SCÈNE III
Le salon de la vieille fille d' Atteindre, tel que ci-dessus décrit.
Le guéridon du milieu est renversé les pieds en l'air et 'à sa place on a apporté une grande table de cuisine en bois blanc. A l'un des bouts est assis le RHAB1LLEUR. la pipe à la bouche, à l'autre /'AVIATEUR,
Descendent par le plafond les bras écartés en tourbillonnant gracieusement comme des graines de tilleul /'OURS et le CHŒUR.
L'OURS. — Tiens, il y a quelqu'un!
LE CHŒUR. — Ça n'a pas traîné. A peine avons-nous terminé notre petite installation que les amateurs se sont amenés.
L'OURS, montrant Y AVIATEUR. — Je suppose que c'est notre ami Paul? Il a un amour de petite moustache. Chéri, va !
(// lui envoie un baiser.)
LE CHŒUR. — C'est lui. Mais qui est l'autre, voilà ce que je ne puis imaginer.
Encore un de ces hôtes inexplicables et spontanés comme nous en suscitons généralement avec nous !
LE RHABILLEUR, étant sa pipe de sa bouche. — Je suis le Rhabilleur.
LE CHŒUR. — Il est le Rhabilleur, c'est bien. Le Rha-
billeur est une espèce de Savoyard qui raccommode les
bûcherons déboîtés.
Pourquoi il est là, personne au monde ne le saura jamais. C'est un fait, comme l'arc-en-ciel.
L'OURS, entrant dans la cheminée et appelant la L UNE. — Madame, vous pouvez descendre î Votre jeune homme est là. Faites attention il y a une barre de fer à travers le tuyau.
(// sort de la cheminée suivi par la L UNE à qui il donne gracieusement la patte.)
LA LUNE. — Heureusement que je suis compressible. {Elle aperçoit l'Aviateur. Modestement avec un petit cri.) Ah ! {au CHŒUR) Mon éventail !
(// lui donne le coupe-lune.) Elle se promène de long en large sur le devant de la scène, s' éventant avec le coupe-lune qui l'illumine et V assombrit tour à tour. L'AVIA- TEUR reste impassible.
LE RHABILLEUR. — Y a pas à dire, c'est une belle femme.
LA LUNE. — Quel est ce malotru?
LE CHŒUR. — Madame, c'est le Rhabilleur.
LA LUNE. — Ah! c'est le Rhabilleur? Parfait.
LE CHŒUR. — Ce qu'il y a de bon avec notre Joufflue, c'est qu'elle ne s'étonne de rien.
LE RHABILLEUR. — I fait bougrement soif ici.
L'OURS. — J'allais le dire.
LE CHŒUR. — Mon vieux, va donc voir dans la cambuse si tu trouves quelque flacon.
Sort /'OURS par la gauche.
LA LUNE, s' asseyant à une place au milieu de la table, à l' AVIATEUR. — Bonjour, Monsieur.
L'AVIATEUR. — Bonjour, Madame.
LA LUNE. — Et autrement, votre santé est bonne? L'OURS. — Merci, ça ne va pas mal, et vous? LA LUNE. — Moi aussi !
Bruit épouvantable de vaisselle cassée dans la cuisine. Rentre l'OURS tenant quelques verres entre les pattes et une serviette.
L'OURS. — Tant qu'à trouver du pinard, non! On ne boit que du sirop de framboise dans cette piaule.
LA LUNE. — Je crois avoir entendu quelque chose.
L'OURS. — Ce n'est rien, c'est le buffet à vaisselle que j'ai renversé. Je suis allé un peu fiscaliser par là.
LE CHŒUR. — Comment t'y es-tu pris?
L'OURS. — J'ai vu qu'il y avait une cale. On m'a dit qu'il y a des originaux qui cachent comme ça des billets de mille francs sous un pied d'armoire.
J'ai voulu voir ce que c'était. Je n'ai trouvé qu'un roi de pique plié en quatre.
// souffle dans les verres, les essuie et les met sur la table.
LE CHŒUR. — Qu'est-ce que nous allons boire? LA LUNE. — Attendez, j'ai votre affaire. Je crois avoir
vu un moulin près d'ici.
Elle sort et rentre un instant après, tenant un énorme seau débordant qu'elle pose violemment au milieu de la table. L'eau jaillit et ruisselle de toutes parts.
LA LUNE. — Mes enfants, c'est épatant ce qu'il y a de lune dehors, je voudrais que vous voyiez ça !
L'OURS pouffant. — Elle oublie que c'est elle qui fait la lune!
LE CHŒUR. — Elle est comme ça quand elle est dans ses syzygies !
LA LUNE, s' apercevant tout à coup dans le seau et s' arrêtant comme fascinée avec un petit rire ravi. — Hi !
L'OURS. — Oui, t'es belle.
LA LUNE, de même souriant à son image et roucoulant d'une petite voix pâmée. — Coucou !
L'OURS. — Nous attendons.
LE CHŒUR. — Madame, vos invités attendent votre bon plaisir.
LA LUNE. — Pardon! C'est un peu de mon charme et de ma beauté que je vais vous verser dans ces verres ! Ça, c'est du pousse-moulin de première qualité ! Dans ces calices transparents, buvez mon âme lumineuse !
Elle puise dans le seau avec une poche à soupe et distribue largement le breuvage à la ronde. A la cinquième puisée elle ramène une chaussure de cuir en mauvais état.
L'OURS. — Qu'est-ce que c'est que ça?
LA LUNE. — C'est un soulier. Honorons, Messieurs, cette sandale endommagée d'un pèlerin de l'idéal ! C'est cela qui communique à notre punch nocturne cette occulte épice que les juleps américains empruntent à la feuille de menthe.
Elle envoie le soulier par la fenêtre. Bruit de carreau cassé. Tous lèvent leur verre en silence et boivent.
L'OURS, faisant claquer sa langue. — Parfait !
LE RHABILLEUR. — Moi, j'aime mieux le Pélajoie.
L'OURS. — Croquant! ce petit vin-là, çà a l'éclair de la truite et la détonation d'un coup de fusil.
LE CHŒUR. — C'est curieux, moi, je lui trouve l'arôme puissant et concentré d'un vers de Plaute.
Un de ces grands vins du Latium, qu'on conservait dans une amphore d'argile blanche lutée avec de la poix d'Ostie,
Un de ces vins où l'on dirait que les chaussures de toutes les Légions Romaines ont macéré !
L'OURS, s' asseyant auprès de V AVIATEUR qui seul a laisse son verre sur la table. — Eh bien, mon vieux, tu ne bois pas? Faut pas t'en faire.
L'AVIATEUR. — Je n'ai pas l'avantage de vous connaître.
L'OURS. — Tu ne me reconnais pas, vieux frère? On est des poilus tous les deux, quoi?
L'AVIATEUR. — Où est-ce que vous êtes embusqué?
L'OURS. — Dans l'Amérique du Sud, au milieu d'une forêt vierge, la troisième cascade à gauche.
On voit un tronc d'arbre pourri tout garni d'orchidées qui sert de pont sur un torrent, en l'air pendent des choses grises pareilles à des barbes et des fuchsias vous tombent dans le cou.
On est bien.
C'est là que je suis employé comme qui dirait dans le ravitaillement.
L'AVIATEUR. — Comment donc est-ce que vous êtes présentement à Artemare en train de causer avec moi ?
L'OURS. — C'est vrai. Voilà ce que je voudrais bien me faire expliquer.
Ma tenue aussi, je m'en rends compte, vous surprend. Moi-même je n'en ai pas l'habitude : c'est gênant de n'avoir pas de poches.
L'AVIATEUR. — Par où l'on m'a fait passer pour m'ouvrir tout-à-coup dans cette chambre comme une ombrelle,
Voilà ce que je ne puis pas comprendre. Quelle société!
L'OURS. — Pas regardante du moins. Hein, mon vieux ! ça nous est bien égal de savoir ce que tu as au bout des jambes ! Hi ! Hi !
L'AVIATEUR. — Voilà l'avantage de vivre avec les ours.
L'OURS, consolant. — Je serais une femme que ça serait pareil. Ce n'est pas comme ceux qui ont la figure abîmée. Quand tu es à table, tu parais comme tout le monde.
L'AVIATEUR. — Vous êtes bien gentil.
L'OURS, //m. — Je sais que toutes les femmes ne sont pas de cet avis ?
L'AVIATEUR. — Ah! vous savez cela?
L'OURS. — Je me suis permis de lire une certaine lettre que tu as toujours avec toi. Elle est joliment bien tournée. Celle qui a écrit cela, ce n'est pas une personne ordinaire. Elle a de l'instruction. Je serais heureux de la connaître.
L'AVIATEUR. — Tu Tas lue?
L'OURS. — Pas avec les mêmes yeux que toi, naturellement.
11 y a des choses quand on les lit pour la première lois, on dirait que ça n'a pas de sens.
11 n'y a qu'après qu'on comprend ce que ça veut dire.
L'AVIATEUR. — Mon vieux, si j'avais une bouteille sous la main, je te casserais la gueule avec plaisir.
// boit une gorgée à son verre et crache aussitôt avec dégoût.
Pouah ! qu'est-ce que c'est que cette cochonnerie? cela sent la vase et le vieux soulier!
L'OURS. — Tu l'aimais, quoi, c'est facile à comprendre.
(Il lui donne un coup de poing dans la poitrine.)
Elle, pas.
L'AVIATEUR. —Tu crois qu'elle ne m'a jamais aimé?
L'OURS. — J'en suis absolument sûr.
L'AVIATEUR. — Il y a une petite voix du matin jusqu'au soir qui me répète exactement la même chose. C'est difficile à me fourrer cela dans la tête.
L'OURS. — En tout cas, maintenant c'est fini.
Infirme comme te voilà, tu penses bien que tu n'es désirable pour personne. L'Amour, c'est le désir. On ne désire que quelqu'un de complet.
De l'estime pour toi, certainement. De la pitié, aussi.
L'AVIATEUR. — Je reconnais toutes tes paroles. Oui, cela me fait du bien de les entendre. Dis-les moi une fois de plus.
L'OURS. — Un mari qu'on serait obligé de porter dans
ses bras comme un mannequin ! Je te conseille de pêcher à
la ligne, on dit que c'est amusant.
L'AVIATEUR. — Il paraît que maintenant on sait faire des pieds mécaniques.
L'OURS. — Moi, j'aime mieux les pieds naturels.
L'AVIATEUR. — Tu n'as que quatre pattes I
L'OURS, confidentiel. — Ce qu'il te faut, c'est une dame d'un certain âge, qui te choie, qui te soigne, qui te dorlotte.
J'en connais une qui est encore fort bien.
L'AVIATEUR. — C'est elle qui vous a chargé de me parler?
L'OURS. — Elle t'a vu elle t'aime et elle a beaucoup d'argent.
L'AVIATEUR. — Vite! Où est-elle que je l'épouse?
L'OURS. — Voilà où je m'embarrasse un peu. Comment diable t'expliquer ça ?
— Mais voici le domestique de Madame qui va m'aider. Ne faites pas attention! il a eu la petite vérole. Il a attrapé cela en soignant sa maîtresse. C'est cela qui lui fait cette figure toute pleine de boutons et de marques de fabrique. Cheirosa créât uni!
Parlez, Joseph.
(Naturellement on a éteint la LUNE depuis longtemps.)
LE CHŒUR, s' avançant. — C'est une personne si timide!
L'AVIATEUR. — Je le vois, puisqu'à vous deux vous ne réussissez pas à la faire sortir.
LE CHŒUR. — Voilà! il ne faut pas s'attendre à ce qu'elle vous parle.
Et il ne faut pas non plus demander à jamais la voir.
L'OURS ET LA LUNE ;q
Une continuelle absence, telle est la condition sine quà non de votre hymen.
L'AVIATEUR. — Bon.
LE CHŒUR. — Tout ce qu'elle demande, cest votre
sentiment.
L'AVIATEUR. — Ça suffit.
LE CHŒUR. — N'avez-vous jamais lu ces histoires d un pauvre homme qui reçoit une visite pendant qu'il dort?
Et le matin il trouve sur sa table un poulet rôti, une bouteille de Bordeaux et sa nomination comme gardien du square de la Tour Saint-Jacques?
Il me semble que je respire cette subtile odeur de peau
d'Espagne !
L'AVIATEUR. — Ce sont des choses qui arrivent tous
les jours.
LE CHŒUR. — Et que dire de cet adolescent qu une grande dame visite chaque jour? et parfois elle l'embrasse
sur le front.
L'AVIATEUR. — Ne cherchez pas, c'était moi.
LE CHŒUR. — Ainsi quand vous serez comme mort et que l 'âme veille seule au milieu des sens anéantis, elle
vient vers vous.
L'AVIATEUR. — Faudra-t-il laisser la fenêtre ouverte?
LE CHŒUR. — Cela vaut mieux.
L'AViATEUR. —Je me rappelle lorsque j'avais la fièvre et qu'on se réveille au hasard sans savoir l'heure ni le siècle qu'il est,
Une fois, j'ai vu la chambre remplie d'une lumière étrange et qui n'était pas celle du jour.
L'OURS. — C'est elle.
LE CHŒUR. — Si vous ouvrez les yeux vite, vous verrez le bout de son écharpe, elle fuit !
L'AVIATEUR. — Elle ne fuira pas toujours! Espérez un peu que je sois guéri et que j'ouvre de nouveau mes grandes ailes jaunes ! On ne me verra plus souvent à terre, je n'ai plus de quoi y marcher!
L'OURS. — Oui, mon vieux, tu as compris! Nous autres nous vivons dans la troisième dimension. Là où nous sommes on n'a pas plus besoin de pieds qu'un mahométan de prépuce.
LE CHŒUR. — S'il vous arrive par hasard de trouver parmi les nuages la première marche d'un escalier, c'est chez nous, je serai là pour vous attendre.
L'AVIATEUR. — Il y a une difficulté.
LE CHŒUR. — Laquelle?
L'AVIATEUR. — Je sais qu'en ce moment je ne dors pas. Tout ce que nous disons me semble parfaitement sensé, suivi, raisonnable. Des gens sérieux comme vous, ce n'est pas dans les rêves qu'on les rencontre.
Mais il y a des fois aussi que je dors et vais où je ne veux pas aller.
L'OURS. — Du côté d'une usine de produits chimiques, par exemple.
LE CHŒUR. — Tais-toi.
L'AVIATEUR. — Eh bien, c'est ce qui vous trompe et c'est cela ce qu'il y a de curieux.
Dans le patelin à côté vit une certaine personne dont la vue est pire pour moi que le poison.
Une certaine Rhodô. Une belle fille, on ne peut pas dire le contraire. Elle a vingt ans. Une de ces brunes à l'air insolent avec des grands yeux noirs qui vous regardent en face. Rien que d'y penser me met en colère.
Tout le monde la connaît, c'est elle qui tenait le bureau de tabac.
Figurez-vous que la pécore s'était permis d'être amoureuse de mon beau-frère, elle ne le cachait pas ! (l'officier de chasseurs d'Afrique, celui qui est tombé du ciel audessus de Douaumont, un beau soir de juin). Quand il s'est fiancé avec ma sœur, elle a envoyé une lettre pleine de mensonges et de toute espèce d'horreurs.
— Et maintenant vous me dites que je devrais épouser cette enragée !
LE RHABILLEUR, ôtant sa pipe de sa bouche. — C'est ma fille. — Bonjour, monsieur.
(// reprend sa pipe?)
L'AVIATEUR. — Heureux de le savoir. Bonjour. — Cette furie ! ce poison ! ce diablotin !
LE CHŒUR. — Nous ne disons rien du tout.
L'AVIATEUR, s agitant. — Vous ne dites rien, mais ça n'empêche pas que depuis que je suis dans cette chambre. . . Où est ma chambre?
— Tiens, ce n'est plus ma chambre! Où est ma carte sur le mur avec ce grand golfe noir jusqu'à Noyon, qui marque l'endroit où les Boches se sont arrêtés? Où suis-je ?
L'OURS. — Au secours, il va se réveiller!
{Le CHŒUR manœuvre le coupe-lune.)
LA LUNE, écuuant tout-à-coup avec violence. — Avec moi, mon bien-aimé !
Tout resplendit dans la chambre, le lustre, le casque de pompier, l armoire avec les cristaux et l'argenterie.
L'OURS, se cachant les veux avec les pattes. — Au secours! ferme ça! t'en mets trop! Sur résistance, bon Dieu ! {Elle s'éteint.) J'ai cru qu'elle allait nous rendre aveugles !
(Coupe-lune.)
L'AVIATEUR, reprenant son idée. — ... Ça n'empêche pas qu'il n'y a pas de jour (ou pas de nuit, je ne sais pas), où je ne sois à ses talons lui emboîtant le pas, et ne lui fasse des déclarations d'amour en grinçant des dents !
Rien que de la voir par derrière, son cou brun, son col un petit peu sale, cet accroche-cœur qu'elle se colle avec éclat au-dessus de l'oreille comme une signature d'épicier, cela me tourne le sang !
Il faut vous dire qu'elle n'est plus dans le tabac, maintenant elle travaille dans les munitions.
On dit même que c'est elle qui fait vivre les enfants de ma sœur et qui envoie l'argent, le grand-père avant de partir ayant pris soin de les ruiner jusqu'au dernier picaillon, et moi je n'ai que mon prêt. Elle se permet ça, la rosse !
C'est ça qui me met en rage plus que tout le reste.
Et je voudrais lui dire ce que je pense, j'en suis tout tremblant de fureur !
Et au lieu de ça, ce qui me sort de la bouche comme des rubans télégraphiques, ce sont de longues phrases nobles et embrouillées comme en emploient les héros d'Octave Feuillet,
Où je lui déclare une flamme distinguée !
L'OURS. — Tu dis que tu marches derrièie elle?
L'AVIATEUR. — Oui, je marche derrière elle. Eh bien?
L'OURS. — Hi! hi! c'est drôle!
LE CHŒUR. — Ne faites pas attention, mon lieutenant! ce n'est qu'un ours. Poursuivez! (Avec un intérêt affecté) Et que vous répond cette demoiselle?
L'AVIATEUR. — Elle me rit au nez! Elle me fait porter son baluchon ! Elle me flanque son parapluie tout ruisselant d'eau entre les bras à la porte de l'usine ! elle m'offre des bonbons anglais dans un petit cornet de papier ! Elle chante Carmen d'une voix affreusement fausse et veloutée ! elle me fait tirer la langue pour mouiller le timbre d'une lettre qu'elle me charge de mettre à la poste!
L'OURS. — Elle veut t'épouser, c'est clair !
L'AVIATEUR. — Tais-toi!
L'OURS, dansant et criant à tue-tête, — Oui, mon vieux, elle t'épousera! Cela te pend au nez comme un sifflet de deux sous !
LE RHABÏLLEUR. — A votre santé.
(// boit.)
L'AVIATEUR. — Tu vas passer par la fenêtre. L'OURS. — Volontiers. C'est un de mes exercices préférés !
{Pend, tout-à-coup, en l'air une bottine de femme.)
L'AVIATEUR. — Tiens! qu'est-ce qui pend donc audessus de nous ?
L'OURS. — Une bottine de femme ! Il y a une visiteuse là-haut qui est prise dans les banpes d'air.
// monte sur une chaise et tire de toutes ses forces sur la bottine. A la troisième secousse, il
amène RHO DO, qui tombe avec bruit la tête la première au travers de la table. Elle se relève vivement et prend place à table entre l'OURS et la L UNE. Elle est vêtue de la combinaison bleue des ouvrières en munitions et d'un grand pardessus d'homme.
RHODO, au RHAB\LLEUR. — Bonjour, papa ! LE RHAB/LLEUR. — A ta santé !
(// boit.)
L'AVIATEUR. — Rhodô.
LE CHŒUR. — Voilà ce que c'est que de parler des gens pendant qu'ils dorment et ne tiennent à rien, l'âme autant molle que deux pétales de fleurs de pois. Cela les fait aussitôt accourir comme des papillons.
L'OURS, qui tout ce temps a regardé RHODO avec voracité. — Mademoiselle Rhodô, vous me plaisez ! je veux dire que je vous trouve excessivement jolie et je vous demande incontinent et sans plus de retard la permission de vous embrasser.
{Il fait le mouvement de la saisir.)
RHODO. — Non, mais vous voyez ce malotru ?
{Elle lui donne une chiquenaude sur le museau.)
L'OURS, criant. — Ahou! L'isolateur!
(// l'isole. Elle demeure la main en l'air, l'index armé comme pour une seconde chiquenaude.)
L'OURS, à /' AVIATEUR. — Voilà. J'aime cette demoiselle, vous voyez qu'elle m'aime aussi. Je l'épouserai, je vous débarrasserai d'elle et vous vous marierez avec votre entrepreneur d'éclairage.
L'AVIATEUR. — Quel entrepreneur d'éclairage? L'OURS. — Oui, j'ai oublié de vous dire, la personne qui vous a distingué est concessionnaire d'une fort grande entreprise d'illumination, tant rurale qu'urbaine.
(// désisole Rbodô et reçoit immédiatement sur le bout du ne{ la chiquenaude préparée.)
Merci ! Attendez.
C'est plus sûr d'isoler notre Bellérophon !
(// l'isole.)
LE CHŒUR. — Mon vieux, écoute-moi !
RHODO. — Mais d'abord acceptez cette cro —
(Le CHŒUR fait autour de lui et de l'OURS un cercle avec le cimeterre. Elle reste, la chiquenaude en l'air.)
LE CHŒUR, à l'OURS. — Tu crois que tu vas emporter comme ça cette demoiselle ? Dis, tu t'es regardée ? Est-ce que tu as un peu réfléchi?
L'OURS. — Je ne me regarde pas et je ne réfléchis jamais! Je n'ai pas le temps.
LE CHŒUR. — Tu crois que c'est beau, un ours? Un ours borgne et qui n'a qu'un œil !
Et quant au reste, mon cher ami, le moins qu'on puisse dire, c'est que tu as souffert ! Le poil arraché de tous les
4b L'OURS ET LA LUNE
côtés, et cette jambe qu'on a raccommodée sans soin avec de la ficelle rouge !
L'OURS. — C'est cette personne qui est belle, moi, je n'ai qu'une chose à faire qui est de me l'amarrer illico.
Je ne réfléchis pas ça ne va jamais assez vite ! tout ce que je fais, je le fais subitement instantanément et dans un transport d'enthousiasme !
LE CHŒUR. — Attends je vais te montrer quelque chose. Tu sais ce que font les ménagères pour voir si les œufs sont frais?
L'OURS. — Elles les mirent dans un rayon de soleil pour juger ainsi de leur transparence.
LE CHŒUR. — Tout de même pour cette demoiselle qui est là, interposée entre la Lune et nous. Je vais allumer tout doucement notre Bouffie
Et nous verrons la couleur de son âme, ce qui est obscur et ce qui est transparent, ça fera tout ensemble comme un dessin
(Il allume doucement la LUNE.)
L'OURS, regardant RHODO. — Mon vieux, c'est épatant !
LE CHŒUR. Qu'est-ce que tu vois?
L'OURS. — L'amour pur, la fidélité chevaleresque et sans demande d'aucun retour, à la vie à la mort, au delà de la vie et de la mort !
— Le courage, l'intrépidité, la ferveur, une délicieuse naïveté, le vœu fait une fois pour toutes, la beauté de ces choses qui sont complètes et définitives !
LE CHŒUR. — Et quel est le nom de tout cela en français?
L'OURS. — L'honneur! aussi clair qu'un bouclier d'argent!
LE CHŒUR. — Tu vois qu'il n'y a rien à faire pour toi.
L'OURS. — Rien à faire! mais je veux son bonheur à cette pauvre enfant! Ça me fait de la peine qu'elle perde comme ça sa vie,
Pour un sentiment d'honneur mal compris.
Je veux qu'elle épouse notre aviateur, il est très bien. Je renonce à mes plans c'est moi qui ferai leur bonheur, à ces petits oiseaux ! Un aviateur en vaut un autre.
Oui, cette idée m'exalte! il me semble que je suis en train de lancer une Société !
Je vais parler pour lui, il ne sait pas y faire! mon client et moi, nous ne faisons plus qu'un.
Je me mets dans sa peau, je le prends dans la mienne
Je suis comme ce noble personnage du temps de Louis- Philippe que ses malheurs avaient rendu Polonais! moi, l'amour me rend aviateur.
Ce n'est plus un cœur que j'ai là. (Il se tape sur la poitrine) C'est un moteur à douze cylindres, et, regarde cette peau !
(Il s empoigne à pleines mains la peau du ventre.)
Elle ne tient plus ! il me semble qu'elle m'est étrangère, et j'attends, que me poussent aux endroits les plus imprévus, des ailes !
Rallume !
RHO DO, détachant sa chiquenaude que l'Ours esquive. — — Quignole ! veuillez me faire le plaisir d'accepter cette cro —
(L'OURS l'attend voluptueusement , la truffe en l'air.)
— Quignole!
(Elle la lui détache à une ligne du n&r.)
L'OURS. — Mademoiselle, excusez-moi. Je me suis fait mal comprendre. Je sais qu'un intérêt commun nous lie.
On ma dit, et j'en suis vivement touché, que vous pourvoyez à la vie de ces chers orphelins
{Sucré et tremblotant) Sur vos modestes ressources qu'un dur travail vous procure,
Et moi aussi dans un pays éloigné je m'occupe de leur héritage.
Oui, leur père a fait un placement pour eux dans un pays fort lointain. C'est là que je m'occupe de leurs intérêts avec une véritable frénésie !
RHODO. — Si vous êtes là-bas, comment êtes-vous ici?
L'OURS. — N'importe. Mais vous-même feriez mieux de ne pas me poser trop de questions là-dessus.
RHODO, le poing sur la hanche. — Tout le monde sait qui je suis : Rhodô, la fille de Rhabilleur!
L'OURS. — Vous n'êtes pas Rhodô, vous êtes un ange! Rhodô, vous vous êtes méprise. Quand je me suis efforcé en vous embrassant de me procurer un sentiment plus complet de votre présence,
Ce n'est pas un but personnel que je poursuivais, c'était la passion d'un de mes amis que j'entreprenais bien insuffisamment de vous exprimer.
— Moi, vous ne me trouvez pas beau?
RHODO. —Non.
L'OURS. — Pourquoi est-ce que vous ne me trouvez pas beau?
RHODO. — Parce que vous êtes laid.
L'OURS. — Ça ne fait rien ! Bon, je voulais vous parler de mon ami qui vous aime à en perdre la raison.
Je veux dire qu'il vous déteste tellement que votre seule
vue le fait grincer des dents et que volontiers il vous tordrait le cou.
RHODO. — Pourquoi est-ce qu'il me déteste ?
L'OURS. — On n'est pas maître de ses sentiments. Il ne songe qu'à vous et tout en vous lui est désagréable.
RHODO. — 11 est encore bien content quand je lui souris d'une certaine manière qu'il sait.
L'OURS. — Vous le connaissez donc?
RHODO. — Je le connais. 11 y a un fil entre nous. Quand je sors de l'usine, je le rencontre qui se promène dans sa petite voiture. Une fois je lui ai donné un bouquet, il est devenu tout rouge.
L'OURS. — Qu'est-ce que vous faites à l'usine ?
RHODO. —Je suis aux forges. C'est moi qui tiens le levier du gros marteau-pilon. Han ! Quand je tape, la terre tremble !
L'OURS. — N'achevez pas! C'est comme si je vous voyais !
Debout, échevelée comme une Bellone, les mains ruisselantes d'huile,
Riante, triomphante,
Toute rose et vermeille des éclats sous le marteau de cette foudre que vous pétrissez à puissants coups soigneux, le grand Fer de la République,
L'acier vengeur des morts, terreur des Allemands, splendeur de la Justice !
RHODO. — C'est cela tout à fait. C'est plus amusant que de vendre des allumettes.
L'OURS. — Combien gagnez-vous à cela?
RHODO. — Je peux me faire des journées de six francs.
LE CHŒUR. — Dont la moitié va aux petits enfants d'Hostiaz.
Les allocations journalières, cela ne suffit pas.
RHODO. — Cela ne vous regarde pas.
L'OURS. — Pourquoi avez-vous envoyé cette lettre anonyme à la famille quand il s'est marié?
RHODO, furieuse. — Je n'ai pas envoyé de lettre anonyme !
L'OURS. — Cela me fait plaisir de vous voir faire un petit mensonge.
RHODO. — On ne pouvait pas me demander d'être contente parce qu'il épousait cette demoiselle ! Je valais mieux qu'elle !
L'OURS. — C'est elle qui a eu ces enfants de lui.
RHODO. — Ils sont les miens maintenant! Il faut voir comme ils se jettent sur moi quand j'arrive, le dimanche !
L'OURS. — Ce n'est tout de même pas la même chose que les enfants que l'on a faits soi-même.
RHODO. — Il a donné sa vie pour nous et moi je lui donne la mienne.
L'OURS. — Ça lui est bien égal à présent que vous lui donniez quoi que ce soit.
RHODO. — Si, je sais qu'il est content, et moi je le suis aussi.
L'OURS. — Que dirons-nous à notre ami, l'aviateur sans pieds?
RHODO. — Il volera mieux ! plus moyen de se salir pour lui! s'il ne peut plus marcher, qu'il danse!
Il a fait comme moi, il a fait ce qu'il pouvait, il a donné ce qu'il pouvait! Maintenant il est libre.
C'est une pensée à rendre folle de joie que nous avons donné quelque chose qu'il n'y a absolument plus aucun moyen de nous rendre! bêtement, définitivement!
On ne lera pas repousser ses pieds ! Et moi j'ai donné
mon joli cœur à un autre, que cela lui soit agréable ou non !
Est-ce que c'est encore à nous, ce que nous avons donné pour que nous ayons envie de le reprendre ? est-ce que nous allons nous refaire un petit bonheur d'infirmes? nous réhabituer à vivre pesamment pour nous-mêmes, comme des civils?
C'est donné ! 11 n'y a plus moyen de rien nous rendre ! C'est cela qui me tait chanter à gorge déployée pendant que je forge, pendant que j'assène trois par trois ces bons coups qui font trembler toute la sous-préfecture!
L'OURS. — Tout cela qui touchait à celui que vous aimiez,
Tout cela comme de soi-même est là qui vient s'accrocher à vous.
RHODO. — S'il veut, je le prendrai avec mes autres enfants.
L'OURS. — Et vous ferez vivre tout ce monde-là avec six francs par jour?
RHODO. — Ah, j'ai le cœur si grand que je ferais vivre toute la France avec six francs par jour!
L'OURS. — Oh, oh ! je pense que vous avez des économies! Oui, j'ai un instinct en moi qui me dit ça !
(Il se recule pour la regarder. A part)
Oui, elle a de l'argent sur elle. Je le vois qui fait une tache noire sur le feu occulte de la Lune.
{A Rhodô.) Vous avez de l'argent !
RHODO. — Cela ne vous regarde pas.
L'OURS, profondément excité. — La question change de face ! permettez donc de même que je change de côté pour
mieux vous voir avec cet unique œil que le destin m'ait laissé !
(Il se place entre la LUNE et elle.)
Vous avez des économies, cela me transporte ! Souffrir, se priver, espérer, vivre comme les dieux dans la Nécessité! C'est beau !
Se coucher tous les soirs en pensant à son petit Saint- Frusquin et en faisant une prière pour l'honnête homme là-bas qui a charge de le faire fructifier dans l'autre monde,
Dans un monde meilleur !
— Si je ne suis pas indécent, qu'est-ce qu'on a dans ce petit portefeuille?
RHODO. — Quelques Bons de la Défense Nationale !
L'OURS. — Quelle pitié! Six pour cent, c'est ce chiche climat de la France ! le pays des vers alexandrins !
Moi, j'habite une terre toute ruisselante de café, de chocolat, de mélasse et de térébenthine !
On plante une canne dans la terre rouge, aussi crue que de la chair de nègre, et le lendemain de bonne heure, munissez-vous d'un peu de kirsch pour égayer l'eau de ces cocos tout prêts à cueillir qui s'offrent à vous sur la chose que vous trouverez à la place !
Donnez-moi sur le champ votre porte-monnaie ! et que le juge me croque si je vous le rapporte après-demain doublé du double !
RHODO, le toisant. — Mon petit porte-monnaie est fort bien où il est.
L'OURS, poussant un cri de douleur. — Je vois que vous n'avez pas confiance en moi ! C'est mon extérieur un peu négligé qui vous fait peur.
Ne faites pas attention ! C'est une peau que j'endosse de temps en temps comme ça pour ma commodité, la peau de mon totem, (n'essayez pas de comprendre, ça serait trop long à vous expliquer,)
A cause d'une chose technique qu'on appelle l'interdiction de séjour.
Et le fait est que j'ai eu quelques malheurs. Mais renseignez-vous sur moi ! le tout est de me quitter à temps ! Et croyez-vous que je voudrais vous tromper maintenant, avec cette virginité que j'ai à me refaire?
Tout le monde me connaît à Paris. J'avais un yacht qui s'appelait « l'Apache », où je me promenais avec des membres de l'Académie et une dame d'un Théâtre Subventionné.
Quand j'allais à la chasse, j'avais le Garde-des-Sceaux derrière moi pour me charger mon fusil.
Oui, c'est lui qui le faisait basculer et qui soufflait avec force dans le canon pour en chasser la fumée.
J'étais beau dans mon costume de homespun avec ma cravate aussi verte qu'une queue de poreau !
RHODO, qui le regarde depuis un moment. — Si vous voulez, je vous prendrai comme caissier, et vous savez, vous ne pouvez pas me refaire.
L'OURS. — Quoi ! vous allez vous établir à votre compte avec six francs par jour?
RHODO, le regardant de plus en plus attentivement. — Avec six francs par jour et ce que vous allez me donner vous-même,
L'OURS. — Ciel ! moi, donner de l'argent! J'en reçois, c'est mon métier. Je n'ai pas d'argent.
RHODO. — Vous n'avez pas d'argent, mais vous avez quelque chose sous la peau qui brille comme une étoile.
L'OURS, à part. — On me voit tout ! J'ai eu tort de me placer entre Rhodô et la Lune.
(Mouvement pour s'en aller.)
RHODO. — Non, restez, je vous en prie ! Qu'est ce qui brille comme ça, je me le demande? si pur!
L'OURS. — Mon âme probablement.
RHODO. — Non, je la vois aussi. Elle fait de tout autres raies. C'est quelque chose qui ne fait pas partie de vous.
L'OURS. — J'aime mieux vous le dire. C'est un diamant faux qu'on m'a chargé de placer.
RHODO. — Il n'est pas faux! Il est fait des larmes de tous les pauvres gens que tu as dépouillés et désespérés ! Elles voient.
Voleur ! tu ne sais pas ce que c'est que de gagner de l'argent sou à sou, en se privant, en se faisant esclave! C'est facile de prendre de l'argent aux simples, mais ce n'est pas facile de le faire!
Le trésor sacré du père pour la femme et les petits enfants, quand il ne sera plus là!
L'OURS. — Je suis un déprédateur. Ma vocation est de prendre.
RHODO. — Elle est de rendre aujourd'hui. Il me faut ce diamant.
L'OURS. — J'ai la faiblesse d'y tenir. C'est le seul souvenir qui me reste d'un ami qui m'était cher,
Le châtelain d'Hostiaz.
RHODO. — Hostiaz ! ce sont mes enfants ! c'est l'argent de mes enfants !
L'OURS. — Il n'est donc point le vôtre.
RHODO. — Mon petit ours, il faut me le redonner.
L'OURS. —Non.
RHODO. — Et ça se dit homme d'affaires !
L'OURS. —J'ai cette prétention.
RHODO. — Et ça garde de l'argent comme ça entre cuir et chair, comme une vieille femme dans son corset! de l'argent qui ne travaille pas!
L'OURS. —Je me méfie des gens malhonnêtes.
RHODO. — Un diamant qui vaut peut-être cent mille
francs !
L'OURS. — Plus.
RHODO. — Si j'apporte cent mille francs, j'ai une tante qui m'en donnera autant, et aussitôt j'ai un cousin qui est pâtissier et qui m'en donnera deux cent mille. On a du crédit avec ça !
L'OURS. — Pourquoi faire?
RHODO. — Tu crois qu'après la guerre tu pourras recommencer ton petit commerce de papier et de bons sur la Lune ? Ah, tu n'es pas moderne. Chacun voudra coucher à côté de son argent comme un soldat qui ne quitte pas son fusil. Donne-moi le tien.
L'OURS. — Pourquoi faire, je demande.
RHODO. — Une fabrique de moteurs d'aéroplanes naturellement! Je connais le métier maintenant, j'y travaille.
C'est joli ! C'est si fort que rien ne lui résiste et que tout s'envole ! C'est compliqué et petit comme un cœur, un cœur à explosions !
Fiez-vous à moi pour tout faire marcher.
L'OURS. — Une femme dans toute cette ferraille?
RHODO. — C'est un travail pour nous, patient, appliqué, toujours le même. C'est la même chose que de tricoter et de coudre.
La machine qui fait des trous dans une feuille de tôle, la pointe qui détache de longs copeaux de laiton, la pièce au tour qui arrive à sa perfection peu à peu parmi des jets d'eau de chaux !
Les gens qui n'ont jamais essayé ne savent pas la paix qu'il y a à travailler tous ensemble, au rythme de la machine, abrités contre le mauvais temps et l'inattendu.
Quant à moi, je n'ai pas assez de mes deux bras, il y a tant de choses à faire, et la plupart des gens sont si molasses et si gourdes ! Il me faut du monde !
J'aurais cent mille hommes et autant de femmes à conduire que je saurais leur trouver de l'occupation. Il n'y en pas un qui aurait le temps de bâiller.
L'OURS . — C'est superbe ! je veux des parts de fondateur.
RHO DO. — Vous me donnerez votre diamant?
L'OURS. — Je vous donnerai un papier qui le représentera.
RHODO. —Non.
L'OURS, faisant semblant de frétiller sur sa chaise. — Hou ! hou ! ça va me faire du mal de m'arracher ça de la peau !
RHODO, — Ça n'est pas à vous, ça ne tient pas à vous.
L'OURS, même jeu. — Non, je ne vous le donnerai pas!
RHODO. — Tout de suite.
L'OURS, même jeu. — Non, je ne vous le donnerai pas! Hou, hou ! hi, hi ! choc, choc !
Ça va me faire du mal !
RHODO. — A l'instant!
L'OURS, se jetant sur elle comme pour V embrasser et essayant en même temps de lui prendre son porte-monnaie dans sa poche.
Eh bien, prenez tout en même temps !
RHODO. — Au secours! A l'assassin!
Elle s'empare du Coupe-lune.
L'AVIATEUR, se réveillant. — Damnation!
// saisit le Coupe-lune et l'enfonce dans le corps de l'OURS, qui tombe à la renverse. Le diamant jaillit au dehors.
RHODO. — Mon diamant!
Elle le saisit entre le pouce et l'index.
LE CHŒUR, s' emparant du Coupe-lune dont il fait un moulinet. — Fixe !
(Tous restent figés.)
LE CHŒUR, s' avançant sur le devant de la scène, au prisonnier. — Hé, là-bas, l'homme, l'enseveli des Sept Voiles lunaires, le prisonnier de l'Enfer boche,
Voilà ton diamant, nous l'avons retrouvé, qu'est-ce qu'il faut en faire?
LE PRISONNIER. — Il faut le rendre à l'enfant.
LE CHŒUR. — Mais alors il n'aura plus besoin de Rhodô, elle n'aura plus rien à lui donner de sa chair et de son sang,
Et ton fils qui est au ciel, il n'aura plus besoin de celle-ci qui est sur la terre, et qui l'a pris pour son étoile à jamais, et qui lui a donné tout ce qu'elle avait, corps et âme,
Et notre ami Paul, si elle n'a plus cette raison de travailler et de construire sa grande fabrique d'aéroplanes,
Qui sera l'essayeur et l'entraîneur de ces coursiers ailés qu'elle va détacher dans le ciel, pour lui son seul élément désormais?
Et à quoi aura servi ta propre captivité ?
Est-ce qu'une mère ne vaut pas plus qu'un diamant ?
LE PRISONNIER. — Rends-le donc à ce voleur qui l'a pris.
LE CHŒUR. — Mais tu vois bien que la chose n'est pas à lui et ne lui laisse pas de repos.
Cela s'est collé à lui comme un taon, cela lui est entré dans la peau comme une chique dans un cuir de bœuf.
Cette étoile dévorante aura raison de lui un jour ou l'autre.
LE PRISONNIER. — Alors fais-en ce que tu veux
LE CHŒUR. — Est-ce que ton fils a été inutile parce qu'il a fait une seconde au ciel cette grande lumière?
LE PRISONNIER. — Toute la France en a été éclairée!
LE CHŒUR. — Est-ce que la lumière ne vaut pas mieux que ce diamant qui la thésaurise ? Et pour quoi d'autre est-ce que les yeux sont faits?
Est-ce que cet enfant n'en sera pas éclairé pour toute la vie, est-ce que son âme ne sera pas saisie, s'il voit un instant entre les doigts de cette fille une chose admirable ?
Une lumière à l'image de celle qui fut son père et qui un instant dans le soir au-dessus de Douaumont surpassa l'éclat du soleil !
Ce qui est un diamant, quel dommage ce serait de le réintégrer en sous !
Ouvre les yeux, enfant !
(Moulinet du Coupe-lune. Le diamant se dissout avec un éclat éblouissant.)
LE PRISONNIER. — Tout le bien de mon enfant qui disparaît.
LE CHŒUR. — Il ne disparaît pas. Il est en lui reconstitué.
Tu ne lui as pas donné la vie, mais tu as ensemencé en lui la lumière. Cette parcelle de lumière éternelle en nous qui ne nous laisse pas de repos jusqu'à ce qu'elle se soit débarrassée de ce corps aveugle. L'esprit de vol et de bond et de cri et de joie et de don et de vision et de désir!
Cet atome d'eau inaltérable en nous qui de tout l'azur est la quintessence glorifiée! Une seule étoile en lui faite de tant de sacrifices!
(// rallume la LUNE.)
Madame, c'est fini. Notre petit complot a réussi. LA LUNE. — Cet enfant que je protège, mon filleul, il a retrouvé son trésor?
LE CHŒUR. — Il est en lui et ne lui sera plus ôté.
{Entre une servante, portant sur une assiette une carte qu'elle remet à la LUNE.)
(La LUNE lit le nom qui est sur la carte. Et la passe à V AVIATEUR en donnant tous les signes d'une vive agitation.)
L'AVIATEUR, lisant la carte. — « LE BOURGUI- GNON ». Ça ne me dit rien.
LE CHŒUR. — LE BOURGUIGNON ! C'est ainsi que les horticulteurs d'Antony appellent...
LA LUNE, avec un cri aigu. — Le Soleil ! Fuyons!
LE CHŒUR. — C'est vrai, nous nous sommes attardés
6o L'OURS ET LA LUNE
ici, trompés par toutes ces horloges officielles à quoi on ne peut plus se fier!
Hop!
(// enlace la LUNE et bondit avec elle par la fenêtre.)
L'OURS, ressucitant et sautant par la fenêtre. — Fuyons! L'AVIATEUR. — Au secours! ne m'abandonnez pas! RHODO. — Montez sur mon dos, mon lieutenant, je vous porterai.
(Le décor s'évanouit et se trouve instantanément remplacé par celui de la scène suivante.)