ANTISTROPHE III
Quand la chambre virginale est forcée,
Nul remède. Tous les chemins
Divergeant de la route unique ne peuvent suffire
A rendre la main qui a tué pure.
EPODE. — Pour moi (puisque loin de ces demeures paternelles,
Les dieux avec tout mon pays
M'ont réduite à la servitude),
Juste, injuste,
A tout ce que ceux-là veulent qui ont à eux
Ma vie par violence, je dis oui,
Maîtrisant l'amère haine de mon cœur.
Mais je pleure sous mes voiles,
En ce sort bizarre des maîtres, pour celle-ci
Que glace une douleur cachée.
ELECTRE (6). — Femmes de la maison, ordonnatrices de notre maison,
Puisque vous êtes ici avec moi chargées de cette ambassade
Religieuse, faites-moi part de votre conseil.
Quand je vais faire couler ces libations de la douleur,
Que dire qui soit agréable, et prier le père, comment ?
Dirai-je que c'est le don de l'amour que j'apporte,
L'épouse à son époux? c'est ma mère que j'entends.
Je n'en ai point le courage, mais que dire
En répandant sur la terre cette farine ?
Ou dirai-je cette parole qui est légale,
Que soit rendue à ceux qui tressèrent ces guirlandes,
La récompense qui est due aux scélérats!
Ou muette injurieusement, comme quand ils se sont débarrassés
De son corps, ferai-je seulement boire à la terre ces eaux,
Et m'en reviendrai-je la tâche expiatoire acquittée,
Jetant le vase sans tourner mes yeux en arrière?
Donnez-moi votre conseil, amies.
Car nous avons dans ces demeures un ennemi commun
Ne cachez rien dans vos cœurs par crainte de quelqu'un.
Car la destinée pareillement mène celui qui est libre
Et celui que la main d'un autre gouverne.
Parle donc, s'il est pour toi rien au delà de ces choses présentes.
LE CHŒUR (7). — Révérant comme un autel la tombe de ton père,
Tu l'ordonnes, je t'ouvrirai mon cœur.
ELECTRE (8). — Parle donc, en cet esprit de révérence,
LE CHŒUR (9). — Dis, en versant l'eau, ces mots convenables à ceux qui aiment.
ELECTRE (10). — Et qui donc lui nommerai-je de ce nom d'amis?
LE CHŒUR. — Toi la première et quiconque déteste Egisthe.
ELECTRE. — Moi et toi, ces seuls noms dans mon invocation ?
LE CHŒUR. — C'est à toi de comprendre et de considérer.
ELECTRE. - Qui donc d'autre joindrai-je à notre compagnie ?
LE CHŒUR. — Fais mémoire d'Oreste, encore que banni.
ELECTRE. — C'est bien. Ton conseil est le bon.
LE CHŒUR. — Et fais mémoire aussi de ceux qui sont coupables du sang.
ELECTRE. — En quels termes, dis-moi ? Instruis mon ignorance.
LE CHŒUR. — Afin que vienne sur eux, homme ou démon...
ELECTRE. — Le juge, n'est-ce pas, ou le justicier?
LE CHŒUR. — Je te le dirai sans détour : à ceuxlà qui ont tué celui qui tue.
ELECTRE. — Telles sont les pieuses paroles dont je prierai les dieux?
LE CHŒUR. — Comment serait-il impie de rendre le mal pour le mal ?
ELECTRE (11). — O toi qui es le suprême Messager des Deux Mondes,
Profond Mercure, moi aussi, sers-moi de procureur,
Et dis aux esprits sous la terre d'écouter mes
Prières qui sont dirigées vers les yeux de mon père.
Et à la terre même qui toute chose enfante
Et nourrit tout, et qui reprend tout dans son sein.
Moi, je verse ces libations funéraires.
Et j'appelle mon père qu'il ait de moi compassion
Et de son cher Oreste. Comment reprendrons-nous la maison ?
Car pour l'heure nous sommes comme des vagabonds,
Troqués par notre mère contre cet amant qu'elle a pris,
Egisthe, qui fut le complice de ton assassinat,
Moi, mise au rang de son esclave, et Oreste,
Chassé de ses propres biens, cependant que ces superbes
Jouissent du fruit de tes peines et se prélassent?
Qu'Oreste vienne ici par fortune favorable !
C'est ma prière, et toi, exauce-la, ô père !
Donne-moi du valoir beaucoup plus
Que ma mère, et de mieux agir !
Ces prières pour nous. Et quant à nos adversaires,
Que paraisse pour eux le Vengeur, ô père,
Qui tue ceux qui ont tué ; c'est juste.
i6 LES CHOÉPHORES
Voici ce que je mets au travers de leur imprécation,
Et je ferai cette imprécation à mon tour ;
Sois la cause vers nous du bien qui nous est envoyé,
Avec les dieux, et la terre, et la Justice qui porte la victoire !
Et par dessus ces prières je verse les eaux de ce vase.
A vous il appartient de couronner le tout de vos lamentations,
Et de chanter à pleine voix l'hymne funèbre.
LE CHŒUR (12). — Allez, mes larmes, goutte à goutte,
Jusqu'à l'homme enseveli vous perdre,
Jusqu'à ce rempart où le bien et le mal s'arrêtent,
L'affreux seuil d'où la prière se détourne en frémissant!
Descendez, eaux répandues ! Et toi, écoute-moi ;
Écoute, Majesté, ô Maître, écoute, cœur aveugle!
Iou ! Iou ! Iou !
Vienne l'homme d'armes, l'Arès libérateur,
Brandissant le cimeterre scythique
Et le fer bien dans la main dont on se sert de tout près !
ELECTRE. — C'est bien, la terre a bu l'offrande et mon père Ta reçue.
Mais j'ai à vous faire part d'une chose étrange.
LE CHŒUR. -Dis! Mon cœur déjà bondit de crainte.
ELECTRE (13). — Vois, là, une tresse de cheveux coupée sur le tombeau.
LE CHŒUR. Est-ce d'un homme ou de
quelque personne du sexe ?
ELECTRE. — Il est bien facile de le deviner.
LE CHŒUR. Comment ? Instruis moi, quoi que la plus âgée.
ELECTRE. — Nul autre que moi ne l'aurait coupée.
LE CHŒUR. — Et ceux-là sont nos ennemis à qui conviendrait ce deuil.
ELECTRE. Cependant ce sont les mêmes cheveux semblables....
LE CHŒUR. — A quels autres ? Je veux le savoir.
ELECTRE. — Les nôtres, ceux de notre famille, et l'œil s'y tromperait.
LE CHŒUR. — C'est donc Oreste qui fit en secret cette offrande ?
ELECTRE. — Ces cheveux ont tout l'air d'être pareils aux siens.
LE CHŒUR. — Quoi ? aurait-il osé venir ici ?
ELECTRE. — Il a envoyé cette tresse comme une offrande à mon père de son amour.
LE CHŒUR. — Ce n'est pas une raison de moins que tu me dis de pleurer,
Si lui-même jamais ne doit plus remettre les pieds en ce pays.
ELECTRE (14). — Un flot de pensées troubles me monte au cœur,
Et je me sens transpercée comme par le fer. De maigres larmes me tombent des yeux, Gouttes avant-courrières de l'orage qui s'accumule,
Quand je vois ces cheveux. Comment penser
Que quelqu'un des gens d'ici en ait de pareils ?
ht ce n'est pas non plus cet homicide qui les a coupés,
Ma mère, je lui donne ce nom dérisoire,
Qui pour ses enfants n'a que des sentiments impies.
Irai-je d'emblée jusque là ?
Et dirai-je que ceci vient de mon frère bien-aimé,
Oreste ? — Ah, quelle espérance me caresse !
Si seulement cette tresse pouvait prendre une expression pour me porter son message,
Et que cesse entre deux pensées ce doute qui me harasse :
Si, coupée d'une tête ennemie, je dois la rejeter avec dégoût,
Ou si, d'un deuil qui est commun comme le sang.
Je dois y joindre la mienne pour honorer la tombe paternelle.
Mais nous en appellerons aux dieux qui savent
En quelle tempête nous sommes pris comme des mariniers :
Et s'il y a quelque salut,
Puisse de ce faible germe sortir une tige puissante !
Mais voici des marques sur le sol pour nous en dire plus long,
De pieds, semblables, oui qui sont semblables aux miens.
Voyez donc ! il y a deux vestiges,
Celui-là même et quelqu'un qui l'accompagne.
La mesure et le dessin de la plante et du talon
Concordent avec mes propres traces.
Quelle angoisse ! Quelle agonie !
ORESTE (15). Demande pour le reste aux
dieux qui mènent tout à terme
Le même succès dont tu leur montres tes prières couronnées.
ELECTRE. Quel bienfait ai-je donc d'eux
obtenu ?
ORESTE. — Vois cela que tes prières sollicitaient.
ELECTRE. — Et quel est donc, si vous savez, celui que j'appelais entre tous les hommes ?
ORESTE. — Oreste, qui grandement s'émerveille de toi.
ELECTRE (16). — Et comment est-ce que mes prières sont exaucées ?
ORESTE (17). — Je suis Oreste; ne cherche pas un ami plus cher.
ELECTRE. - C'est un piège, Seigneur, que vous me tendez.
ORESTE. Par moi-même en ce cas machiné pour moi-même.
ELECTRE. — Vous vous riez de moi dans mon malheur.
ORESTE. - - Le tien qui est le mien aussi.
ELECTRE. — Ah, s'il est vrai que vous soyez Oreste...
ORESTE (18). — C'est lui-même que tu vois et tu ne veux me croire.
Et pourtant quand tu trouvas cette mèche de cheveux,
Tu pris de l'aile aussitôt et ce fut comme si tu me voyais,
Et quand aussi tu inspectais ces traces de mes pas.
Voici ton frère, dont la tête est de niveau avec la tienne.
Vois la place où ces cheveux furent coupés.
Vois cette étoffe aussi qui est l'ouvrage de tes mains,
Les coups un à un de l'ensouple et ce dessin d'animaux.
Contiens-toi, et ne meurs pas de bonheur.
Je sais quel mal nous font ceux que nous aimons le plus.
ELECTRE. — O le plus cher souci des demeures de ton père !
Espérance pleurée d'un germe sauveur !
Tu recouvreras par ta valeur la demeure de ton père.
O doux à mes yeux, qui as quatre parts en moi !
Car il me faut te nommer le père, et c'est à toi que la tendresse va,
Que j'aurais dû avoir pour ma mère (l'autre ne mérite que la haine),
Et pour ma sœur cruellement égorgée !
Et tu es mon frère fidèle qui seul me fait honneur.
Que la force, et que la Justice, et, le troisième,
Zeus, qui de tous est le plus grand, m'assistent !
ORESTE. — Zeu ! Zeu ! contemple ce qui se passe
Vois la race de l'aigle privée du père
Qui est mort dans les replis et les nœuds
De l'affreuse vipère : les orphelins affamés
Meurent de misère, car leur quête encore est impuissante
A leur procurer la proie héréditaire.
C'est à eux que je me compare, et celle-ci, Electre.
Et nous sommes présents devant toi, enfants sans père,
Fugitifs tous les deux de notre propre maison.
ELECTRE (19). Le père qui te faisait tant d'honneurs et de sacrifices,
Si maintenant tu laisses ses petits périr,
De quelle main recevras-tu des holocaustes aussi grasses ?
La race de l'aigle, si tu la laisses périr,
Quel moyen auras-tu d'envoyer aux mortels des signes véridiques ?
Si cette race qui t'est consacrée, si cette tige se flétrit,
Elle ne te servira plus à l'autel aux jours de sacrifices.
Sauve nous ! car de petite tu peux faire la maison grande,
Qui maintenant semble abattue et ruinée de fond en comble.
LE CHŒUR (20). — O mes enfants, rédempteurs du foyer paternel,
Silence, de peur qu'on ne vous entende, mes petits !
Et que quelqu'un ne se soulage à vous dénoncer
Près de ceux qui ont la force : de qui puissé-je voir un jour
Les corps dans la noire fumée d'un feu de bois de sapin !
O RESTE (21). — Il y a pour nous qui ne saurait défaillir, la force du grand Apollon,
L'oracle qui m'a dit d'affronter tous les périls,
La voix qui se fait entendre aux petites heures de la nuit et que le froid accompagne !
Malheur à moi si je ne poursuis pas les meurtriers de mon père,
Et ne leur redemande pas sang pour sang à leur guise,
Aussi sourd qu'une tête de bœuf à l'offre et à la rançon.
Et c'est moi autrement qui aurai à payer de ma propre vie et de maux sans nombre.
Car les vertus salutaires de la terre consolatrice,
Pour l'homme alors on prononce qu'elles se changent en un trésor de poisons.
C'est un assaut de mâchoires féroces qui s'attrapent à la chair,
Un ulcère qui dévore l'ancienne nature,
Et le malade apparaît avec sa tête toute blanche !
Et l'oracle annonçait aussi des apparitions d'Erinyes,
Issues de l'effusion du sang familial,
Des yeux de feu qui s'écarquillent dans les ténèbres,
Et l'arme ténébreuse de ceux d'en bas,
Quand quelqu'un de notre race est tombé et crie vengeance,
Et que la rage et la peur inane dans les ténèbres
Harassent, aiguillonnent, exproprient de la cité
Le maudit, et l'affublent d'un collier de lames d'airain qui tintent !
Il n'est plus permis aux gens de cette espèce de prendre leur part
Du cratère et des libations versées.
Il est écarté des autels par l'invisible colère de l'ancêtre.
Nulle maison ne s'ouvre pour lui et ne lui fait accueil.
Sans honneurs et sans amis, il finit par crever,
Il périt tout entier lui et sa vile carcasse !
Certes il faut en croire de tels oracles.
Et même n'y croyant pas, je ferais encore mon œuvre.
Trop de raisons à la fois m'y poussent:
L'injonction d'un dieu, et le grand méchef de mon père,
Et il faut ajouter mon indigence,
Et le désir aussi de sauver mes compatriotes,
Les plus illustres des hommes, qui par leur glorieux courage
Consommèrent la ruine de Troie, du joug de ces deux femmes.
Car l'autre est une femme par le cœur, ainsi que nous le saurons tout à l'heure.