‹ Les Choéphores d'Eschyle. Les Eumenides d'Eschyle. L'ours et la luneChapitre 19 sur 24 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

La scène se rétrécit comme les segments d'une longue vue qui s'emboîtent. Apparaît et s'avance auprès du PRISON- NIER un théâtre de marionnettes, le rideau, s'ouvre. La scène représente une partie d'une chambre d'enfants. L'OURS, dans leur lit, couché entre deux poupées, une jambe en l'air.

Entre LA LUNE, tenant une lanterne, habillée comme une vieille dame avec une vaste robe à volants et un chapeau à brides, garni de jais et de plumes noires, d'où pend de côté une voilette ; asse^ pareille aux images de la Reine Victoria.

La LUNE, s' adressant à l'OURS, d'un ton plaintif :

Brelebrun...

L'OURS, aux poupées. — Dormez, sultanes! On ne parle pas. C'est la lune, je vous dis!

Que ce rayon blafard et deux fois rétorqué ne suffise pas à accroître le plomb qui à l'intérieur de votre tète fragile fait équilibre à un regard si bleu que l'objet en est aussitôt comme coloré!

Quanta moi, les dieux qui m'ont fait m'ayant refusé une paupière, je ne dors pas.

J'envisage toute chose effrontément jour et nuit comme

un homme du monde de cet œil unique et pareil à une chique de verre qui m'a été vissé sous l'orbite comme avec une clef anglaise ! l'autre est parti et il ne reste plus qu'un bout de fil noir.

Et puisque c'est sur votre lit qu'une volonté supérieure m'a ce soir précipité, dormez, ne bougez pas, je veille sur vous, une de mes jambes impérieusement étendue au travers de votre corps, l'autre en l'air, dans la pose de Prométhée quand Jupiter d'un grand revers de sa main l'eut fait sauter du ciel.

LA LUNE. — Brelebrun, forestier comme la fraise, mangeur de miel,

M'entends-tu ?

L'OURS. — Est-ce toi, commère?

LA LUNE. — Où t'es-tu réfugié? Pourquoi est-ce que je ne te vois plus à la pointe aiguë de quelque sapin, espèce de velu, ainsi qu'un gros frelon dans le thyrse d'une digitale ?

Toujours défiant et mâchonnant et reniflant et seul et occupé à quelque entreprise personnelle.

J'avais tant de plaisir à te serrer sur mon cœur comme un manchon!

L'OURS. — Brelebrun est mort. II y a longtemps que le dernier chasseur a apporté au châtelain d'Hostiaz sa patte avec sa tête.

Quant à moi, je suis un ours comme qui dirait spirituel. Les dieux qui m'ont fait, au lieu de viscères, c'est de pure substance lyrique qu'ils ont rempli ma peau de peluche dorée,

De vieilles épreuves de « l'Homme qui rit »,

Si bourré qu'on n'y ferait pas tenir une antithèse de plus.

Et ils n'ont préposé à la garde de ces enfants dont le père est mort et dont le grand-père fait la guerre là-bas à ces nations dans le brouillard qui sentent le chou qu'on cuit.

LA LUNE, dirigeant un rayon sur ia peau de IOURS. — Que j'ai de plaisir à te regarder!

L'OURS. — Vieille dame, veux-tu finir? Cesse de me parcourir! J'ai comme un petit frisson quand de mon Chapitre IV tu passes à mon Chapitre V.

LA LUNE. — Ah, je vois que tu me reconnais ! Toi, du moins, tu ne m'as pas oubliée ! que de trous tu m'aurais faits s'il n'avait tenu qu'à toi !

L'OURS. — Un trou à la lune! Mais attends donc, attends un peu ! ça me dit quelque chose

Les trous que je t'ai fait, ma vieille, c'est pour ça que je suis dans l'Amérique du Sud !

Je ne suis pas ici! je ne suis pas un ours, c'est idiot! C'est banquier que j'étais! Maintenant j'ai dû changer de nom, il le fallait, et je tiens un hôtel

Quelque part dans la forêt vierge. Qu'est-ce que c'est que cette chambre?

C'est cette sacrée habitude que l'on a de dormir! je n'ai pas plus tôt posé la tête sur l'oreiller que je me retrouve ici,

Où je mène une existence vertigineuse et accélérée de grands coups de pied et quand je ne passe par cette fenêtre que trois fois par jour, ce n'est pas beaucoup ! Je me réveille tout rompu. Et les médecins qui disent que c'est les rhumatismes !

LA LUNE. — Ne connais-tu point cette maison?

L'OURS. — Je l'ai fréquentée vaguement autrefois. J'étais le camarade de classe du grand-père. Je lui voulais du bien. Je voulais faire sa fortune.

LA LUNE. — Ht les choses ont mal tourné?

L'OURS. — J'ai été absorbé par les frais généraux. Cesse de me chatouiller, je te dis!

LA LUNE. — Il y a quelque chose en toi que tu me caches et qui brille.

L'OURS. — Tu ne trouvera rien en moi, vieille espionne ! Si je brille, ce n'est que par le bon cœur.

LA LUNE. — Rends l'argent.

L'OURS. — C'est défendu ! Je ne peux pas. C'est absolument défendu. Cela porte malheur.

Ça ne m'est arrivé qu'une seule fois de restituer et tel est le principe de mes infortunes. Et d'ailleurs je n'ai plus rien.

LA LUNE. — Tu as un gros diamant bleu cousu entre la peau et ce paragraphe qui te sert de pancréas! Tu ne me le cacheras pas !

La viande n'attire pas plus les mouches que ce bouchon de carafe en toi

N'est congénial à mon regard angélique.»

L'OURS. — Viens le prendre, si tu peux, coquine! * LA LUNE. — Donne-le à cet enfant qui dort et à qui il appartient.

L'OURS. — Donner! Comme ça! pour rien! sans motif! Oh ! C'est contraire à la règle. On ne donne rien en affaires 1 ce n'est pas honnête.

Cet argent, croit-il que c'a été si facile que ça de le lui prendre?

Quel usage en ferait-il? Pour moi c'est de la quintessence de spéculation, le fruit de ma vie laborieuse.

LA LUNE. — Garde-le, ça m'est égal. Ce n'est pas cela que je voulais te dire.

Où ai-je la tête ?

Ours, à mon secours! Aide-moi, toi qui es un homme du monde.

L'OURS. — A la disposition de votre Altesse.

LA LUNE, pleurnichant. — Personne ne pense plus à moi ! Il n'y a plus de Lune pour eux! Les gens ont le cœur si lourd qu'ils ne pensent plus à lever la tête vers le ciel.

C'est en vain que je mets mon plus beau chapeau et que je balaye la terre de l'Orient à l'Occident avec ma grande robe à volants.

L'OURS. — Venons au fait.

LA LUNE. — C'est si difficile à dire pour une femme ! Que pensez-vous de moi ? Dans ma situation ! Après tant d'années d'un célibat qui ne fut pas sans considération !

Je crains de m'être mise dans un mauvais cas. Je ne sais comment en sortir. Je ne suis qu'une faible lune et je ne peux longtemps penser à la même chose ! Et quand je suis obligée de penser, cela me rend si triste que je me mets à pleurer!

Les larmes me sortent par tous les pores et cela me défigure.

Venez à mon secours, gentilhomme!

L'OURS. — Une remarque avant que nous poussions plus avant, n'auriez-vous pas une légère fluxion de la joue gauche?

LA LUNE. — Non, la joue gauche est correcte pour le moment, c'est un petit morceau de la joue droite qui me manque encore et ensuite la joue gauche commencera à se réduire.

L'OURS. — Et ça veut se mettre en ménage !

LE CHŒUR, ^'avançant. — Si vous le voulez bien, Mon-

sieur, c'est moi qui vous expliquerai. Elle ne sait pas trop bien ce qu'elle dit.

// a une calotte de velours, une grosse figure glabre, une redingote noire luisante, un pantalon trop long à petits carreaux noirs et blancs qui fait des tire-bouchons, et des pantoufles rouges. Il tient à la main une espèce de coupe-papier en forme de sabre turc.

L'OURS. — Qui êtes-vous?

LE CHŒUR. — Je suis le Chœur. C'est moi qui suis chargé d'escorter cette pièce intéressante et de veiller à ce qu'elle aille jusqu'au bout, et de donner un petit coup de main de temps en temps,

Comme un pauvre homme qui suit a pied son petit bien que des déménageurs suspects traînent pour lui dans une charrette à bras.

L'OURS. — C'est vous, l'Homme-dans-la-lune ?

LE CHŒUR. — C'est moi. L'homme dans la lune comme on dit de quelqu'un qu'il est dans la quincaillerie ou dans les suifs. Triste association !

L'OURS. — Et quel est ce yatagan?

LE CHŒUR. — Ça s'appelle l'ISOLATEUR. Dans les pièces qu'on joue, quand un acteur a besoin de ne pas entendre ce qui ne le regarde pas, vite i faut le faire sortir, et des fois, dame, ça ne va pas tout seul. Moi, j'interviens avec mon instrument magique et je le réduis aussitôt à une espèce de néant conventionnel. C'est bien commode.

L'OURS. — Parle, tu m'instruis. On ne parle jamais trop. Je te donne audience.

|e suis bien entre ces deux personnes avec ce rayon lyrique qui me dore l'entrecôte et fait grouiller en moi un peuple de métaphores,

LE CHŒUR. — Pourquoi cette lanterne?

(A la L UNE). Si Madame veut bien éteindre cette lanterne, je me permets de faire remarquer à Madame qu'elle peut nous donner de la lumière par ses movens personnels.

LA LUNE. — C'est vrai.

Elle éteint la lanterne et aussitôt sa figure s'illumine.

Maintenant vous allez voir. (// manie l'isolateur et la LUNE s'éteint et se rallume à chaque coup.)

Cette haute et respectable personne, (coup de l'isolateur) cette vieille folle, (Coup de l'isolateur) cette pure vestale à la lampe d'albâtre, (Coup de l'isolateur) cette coureuse qui passe toutes les nuits par les chemins avec sa lanterne déchirée (Coup de l'isolateur) par sa seule beauté, par son rayonnement moral, par l'éclat de sa modestie et de toutes les vertus domestiques, (Coup de l'isolateur) elle est amoureuse d'un petit jeune homme, quoi. (Coup de l'isolateur)

LA LUNE, minaudant. — Tu as tout dit?

LE CHŒUR. — J'ai tâché de me faire comprendre

LA LUNE, subite. — Vous n'auriez pas envie de faire ma photographie?

LE CHŒUR. — Qu'est-ce qui lui prend?

LA LUNE. — En ce cas je vous demanderais de la prendre de profil. Je suis plus à mon avantage.

L'OURS, hurlant. — Qu'est-ce que vous dites?

LA LUNE, avec un tressaillement. — Oh, pardon, Mon-

sieur, ne faites pas attention. Je ne savais pas que je parlais. Où en étais-je? . .

L'OURS. — Moi, je trouve que vous devriez vous taire photographier en laitière suisse. Vous seriez gentille avec les deux petites nattes tombant de chaque côté de la tête.

LA LUNE. — Vous trouvez? Peut-être suis-je un peu forte. C est curieux, je maigris et cependant j'augmente de

poids!

Où en étais-jev

LE CHŒUR. — Mous en étions au jeune homme LA LUNE. — Vous me direz que je n'aurais pas dû l'encourager, mais il n'est pas toujours en mon pouvoir de voiler cette fatale beauté dont les dieux m'ont fait

présent.

Car quoi de plus beau, dit Platon que la forme circulaire?

Quoi de plus intéressant que cette démarche graduelle, cette vie périodique, cette manière de n'être jamais la même, cette fidélité mystique à croître et à disparaître?

Tout fait silence pour me regarder quand je suis là.

Et ce n'est pas tout que la beauté seule, il y a le charme! Qui s'étonnerait que le cœur de tant de pauvres jeunes gens ait été touché?

L'OURS. — Le tien a fini par être pris aussi, la vieille! A quand la noce? Je te payerai des boucles d'oreille !

LA LUNE, d'un ton ravi sortant d'un grand silence. — 11 s'appelle Paul et il est aviateur. Paul, c'est un joli nom.

Est-ce la vie qu'il mène qui l'a tellement enhardi, jusqu'à former des espoirs qu'un autre n'eut pas caressés?

Que d'heures nous avons passées de compagnie, quand le prétexte d'un bombardement à effectuer l'attirait dans mon royaume et qu'il naviguait sur mes ondes silencieuses, occupé, on me l'a dit, de ma seule image!

A force de se baigner dans mes rayons a-t-il formé le dessein de me trouver,

Moi, peut-être, dedans,

Et de clore à jamais du sceau de l'amour cet invisible sourire qui en est intérieurement la source ?

Que ne rêve pas un chevaucheurde Morane-Saunier à qui son double moteur à refroidissement d'eau permet toutes les ambitions?

Comme l'anguille qui, à la saison des amours sait retrouver le chemin de ces abîmes de la mer où seuls est demeuré pour elle le pouvoir de donner la vie,

Et comme les abeilles pour s'unir qui montent si haut qu'elles peuvent, double grain de pollen d'or,

Sait-on si entre ciel et terre il n'aurait pas trouvé moyen de m'arracher ce Oui qui, dit-on, coûte aux femmes la virginité ?

L'OURS. — N'aie pas peur, tu es à l'abri !

LE CHŒUR. — Pour l'instant il est sur un lit d'hôpital, hélas, depuis bien des mois ! Il ne s'agit plus de ces folles pirouettes dans l'éther,

Quand la terre aux cent villes faisait au-dessus de lui plafond, à la place où l'on voit le ciel d'habitude.

LA LUNE. — Je l'ai vu tomber.

LE CHŒUR. — Le pauvre garçon n'a plus de pieds. On a dû les lui retrancher.

LA LUNE. — Il lui reste les ailes!

L'OURS. — A sa place j'aimerais mieux mes pieds.

LA LUNE. — Il n'y a pas besoin de pieds pour arriver jusqu'à moi.

LE CHŒUR. — Ni à elle pour arriver jusqu'à lui. {Coup de l'isolateur. — Modestement.) Je puis dire que j'en vois de toutes les couleurs depuis que je suis au service de Madame.

L'OURS ET LA LUNE 2s

(// tire une tabatière de sa poche. A l'OURS.) Vous n'en usez pas?

L'OURS. —Non, merci.

LE CHŒUR. — (Il fait le geste de tendre la tabatière à la LUNE.) J'oubliais quelle n'est plus là. Elle prise comme une blanchisseuse.

Tant qu'à passer toutes les nuits qu'elle peut sur le lit de ce jeune homme, quand l'inclinaison de l'écliptique le lui permet, c'est trop. Quel exemple pour l'établissement!

11 faut dire qu'on l'a mis près dune fenêtre qui était presque toujours ouverte par ces beaux soirs d'été.

La nuit, quand il ne dort pas, il regarde Madame, elle le regarde aussi. Moi, je suis là également.

Je connais tout son petit fourbi, sa montre sur un guéridon avec la photographie de sa maman, la cantine dans un coin, celle qu'on a acheté Avenue de l'Opéra le jour du premier galon,

Le dolman au mur, où il y a la Légion d'honneur et la croix de guerre avec palme,

Et les deux grands trésors sous l'oreiller,

Un long gant blanc de femme qui sent bon, et une lettre où sa fiancée lui explique qu'elle a appris qu'on lui a coupé les pieds que c'est bien triste que c'est lui seul qu'elle aime et qu'elle épouse son cousin qui est ingénieur dans une usine de produits chimiques.

Tiens, j'oubliais de la rallumer. (// rallume la LUNE.)

C'est cela qui nous a apitoyés.

L'OURS, baillant. — Cette histoire est belle, mais croyez-vous qu'elle amuse beaucoup mes petits amis?

LE CHŒUR. — Si elle ne les amuse pas, elle les aidera du moins à dormir. Et puis il n'y a rien que les enfants détestent comme les histoires qui sont faites exprès pour eux.

2b L'OURS ET LA LUNE

LA LUNE. — Ours, tu es fameux pour le tact. Rien ne résiste quand tu t'y mets. Qui te tiendrait fermé son cœur quand tu ravis jusqu'aux porte-monnaie ? Dis un bon mot pour moi.

L'OURS, — Mais que puis-je dire? Tu ne vas pas descendre de ton ciel, je suppose!

LA LUNE, avec fierté. — Non ! Ce serait un peu tôt pour moi de renoncer au théâtre !

L'OURS. — Alors ?

LA LUNE. — Qui sait s'il n'y a pas quelque moyen tout de même de nous atteindre? Quand il ne sera plus que des ailes et des yeux, alors je ne serai plus pour lui que de la lumière!

Et ce serait déjà beaucoup pour moi si je savais qu'il sait,

Qu'il sait qu'il n'est plus seul désormais et qu'il y a quelqu'un dans une position considérée dont le regard est pour lui,

Et qui va bientôt revenir alors qu'elle s'efface peu à peu.

LE CHŒUR, à l'ours. — Qu'y a-t-il? Pourquoi tortillestu ainsi ton bout de fil optique?

L'OURS. — Mon vieux, coupe vite la communication. Je n'ai jamais tant regretté de ne pouvoir cligner de l'œil.

LE CHŒUR. — Voilà.

(Coup de l'isolateur.)

L'OURS, impétueusement. — La vieille, qu'est-ce qu'elle vaut? Si je fais ce qu'elle demande, quelle sera ma commission ? qu'est-ce qu'on peut faire avec elle?

LE CHŒUR. — Ce qu'on peut faire de la lune? C'est un financier qui me demande ce qu'on peut faire de la lune? Mais qu'est-ce donc que tu distribuais à tes actionnaires? Avec quoi que tu les remplissais pendant que tu

vidais leurs poches ? Qu'est-ce qu'ils voyaient quand tu leur disais de regarder par le trou de ton coffre-fort ?

L'OURS. — Mon vieux, ce qui est bon pour mes actionnaires n'est pas bon pour moi. Il me faut du dur.

LE CHŒUR. — Vous ne me ferez pas croire que vous n'êtes pas capable d'emprunter quelques milliards sur un joli rayon de lune rose, un petit rayon bien choisi.

L'OURS. — Le fait est que j'ai emprunté jadis quinze millions sur un vieux bout de chemin de fer Decauville exploité par un âne borgne qui traversait un champ de cannes à sucre dans le Guatemala.

Les gens du pays l'appelaient l'Electro-Burro, et moi je l'avais appelé la « Compagnie Auxiliaire Privilégiée des Chemins de fer de l'Amérique Centrale ».

LE CHŒUR. — Ce n'est pas un rayon qui sera à votre disposition, ce sont des nappes ! Ligbt and Power. La vieille n'est pas près de fermer son compteur.

Tu me dis que la lune, c'est un peu doux : mais la confiance du public, c'est du quartz à la teneur de quarante-cinq pour cent !

Les mines d'or de Phœbeland ! les broyeurs de Hékatfonteinl Jouissance de Séléné-sur-mer et de toutes ses cataractes !

L'OURS. — Tais-toi, je tiens le prospectus!

LE CHŒUR. — Je rallume?

L'OURS. — Rallume!

{Coup de l'Isolateur.)

L'OURS à la Lune. — Madame, le Roi de la Finance antartique est à vos pieds.

LE CHŒUR. — Un ours antarctique ! Rien que cela inspire confiance aussitôt.

L'OURS. — Partons, je suis prêt.

LA LUNE, au Chœur. — Tu as arrangé le rendez- vous?

LE CHŒUR. — A minuit, je l'ai vu qui en prenait note en s'endormant.

LA LUNE. — Au moins tu es sûr de ne pas avoir envoyé d'autres invitations?

LE CHŒUR. — Madame, permettez-moi de vous dire que c'est vous qui brouillez tout d'habitude et qui envoyez les invitations à tort et à travers. Et alors qui est-ce qui est embêté en voyant arriver un tas de péronnelles et pétrousquins auxquels on ne s'attendait pas?

LA LUNE. — C'est vrai, quand je suis dans mes mauvais moments je ne suis plus tout à fait maîtresse de mes associations d'idées. Pourvu que je n'aie pas fait de bêtises !

L'OURS. — Et où c'est qu'on va se rencontrer?

LE CHŒUR. — J'ai choisi la maison, pour le moment vacante, d'une vieille fille, en arrière de la route d'Artemare. C'est tout à fait ce qu'il nous faut.

C'est modeste, prudent, virginal, ça fait bon effet.

Nous sommes très bien tous les trois, on ne peut dire le contraire, mais, sans pouvoir préciser, je suis conscient dans notre tenue de je ne sais quel accent de fantaisie que nous ne saurions perdre à voir neutralisé.

Ce petit jardin, avec ses bordures de belles-de-jour et de corbeilles-d'argent, ses reines-marguerites qui semblent faites avec de la laine tricotée, c'est là que je voudrais vivre!

Ce salon si propre qu'on n'ose y respirer de peur de le ternir, quelle joie en y entrant d'y voir précisément ces voiles au crochet sur les meubles et ce petit végétal vert dans un cachepot, pareil à une myrrhe, que notre cœur attendait, chaste offrande !

Et sous un globe de cristal le casque du père de Made-

moiselle qui n'était rien de moins que capitaine de pompiers.

L'OURS, se levant et gambadant par l'espace. — En route ! J'ai beaucoup de choses à faire cette nuit avant que je me réveille au sein de ma forêt vierge et de nouveau respire cette odeur huileuse !

J'ai enjoint à mes petits amis de dormir, menaçant s'ils rêvent de me fourrer sous leurs draps et de leur lécher la plante des pieds avec une langue aussi râpeuse que celle d'un petit chat !

Mais que diraient-ils, venant à se réveiller, s'ils ne me trouvaient pas là, montant la garde?

Bah! je sais que ce soir je suis revêtu du don d'être partout à la fois, je suis dans un de ces heureux moments,

Comme quand on reçoit un grand coup de pied et qu'on monte à tire d'aile vers le ciel, incertain si l'on retombera jamais.

Aérien, impétueux, cul par dessus tête, dégagé de toutes les lois physiques, morales, commerciales, civiles, militaires et criminelles, c'est comme ça qu'on fait son chemin dans la vie!

Regardez-moi, poupées! Miousic !

(// lui flotte du ciel entre les mains un accordéon.) ( 1 )

L'OURS, chantant :

Le sort a trahi mon courage, Mais rien n'atteint une âme pure!

Il me reste malgré l'orage Le sentiment de la nature!

(1) L Accordéon en argot de Bourse est cette élégante opération financière qui consiste en une réduction du capital ancien conjuguée avec un appel d'argent frais.

3o L'OURS ET LA LUNE

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