‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 6 sur 63 · JOURNAL D'UN PHIL QSOPHE · texte numérisé non relu

JOURNAL D'UN PHIL QSOPHE

"Situation.

2 novembre.

Il est. dit dans l'un des Dialogues de Platon que IV racle de Delphes avait ordonné d'inscrire sur le fronton du temple cette parole : rvûôt aeau-cv : Connais-toi toimême. La connaissance de soi est en effet la base de la philosophie, mais elle n'est pas si facile qu'on le croit, même à un philosophe. Je yeux cependant tâcher sérieusement d*y parvenir ; et en ce moment j'en ai besoin plus que jamais ; car je ne sais plus trop où j'en suis ni ce que je suis. Voici trente ans que je philosophe ou que j^apprends aux autres à philosopher, et après avoir lu une multitude de livres anciens et modernes où j'ai puisé les matières de mon enseignement, cherchant toujours à m'assimiler les pensées des autres pour exciter les miennes, je n'en suis pas plus avancé dans la solution des plus graves problèmes de la vie. J'ai dit

et redit sous toutes les formes ce qu'on a pensé ou imaginé ayant moi, mais, au fond, je n'ai point d'opinion personnelle, et encore moins de certitude.

Cela commence à me lasser, maintenant surtout que j^ai dépassé le point culminant de l'existence ici-bas et que je redescends vers le terme. Je voudrais cependant finir convenablement cette existence, et de la manière la plus propre à m'assurer un avenir; car c'est là ce qui me préoccupe le plus depuis que j'approche de la cinquantaine. Je n'ai plus grand'chose à gagner dans le monde. J'y possède tout ce que je pouvais espérer sous le rapport de la position sociale et de la fortune. Je paye ma dette au pays en instruisant mes auditeurs et en élevant ma famille aussi bien que je le puis. D'ailleurs je n'ai qu'une fille, dont l'éducation ne me donne aucune peine, grâce à l'instruction et à la vertu ^de sa mère. Depuis vingt années j'enseigne de mon mieux la philosophie, et bien que j'y aie employé tout le zèle dont j'étais capable, je ne suis pas aussi rassuré de ce côté. Car cet enseignement est très- important : il touche à toutes les questions du ciel et de la terre. La jeunesse qui m'a écouté pendant tant d'années a dû prendre mes opinions pour base de sa conduite, pour motifs de ses actions : j'entre donc pour quelque chose dans la responsabiUté de ceux qui les ont adoptées. Cette solidarité ne laisse pas d'être inquiétante pour ma conscience. Ai-je fait tout ce que j'aurais pu faire, et surtout ce qu'il y avait de mieux à faire? Je n'ose l'affirmer, et il est vraisemblable que cela n'est pas, puisque, devant enseigner aux autres la science de la vie et l'art de la conduire à sa véritable fin, c'est-à-dire la sagesse ou au moins ce qu'on appelle la philosophie, j'en suis encore à chercher pour moi-même la meilleure route qui y mène et où je dois aller.

Qu'est-ce que la vie? qu'est-ce que la mort? Si, comme on le dit, la vie est un bien, pourquoi la mort vient-elle la briser? Ne fait-elle que la changer, la transformer, la métamorphoser, ou bien la précipitct-elle dans le néant ? La mort est-elle la fin dernière des existences, ou la porte d'un monde nouveau? est-ce un anéantissement, ou une résurrection? et dans ce dernier cas, qu'y a-t-il à faire pour la rendre fructueuse et belle? Problèmes formidables et mystérieux, que j ai agités plus ou moins sérieusement dans toutes mes études et pour les besoins de mon enseignement , mais comme de simples questions spéculatives, dont je ne croyais ' pas l'application prochaine à ma propre destinée ^ ce qui donnait à ma pensée du vague et de Tincertitude, comme si elle avait le temps d'attendre la solution.

Aujourd'hui, je ne sais trop pourquoi, la scène a changé. La spéculation ne me suffit plus; je me sens pressé d'arriver à une conclusion pratique, et je veux savoir, non plus ce qu on peut penser et dire sur ces points importants, mais ce qu'il faut croire et faire. 11 me semble avoir vécu dix ans en une année, depuis que je suis entré dans l'âge mur ; et je me surprends à penser à la mort, quoique ma santé ne soit pas altérée et que je sois en pleine jouissance de la vie. D'ailleurs on meurt à tout âge, et je ne voudrais pas mourir dans l'ignorance ou l'incertitude de ce qui doit suivre la mort. Cela vaut bien la peine d'y songer pour préparer son avenir, s'il y en a un, ce dont je n'ai jamais douté. Certes, il serait déraisonnable et peu digne d'un philosophe de sortir de ce monde pour entrer dans une autre vie, sans s'occuper d'avance d'un passage si important, sans s'inquiéter de l'établissement nouveau où il peut «enduire et d'oiî peut naître une série nouvelle, peutctre une éternité de bonheur ou de malheur. Quand on

déménage ici-bas, on prend soigneusement toutes les précautions pour se faire un gite convenable et s'y 'arranger le mieux possible. En ferons-nous moins pour notre dernier déménagement, et serons-nous assez'aveugles ou assez imprudents pour ne pas nous inquiéter de ce que nous risquons de trouver au delà de ce monde?

Telles sont les pensées qui me préoccupent depuis quelque temps, sans que je sache d'où elles me viennent et pourquoi. Si j'étais superstitieux, j'y verrais le pressentiment d'un avenir prochain, ou un avertissement de quelque puissance mystérieuse, comme le génie de Socrate. Pourquoi pas? Je n'ai pas la prétention d'être plus sage que le plus sage des Grecs, qui prenait au sérieux les avis de ce guide invisible. Quoi qu'il en soit, puisque ces pensées agitent mon esprit presque malgré inDÎ, je veux, pour en avoir le cœur net, les considérer en face et par tous les côtés dans mon for intérieur. Je me garderai d'en parler à personne. Dans ma famille, on en prendrait de l'inquiétude ; et quant à mes collègues, qui ne sont pas dans la même disposition d'âme, si je venais h leur faire à ce sujet des ouvertures qui provoqueraient une discussion, ils diraient tout simplement que mon esprit baisse, et que je tourne à la religiosité, au mysticisme.

Je ne veux pas même discuter avec moi-même. Je suis fatigué des raisonnements contradictoires qui, en se neutralisant , nous laissent le plus souvent dans l'incertitude, ou nous rendent capables de parler en sens contraire suivant la circonstance et sans conviction. Je me bornerai à jetcy chaque jour sur le papier ce qui me passera par la tête ou ce qui me sera mis au cœur à ce sujet, spontanément, sans réflexion, et surtout sans dissertation. C'est un simple journal que j'entreprends et qui sera comme le reflet, comme la pho-

tographie de mon intérieur, de tout ce qui s'agitera dans mon esprit et dans mon cœur. Désirant ardemment connaître la vérité en ce qui concerne la destination de mon existence et les moyens les plus sârs de la remplir, j'invoque cette sainte vérité, quelle qu'elle soit, avec toute la puissance de ma volonté; je lui présente mon âme comme un miroir où je la prie de se réfléchir avec assez d'éclat pour que j'y puisse lire clairement ce qu'elle demande de moi, et surtout pour que j'aie la force et le courage de l'accomplir.

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