‹ Les Choéphores d'Eschyle. Les Eumenides d'Eschyle. L'ours et la luneChapitre 18 sur 24 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

L'infirmerie d'un camp de prisonniers dans le Nord de l'Allemagne. La baraque des contagieux.

LE PRISONNIER, assis auprès d'une table, il dort. — Marie, est-ce toi ? (Silence) Je suis bête, il y a longtemps qu'elle est morte. — Moi aussi, je suis mort, drôle de sensation ! — Non, je ne suis pas mort, je dors seulement. Je dors, c'est sûr ! — Et les températures qu'il faut absolument que je prenne à minuit. Je ne peux pas ! je ne peux absolument pas me réveiller, Il n'y a pas moyen. — Qui est-ce qui fait ce râclement? C'est le petit de la Classe 15. Mais non, puisqu'il est mort hier! Bon, en voilà un autre qui s'y met ! C'est l'Indien qui délire à présent, il jacasse tout bas comme un oiseau exotique. En avant, les contagieux ! Les voilà tous qui entrent dans le concert l'un après l'autre. Il y a de quoi rire. Un pouvoir méchant. Un pouvoir méchant nous a réunis tous ici des quatre coins du monde. Le pavillon quatre. Et ces températures qu'il faut absolument que je prenne. Sans cela, mon garçon, cellule. Je m'en fous. Nous nous en foutons tous. Quelle

musique nous faisons. On est des frères. C'est la mort qui approche pour nous tous. Il y en a aussi qui pleurent et qui gémissent. Moi, je dors, je suis bien, ici et loin d'ici. Délicieuse liberté! — (Tout bas) Marie, est-ce vous, ma chérie? — Mais non elle n'est pas là. — Attention, les clients, écoutez ! Un peu de silence, que diable ! C'est minuit qui sonne. L'heure allemande. Il faut absolument que je me réveille. Mais non, ce n'est pas minuit, il y a trop de coups, je m'embrouille, je ne peux pas arriver à compter. Que la terre est grande! qu'elle est déserte! Que de douleur peut y tenir, il y a de la place ! Et ces chemins, si on savait, dans la nuit, qui réunissent tout ensemble. Les familles à l'intérieur de ces maisons. Ils ne souffrent pas, ils dorment. — Je ne peux pas arriver à compter. A peine un clocher s'est tû, qu'il y en a un autre qui commence. Il y a un incendie là-bas ! Non, c'est la lune qui se lève, une espèce de lune. Il y autant de coups de l'heure que d'étoiles au ciel sans aucun bruit. C'est à ne pas s'y reconnaître. S'il n'y avait pas cette lune on serait étonné de voir combien il y a d'étoiles. C'est comme cette nuit que nous revenions à Hostiaz en auto, non ce n'était pas en auto, c'était le char de la Nuit, tellement nous étions ivres et joyeux! Cette espèce d'ivresse de la poussière et de la solitude, quand on va à toute vitesse et qu'il est deux heures du matin! Avec toi, Marie! — les roues ne touchaient plus la terre. — Avec toi, Marie! — Dis, est-ce vrai que tu n'es plus là? est-ce vrai que tu es morte? Est-ce vrai que tu ne m'aimes plus aucunement? — (Silence) — Nos enfants? tu me parles de nos enfants? Nos trois petits enfants. Ce que j'ai fait de tes enfants? ils sont les miens comme les tiens. Pourquoi dis-tu nos enfants? Tu sais bien que nous n'avons eu qu'un seul fils, celui qui

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avait dix ans quand tu as cessé d'être là. Il était trop pur pour la terre, c'est de notre amour qu'est sortie cette belle étoile, ton sommeil profond entre mes bras, ma chérie. Je t'ai déjà raconté qu'il s'est marié, tout jeune comme nous, et sa femme aussi est morte toute jeune comme toi, Dieu qu'elle était jolie ! Alors la guerre est venue et nous a pris tous ensemble. Ces trois entants dont tu parles, ce sont les siens. Un garçon et les deux jumelles. Pauvres petits ! C'est une bonne qui les garde et les habille là-bas, dans la haute demeure d'Hostiaz. Leur père? notre enfant à nous? cet enfant que nous avons eu en rêve? nous n'avons pas eu d'enfant ! je ne sais pas ce que tu veux dire, je dors, laisse-moi dormir ! Si ! regarde là-haut, il y a une étoile qui se détache, c'est lui, mon beau petit Jean ! Elle fait une grande trace de flamme et de fumée, et tout a disparu. 11 brûle comme une étoile entre le ciel et la terre, c'est lui, notre beau petit Jean aux yeux bleus. Il était aviateur. C'est une lettre qui m'a appris cela ici. Qui s'occupe de nos enfants? Personne. Quelqu'un de vague. Précisément nous venions de perdre toute notre fortune, il y a un banquier qui nous avait promis toutes les étoiles du ciel. Ensuite la guerre nous a pris, nous deux, Jean, le père avec le fils! Ah, j'ai fait un fameux soldat! Chopé avec mon sac et mon fusil dès le premier jour, comme une pauvre mouche qui se dépêtre dans du sirop ! Quelle belle lune sur les sapins d'Hostiaz! et ce grand soupir dans l'épais repaire de feuilles! C'est le sommeil, ah, pour lui résister il ne faudrait pas être un petit enfant ! Comme ils dorment! je vois le petit garçon violemment renversé en arrière et le poing fermé. Comme il ressemble à mon fils! C'est lui qui a fait cela. Et les deux jumelles ensemble. Celles qui t'ont coûté l'existence, ma jolie, les voilà comme

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des petits animaux tout chauds dans le foin. Il y a sans doute quelqu'un qui s'occupe d'eux. Pourquoi a-t-on si mal fermé ces rideaux? 11 y a un rayon de lune qui pénètre dans la chambre. Tous les joujoux sont là, les soldats, le forgeron russe, la boîte à cubes, et l'ours dans le lit des poupées. Qui est-ce qui a laissé ce rideau ouvert? Il faut être bien sans soin.

LA LUNE, apparaissant dans un rayon qui traverse obliquement l'infirmerie. — Est-ce ainsi que tu veux empêcher d'entrer la Reine des songes ?

LE PRISONNIER. — Qui es-tu, ô voix dans le rayon diagonal?

LA LUNE. — Je suis la sereine Lune.

LE PRISONNIER. — Je savais bien que tu avais une voix aussi et je l'attendais telle,

Semblable à la lumière dont on ne peut dire qu'elle commence ou cesse, mais que nous y baignons, et qu'elle entre en nous à longs traits dès que nous y prêtons l'ouïe.

LA LUNE. — La lune, lumière de la nuit.

LE PRISONNIER. — Rien d'autre sur ma triste table

Ne pouvait faire étinceler ainsi

Ce flacon à médicaments comme la Vouivre au fond d'un souterrain.

LA LUNE. — Te souviens-tu quand on avait dix-huit ans, et ce fleuve au milieu de la forêt, et toi posé près de moi dans ton bateau sur ce chemin liquide et collant à la main comme de l'hydromel; puissamment retenu derrière ses écluses et ses déversoirs, il est pareil à cette consolation là-bas au fond d'uu autre continent que les Ethiopiens appellent Nectar.

Le fleuve à ce tournant que les herbes grasses obstruent et les feuillages accumulés.

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Et çà et là une grosse brème comme une bûche pour happer la manne qui saute pesamment hors de l'eau.

Et toi plein de rêves et d'amertume et de passion et de colère et de pensées et de mélancolie, écoutant cet hôtel au ras de l'eau d'où sort une musique folie et de longs cris et des rires de femmes ;

Et ta rame lentement à ta gauche qui fait bouillonner mon image, aussi large que le fond d'un tonneau;

Et plus tard quand tu sus pour la première fois qu'une femme t'aimait et qu'au lieu de te répondre elle te regarde avec ce visage soudainement sévère et ces yeux pareils à ceux de quelqu'un qui tombe.

Et plus tard, quand tu la tenais dans tes bras, dans cette voiture qui avait l'accélération de la chute,

Quand l'odeur des menthes sauvages en ce fond humide vous souffletait le visage et vous entrait, par le nez à la force de 80 kilomètres à l'heure et ce masque de parfums qui s'appliquait sur ta face,

Quand tu la tenais dans tes bras, (dis-je), au milieu de ce parc profond piqué d'étoiles de toutes parts petites entre les feuilles, c'est alors que j'étais la Reine des Songes !

C'était ton fils qui commençait alors et ce fils qui devait commencer de ton fils.

Et plus tard celle que tu aimais, lourde du fruit de l'amour,

Quand tu l'aidais à remonter le perron, et la façade du château devant toi toute blanche par mon art ensoleillée, c'est alors que j'étais la lumière de la nuit 1

Et maintenant bien que mon rayon pour te retrouver ait à couper cette lame de verre cruel, et au dehors n'éclaire qu'une froide lande et du sable et ces maigres bois de bouleaux fréquentés par les Furies,

Et que mon entretien avec toi soit à mainte reprise entrecoupé par ces cavaleries échevelées de la brume qu'emporte le vent Baltique,

Cependant c'est encore toi-même, ô mon amant, et je suis la même lune.

LE PRISONNIER. — Parle encore! maintiens à toutes les issues de mon âme cette parole de lait !

De peur que je ne me laisse

Retirer de toi par cette chose en moi obscurément qui me déchire, cette épine au fond de moi-même que je ne puis arriver à extraire, là !

LA LUNE. — Ne sens-tu pas que tu es libre et que tu n'as plus aucun poids? Ne sens-tu pas que tu peux maintenant voler au-dessus du sol sans y toucher par le moyen de cette force que tu émets? Oublie ton existence une seconde et tu te retrouveras de l'autre côté de toutes les murailles.

Tu voles sans autres ailes que ta volonté. C'est moi qui ait fait cela. Le son qui n'est point né pour l'ouïe de ma cithare est tel.

Le corps n'est plus l'instrument de ta servitude, non plus le geôlier, mais l'agile serviteur de ton âme, et la forme au dehors qui lui est la plus convenable, et sa réalisation sur tous les points de l'espace où tu veux, successif ou simultané,

Comme ma face qui est ce coin unique au centre du ciel et créatrice en même temps sur tous les points de la terre où il y a miroir, de pièces.

LE PRISONNIER. — Unis-moi, lune, à ce rayon qui regarde mes enfants !

LA LUNE. — Je ferai plus, je veux que tu ne fasses plus cette nuit qu'un seul regard avec eux. Attention !

ne pensons plus à rien, ça commence ! Ici la parade nocturne.

Les hommes, ces drôles de corps, ce qu'ils trafiquent ensemble quand ils dorment,

Quand ils s'évadent de leur ventre plein de viande et de haricots ou de rien du tout, comme toi, mon pauvre fiévreux!

Et qu'ils s'engagent avec moi, petites figures dociles, par l'influence de mon visage bénin dans un chemin bienheureux délivré de la pesanteur et de la logique!

Tu as bien le droit d'être là. Avec eux. Ton cœur bat avec tous ces petits cœurs, tu as bien le droit d'être un enfant par le droit du père,

De leur père que tu as fait. Tout commence ! tout est nouveau avec eux, il s'agit de tenir les yeux bien ouverts !

Tu as bien le droit d'être assis sur le même banc, avec eux, tu as bien le droit de tenir toutes ces petites mains dans les tiennes. Ici commence la lanterne magique.

LE PRISONNIER. — Ah surtout, Lune ! ne montre pas à mes petits enfants toutes ces choses horribles que j'ai vues une fois, ce lieu horrible où il me semble que je fus une fois, cette prison où il me semble que je fus une fois, qui sait ? où je suis peut-être encore! et c'est là cette pointe au fond de moi d'épine qui me fait mal !

LA LUNE. — Paix! Tout cela était un songe.

LE PRISONNIER. — Que je les entende rire plutôt! que je ne voie pas de larmes dans leurs yeux ! C'est ce rire que je désire entendre ! Ne leur dis pas pu je suis ! Cache-moi bien ! Que je les voie seulement ! Pauvres enfants orphelins ! La voix de ces petits enfants quand ils rient tous aux éclats, qu'elle est douce pour un père!

LA LUNE. — Un père en qui l'âme de la mère s'est aussi réfugiée!

LE PRISONNIER. — Vois, elle ne m'a point quitté et le saint anneau brille à mon doigt toujours.

LA LUNE. — Viens donc, ami, mais que fais*tu là à te croire enfermé ?

Quand se tiennent au dehors les fêtes de ma plénitude, telles qu elles sont douze fois seulement célébrées, et que du haut du céleste canopée je fais largesse à tous de ma farine ?

Chacun a prudemment fermé portes et volets, et se mettant au lit m'a livré pour beaucoup d'heures la terre à moi toute seule, qu'elle est vide !

Ah, comme la France est vide !

Voici tout ce petit monde-joujou des hommes si sérieux et si bien arrangé, qui n'est plus qu'un simulacre spectaculaire dans cette mer d'une lumière ailleurs puisée que je lui déverse!

Le voici pour beaucoup d'heures pendant que dorment les habitants, abandonné aux inspirations de la poésie et de la farce !

Du fond de la vallée s'élèvent des collines destinées à faire du vin toutes décorées de routes qui sont jetées sur leurs épaules comme des colliers ;

(Et celles-ci entre les buissons qui paraît et reparaît comme les points irréguliers d'un fil ;)

On y voit comme en plein jour, les routes de la nuit, phosphorescentes et magnétiques !

Coinme un fleuve sous les sabords d'un pirate ainsi la route sous la fenêtre d'un jeune homme de dix-huit ans ! et c'est-il le moment de rester couché quand la bicyclette est là qui attend la jambe, et qu'il suffit de cette roue à ses deux pieds, tout le corps en poids et tout le poids en vitesse transformé, et j'en mets, et je vas en mettre encore 1

pour essayer d'être juste aussi rapide qu'elle est longue, la route qui n'en finit pas !

Et le monde fantastique et amusant qui passe à droite et à gauche comme le vent, et c'tontil tout à coup qui a failli me faire tomber, et cet endroit où 1 on va arriver avec toutes ses fenêtres brillantes dans le grand silence et dans le grand soleil de la pleine lune tout seul comme un voleur,

Et quand il fait jour, c'est comble de choses à voir et pareil à la librairie d'une gare pleine de publications illustrées et de romans !

C'est vous qui m'accusez d'être folle parce que je ne reste pas la même et la mère n'est pas née de ce tailleur qui me prendra mesure pour un spencer à ma taille.

On dirait bien que vous êtes si raisonnables, vous les hommes! il n'y a qu'à voir ce que le sommeil fait du plus grave d'entre vous et le moindre de mes rayons qui lui caresse le bout du nez !

Le plus sonore magistrat alors, le notaire le plus épais, le rentier le plus rotond,

Ça fait pitié de voir avec quelle promptitude ils suivent leur imagination sans aucun égard qui les mène où elle veut aller,

Et quelle caricature, au gré de ce dieu qu'il cache, il fait de lui-même plus vraie que la vérité sur le mur illuminé par ma nappe extatique !

Attention! tu dors comme j'aime que l'on dorme, qui résisterait à mon éloquence? et tes enfants dorment aussi.

Nous y sommes tous ? je vais vous montrer la Vie !

(Bruit d'un tambour au loin.)

LE PRISONNIER, comme un homme qui peut à peine parler. — Quel est ce tambour ?

i6 . L'OURS ET LA LUNE

LA LUNE. — C'est le tambour du pays des rêves ! Dors, mon fils !

(Elle l'enveloppe tout entier d'un grand voile de mousseline

blanche et sort.)

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