COMMENT CONNAITRE LES CHOSES DE L'AUTRE MONDE
3 novembre.
Il y a des philosophes qui affirment que nolis sommes sortis d'une matière éternelle et que nous y retournerons après les évolutions de la vie terrestre. Alors, à quoi bon en sortir? et quelle est la cause de ce, mouvement des siècles, qui n^aboutit à rien? Ce serait bien de l'embarras pour peu de chose. A tout effet il faut cependant une cause, dit la raison, et une cause capable de le produire. Les combinaisons indéfinies des atomes d'Épicure, en raison de leurs affinités ou de leurs attractions, ne peuvent rien fonder, et par conséquent rien expliquer. C'est une agitation perpétuelle et aveugle, qui détruit le lendemain ce qu'elle a fait la veille. L'univers serait comme la toile de Pénélope , où la nuit défaisait l'œuvre du jour. A cette production sans cause, on donne le hasard pour loi. Autre absurdité : car le hasard est un mot vide de sens, ou il n'exprime que notre ignorance des moyens qui mènent à une fin. Il serait bien singulier que, tandis que dans notre petit monde
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humain, famille ou société, il n'y a de justice, de paix et de bien que par une raison, une pensée, une prévoyance qui y président ; dans le grand monde, qu'on appelle l'univers, et où cependant oii ne peut s'empêcher de reconnaître un ordre admirable, il n'y eut ni présidence, ni providence, et que tout allât par le jeu de forces aveugles et non dirigées. Gela est impossible, ou autrement Tordre que nous cherchons à établir parmi nous serait à rebours de la marche de Tunivers.
J'aime encore mieux le panthéisme, quoique je ne l'aime guère, et ne le comprenne pas davantage. Au moins reste-t-il quelque chose de fixe et d'ordonné par une évolution fatale, et il y a une certaine grandeur dans cette unité immense et éternelle, qui se développe à travers les âges, pour acquérir avec la plénitude de son existence la conscience de toutes ses forces et l'épanouissement de toutes ses vertus. Mais, au fond, nous ne sommes pas plus avancés qu'avec le hasard, et je ne vois pas davantage , dans ce système, à quoi il nous sert de vivre. Sortir un instant du grand tout, pour s'y replonger et s'y perdre de nouveau par l'anéantissement de sa conscience, de son perfectionnement et de son bonheur personnel, en vérité, il n'y a pas là de quoi réjouir ni encourager la pauvre créature, je veux dire la pauvre particule émanée du grand tout que nous sommes. Et le sort futur qui nous est assigné dans cette philosophie, nous ôtant notre individualité par l'absorption dans l'infini et nous dépouillant de la raison et de la liberté dont nous jouissons ici-bas, n'est pas une récompense ou du moins une destinée bien enviable.
L'idée de l'identification de mon être avec la matière ne me satisfait pas plus que celle d'une identification avec Dieu. L'une et l'autre me paraissent opposées au
bon sens qui demande plus d'un côté et moins de Tautre, et qui ne veut accepter « ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. »
Nous ne voulons pas être des dieux ou des portions de la Divinité ; mais nous prétendons être autre chose qu'une pierre, une plante ou un animal. Nous sommes des êtres intelligents et libres, ayant droit à la vérité, à la justice et au bonheur.
A ce point de vue, les religions, quelles qu'elles soient, sont plus d'accord avec les dictées du bon sens et les besoins de notre nature que la philosophie. Il n'y en a pas une qui n'admette un autre monde, où Phomme, selon ce qu*il aura fait dans celui-ci, doit trouver le bonheur qu'il cherche ici-bas , s'il l'a mérité, ou le malheur, sous une forme ou sous une autre, en punition du mal qu'il aura commis ; ce qui suppose la persistance de la personne humaine, son identité en deux vies différentes et sa responsabilité. Partout il y a quelque chose qui ressemble aux champs Elysées et au Tartare, au paradis et à l'enfer ; et la diversité des tableaux vient des circonstances propres à chaque peuple et de la tournure de son imagination.
' Cette remarque me donoe à penser que la vie réelle de l'humanité s'exprime bien mieux par la religion que par la philosophie. Elle s'y étale naïvement et spontanément comme dans la poésie, et il y a plus de vérité dans leurs inspirations et leurs croyances, que dans les analyses et les abstractions des philosophes, qui le plus souvent tuent la vie pour s'en rendre compte et étouffent la spontanéité par la réflexion.
Sous ce rapport, nulle religion n'est comparable au christianisme, qu'il soit le résumé ou le choix de tout ce qu'il y a eu de mieux dans toutes les religions précé-
dentés, comme quelques-uns le disent, ou le résultat d*une révélation surnaturelle, comme ses fidèles Taffirment. Il est certain qu^il enseigné les choses de l'autre monde et de la vie future avec une autorité sans égale, avec une rigueur logique irrésistible, quand on a une fois admis ses principes. En outre, jamais les préceptes d*une religion n'ont été plus en harmonie avec les dictées de la raison et les besoins du cœur humain. Il y a certainement quelque chose à faire de ce côté, et je m'étonne de m'en être si peu préoccupé jusqu'à ce jour.