‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 63 sur 63 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Le maître n*eut pas le temps d'écrire au disciple. Le lendemain de la réception de sa lettre, il fut pris d'une fluxion de poitrine qui, malgré tous les secours de l'art, le conduisit en peu de jours aux portes du tombeau. Sa femme et sa fille le soignèrent comme deux anges, passant les jours et les nuits au chevet de son lit. Puis, quand elles virent l'impuissance de tous les remèdes, et la maladie triomphant de la nature du malade et des ressources de la médecine, elles commencèrent à trembler pour cette âme si chère, dont elles craignaient d'être séparées dans réternité. La jeune fille eut le courage d'avertir son père de ce que disaient les médecins, et elle lui rappela Texemple d'Edgard. Ce souvenir frappa le philosophe et dissipa tout d'un coup le voile qui obscurcissait son esprit. Il céda d'abord aux instances de sa fille et de sa femme pour ne pas les contrister; et, quand elles lui proposèrent de recevoir un prêtre, il exprima le désir de voir le professeur de la Sorbonne avec lequel il avait eu plusieurs entretiens qui lui avaient laissé la meilleure impression. L'abbé

s*empressa de venir au lit du mourant, et ils eurent ensemble plusieurs conversations qui amenèrent la réconciliation complète du malade avec Dieu et avec l'Église. Sa femme et sa fille eurent la consolation de communier avec lui avant de lui fermer les yeux, et toute la maison fut édifiée de la piété et de la simplicité avec lesquelles il reçut les derniers sacrements.

Après sa mort la famille me remit entre les mains tous ses manuscrits, afin d'en faire le triage et de préparer pour l'impression ceux qui en paraîtraient dignes par leur valeur et leur achèvement. Je trouvai une liasse de feuilles volantes, dont les dates se suivaient à quelques intervalles près, et queje reconnus pour une sorte de journal écrit dans la dernière année de la vie du philosophe. Ces pages pleines de sincérité, puisqu'il ne les écrivait que pour lui et ne les avait montrées à personne, m'intéressèrent vivemjent; et après m'étre consulté avec la famille qui en fut grandement consolée, nous pensâmes qu'elles pourraient produire un bon effet sur beaucoup de personnes, sur celles-là surtout qui se trouvent dans la même situation d'espcit à Tégard de la religion. J'y trouvai aussi la lettre de son disciple dont il parle dans sa dernière feuille, et je l'ajoute ici aux pages du maître avec l'autorisation de celui qui Ta écrite.

Du séminaire de ***f i" septembre 186...

Mon cher maître 5

Le lieu d'où cette lettre est datée vous dira à première vue ce que j'ai à vous annoncer. Oui, cher maître, votre Eugène, comme vous vouliez bien l'appeler, le plus cher de vos disciples avec Edgard dont nous

avons déploré ensemble la fin prématurée , celui que vous jugiez capable de vous succéder un jour dans la chaire que vous occupez avec tant d'éclat , est maintenant un simple séminariste au milieu des élèves du Sanctuaire, et il s'en trouve bien.

Je dois d'abord vous demander pardon de ne vous avoir pas mis plus tôt dans ma confidence. Je le désirais, habitué que j'étais depuis , longtemps à vous demander conseil dans toutes les affaires graves de mon esprit et de mon cœur. Mais cette fois, vous le dirai-je? malgré toute mon affection et ma reconnaissance, je n'ai pu m'y décider. C'était comme si une force supérieure m'eût lié la langue; et en plusieurs circonstances oii j'ai tenté d'aborder avec vous ce sujet, le courage m'a manqué et je n'ai plus trouvé de paroles. Ce n'était point défiance de ma part, je vous l'assure; c'était la crainte de me trouver en désaccord avec vous, pour la première fois , en une chose qui devait changer mon existence, et sur laquelle je sentais que je ne céderais pas à votre influence si elle était contraire à nion sentiment intime. Je vous aurais donc contristé4nutilement, et vous causer du chagrin m'était odieux.

Je sais du reste, par une longue expérience, que vous respectez consciencieusement la liberté de vos disciples, môme quand elle va contre votre manière de voir; et c'est pourquoi, aujourd'hui que ma résolution est un fait accompli, je ne crains plus de vous dire simplement ce que j'ai fait, parce que je vous épargne les discussions et les incertitudes sur ce qu'il y aurait à faire. Je ne viens pas vous demander conseil sur la décision à prendre , mais vous expliquer pourquoi je l'ai prise.

Vous m'avez toujours reproché, mon cher maître, d'avoir une tendance au mysticisme, et je ne m'en dé-

fends pas. Que ce soit un reste de la foi de mon enfance ou une disposition innée de mon âme, j'ai toujours éprouvé le besoin de quelque chose de supérieur à ce monde, aspirant instinctivement à entrer en communication avec une sphère plus élevée. C'est même à cause de cela que j'ai recherché votre enseignement. On m'avait dit que vous étiez platonicien; et, bien que je ne connusse la doctrine de Platon que par ouïdire, je savais qu'elle était la plus spiritualiste après le christianfsme dont les doutes de ma raison et l'effervescence du jeune âge m'avaient éloigné. J'espérais, sous votre conduite et par la lumière de votre enseignement, m' élever à la contemplation des idées éternelles, à la possession du vrai, du beau et du bien. Je ne me suis jamais repenti d'avoir été à votre école, où j'ai senti le goût de la science et de la vertu s'accroître dans mon âme, en sorte que, pendant le temps le plus orageux de la vie, préservé des excès de la sensualité, je me suis élancé avec ardeur, au moins en spéculation, vers un monde supérieur.

Vous aviez trouvé la philosophie tombée entre les mains de Condillac et de ses successeurs, c'est-à-dire dominée par un sensualisme moins grossier que le naturalisme et le matérialisme qui l'avaient précédée, mais cependant encore captive des sens et de la partie inférieure de l'homme. J'ai combattu à votre suite et sous votre drapeau le système de la sensation transformée, lequel avait tenté de se transformcrJui-même par l'imagination ingénieuse et honnête de Laromiguière. Vous nous avez parfaitement montré que tous ces ornements d'emprunt ne changeaient point la nature de celte doctrine des mauvais jours de l'humanité; el que, quand on voulait tout tirer de la partie sensible de l'homme, on ne pouvait jamais atteindre à ce qu'il y a

de supérieur en lui, ni expliquer ses tendances les plus hautes et les besoins les plus profonds de son âme.Cétait cependant ce que nous cherchions. Il nous fallait une métaphysique, une psychologie, une morale dignes de leurs noms , et qui ne prissent point des abstractions pour des réalités, des imaginations pour des faits, le plaisir ou Tintérét pour le devoir.

Force nous fut donc de nous adresser à une autre école. 11 n\ en avait pas d'autre en France, au moins dans l'enseignement officiel. Nous allâmes la chercher en Ecosse, oùReid et Dugald-Stewart enseignaient avec succès une philosophie nouvelle ; nouvelle au moins par la méthode qui, bannissant les systèmes et les hypothèses, ne se fiait qu'à l'observation et tirait tous ses résultats de l'expérience psychologique. C'était Tapplicalion prudente de la méthode de Bacon aux faits de l'ordre spirituel distingués soigneusement des phénomènes physiques, pour constituer, s'il était possible, une science expérimentale de l'esprit et de ses facultés, analogue à celle de la matière et de ses forces. Les Écossais réunissaient ces deux sciences, l'une de l'esprit et l'autre de la matière, si différentes * par leur objet mais procédant par la même méthode, sous le nom de Philosophie naturelle.

Nous eûmes bientôt épuisé celle doctrine honnête, mais étroite; et après avoir fait beaucoup de monographies de facultés intellectuelles et morales, ce qui avait certainement son utilité mais n'allait jamais au fond des choses, nous en étions toujours à nous demander ce qu'est l'àme humaine, d'où elle vient et où elle va. Aucun problème de nature, d'origine et de fin n'était résolu; et le nec plus ultra de notre philosophie était de reconnaître et d'établir des premiers principes au delà desquels nous ne pouvions plus remonter,

et qui terminaient notre investigation scientifique. C'étaient de prétendues lois de la nature, affirmant que les choses sont ainsi, parce qu'elles ont été ainsi établies : sic a natura comparatum est^ disait en son siècle Cicéron ; et au fond nous disions aujourd'hui comme lui sans en savoir plus que lui. De cette manière nous avons peuplé la philosophie d'une multitude de premiers principes, à l'instar des chimistes modernes qui augmentent tous les jours le nombre des éléments de la matière, ou des corps simples, c'est-à-dire indécomposés jusqu'ici.

Ennuyés de l'école écossaise, nous nous sommes tournés vers l'Allemagne, c*est à dire que d'un excès nous sommes tombés dans un autre, A une expérimentation timide et méticuleuse, a succédé une spéculation audacieuse, aventureuse ; du terre à terre nous avons pris notre vol dans les nuages et nous avons entassé Ossa surPelion pour escalader le ciel. Cela ne nous a pas mieux réussi qu'aux Titans : nous n'avons pas été foudroyés par le maître des cieux, mais tout simplement nous sommes retombés à plat sur la terre, après avoir avec beaucoup de fatigues fait du criticisme avec Kanl, de l'idéalisme avec Fichte, de l'identité absolue avec Schelling, de la logique transcendantale avec Hegel. Le premier nous menait au scepticisme, le second au phénoménisme, le troisième à la confusion de l'esprit et de la matière, le quatrième au nihilisme. Comme Ixion nous n*avions fécondé que des nuages, et il n'en est sorti que des tempêtes, au moins dans notre esprit.

De la hauteur de ces spéculations nous avons été précipités dans l'éclectisme, qui a toujours été la doctrine de ceux qui n'en n'ont pas et qui désespèrent de s'en faire une.Nous nous sommes mis à écrire Ihistoire de la philosophie, parce que nous n'avions pas de philosophie,

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avec la prétention d'en composer une au moyen des produits si divers et même contradictoires de toutes les écoles. C'était vouloir faire de la vérité avec toutes les erreurs. Et encore cette fois notre tentative n*a point été heureuse, par la raison toute simple, que pour discerner et prendre dans chaque système ce qu'il y a de vrai et pour construire une science par l'assemblage de toutes ces pièces de rapport, il eût fallu d'abord avoir à la main un critérium ou unç mesure qui nous manquait, à savoirlavérité elle-même, laquelle, si nous l'eussions possédée, nous dispensait de chercher ailleurs.

Vous vous êtes fait, mon cher maître, un éclectisme propre, où domine la spéculation germanique parce que vous avez l'instinct platonicien, mais où l'expérimentation écossaise apporte un tempérament qui donne plus de clarté à votre doctrine. J'ai admiré votre prudence sans la partager ; et alors, vous devez vous le rappeler, je me suis lancé en Allemagne pour en apprendre la langue plus à fond, et comprendre mieux sa philosophie en conversant avec ses philosophes; comme jadis Pythagore, Selon et Platon, les plus sages des Grecs, allèrent interroger les sages de l'Egypte.

J'en suis revenu étonné de l'érudition de ces hommes, stiîpcfaitde l'audace de leurs spéculations, maistrès-peu édifié par les résultats que je rapportais de la lecture assidue de leurs livres et surtout de mes entretiens avec les plus célèbres d'entre eux. J'ai trouvé, je Tavoue, des penseurs très-énergiques, des esprits subtils et pleins de hardiesse, des raisons puissantes par la déduction et ne reculant devant aucune conséquence, pas même devant l'absurde. On m'a promis maintes fois la science de l'absolu, qui devait résoudre tous les problèmes, élucider toutes les difficultés, terminer toutes les discussions en identifiant toutes les contradictions. Chacun était dans

l'enfantement d'un grand ouvrage où il se flattait d'expliquer toutes choses comme celui qui les a créées, si encore il ne prétendait pas en cire lui-même le créateur. Encore un peu de temps, et la lumière allait se faire dans le monde philosophique. J'ai attendu plusieurs années, et le verbe de la philosophie allemande n*a pas encore refait Tunivers ni la science.

J'ai quitté l'Allemagne à peu près comme j'y étais entré quant à mon bagage scientifique, mais avec l'espérance de moins et ledécouragement de plus. J'admirais moins les ouvrages après avoir connu les auteurs, et je suis resté frappé du contraste énorme qui existait entre . leurs livres, leur enseignement, leurs paroles d'une pari, et leur manière de vivre de l'autre ; car j'avais trouvé beaucoup de philosophie et très-peu de philosophes. Je commençai à être désenchanté de cette haute spéculation qui , ne servant guère qu'à faire des cours et des ouvrages, a si peu d'influence sur la vie réelle. Je cherchais des sages, comme en Grèce et en Egypte, et je n'ai rencontré que des professeurs et des savants.

De retour à Paris oii. je passai quelque temps dans ma famille, je revins à *** pour reprendre mes cours. Mais au bout d'un mois je tombai malade, et force me fut de demander un nouveau congé. J'étais comme anéanti dans mon corps et dans mon esprit ; et à celte faiblesse générale se joignait un dégoût de toute chose et une impuissance absolue de penser et de travailler. Ma pauvre tête, épuisée par les labeurs incessants des dernières années, étaitauxabois.L'estomac ne fonctionnait plus que péniblement, et je pouvaisà peine me traîner. Celait une langueur de tout mon être, surtout d'esprit et de cœur, en sorte que la vie intellectuelle s'en allait avec la vie physique. Je ne me sentais plus bon à rien, cl ce

sentimentm'ctait plus pénible que toutes les douleurs (lu corps.

Je passai trois mois dans cet état, abandonné par les médecins et m'abandonnant moi-même. J'étais agité par de cruelles réflexions. Ainsi, me disais-je, me voici arrêté dans ma carrière au moment où je pouvais espérer d*y avancer avec éclat ! Les succès de mon début sont interrompus, et s'il me faut renoncer aux travaux de Tesprit, qu'ai-je à faire désormais en ce monde où je ne vaux quelque chose que par là? Mon ambition était froissée avec mon orgueil, et je ne savais plus que faire du peu de vie qui me restait. La soif de la vérité et de la science qui m'avait animé plus encore que celle de la gloire n'était pas entièrement éteinte, mais je ne voyais plus les moyens de la satisfaire, puisque je n'avais plus la jouissance de mes facultés. II me faudra donc, pensais-je, mourir dansia fleur deTâge, ou, ce qui est pire que la mort, traîner ici-bas dans l'obscurité le poids d'une existence inutile et misérable ? Plutôt mourir cent fois. Et je songeais si ce n'était pas un devoir de débarrasser le monde et ma famille d'une vie stérile, comme on coupe un arbre qui ne rapporte plus de fruits.

Je m'étais habitué à cette pensée coupable que j'agitais souvent dans mon esprit, quand un jour une voix intérieure, la voix de ma conscience sans doute ou quelqu'un qui parlait par elle, me dit . « Tu veux mourir? Mais as-tu donc commencé à vivre? Qu'as-tu fait de bien, depuis que tu es en ce monde? Ton gifance a été couverte de bienfaits, qu'as-tu rendu en retour, à ceux qui t'ont soigné et élevé? Ton pays t'a instruit et formé à l'enseignement dansia plus grande de ses écoles, qu'as-tu fait pour ton pays? Quelques années de professorat, où tu as ^cherché ta gloire plus que le bien de

tes disciples, t'absolvent-elles de ta Jette à son égard? Tu as bien parlé, peut-être ; mais as-lu aussi bien agi? et toutes ces belles spéculations, dont tu as enivré la jeunesse, où t'ont-elles conduit, où t'ont-elles mené toi-même? A des phrases, à des discours sans fin, vaine pâture de la curiosité du public et de la vanité. »

« Et parce que la maladie t'empêche de continuer cette espèce de métier de sophiste, où tu répandais Irop souvent, même à ton insu. Terreur avec la vérité, le voilà désespéré ; tu te regardes, dans Tillusion de ton orgueil, comme un roi détrôné qui ne veut pas survivre à sa honte. Mais si, en effet, tu venais à mourir comme tu parais le désirer, que deviendrais tu? ou irais-tu? et puisque tu crois à l'existence de Dieu qui t*a créé avec une destination, te plaçant ici -bas pour y produire quelque chose en retour de ce qu'il t'a donné, qu'aurais-tu à lui rapporter, si en ce moment tu avais à comparaître devant lui et à son jugement? »

« Voyons, fais ton bilan avant de partir. Où sont tes bonnes œuvres, et qu'emporleras-tu avec toi qui ait quelque valeur, en allant dans l'autre monde? Tu as aimé la vérité, cela est vrai, et tu l'as cherchée avec ardeur, mais c'était surtout pour la posséder et t'en glorifier. Tu as voulu mettre et diriger tes semblables dans la voie du bien ; mais n'était-ce pas aussi pour l'élever au-dessus d'eux et les dominer? Toi, toi, toujours toi, même dans le peu de bien que lu as fait ! el la preuve c'est que la vie te semble inutile et sans valeur, depuis que tu ne peux plus l'exploiter à ton profit et pour ta gloire. Tu n'es donc au fond qu'un égoïste qui n'a jamais songé, en définitive, qu'à son intérêt propre : plaisir, richesse on honneur ; et parce que tu n'espères plus les obtenir en ce monde à cause de l'impuissance où ta mauvaise santé te réduit, tu désires aller dans un autre pour les retrou-

ver surun nouveau théâtre et sous do nouvellesformes, »

A cette admonition si dure mais si vraie, que je n'aurais pas acceptée d'un de mes semblables, je baissais la tète, et je n'avais rien à répondre. Je voyais clairement la vanité, la stérilité de mon existence jusqu'à ce jour.

D'autres fois la voix me disait : « Tu crois cependant en Dieu', en un Dieu personnel qui t'a créé par amour et qui te conserve par sa providence. Assurément il a eu une pensée en t' envoyant ici-bas, et cette pensée divine fait ta fin, ta vocation. La connais-tu cette pensée? Et cette fin, l'as-tu remplie? Et est-ce un moyen de la reconnaître et de la réaliser, que de déserter le poste où tu as été placé pour combattre jusqu'à la mort? Tu ressembles fort à un mauvais soldstt que la peur pousse à la fuite et qui jette ses armes à la première attaque. Tu sais cependant de quelle peine est punie la désertion, et tu as devant toi un juge auquel tu ne pourras échapper. »

« Tu es philosophe ; sois donc conséquent avec toimême. Si tu crois à un Dieu personnel, tu dois admettre aussi sa sagesse infinie et sa toute-puissance. Donc, tu dépends de lui absolument, et sa volonté doit être la règle de la tienne. Pourquoi disputer sans cesse avec lui, au lieu de répondre à son appel et de profiter de ses bienfaits? Hélas ! tu crois en Dieu en spéculation, mais dans la pratique et pour ta gouverne tu agis à peu près comme s'il n'existait pas, ne t'inquiétant ni de sa volonté, ni de sa parole, ni de ses lois. »

« On t'a cependant appris dans ton enfance, que depuis le commencement du monde il a parlé aux hommes pour les instruire des choses du ciel et de la terre ; et que sa loi, annoncée par Moïse, par les prophètes et par Jésus-Christ, est le fondement de toutes les légis-

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lations humaines. Jésus-Christ, le Verbe divin incarné, le Dieu fait homme pour le salut des hommes, lu as cru en lui autrefois, tu l'as aimé, tu l'as adoré comme ton Sauveur et Ion Dieu, pourquoi le repousses-tu maintenant? Pourquoi lui as-tu retiré ta foi et ton amour? Pourquoi es-tu Tennemi ou le déserteur de TÉglise qui t*a enfanté à la vie surnaturelle du chrétien ? Es-tu bien sûr que celui que tu as abandonné et renié n*est pas le Fils de Dieu? As-tu jamais étudié sérieusement cette immense question, dont la solution dans un sens ou dans un autre change la face du monde et la destinée de rbumanité? »

« Non. Tu n as jamais osé aborder directement ce terrible problème. Tu t'es contenté de nier, sous le prétexte que tu ne comprenais pas : comme si tous les philosophes comprenaient tout ce qu'ils sont obligés d'affirmer. C'est-à-dire que tu as fait de la portée de ta raison la mesure de fctre et du possible. Tu n'as donc été philosophe que pour la négation, et tu n'as jamais rien su mettre à la place de ce que tu niais. La preuve, c'est qu'aujourd'hui que ta raison est devenue «impuissante par la défaillance de ton corps, tu ne sais plus que penser, que faire, ni que devenir. Tu restes seul, dans le vide, et comme anéanti, sans secours, sans lumière, sans courage et dans le désespoir. Certes si la philosophie vaut quelque chose, c'est en ce moment qu'il faut l'invoquer et la mettre à l'œuvre. »

Hélas ! ma philosophie ne me disait rien, quand j'aurais eu tant de besoin d'être éclairé, relevé, fortifié : elle qui me disait tant de belles choses quand j'avais à parler en public et pour ma gloire. Je n'étais plus sur mon théâtre, et tous les prestiges avaient disparu. Je me trouvais seul, en face de moi, malade de corps et d'esprit, et ne trouvant point de remède à mon impuis-

sancc. J'étais seul en face de ma conscience qui parlait plus sévèrement que jamais, au milieu du trouble de ma raison et des agitations de mon âme.

La voix intérieure me disait encore : a Vous vous glorifiez d'être des philosophes spiritualistes, et vousavez raison. C*est par là que vous valez quelque chose, au moins en face du naturaUsme et de l'athéisme. C'est au moins une protestation contre ce qu'il y a de plus absurde et de plus ignoble dans le monde. Pour appuyer vos doctrines, vous les rattachez à la tradition des philosophes du dix-septième siècle, vous vantant d'être les disciples et les successeurs de ces génies qui ont été les flambeaux de la société moderne : Leibnitz, Descartes, Pascal, Bossuet, Fénelon, etc., etc. Mais tous ces grands hommes étaient chrétiens ; ils croyaient non-^ seulement en Dieu, mais en Jésus-Christ et à sa parole. Ils admettaient la révélation et le surnaturel dans leur philosophie comme dans leur croyance, et il est incontestable que les lumières de leur haute raison ont été augmentées par celles de leur foi. Pourquoi n'êtes vous pas chrétiens comme eux? Et si vous tenez à les suivre et à les imiter dans leurs doctrines, pourquoi en retrancher justement ce qui leur a donné plus de vérité, de puissance et d'éclat? Prenez-vous donc de tels hommes, dont vous réclamez le patronage, pour des trompeurs ou des trompés? Et pensez-vous que ces esprits, si forts en philosophie puisque vous les réclamez comme vos maîtres, aient été des imbéciles ou des hypocrites ilans la conduite de leur vie et dans leur enseignement moral? Pourquoi enfin n'êtes-vous point spiritualistes à leur manière, et philosophes chrétiens comme eux? Votre éclectisme dira qu'il prend en eux ce qu'il y a de vrai, c'est-à-dire leur propre pensée, et qu'il exclut tout ce qui se rapporte à leur foi, ou ce

qui leur vient du christianisme, sans cloute comme produit de l'erreur, de l'illusion. Eh bien I s'il en est ainsi, pourquoi ces hommes, tellement intelligents que vous n*cn n'avez point à leur comparer, ne Tont-ils pas vu el proclamé avant vous? Vos maîtres n'élaient-its pas capables d'être des éclectiques aussi éclairés que vous? »

J'avoue qu'ici encore je n'avais rien à répondre, n'ayant pas l'outrecuidance d'accuser Leibnitz, Bossuet, Descartes, Pascal, Fénelon, d'avoir été des trompeurs ou des trompés, ni la prétention de me croire plus intelligent qu'eux.

Puis, je réfléchissais que ces hommes, la lumière et la gloire de la philosophie moderne, n'étaient euxmêmes que les disciples des Pères et des docteurs de l'Eglise des premiers siècles et du moyen âge, dont la plupart, ayant passé de la philosophie à la foi, comme saint Justin, Tertullien, saint Augustin et tant d'autres, avaient trouvé le moyen non-seulement de les accorder, mais de les pénétrer et de les renforcer Tune par l'autre. Plusieurs, comme saint Anselme, saint Bonaventure et surtout saint Thomas, avaient illuminé leur siècle par une science profonde et presque universelle, et je me disais : que suis-je donc pour négliger ou rejeter des savants de cette force, qui, à coup sûr, au moins par le génie et l'érudition, valiBnt bien tous les philosophes de la France et de l'Allemagne, critiques, transcendantalistes et éclectiques?

Enfin, mon cher maître, il me revenait à l'esprit ce que vous nous avez souvent raconté de deux de vos anciens condisciples en philosophie, dont renseignement a eu de l'éclat en ces derniers temps et qui ont eu des destinées si diverses : l'un qui avait apporté à l'école normale la foi de son pays et de son enfance, et qu'il y a

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perdue presque malgré lui et avec désespoir; l'autre qui y était arrivé incrédule ou au moins sans foi vivante, sans pratique religieuse, et qui est redevenu chrétien par ses études ultérieures, et plus tard prêtre par l'entraînement logique de ses convictions philosophiques renouvelées et transfigurées. Le premier, qui avait cependant une âme religieuse, est mort dans les anxiétés du doute, regrettant de ne pouvoir ressaisir sa foi passée, et déclarant solennellement dans quelques pages qui sont comme son testament philosophique, que le catéchisme apprend plus de vérités et donne plus de certitude sur la destinée humaine et les moyens de Taccomplir, que tous les livres des philosophes. Le second, en confirmant la foi et la pratique chrétienne par la lumière de la science, simple prêtre dans TÉglise, a eu le bonheur de ramener à Dieu un . grand nombre de jeunes gens des écoles, dont plusieurs Font suivi dans la carrière apostohque et sont devenus des ecclésiastiques distingués par leur science, leur piété et leur charité. J'avoue que, déjà alors, le sort de ces derniers me faisait envie ; et que leur exemple a excité en moi la pensée de devenir comme eux un philosophe chrétien.

Dans cette pensée, qui me travaillait sourdement jour et nuit, et que je n'osais vous confier parce qu'elle était plutôt un instinct secrel, une sorte de pressentiment qu'une idée arrêtée, je me mis à lire les Évangiles et les Pères de l'Église, non plus comme auparavant dans le dessein de les trouver en défaut et de les critiquer, mais avec le désir sincère d'y chercher la vérité. En effet j'y ai trouvé des vues magnifiques, des idées qui ne m'étaient jamais apparues. Et en outre, pendant que mon intelligence s'élevait et s'élargissait, mon âme s'apaisait : la paix y rentrait avec Pespérance ou au

moins la résignation. Je me sentais devenir meilleur en essayant de mettre en pratique dans la vie la docirine que je commençais à goûter. Mon corps lui-même, si débile, si torturé par les agitations de mon cœur et de mcfn esprit, participait à cet apaisement, en sorte que j'étais comme renouvelé dans toute mon existence.

Toutefois j'étais encore poursuivi par le doute en plusieurs points importants; et il y avait dans les livres saints une multitude de passages ou de faits qui me paraissaient obscurs, incompréhensibles, ou même contradictoires. Certains miracles surtout embarrassaient et même révoltaient ma raison habituée depuis longtemps à vouloir tout juger , tout expliquer par sa mesure. J'éprouvai donc le besoin d'une consultation éclairée et bienveillante et je ne savais à qui m'adresser pour la trouver : retenu d'un côté par le respect humain sous le prétexte de garder la dignité de ma position philosophique, et de l'autre par le désir de conférer avec un prêtre distingué, aussi versé dans la science humaine que dans la science divine.

Le hasard, ou plutôt la Providence me vint en aide ; et je rencontrai cp que je cherchais au moment où j'y pensais le moins.

Mon congé n'était pas encore expiré. Je jouissais à Paris du temps qui me restait pour achever de remettre ma santé si profondément ébranlée par mes excès de travail et plus encore par les incertitudes de mon esprit et le vide de mon âme. J'allais parfois aux cours les plus célèbres de la Sorbonne, et un jour j'entrai par curiosité à celui de théologie morale. Le professeur parlait justement des rapports et des différences de la théologie et de la philosophie, et par conséquent de h foi et de la raison. Je fus étonné et touché des considérations élevées qu'il développa sur cette grave matière

avec une grande simplicité, pleine de conviction et de cœur. Ce fut comme un éclair qui m'ouvrit subitement un vaste horizon que je n*avais pas encore aperçu. Je vis comme par intuition que la foi et la raison ayant un même objet, la vérité, elles peuvent parfaitement s'accorder à la reconnaître et à la manifester chacune par ses voies et dans sa lumière : la foi, par l'illumination de la parole révélée ; et la raison, par le bon sens qui lui a été accordé et la pénétration naturelle de l'intelligence humaine. Ainsi, au lieu de les opposer Tune à l'autre et de chercher à les mettre en contradiction , il faut unir leurs efforts respectifs dans une tendance commune pour parvenir plus sûrement au but, la découverte et Texposition de la vérité par une science à la fois divine et humaine. Et cela est plus facile qu'on ne pense, quand on apporte à cette œuvre de la sincérité et du courage, et surtout le désir généreux d'embrasser la vérité reconnue, en dépit de tous les préjugés et de tous les obstacles.

Le professeur engageait chaudement ses auditeurs, chrétiens et non chrétiens, à en faire Texpérience, qui en valait bien la peine, puisqu'il s'agissait de l'intérêt le plus précieux et le plus cher de leur existence. « Prenez, disait-il, Tensemble de la doctrine chrétienne comme vraie, et elle doit l'être si elle a été donnée par Dieu lui-même, ce que la théologie se charge de vous démontrer; et attachez-vous à en considérer les applications à la vie de l'homme sur la terre dans toutes leurs conséquences. Vous reconnaîtrez bientôt, si vousêtez de bonne foi et sans parti pris, qu'aucun système philosophique n'explique l'origine, la fin et la loi de l'homme avec autant de clarté et aussi simplement, à tel point que les petits enfants et les ignorants comprennent et trouvent dans leur petit catéchisme

plus de science spéculative et pratique que n'en possèdent les plus grands philosophes de tous les temps. »

a Or, si l'arbre se reconnaît par ses fruits, on reconnaît aussi la science par ce qu'elle produit; et la science de la foi unie à la raison a enfanté la civilisation moderne, bien supérieure avec ses lumières et ses vertus à la civilisation païenne, malgré l'éclat que celle-ci a jeté dans le monde. »

fi Je vous propose donc une démonstration de la vérité des dogmes chrétiens a posteriori ou par les faits. Si ces faits , manifestés dans la vie publique et privée des nations chrétiennes, n'ont pas leurs pareils dans la gentilité, ne doit-on pas en conclure qu'une cause nouvelle et supérieure est intervenue avec une puissance surhumaine, laquelle, en transformant et exaltant la nature humaine. Ta rendue capable d'une perfection au-dessus de sa condition native? Cette puissance est la vertu de Dieu, qui est venue se mêler personnellement aux affaires d'ici-bas , comme il l'avait annoncé après la chute d'Adam par la promesse d'un sauveur futur : promesse renouvelée dans la suite des siècles par les patriarches, par Moïse et par les prophètes. Là est le mystère du Dieu fait homme ou du Verbe incarné en la personne de Jésus-Chnst, fils de Dieu et fils de l'homme, qui s'est appelé la voie, la vérité et la vie, parce qu'il est en effet le principe et la fin de toutes choses dans ce monde et dans l'autre. Sans lui, rien ne peut s'ex*pliqucr à fond et définitivement, parce que tout a été fait par Lui. Il est Talpha et l'oméga de l'existence et de la science. II est la clef unique de tout ce qui est fermé, et rien ne peut être ouvert que par cette clef. C'est pourquoi saint Paul dit qu'il ne veut savoir qu'une chose : Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié*.. »

L'accent de foi vive avec lequel le professeur pro-

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nonça ces paroles affaiblies par mon récit, la lumière dont brillait son regard plein d'intelligence, et l'abandon de son discours qui mettait son âme à découvert et la visait pour ainsi dire tout entière à nos yeux, produisit sur son auditoire un effet indicible. C'était plus que du silence, il y avait un recueillement profond, une émotion pénétrante ; et dans les intervalles de la parole du maître qui coulait lente mais animée, on entendait dans cette multitude comme la respiration d'un seul homme, expression du sentiment unanime qui remplissait toutes ces âmes. La mienne fut saisie comme les autres etpeut-être davantage, puisqu'elle fut poussée à rinstant même, par une motion intérieure,à s'adresser à ce prêtre pour lui demander le secours dont elle sentait 11! besoin.

Après la leçon, je me rendis dans le cabinet du professeur. Encore tout ému, et après lui avoir exprimé en quelques mots le bonheur que j'avais eu à l'entendre, je le priai de m'accorder à sa convenance un moment d'entretien, lui disant qui j'étais, et me réclamant de vous auprès de lui. Il sourit affectueusement en entendant votre nom, comme s'il lui rappelait de doux souvenirs de jeunesse, et il m'invita à venir le voir le lendemain.

Je me rendis chez lui le lendemain avec une certaine émotion ; car j'étais décidé à lui ouvrir mon âme tout entière et à le mettre dans la confidence de mes agitations d'esprit et de cœur.Je lui dis tout sans ambages ni réserve, absolument comme à un médecin auquel on a confiance.il m'écouta attentivement, me laissant parler sans m'interrompre, et quand je m'arrêtai, il me dit d'une voix grave et affectueuse : « Mon cher collègue, votre histoire est à peu près la mienne. Comme tous, dévoré par la soif de la vérité, j'ai été la demander à toutes les écoles de la philosophie, à celles au moins

qui sont dignes de ce nom; et, tout en admirant le génie et Téloquence des maîtres, je n'ai point trouvé ce que je cherchais. Mon âme est restée sans nourriture et sans direction ; et mon esprit, ballotté par des opinions diverses ou contradictoires et ne sachant plus où se poser, est tombé de l'éclectisme dans le scepticisme. De là, je ne sais où il serait allé, si je n'avais eu le bonheur de revenir à l'Évangile, d'abord, sans doute, par une grâce particulière qui m'y a ramené, mais aussi par l'élimination successive de toutes ces doctrines dont j'avais fait la triste expérience et constaté l'impuissance à satisfaire les besoins de mon intelligence et de mon cœur. »

« Dès que je me suis senti retourné vers le christianisme j'ai voulu en reconnaître les sources, et je me suis mis à lire les livres sacrés, non pour les critiquer et les trouver en défaut, mais au contraire avec la confiance que, s'ils contenaient la parole divine, elle parlerait à mon àme en la pénétrant de sa vertu et l'éclairant de sa lumière. J'y ai été lrès-simplement,avec le désir sincère d'embrasser la vérité si elle était là. Et en effet, au bout de quelque temps de lecture et de méditation quotidienne, aidé de bons livres et de bons conseils, j'ai senti renaître la foi de mon jeune âge. Alors, sans me laisser arrêter par plusieurs doutes flottant encore dans mon imagination, ni décourager par des obscurités. ou des contradictions apparentes, j'ai été droit à la pratique, et me suis réconcilié avec TÉglise. »

c( J'ai étudié ensuite assidûment les écrits des Pères et des Docteurs ; j'ai lu les principaux apologistes de la religion, anciens et modernes. Et enfin, quand j'ai senti ma conviction achevée et parfaite, ayant reconnu que toutes les vérités importantes sur Dieu, l'homme et la nature étaient enseignées plus clairement et plus com-

plétement par la doctrine chrétienne que par aucune autre, ayant toujours voulu consacrer ma vie à chercher et à enseigner ce qui est éternellement vrai, j'en ai conclu qu'il valait mieux étne le disciple de Jésus-Christ (jue de tout autre maître. C'est ce qui m'a mené à devenir le ministre de sa parole, afin d'avoir l'autorité et les grâces promises à ceux qui parleraient en son nom. Voilà comment de professeur de philosophie je suis devenu prêtre, sans cesser d'être philosophe ; car j'ai trouvé dans la science sacrée et dans la doctrine de l'Église la plus haute philosophie et une sagesse surhumaine. »

Bref, mon cher maître, j'avais pris tant de goût à sa conversation, que je lui demandai la permission de revenir le voir, ce qu'il m'accorda avec une grande bienveillance; et nous eûmes des entretiens de ce genre pendant un mois presque tous les jours, et chaque fois avec plus d'ardeur et d'espérance. Comme il m'avait recommandé de lire avant tout l'Évangile et d'en méditer un chapitre chaque jour, lui ayant objecté que j'y trouvais beaucoup de passages obscurs ou qui m'embarrassaient, il m'engagea à noter mes difficultés que nous tâcherions d'éclaircir ensemble; car, ajouta-t-il modestement, je ne me flatte pas de vous expliquer toutes les profondeurs de la parole divine. Ces notes, que j'inscrivais consciencieusement, devinrent le texte de nos entretiens journaliers ; et je fus étonné et charmé de voir successivement mes obscurités s'éclaircir, mes doutes s'évanouir, souvent même au moment où je les proposais, au point que je ne voyais plus ce qui m'avait arrêté, et que je ne comprenais plus de n'avoir pas compris.

C'est ainsi que la foi me revint, aussi vive que dans mon enfance, mais plus éclairée,et que je pus la justifier aux yeux de ma raison et devant les hommes. Je suivis

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bientôt Texemple et le conseil de celui que Dieu m'avait donné pour ange conducteur ; et après avoir renouvelé mon âme par la confession, heureux de me délivrer du poids longtemps amassé de mes fautes, j'eus la joie de participer à la vie divine par la céleste nourriture accordée aux hommes de bonne volonté. Puis, bien que mon guide me laissât entièrement libre et ne me pouf>sât en aucune manière dans la voie du sacerdoce, j*y entrai spontanément, ou plutôt par une motion intérieure à laquelle je ne pouvais résister sans contrister ma conscience. Me voici maintenant élève du sanctuaire après avoir été maître de l'Université, et très-heureux d'avoir retrouvé la paix de l'esprit et du cœur, me préparant par Tétude, par la discipline ecclésiastique, par la prière, et par l'apprentissage des vertus sacerdotales, à travailler de toutes mes forces et avec un dévouement soutenu d'en haut, je Tespère, à l'avancement du règne de Dieu sur la terre, et au bien de mes semblables dans ce monde et dans l'autre.

Je crois, mon cher maître, avoir choisi la meilleure part, qui ne me sera point ôtée. Je n'ai point agi à la légère, comme vous le voyez. Il y a eu dans ma détermination plus de raison que d'enthousiasme : ce qui lui donnera aussi plus de solidité. Pardonnez-moi de n'avoir point été vous consulter dans cette crise. J'ai craint de vous contrister en prenant cette fois une autre voie que la vôtre; et d'ailleurs je n'en étais plus à discuter, et j'appréhendais des contradictions qui peut-être nous auraient éloignés l'un de l'autre : ce que je ne voulais pas, car je vous reste profondément attaché par l'affection et la reconnaissance. Dans ma retraite, et plus tard dans l'exercice du saint ministère, je ne cesserai d'appeler sur vous la grâce que j'ai eu le bonheur de recevoir, afin que votre âme si bonne, si droite^ et qui a toujours

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aimé la vérité et la justice, soit éclairée à son tour de la lumière d'en haut; et afin que vous arriviez un jour à joindre aux qualités éminentes de votre esprit et de votre cœur, la vertu du chrétien qui en sera la couronne et la gloire.

On a vu dans Pépilogue, par la (in édifiante du maître, mort dans la force de Tâge et la plénitude de sa haute intelligence mais plein de foi et avec tous les secours de la religion, que la prière ardente de son disciple a été exaucée. Peut-être le salut de l'un a-t-il été le prix du sacrifice de l'autre ?

Viroflay, 2 juin 1867.

FIK

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