pardonner les offenses qu'il aurait pu leur faire. Et les chrétiens réi)ondirent : « Le Père ne nous a fait que du bien : venu pour nous, c'est à cause de nous qu'il meurt si tôt. » Dès le dimanche soir, votre frère ne put plus parler, mais il conserva parfaite toute sa connaissance, répondant par signes à tout ce qu'on lui demandait, souriant quand on lui prononçait les SS. Noms de Jésus, Marie, Joseph ; il embrassait continuellement son crucifix, ses yeux étaient fixés avec amour vers le Ciel. Le mardi, de grand matin, sa respiration devenant difficile, les catéchistes et la vierge qui dirige l'école des filles se mirent à genoux autour de son lit. Ils récitèrent les prières des agonisants. Ils l'appelaient de temps en temps, et chaque fois il répondait par un léger soupir. Enfin, vers 8 heures du matin, votre cher frère, ayant conservé sa connaissance jusqu'au dernier instant, les yeux tournés vers le Ciel, la croix en main, l'habit de Marie sur le cœur, a rendu sa belle âme à Dieu. C'était le mardi 19 septembre.
Ses catéchistes ont lavé son corps, l'oht revêtu de ses plus beaux habits, de sa plus belle aube et de la chasuble, puis l'ont exposé dans l'endroit le plus honorable de la maison. Depuis ce moment, les prières des enfants de l'orphelinat et des chrétiens, accourus de tous côtés, n'ont pas discontinué. Le lendemain, le cercueil étant prêt, on le transporta à l'église. C'est là que nous l'avons trouvé.
Il nous restait encore un jour et demi à faire quand, arrivés dans un marché, nous avons appris cette foudroyante nouvelle. Depuis mon séjour en Chine, je n'ai jamais éprouvé une douleur si indicible. Nous étions là, perdus au milieu de cette foule païenne qui nous regardait stupidement, ne comprenant rien à notre malheur. Ah ! quel moment ! Mon Dieu, excusez-moi si j'ai presque murmuré. Dès
notre arrivée, notre premier acte fut de prier auprès du cercueil de votre frère et notre ami. Les enfants et les chrétiens vinrent nous saluer ; leurs larmes disaient bien la perte qu'ils avaient faite ; c'était trop d'émotion ; ne pouvant plus nous contenir, nous avons pleuré et pleuré longtemps.
L'enterrement eut lieu le samedi 23 ; la longue file des enfants et des chrétiens en deuil, chantant leurs prières, s'est déroulée avec ordre dans cette grande ville. Une foule immense, mais silencieuse, stationnait le long des rues. Le cercueil venait après les chrétiens. Enfin les deux missionnaires suivaient en chaise. Ainsi le veut l'impérieuse coutume de Chine. Toutes les cérémonies de notre Mère la Sainte Eglise étant accomplies, nous avons confié à la terre ce précieux dépôt. Son tombeau se dressera à l'endroit désigné par lui-même, en face et à un millier de pas de celui de M. Millier, lui aussi enfant de Beauvais.
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Avant PROPOS ii