‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 62 sur 63 · DERNIER COUP · texte numérisé non relu

DERNIER COUP

7 septembre.

Je viens de recevoir une singulière nouvelle qui me bouleverse. Eugène N..., le plus intelligent, le plus cher de mes disciples après Edgard que j'ai perdu il n'y a pas un an, Eugène, si haut placé déjà dans la hiérarchie de l'enseignement, et qui professait la philosophie avec un succès toujours croissant à la faculté de ***, m'écrit qu'il entre au séminaire, et il m'en explique les motifs. Cette résolution ne m'étonne pas, bien qu'elle me déconcerte. C'est une belle âme, une âme tendre qui a besoin de dévouement, et la spéculation sans pratique l'aura fatigué. Son intelligence élevée est portée au mysticisme ; et son cœur généreux réclame un vaste champ pour exercer son amour dédaigneux des affections terrestres. En somme, c'est une perte pour la philosophie du siècle, et une belle acquisition pour l'Église.

Pourvu seulement qu'il y trouve ce qu'il cherche, et qu'on y sache apprécier ce qu'il vaut! Il y trouvera peut-être plus tard bien des oppositions et des mécomptes, habitué qu'il est à la liberté philosophique de la pensée. La discipline de Tesprit et du corps brisera les ailes de son intelligence, et peut-être regrettera-t-il un jour la noble carrière qu'il abandonne aujourd'hui. Il ne se doute pas des obstacles qu'il rencontrera; et quand le premier feu de son enthousiasme sera apaisé ou éteint, et qu'il se sentira enserré dans les embarras de la réalité et del'étroitesse des hommes, il pourra bien en mourir de chagrin. Pauvre Eugène! sait-il bien ce qu'il fait dans ce moment critique qui va changer tout son avenir !

Que lui répondrai-je? Il ne m'a point consulté pour prendre sa résolution'. Il me fait part de ce qu'il a décidé, et en faisant le premier pas de son propre mouvement il a brûlé ses vaisseaux aux yeux du monde. Pourquoi l'inquiéterais-jeparmes représentations tardives etproblablement impuissantes? Aléa jacta est.

Cependant, tout en respectant sa liberté, je ressens une certaine peine de le voir se diriger de ce côté. Pourquoi?... je ne le vois pas clairement. Est-ce par ce qu'il quitte la voie où je l'avais introduit, patronné, et que probablement nos destinées vont diverger? A côté de l'intérêt queje porte à ce jeune homme, intérêt qui est un peu froissé par cette détermination inattendue, y a-t-il aussi peut-être quelque dépit de Le roir échapper à mon influence? Il était un de mes élèves les plus distingués, les plus chers, et je comptais sur lui. Il y a tout à la fois un déchirement pour mon cœur et un échec à ma vanité. Le moi est si subtil qu'il s'insinue partout, même dans les affections les plus bienveillantes. Il est toujours pénible de perdre ses amis, à plus forte raison

ses disciples qu'on regarde comine ses enfants. C'est un fleuron ôté à ma couronne.

La mort m'a enlevé Edgard, et il est mort chrétien. En voilà un aulre qui meurt pour moi tout vivant, car entrer au séminaire, c'est renoncer au monde, à sa gloire et à ses joies; c'est entrer dans un monde qui n'est pas le nôtre et où je ne puis le retrouver. J'avais cependant posé toute ma complaisance en ces deux disciples, et j'espérais qu'ils augmenteraient la gloire de Tccole et du maître. Illusion à ajouter à tant d'autres ! Les meilleurs m'abandonnent, et c'est pour autrui que je travaille : Sic vos non vobis...

Hélas! Qu'avais -je à leur donner après tout? Un peu de science et beaucoup de doutes ; des négations en quantité et rien de positif, au moins dans ce qu'il nous importe le plus de savoir I Quoi encore? L'histoire de toutes les opinions humaines, où il y a plus d'erreurs que de vérités. Et en définitive, après avoir remué toutes les questions, point de solutions claires, précises, qui satisfassent l'esprit, élèvent le cœur et apaisent la conscience. Beaucoup de partage et d'écritures, et peu d'œuvres vives et utiles à l'humanité. Tout cela, habilement exploité, fait parmi les hommes quelque bruit qu'on appelle la gloire ; et notre plus grande récompense est de mâcher ce haschisch, qui nous enlève de temps en temps à la triste réalité par des rêveries et des fantômes !

Qu'il suive donc sa destinée, ce bon Eugène, en ouvrant la voile au vent nouveau qui emporte sa barque dans une autre mer I Que suis-je d'ailleurs pour l'en empêcher? Je respecte trop la liberté de mon semblable pour la contrarier quand elle ne fait rien de mal. Et assurément il n'y a point de mal dans ce qu'il va faire. Il y a au contraire un grand dévouement, et peut-être

rillusion d'une âme généreuse que j'admire tout en.ne Tapprouvant pas. Je le lui écrirai comme je le pense; car sa lettre, pleine de respectueuse gratitude et de sentiments affectueux pour son ancien maître, m*a touche profondément, et je veux lui dire aussi un adieu de cœur. .

Page 1