SCÈNE IV
Une grand' route qui monte à toute vitesse et qui redescend de l'autre côté de la scène. Le sommet de la côte est marque par une borne kilométrique sur laquelle est assis le RHAB1LLEUR, toujours la pipe à la bouche et le verre en main au bout d'un bras sans articulations. Fin de la nuit. On voit une légère blancheur du côté de l'Orient et à l'Ouest faiblement la lumière de la Lune cachée derrière un nuage.
LA LUNE. — C'est joli, la Lune ! c'est poétique, ça fait bien dans un paysage de montagnes. Je ne puis me lasser de le regarder.
A gauche, nous avons le Colombier, à droite Belley, importante sous-préfecture; derrière nous les tilleuls d'Hostiaz; devant nous le lac du Bourget où j'aimais à me baigner jadis parmi le beau peuple nu de mes femmes et de mes suivantes.
Quant à savoir comment je puis m'y prendre pour réintégrer là-bas ma demeure circulaire dans la nue, c'est ce qu'il m'est difficile d'imaginer.
Ours, à mon secours !
L'OURS. — Merci ! assez de farces! je sais ce qu'il en coûte de venir à votre secours!
LE CHŒUR, à l'OURS avec intérêt. — Vous ne souffrez pas de cette petite opération ?
L'OURS. — Au contraire, ça m'a soulagé, j'étouffais! c'est comme de lâcher le quatrième bouton de son gilet.
LE CHŒUR. — Ce diamant ?
L'OURS, fade. — L'épingle de sûreté que Mademoiselle va me donner pour ajuster la plaie qu'elle a faite à mes sentiments m'en tiendra lieu.
RHODO, avec V AVIATEUR sur son dos. — Comment voulez-vous que je vous donne quelque chose avec ce bonhomme que j'ai sur le dos ?
L'OURS. — Flanquez-le par terre
L'AVIATEUR. — Non, ne me lâchez pas !
LE CHŒUR. — Attendez, je vais vous dire ce qu'il faut faire. (A l'A VIA TE VR)K ayez pas peur, je vous tiens solidement par la ceinture.
Vous connaissez le principe de l'aéroplane qui est le même que celui du cerf-volant,
Soulevé par l'obstacle et maintenu au lieu de queue par la poussée de son moteur?
L'AVIATEUR. —C'est cela même.
LE CHŒUR. — Fixez vos yeux sur cette ligne pâle là-bas par où le jour va paraître.
L'AVIATEUR. —Je la vois.
LE CHŒUR. — Sentez-vous ce souffle qui vient du ciel entrouvert,
Je dis cet invisible courant au devant duquel l'âme lève la proue ?
L'AVIATEUR. — Je le sens.
LE CHŒUR. — Un cœur d'homme ne sera-t-il pas plus puissant à soulever son corps qu'un sale moteur à pétrole?
Etendez les bras dans toute leur longueur en prenant fortement votre appui et votre équilibre sur les mains.
L'AVIATEUR. —Je l'ai pris.
LE CHŒUR. — Maintenant regardez le ciel et le jour qui va se lever, et Dieu même au milieu de sa création qui va paraître,
Et toute la terre avec ses montagnes et ses forêts et ses vallées, qui le regarde et qui se prépare à entonner le Psaume Cent-trente-cinq !
(// le lâche.)
L'AVIATEUR, qui flotte en l'air les bras étendus. — Je le vois!
LE CHŒUR. — Bon ! Maintenant restez bien tranquille
L'AVIATEUR. — Vous ne me lâchez pas au moins?
LE CHŒUR. — Pas de danger !
L'AVIATEUR. — Je ne vous fatigue pas? C'est beau!
Tout de même il faut que je rejoigne mon hôpital, que va dire l'infirmière
RHODO. — 11 faut que j'aille à l'Usine. Voilà la sirène qui va commencer
L'OURS. — 11 faut que je regagne mon hôtel et réveille
chacun de mes voyageurs avec un baiser sur le front et le fantôme de la note.
RHODO. — C'est le matin. Il fait froid.
LE CHŒUR. — Je vous invite tous. Nous avons encore une demi-heure avant le réveil. 11 s'agit de bien l'employer. La suprême demi-heure !
L'OURS. — C'est cela, montons à bord !
L'AVIATEUR. — Où est votre bateau?
L'OURS, montrant la Grande Ourse qui brille dans une déchirure de nuages. — Là.
L'AVIATEUR. — Ce n'est pas un bateau ! Ce sont sept puits de lumières auprès de chacun desquels je vois un sage qui médite sous un palmier.
L'OURS. — C'est parfaitement un bateau. Vous ne voyez pas tous ses feux allumés? Je sais ce que c'est qu'un bateau peut-être! J'ai commandé l'APACHE. Celui-ci s'appelle la Grande Ourse. C'est mon totem. (Ne cherchez pas à comprendre).
Ne voyez-vous pas la guibe et le beaupré? Un peu tortueux, je le reconnais.
L'AVIATEUR. — C'est trop haut! Nous ne pourrons jamais y arriver.
L'OURS. — Trop haut? Où avez-vous la tête?
L'AVIATEUR. — C'est ma foi vrai, je la vois maintenant à nos pieds,
Comme un grand paquebot dans un port la nuit.
L'OURS. — L'Aurore, pareille à une Croix faite de Cinq Diamants, est là-bas au-dessous de l'horizon,
Engagée au plus profond du corail antarctique.
Je la vois oblique dans la partie basse du ciel au-dessus de la ligne de mes palmiers, cent arbres à la file de cinquante mètres de haut !
RHODO, battant des mains. — Vite ! partons !
L'AVIATEUR. — Etes-vous sûr au moins que c'est bien ici qu'on s'embarque? Il devrait y avoir une plaque comme pour l'arrêt des omnibus.
L'OURS, montrant la borne kilométrique. — Lisez!
RHODO, lisant entre les jambes du Rhabilleur. — « Limite des Deux Mondes ». C'est bien ça.
L'OURS. — Mon noir alérion accourt. Il n'y a plus qu'à attendre.
C'est comme quand on arrive dans un port inconnu après une longue traversée,
Et l'on voit un nègre luisant tout-à-coup qui se tient à la coupée, à la lueur d'un immense œil clignotant,
Et qui vous invite à descendre au milieu d'une flotte dansante chargée d'énormes fruits !
L'AVIATEUR. — Je ne vois que ces feux allumés et je n'ai pas envie d'autre chose !
RHODO, à l'OURS. — J'ai un peu peur! Vous êtes sûr que c'est intéressant où nous allons ?
LE CHŒUR. — C'est le Ciel.
L'OURS. — Si ce n'était pas intéressant, pourquoi nous en cacherait-on la vue aussi souvent? C'est rare une nuit comme celle-ci.
RHODO. — Les nuages se sont dissipés et rien ne monte encore du Rhône et du vaste marais de Chetogne.
L'OURS. — Le Ciel ! ça dit tout. C'est comme les affiches chez les déménageurs au mois d'août qui parlent de la montagne et de la plage
Et que regardent les pauvres Parisiens de la rue Montorgueil !
RHODO. — C'est vrai ! le Ciel ! oui, c'est un mot qui fait plaisir à entendre on ne sait pas pourquoi.
L'OURS ET LA LUNE b*>
L'AVIATEUR. — Je ne vois que ces feux allumés !
RHODO. — Des points blancs dans du papier noir.
LE CHŒUR. — Non ce sont autant de dieux dans leurs tuniques de lumière !
L'OURS. — Tu vas voir si ce sont des points blancs.
L'AVIATEUR. — Des millions de bouches qui font O!
LE CHŒUR. — C'est comme quand on voyage la nuit et que l'on dort plus qu'à moitié.
Est-ce qu'on va arriver bientôt? Et l'on essuie la glace du compartiment et l'on voit tout là-bas un seul feu gros comme une tête d'épingle dans les ténèbres solides.
Et un quart d'heure encore et voilà que l'on se réveille dans l'immensité d'une ville,
Un fleuve avec ses quais, d'interminables rues avec toute sorte de noms qu'on peut lire que l'on coupe par le milieu, des boulevards qu'on longe, le fracas de la grande gare débordante !
RHODO. — Ou toutes ces stations qu'on traverse quand on revient de vacances à la Pentecôte dans l'odeur des champs de trèfle.
Et dans chacune d'elles un pensionnat de petites filles toutes chargées de paniers et de bottes de lilas !
L'OURS. — Partons! Plus loin que ne nous emporte le baiser de la femme qu'on aime quand on l'embrasse pour la première fois sur la bouche!
La dernière seconde avant que chacun se réveille, la tête sur son propre oreiller !
Arrive en trombe conduite par le NAIN NOIR, avec un hurlement de sirène, une automobile où tous les acteurs se précipitent, V AVIA TEUR entre les bras de RHODO.
bb L'OURS ET LA LUNE
LA LUNE, qu'on oublie. — Au secours ! ne m'abandonnez
pas!
On la bisse dans la voiture qui repart à fond de train. Coup de sirène dans le lointain.
LE RHABILLEUR, tout seul. —J'ai vu son mollet!