VIII. Lettres de noblesse accordées à Georges Maréchal
IX. Autopsie de Louis XIV. — X. Préambule de la
Déclaration du23 avril 1743.—XI. Formule d’un contrat d’apprentissage.—XII. Autopsie de Louis XVII. . 261
LA
Je malmène si fort dans ce petit volume les chirurgiens et les médecins, que j’éprouve le besoin de m’en excuser.
N’étant ni chirurgien, ni médecin, ni barbier, je me trouvais dans de bonnes conditions pour juger les uns et les autres. Je n’ai négligé aucun moyen d’information. J’ai étudié les textes ; j’ai fait comparaître devant moi les témoins du drame intime que je voulais reconstituer ; je le?s ai interrogés dans l’unique désir de rechercher la vérité ; j’ai contrôlé leurs assertions au moyen des pièces officielles qui nous ont été conservées : et je
jure que, sans me laisser influencer par Rmour, par haine ou par crainte, j’ai prononcé suivant ma conscience.
Au siècle dernier, François Quesnay s’est donné beaucoup de peine et a publié un énorme volume pour établir la prééminence des chirurgiens sur les barbiers. Il a eu beau travestir les ordonnances, torturer les arrêts, falsifier les dates, il n’a rien pu démontrer, et l’inutilité même de ses efforts a achevé de ruiner la cause dont il poursuivait le triomphe .
La chirurgie française a été créée par les barbiers ; ceci est hors de doute. Nos chirurgiens actuels descendent d’eux en droite ligne, et non de ce petit corps de chirurgiens jurés dont toute l’ambition était d’imiter les médecins, de savoir comme eux le latin, et qui croyaient compromettre leur dignité en touchant un scalpel. Les barbiers ne parlaient que le français, c’est vrai ; mais ils ne rougissaient pas de leur métier, et ne craignaient pas de se salir les mains en disséquant un cadavre ou en opérant un malade. Dans les rangs des premiers, on ne rencontre pas un homme de réelle valeur. Tous les chirurgiens dont la science a conservé le souvenir appartenaient à l’humble corporation des barbiers ;
IÆS CHIRURGIENS.
descendre d’elle, c’est descendre aussi du bon et grand Ambroise Paré, le fondateur de la chirurgie moderne.
Je ne connais pas d’histoire plus instructive, plus édifiante que celle de la lutte soutenue durant cinq siècles par les barbiers contre un absurde préjugé. Je vous le dis en vérité, elle devrait être comprise parmi celles qui sont proposées à l’admiration de la jeunesse ; elle devrait occuper une place d’honneur dans La morale en actions, figurer dans une bibliothèque d’éducation, entre Théodore ou les avantages de l’élude et Le bon Fridolin et le méchant Thierry. Le bon Fridolin, ce sont les barbiers qui, maltraités tantôt par les chirurgiens, tantôt par les médecins, parviennent, à force de persévérance et de travail, à l’emporter sur tous leurs rivaux.
Dès les premières années du règne de Louis XIV, les chirurgiens reconnaissent leur impuissance, s’allient aux barbiers, forment avec eux une seule corporation. C’est sur elle que vont désormais se donner carrière les instincts tyranniques et les basses rancunes de la Faculté de médecine. Aussi orgueilleuse qu’ignorante, hostile à tout progrès, tenant ses doctrines surannées pour le dernier mot
de la science, étendant son hautain despotisme sur tout ce qui concerne l’art de guérir, elle couvre de ses dédains et n’en persécute pas moins sans trêve ces laquais bottés, ces méchants coquins, comme les appelle Gui Patin. Les plus habiles même sont, à ses yeux, de pauvres diables indignes de cirer les bottes d’un médecin, de méprisables artisans auxquels n’est dû que le mépris, puisqu’ils font oeuvre de leurs mains. Elle entend qu’ils aient boutique ouverte sur rue ; ils ne professeront pas, la Faculté se réserve d’enseigner un art dont elle se raille et qu’elle se fait gloire de ne pas pratiquer ; ils ne porteront ni robe ni bonnet, marques d’une instruction bien médiocre pourtant; chaque année, ils jureront obéissance à la toute-puissante Faculté, et lui verseront une petite somme à titre d’hommage.
Eh bien, un jour arrive où ces parias de l’art médical, non seulement deviennent les égaux des médecins, mais, par un juste retour des choses d’ici-bas, sont presque mis au-dessus d’eux, leur sont presque préférés dans l’estime publique. D’où la moralité qu’il est prudent de ne pas trop s’entêter dans ses opinions, et qu’il faut autant que possible ne
persécuter personne. Disons-nous toujours que ce qui nous paraît vérité évidente, paraîtra peut-être à nos petits-enfants erreur évidente. Toute l’histoire de l’humanité peut se résumer en ces deux lignes. Depuis l’origine des sociétés, on voit les hommes se disputer, se passionner, se massacrer pour des idées, pour des principes d’où leur semble dépendre l’avenir du monde, et que le siècle suivant traitera d’enfantillages, souriant à la pensée qu’ils ont pu faire répandre tant de paroles et tant de sang. Ils n’en recommencent pas moins à lutter, au profit d’autres idées, jugées irréfutables celles-là, et dont le siècle suivant sourira à son tour.