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H la Beurrerie, on achète de la graisse en chaudière pour fuire les crêpes, et (lu thé qui remplacera le lait que Ton buvait avec. Puis, on marchande une carriole neuve pour remplacer le borlot.
"Autre temps, autres moeurs", ditcn, pour dire quelque chose. Au temps des crinolines — pour déterminer une époque fameuse de l'histoire — la femme du cultivateur était beaucoup plus fière de sa laiterie que de ses cer« ceaux encombrants, tout en se trouvant parfaitement à l'aise dans les deux. La laiterie avait pourtant toutes ses prédilections. C'était pour elle un lieu de délices, et pour toute la maisonnée, une mine de richesses, vrai trésor auquel (.1 était heureux de recourir, aux '.eures de joie intime ou l'on devait exercer cette large et chaleureuse hospitalité qui a acquis au peuple canadien en général, et à la Canadienne en particulier, un renom qui ne manque pas de gloire.
Chez nous, nous savons nous conformer à la politesse conventionnelle des
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Visites d'étiquette: notre franchiae et notre cordialité ne s'en contenteront jamais, parce qu'elles nous semblent l'invention habile d'une politique et d'une amitié menteuses. Le Canadien bien recevant, dont le "coeur a des raisons que la raison ne comprend pas", jouira délicieusement autant qu'il exultera modestement de pouvoir mettre, par l'abondance dans ses agapes fraternelles, comme un cachet de générosité et de grandeur, aux expressions si simples mais toujours si vraies de son affe- ion. Si je parle ici des s», ^ka qui, i. faut l'espérer, seront une des choses qui demeureront, j'appuie spécialement sur ces politesses que la Canadienne sait off rir — l'Anglaise nous les a volées pour en faire son f ive o'clock — et que nous désignons probablement ainsi, parce que le besoin encore moins que les convenances ne les exige ; et que, précisément à cause de cela, elles expriment mieux les sentiments qui sont au fond de l'âme canadienne, faite toute de désintéressement et d'amabilité.
Choisissons un exemple entre mille.
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S'il ressoudait de la visite à la Grite — disons que cette femme d'habitant s'appelle ainsi — qu'Angèle la voisine vînt en relevée avec son tricotage; ou bien que les filles à Karie vinssent passer l'après-midi pour écharpiller la laine; comme elle était joyeuse de courir à la laiterie, et de pouvoir leur offrir un verre de lait avec une tranche de galette à l'anis. Sans doute, la Grite, comme toute Canadienne qui se respecte — je rappelle que nous sommes au temps des crinolines — avait toujours du sirop de vinaigre de côté : c'était surtou pour les étrangers, dans le temps des fêtes.
Lorsque Monsieur le Curé passait dans la paroisse avec le marguillier-encharge, pour U quête de TEnfant-Jésus, la Grite ne manquait pas d'en sortir un flacon de l'armoire blanche du fond, et d'en offrir au vénéré visiteur, avec, dans une de ses belles assiettes bleues, des biscuits secs qui fondaient dans la bouche.
Cependant, le lait ne perdait pas ses privilèges pour cela, surtout pendant l'été. Les soirs, qu'il vînt des veilleux
OU non, un petit réveillon n'était pas de refus. Dana un saut, la Grite était à sa laiterie, et revenait avec du lait du matin et des petites tartes qui n'attendaient pas le premier de mai pour déménager. Et puis encore, tous les jours, après l'école, les enfants demandaient à manger une bouchée avant d aller, l'un couper des ondins, l'autre m 'es vaches et les taumillea dans les fardoches, au-dessus de la ligne et quelquefois jusque dans la pelée. L& Grite eur cassait du pain dans une boU^ de lait, et Ils mangeaient ensemble, su' les marches de l'escalier, en se branlant les jambes.
Je ne parle point de repas, où il y avait toujours du lait doux avec sa crcme; des caille ave^- une bonne couche de sucre du pays hac/ié fin — qui n'est pas indifférent. Parfois ,^ussi, les caillrs devenaient di h t ég. tté, lequel ayr c des framboise, et de la crème, 11 est pas p,qué a , vers, j'en ai connu qui s en léchme * les barbes. Je ne nientioune pt , h oeurre, la crème et le lait qui enri hissaient les pâtisseries;
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car tout cela et tout ce que j'ai dit composent les richesses qu'offrait la laiterie. Et j'en passe, allez !
Nos grands - pères, qui pensaient moins souvent à en faire montre, avaient autant d'esprit et de sens pratique que nous. Déjà, les soins qu'ils apportaient à choisir l'emplacement de la laiterie, et leur cure à lui donner une orientation convenable, nous révèlent l'importance qu'y attachait un homme qui avait de la conduite.
L'endroit tout désigné était au ras la maison et assez souvent tout amont.
Comme les pompes étaient encore un grand luxe, on cherchait à la bâtir près de la source ou du puits, quand ce n'était pas sur le puits même. Le lait et la crème prennent, le plus facilement du monde, un mauvais goût et une mauvaise odeur; la ménagère le sachant mieux que personne, n'épargnait rien pour prévenir, par de fréquents lavages,
les senteurs de moisi, de graillon, de renfermé ou de cani.
La laiterie était rambrissée en planches, jusqu'au solage, ou mieux, jusqu'à la planche à coyau, et presquement toujours couverte en bardeaux. La porte, tournée vers le Nord, afin que le soleil y entrât le moins possible, barrait au calenas, rapport aux vardeux de nuit.
Les petites fenêtres étaient pourvues de râteliers; ce qui n'empêchait pas toujours les mortelles mouches-à-vers de s'y introduire. Puis elle était blanchie à la chaux, le dedans comme le dehors.
S'il n'y avait pas d'âbres aux alentours, on plantait du houblon et de la vigne sauvage, dont les ombres protectrices la couvraient d'un manteau de fraîcheur. Devant la porte, ce n'était pas défendu de planter des gadelles rouges et des fèves rameuses qui tortillaient leurs tiges fleuries jusqu'au lormier.
Reconstituez maintenant, dans votre imagination, l'image de la petite laiterie blanche, couverte de sa mante brodée de fèves fleuries, et dites-moi si nos grand'mères ne s'entendaient pas à mer-
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veille avec nos grands-pères» pour savoir mettre gracieusement autour d'eux, comme dans leur vie, l'agréable tout à côté de l'utile.
Cependant, chez les "habitants" comme ailleurs, on n'a rien sans peine.
Si la laiterie était une source de jouissances et de bien-être, elle demandait, en retour, des soins attentifs, diligents et continus.
Tous les matins que le bon Dieu amenait, au chant du coq, la femme d'habitant était sur le pont. Après avoir fait sa prière (et lorsqu'elle était le moindrement dévotieuae, ça n'en finissait pas) , elle allumait le poêle, épluchait les patates qu'elle jetait dans la chassepinte avec une jointée de sel, et mettait le tout sur le rond du fourneau. Puis elle s'en allait à sa laiterie. Suivons-la.
En ouvrant la porte, La Grite jetait un regard circulaire pour s'assurer que tout y était en ordre. Sur le milieu des pans, de longues planches s'étageaient en rayons de bibliothèques. Au centre, sur la grande table, des piles de bols et la jarre-à-la-crème. Le» rayons, la ta-
ble, le plancher, — le tout en bois blanc, sans peinture, — étaient lavés au lessie, ce qui revient à dire: jaunes comme de l'or et propres comme un sou neuf.
La Grite s'approchait donc de ses rayons, et penchait un petit brin une bolle de la première rangée, puis de la seconde, puis de la troisième, pour voir si le lait était bien crémé, s'il était encore doux ou déjà sûr. Dans la canicule, en effet, ou bien lorsqu'il tanne fort, dans une nuit, le lait tourne et prend goût de surette, lorsqu'il ne caiUe pas. La Grite retirait alors des tablettes et alignait sur la table, les vaisseaux qu'elle avait jugés à point, et qu'elle écrémait d'un tour de main, avec sa micoine. Le lait sûr et les cailles étaient destinés — sous le respect que je vous dois — aux petits gorets et aux veaux, surtout lorsqu'elle avait dû faire prendre le lait avec de la porsure. Les ccuellcs et les terrines vides étaient ébouillantées, puis essuyées à demeure, et replacées sur la table pour la traite du matin.
Les tireuses de vaches arrivaient avec
chacune deux grosses ckandiéréea de lait chaud, couvert de hroue blanche.
La Grite décrochait le couîoué, pendu au ras la porte, et coulait le lait dans tous les vaisseaux qu'elle rangeait ensuite sur les planches, par ordre de grandeur: les bols de 3 chopines, les bols-à-becs, les fonds-de- jarre, etc. Puis la ménagère emportant les chaudières, fermait la porte pour aller faire son borda. Et la même cérémonie se déroulait encore le soir, et tous les matins et tous les soirs.
Lorsque la jarre-à-la crème était remplie, c'est-à-dire une fois et même deux fois par semaine, il fallait faire une façon de beurre. Le moulin — avec tout son grément — qui coiffait un piquet à la porte de la laiterie, était tout d'abord rincé d'importance. Puis La Grite y vidait sa jarre-à-la-crème et:
"Vire mon fieu, mais vire pas trop vite; ça rend la crème foUeV* Et le petit
garçon virait, virait, jusqu'à ce qu'en venant gratter le moulin, La Grite vît la crème se gremeler. Alors le beurre, qt.afCment fini, se prenait en motions et retombait flac dans le petit lait.
Les mottes de beurre, retirées du moulin et lavées d'abord à grandes tassées d'eau froide, étaient ensuite élaitées et battues avec la micoine ou avec les mains ; puis enfin, salées.
Comme la Grite, en bonne femme de ménage, tenait à se rendre compte des profits de ses vaches, elle pesait sa battée de beurre dans sa grande balance de cordes et de planche, avec des roches en guise de poids. Devait-elle serrer le beurre pour la provision d'hiver? elle en emplissait des petites tinettes, couvrant le beurre d'un linge bien blanc, chargé d'un bon rang de gros sel ; puis elle y versait encore de la saumure portant un oeuf et remettait le couvert fermant bien à juste. Si, au contrair le beurre devait servir à la dépense journalière du ménage, ou était destiné à être vendu, il était façonné en petits pains, pressé dans des moules spéciaux
incrustés d'étoiles et de fleurs, puis déposé, en attendant, dans de grands plats sur le puits.
La visite n'avait plus qu'à venir; la Grite n'était pas en peine pour la recevoir. Aux plats de résistance venaient s'ajouter le lait, le beurre, la crème. Et quand je vous ai dit que la.laiterie était une richesse, ai-je menti, oui ou non?
Mais, comme la mode des crinolines, celle-ci a passé, avec cette différence toutefois, qu'elle ne reviendra pas.
Une chose certaine, c'est que, même chez les habitants — je rappelé que l'exception confirme la règle — on ne met plus de lait sur la table, sinon dans un petit pot, juste pour empêcher les enfants de brailler après, et inspirer une crainte respectueuse aux grandes personnes. On vous offrira asteure, dans une visite, de la petite bière et même de la grosse bière, quand ce ne sera pas de la bagosse ou du forlinpo, avec des
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crackers achetés et durs à se tuer avec.
Les enfants eux, après l'école, trouveront toujours des pommes véreuses et des prunes vartes.
Aussi, je le répète, si je l'ai déjà dit, pourquoi faire des laiteries? D'ailburs, personne ne se pose plus cette question; le problème est résolu, la réponse est trouvée: on n'en bâtit plus.
Il en reste bien encore quelques-unes debout par ci par là — dea vieilles toutes décrépites — par habitude plutôt que par conviction. Mais, Dieu me pardonne! savez-vous ce qu'on en fait?
Devinez! Je vous gage que vous ne le trouverez pas tout seul Vous ne trouvez pas?. . . On y met les outils du jardinage et tout le drégail de la sucrerie...
Si c'est pas de valeur!. . .
Les moulins-à-vent.
E notre temps, c'est-à-dire à une époque, mon Dieu ! oui, tout à l'heure reculée, le voyageur qui montait de la Pointe-Lévis à Pain-Sec, ou qui descendait de Sommerset à la Rivière-du-Loup, apercevait partout dans les campagnes, comme un clocher au-dessus des bâtiments des cultivateurs, un bras de moulin-à-battre.
C'était un peu comme les stylos de nos jours, tout le monde en avait. Personne d'ailleurs ne songeait à s'en plaindre, le paysage moins que tout autre; et le pauvre voyageur, lui, trouvait ainsi sur sa route, comme des jalons, ces bras terminés par une petite croix qui semblait tenir une bénédiction élevée sur son voyage.
J'ignore si, aujourd'hui, il y a encore des voyageurs sur les vieilles routes, si généreusement bordées de framboises et
de cerises-à-grappes; tout eit si changé!
Somerset, on n'a jamais su pourquoi, est devenu Plessisville. La Rivière-du- Loup, dont la rivière est bien encore là, mais où il n'y a jamais eu la queue d'un loup, a pris — peut-être à cause de cela — le nom plus aristocratique de Fraserville. Et ainsi de suite un peu partout dans le pays.
Serait-ce le mot magique de ville, ajouté parfois ou substitué trop souvent à celui de la paroisse, qui nous voudrait ces changements? Seuls, pourraient nous le dire les auteurs de ces innovations ridicules. Quoi qu'il en soit, si vous passez aux jours d'aujourd'hui, sur ces mêmes chemins du roi, à dix lieues à la ronde, vous ne verrez plus un seul moulin-à-battre ; et ce que l'on peut constater aussi à l'oeil nu, c'est que le paysage est d'une platitude admirable.
Autrefois, les bâtisses de la ferme, avec ces bras de moulin en guise de mât, paraissaient, — dans la houle des blés et amarrées au quai des chemins — des navires à l'ancre; et ce qui est exquis,
des navireg qui ne partent jamaia.
Maintenant, les Mtitnents farauds s'écrasent autour de la grange fardée qui a, la plupart du temps — humiliante réminiscence — un girouette: ça vire toujours, ça crie souvent, ça reluit quelquefois, et avec tout cela c'est inutile.
Le moulin-à-battre, lui, ne virait pas toujours, ne criait pas souvent, ne reluisait jamais, et malgré tout cela était utile.
Sans aucune prétention de figurer jamais dans l'illustre généalogie du mouvement perpétuel, le moulin ne virait pas toujours. Pendant une grande partie de l'année, il se permettait à peine des quarts de tours, lorsque par condescendance, il voulait servir de balançoire aux enfants. C'est justement la qu 11 criait quelquefois, et ce devait être de joie, comme ces grands-pères qui rient en faisant sauter leurs petitsiils sur leurs genoux.
Les hirondelles en quête de bonheur en notre pays, accouraient, attirées par ces cns de joie. Charmées de voir le
Vieux colosse se prêter si complaisamment aux caprices des tout petits, et subitement apprivoisées elles-mêmes par sa douceur, elles bâtissaient leurs nids dans la grand'roue. Pour calmer alors la sollicitude inquiète du jeune couple, le moulin laissait garrotter ses bras de géant avec les souples liens de leurs envols gracieux, noués et renoués sans cesse près du nid. Il devenait si impassible, que la mousse veloutait son frein, jusque sous la roue, tandis qu'à ses pieds, l'herbe St-Jean, la marguerite et le pissenlit lui prodiguaient leurs peu estimables richesses.
Lorsqu'à l'automne, les hirondelles repartaient avec la génération nouvelle pour le "pays où fleurit 1 oranger", le moulin, témoin discret de leur bonheur passé, les regardait partir et les suivait très loin, de son geste d'adieu triste.
Seule la neige qui avait rencontré les voyageuses en chemin et qui lui en apportait des nouvelles, avait le pouvoir de le réveiller, de le tirer de son engourdissement. Obéissant alors aux secrètes puissances du devoir, et peut-
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être aussi pour imiter ses petites amies absentes, le moulin se laissait poser des ailes et préparer pour la saison des hattaycs.
Cette saison de son annuelle activité s'ouvrait dans les premières semaines de riiiver, avec un bon vent de nordais qui, s'il est bien franc, est — entre parenthèse et même sans parenthèse — le vent classique pour écorner les boeufs.
1^8 préparât 'f s qu 1 réclamait n'étaient d'ailleurs ni longs ni compliqués: enfoncer quelqups carvelles, resserrer quelques coins. Après avoir huilé Varbre de la grand'roue, il était prêt à marcher. Au premier bon vent, il n'y avait plus qu'à décotter le moulin. Alors l'une après l'autre, les fières \etf ■ s'abaissaient, s'inclinaient jusqu'à U^r^, vaincues par '\ force impérieuse du vent, tandis qu'à l'intérieur de la grange retentissait un roulement de tonnerre dans une nuée de poussière. Les gerbes montaient sur le pont, i)our redescendre dans la grand'passe en paille assouplie, tandis que dans l'ombre, le grain pleurait ses larmes d'or.
Ordinairement, la journée du battage commençait après le train du matin, alors que le vent n'est encore ni régulier ni violent. Sur les dix heures, alors qu'avec le soleil il avait pris de la force, il fallait souvent dé.oUer un peu, à moins que le vent lui-même nous eût prévenus; alors on en était quitte pour aller cri les voiles dans les écores du ruisseau, sinon plus loin, piquées dans quelque banc de neige. Vers les quatre heures, avec le soleil baissant, le vent perdait de sa violence ; et comme en hiver la brunante vient vite, on avait autant d'acquêt d'accoter le moulin, et d'aller faire le train du soir.
Plusieurs fois, pendant la journée, la grand'mère, derrière sa fenêtre, avait daigné arrêter son rouet, et après un coup de pouce à la câline, la main en abat-jour devant les yeux, elle avait suivi du regard les mouvements du moulin. Il était si joli d'ailleurs ! Qui ne l'aurait pas admiré lorsque sa silhouette grise se profilait sur le toit de chaume verglacé de la grange, aux bords duquel la poudrerie accrochait ses franges
flottontes I H semblait alors défier les rafales qui poussaient le long des clÔtures ou dans les eotOéea. pour l'amasser en bancs, toute la neige de la dernière bordée. Il était d'une joliesse si captivante, qu'il n'en fallait pas plus pour calmer les cris du petit dernier qui /oisait ses dents : la grosse bébelle consolait de tous les chagrins, guérissait de toqs les maux.
Maintenant, les enfants peuvent faire leurs dents tout seuls et crier comme on sait. La memère sera peut^tre encore là pour les dodicher et les consoler, mais eUe n'aura plus la grosse bébelÙ a leur montrer. Le beau vir-vir est parti... chassé par l'impitoyable progrès.
Avant de disparaître toutefois de nos horizons et de fuir devant ce maître d'hier, les moulins ont protesté; comme jadis devant Don Quichotte, ils ont résisté; que dis-je, ils se sont abaissés jusqu'à faire des concessions. Oui, des concessions: voyez plutôt. Ils ont consenti d'abord — et qui dira avec quelle peine — à se laisser couper les ailes.
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C'était, du même coup, leur entever une partie de leur gloire et toute leur beauté! ils se sont rsigné. vont^rit.
Hélas! ce n'était qu'un prélude à de plus cruelles ignominies. Profitât de ce qu'ils ne pouvaient plua marcher, on les a couchés à terre et fait toumerpar des boeufs. Des boeuf i, pour remplacer le vent! je vous demande!... L>e8 boeufs pour remplacer les hirondelles!, cela mi^uait de poéile, et c'était tout de même, avouons-le, m peu fort. Les vieilles machine» ont eeoti 1 HPome, l'odieuse dérision : eflea en ont été p«!0fondément humiliés; et blemée» au coeur, elles sont mortes !
Voyez maintenant si le progrès est haWk '". Avant que la terrible nou-
"TITTci. un mot. a-Il vous plaît. Lo^qu'un avocat so *-»mrKe d« dt-rendre une cause déses îércï contre un adversaire qui a toiUes le.
chances do succès. U n'entre pas. que je sache, dans son procôd-^ de défense, de ^aire le pan^^ Kvrlaue de ce nii^mc adversaire, fOt-il son meilleur ami. hors du Pal«ki C'est mon cas.
îïhoses qui s'en vont" est ma cause désespérée^ or comme j'ai renonc^^ f«^^*1«*i ''^r^ou Se jury j'essaie de le fiJre sourire. Et tous ^ave"! un bomme qui sourit C^t i» homme perdu, je veux dire, gagné. J»l oit.
velle ne se réiMUMlît dans les rangs, sachant bien que nous tenions à nos vieux r.4*«gfis incommoées, il a rasscniblé tous les oras de nos moulin» écartdés, et les a vendus aux compagnies du téléi^ione qui les ont plsmtés dru«, le loof de* routen, afin de prévenir les récUun»* lions importunes d'un voyageur encore IK>88ibie, et grincheux, naturellement.
Il s'est douté ensuite — car le progrès a du coeur quand cela fait son affaire — que les hirondéfle* Ie« reconnaîtraient quand même; il a voulu les ."onsoler aussi. Comme ces même* compatmi« de télégraphe et de té(éphofl« avaient (lu fil à retordre pour faire fwrler lee eem d'un bout à l'autre du piAft, il leur a demande d'en jeter sur ces --^imx bnM w moulins, toujours tendus au vent, |wr m reste de vieille habitude, afin <|itc les p^t^^ voyageuses pussent y tenir i^ir fongrès annuel y l'arrivée et au déj^tfft éf la nouvdle migration.
Os deux plaintes prévenues; «m deux sources de regrets taries; je pr^ grès & songé à remplacer la pmcbmfi antique jpftr une invention mmn^„
créée à son image et à sa ressemblance.
C'est peinturluré en rouge et ça défie toute description comme toute analogie avec tout ce qui, de loin ou de près peut se rapprocher de l'esthétique la plus sauvage. Deux chevaux ahuris et résignés, marchent quelque part là-dessus, avec la consolante illusion d'avancer. Il faut dix hommes administrés et prêts à mourir, pour satisfaire ses exigences à la voix de ferrailles. Ça fait un vacarme d'enfer où le vent du ciel n'a rien à voir, Dieu merci ! Mais ça bat la récolte en trois jours: voilà le triomphe.
Il ne manquait plus que cela, cependant, et on l'appeler, je crois, un comble.
Ces machines nouvelles circulent par les rangs de nos paroisses, et s'arrêtent aux mêmes portes de granges auprès desquelles se tenaient leurs victimes:
n'est-ce pas cruel ! Pour les venger de ce dismier affront, avec moins de grâce #♦ âe vie que d'amour, j'ai voulu esquissser, * coups de plume, dans le clairobscur d« mon style qui ignore le progrès, M, eiito silhouette à jamais effaêétû»m$ paytaff«8> afin que nos vieux
moulins se tiennent debout dans l'imagination de nos neveux, tels qu'ils restent toujours dans nos plus lointains souvenirs.
En perdant le moulin-à-vent, le paysage a perdu un élément de beauté; il a vu s'évanouir en ni3me temps un peu de sa vie et beaucoup de sa poésie.
Quand j'aurai ajouté, pour ne pas critiquer déraisonnablement le progrès, que la nouvelle machine est plus pratique — seul éloge qu'il ambitionne, d'ailleurs — vous me laisserez bien, en paix, regretter nos vieux moulins, au moins pour les hirondelles. . .
Le fléau et le crible.
JVEC quelle peine ai-je pu trouver ces deux vieux amis ! Au sein de cette vie active où ils firent tant de bruit, plu? le moindre coup de flau, pas tant seulement un demi-tour de manivelle pour me dénoncer leur cachette. J'en étais tout démonté, lorsque la pensée me vint (le pousser une reconnaissance vers les domaines hypothétiques, si fertiles toujours en toutes sortes de découvertes.
La blonde Cérès, me dis-je, n'auraittlle pas enlevé mes vieux amis pour les placer auprès d'elle sur l'Olympe, afin d'enrichir les collections de ses musées dans le palais des dieux? Je reconnus, à sa douceur, la voix d'une Béatrice champêtre et miséricordieuse, me susurrant à l'oreille le nom de l'Empyrée comme le lumineux IN PAGE de mes disparus. Mais une voix de l'abîme, profonde comme la haine et sourde
comme la vengeance, retentit bientôt:
"Erreur, disait-elle, c'est Pluton qui les a réclamés pour servir d'instruments de torture à ceux qui machinèrent leur perte, et dont il a nécessairement la garde au royaume des gémonies."
En tremblant donc, je me préparais à me faufiler, après Dante, au sein des cavernes sans fond qu'il a explorées, et dont Gustave Doré nous a peint les apocalyptiques horreurs, lorsque, par un mouvement familier à celui qui cherche une inspiration, je levai les yeux.
Qu'est-ce que je vis? Le flau, oui, le flau en personne, si je puis dire, là audessus de ma tête, jouqué sur la poutre du trou-à-balle, me regardant d'un air à lui tout seul. J'aurais dû me douter — mais sur la route des hypothèses on ne doute jamais de rien — que, né pour des ascensions que favorisait merveilleusement sa maigreur chronique, jamais il ne saurait se contenter d'un vulgaire terre-à-terre; un aigle s'abaisse-til jusqu'à mourir dans une caverne?
L'argument est péremptoire, il me semble.
Loin donc de ces voies extraordinaires où je m'étais égaré, je dirigeai mes investigations, en faveur du crible cette fois, vers les domaines où s'exerça sa laborieuse carrière. Et comme on ne se repose bien et que l'on ne meurt content que là où l'on a vécu heureux, je trouvai, en effet, le vieil instrument a peine en marge de ses anciens domaines, au fond d'une bergerie vide, l'air pas commode, la gueule tournée à la parée qui servait d'appui à son embonpoint séculaire.
Malgré son grand âge, le fléau aurait consenti à me suivre, et mes instances pour l'amener à cette fin, parurent lui faire un velours. De se revoir aux mains d'un homme, ne fût-ce qu'une demi-journée, l'aurait, semble-til, rajeuni. Mais le crible, plus pessimiste sur la possibilité d'un rajeunissement problématique, refusa net mon invitation. J'eus beau Vamiauler, lui faire les yeux doux, et étaler devant lui mes raisons les plus convaincantes —motte. Il me montra pour toute réponse et d'un air bourru, ses pieds
boiteux. Je compris que c'était m migraine à lui, et que dan» l'empire des cribles aussi, c'est un empêchement reconnu officiellement valide pour ne pas paraître dans le monde.
Je me résignai donc, et nous eiimes cette audience tout intime, pendant laquelle les deux vieux compagnons m'ont permis de faire ressortir devant vous, les qualités et les services qui les rendirent chers à nos aïeux.
Un matin donc que le vent était mort, mais que le froid était bien vif, nous entendions dire à la maison, après le train du matin: "Clumette, Ficque — soubHquettes d'affection qu'on nous donnait en marge de la société — avec ce froid qui pince, il faudrait bien faire une petite battée aujourd'hui. Ça se battra, une vraie bénédiction. Allez, mes fieux." Et nous allions.
Pré bateau, qu'il faisait frette! à couper un homme en deux, quoi! On
i.e voyait pas la queue d'une aouriê^ chaude, je vous assure, ni dans les talles ce nias, ni dans les entraits de la grange En arrivant dans la batterie, la mari ooulette toute tremblante, Clumette atirapait le balette de cèdre et balayait la place que tout en frisait. Pendant ce temps-là, Ficque montait sur la taaserie pour aveindre des fourchetées de grains fiont Clumette faisait ensuite comme de Icr.gucs paillasses, tout le long des pancs. Alors ils décrochaient les fléaux tt, après en avoir mesuré les maintienta — Clumette gardait toujours le plus long — ils commençaient ensemble, c'est-à-dire l'un après l'autre.
Ficque, le premier, envoyait revoler la batte de son fléau "si haut qu'elle peut monter" et s'empressait de la redescendre en vargeant sur le grain, et de la remonter, puis de la redescendre indéfiniment. Clumette reproduisait exactement les mêmes mouvements, avec la même célérité, tandis que sous leurs pieds, on entendait la plainte sourde des pailles battues d'où le grain leur sautait dans la figure ou crépitait
MuarocoPY risolution tist chart
(ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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^^ 165} East Main Street
Ks Rochester. Ne« York U609 USA
^B (716) +82 - 0300 - Phon»
^S (716) 288-5989 - Fa«
sur les parées comme des balles. Les pif-pof réguliers des fléaux, comme les mesures d'un puissant chronomètre, semblaient appeler par leur rythme, le chant et la danse.
Tant qu'au chant, ils n'étaient jamais à court de rigodons, vous pouvez en être certain. Seulement dans le nombre de ceux qui nous avaient endormis dans le ber ou dans la petite baîancine, il y en avait bien manqua qui pouvaient accorder comme il faut, avec la mesure des batteux. Ce refrain par exemple, que Clumette choisissait de "pé-fé-ence" parce qu'il parlait gras, lui, et qu'il ne se trouve qu'un R dans celui-là :
Quand j'étais dans les champs de pois, J'en cuyals deux, j'en mangeais trois:
P'tlt petouch' Petit petlngue, Son p'tlt pctouche, son p'tlt petinfïue.
Son p'tit petouch' la belle avé mol.
Pour la danse c'était encore plus aisé, vu que le travail du battage semblait l'exiger. Si vous aviez jeté un coup d'oeil par la petite porte de la batterie, vous auriez vu les batteux se faisant vis-à-vis, en se renvoyant la révérence,
absolument comme dans une gigue simple. Si l'un faisait un pas en avant, l'autre l'exécutait en arrière. Et c'était une série de petits pas très courts, comme gênés, hésitants et timides, mais toujours ponctués de saluts. Et tout cela, sans perdre une mesure indiquée par les pofs des fléaux.
Lorsque la hattée était plate comme une galette de sarrasin, ils déposaient leurs fléaux dans le coin de la porte; puis Clumette escomit la paille, pour en faire tomber le grain et la foutait dans l'autre tasserie. Pendant qu'il relevait le grain avec le dos d'un râteau, Ficque lui jetait d'autres fourchetées pour une autre hattée.
Vers la fin de la relevée, ils serraient les fléaux et hâtaient, au milieu de la batterie, le crible toujours dans son coin, l'air songeard comme, au coeur d'une veillée, un garçon qui mange de l'avoine.
Le crible était, à lui tout seul, l'orchestre de ce bal, et il avait le privilège de ne pas faire sa musique quant et la danse, mais après; et quelle musique,
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vion doux ! Pauvre crible ! ils avaient beau le graisser, le huiler, le cointer, il criait toujours comme s'ils lui avaient fait mal. De-de-rin drin-drin . . . c'était la phrase musicale de celui de chez nous, toute en triples crDches, avec des mesures croisées et pressantes comme celles du cake-walk, qui nous les a volées probablement.
Cela se dit tout seul, qu'entre Clumette et Ficque, qui promettait d'avoir une grosse tête pour la musique instrumentale, c'est à qui virerait la manivelle. Clumette récédait bien sa place, d'abord que Ficque voulait bien se contenter de cribler un sclau de grain, mais pas plus. Il faisait aussitôt ressortir les privilèges de son droit d'aînesse, et reprenait son poste à la manivelle. Ça vienait un raveau effrayant, et c'était harmonieux à sa façon, comme un piano italien.
Puis tiens bien! vire, Clumette: dede-rin drin-drin-. . . La balle toute folle et légèrte allait revoler à deux ou trois brasses en avant, et étalait sur le plancher — sans jeu de mots — une
robe de balle avec une traîne jusqu'à la porte. Pius près, s'amoncelaient les brins de paille, les chardrom, les mortelles, les écopeaux et les petites roches.
Plus près encore, et quasiment à la gueule du crible, tombaient les agrains produits par les épis à tête haute naguère, et vide aujourd'hui comme alors. Quant au bon grain, il descendait, entraîné par son poids, dans la boîte d'arrière, d'où on le retirait pour le mettre en sacs.
Les petites battées étaient finies et c'était pour jusqu'au premier bon vent et au premier petit frette sec.
Tant que le moulin-à-vent eut sa place sous le ciel ; après même que l'inélégant moulin-à-boeufs lui eut succédé, le crible fit du train dans le monde agricole. Il avait jadis remplacé le van, peut-être pour introduire parmi nous la musique qui adoucit les moeurs. Et nos générations ingrates l'ont récompensé en artistes, comme vous savez.
f-i. -Vi
La fléau, lui, sur la frêle constitution duquel le moulin-à-vent s'était apitoyé, garda, sous l'empire de celui-ci, l'illusion d'être utile, en assistant dans le plus inactif des farniente, aux prouesses de son grand frère. Il est -toujours prêt, d'ailleurs, à redescendre dans la batterie danser sur les pailles d'or et sur les grains mûrs, lorsque la nécessité l'appelle.
Le fameux moulin rouge est arrivé et a remercié, tout simplement, ses prédécesseurs. Il cumule les fonctions de l'un et de l'autre.
Le moulin-à-vent en est mort. Le crible, déjà sur le retour, est atteint d'une maladie de langueur, et boite par dessus le marché. Il ne fera pas de vi^ux os, c'est sûr. Le fléau, lui, a la vie dure. Comme nulle invention passée, présente ou future, ne l'empêchera pas d'être et de rester re qu'il est, il tire du grand, dans le haut poste honoraire où nous l'avons trouvé. De là il regarde les jeunes moissons qui arrivent, filles des moissons passées et mères des moissons futuic^;.
Chers cultivateurs de par chez noua, laissez votre dernier fléau jouqué sur la poutre de la batterie. Il tient si peu de place ! Laissez-le où vous avez l'habitude 'e le revoir, en souvenir de ceux qui vous le léguèrent et qui, pour l'avoir tant manié, lui ont laissé un peu de leur douceur. Elles se reposent maintenant dans la tombe, les chères vieilles mains laborieuses qui ont édifié l'édifice de votre bonheur de votre aisance peutêtre; la vue du vieux fléau vous les rappellera. "Se souvenir, c'est toujours aimer", dit-on; mais pour se souvenir, il faut regarder en dedans de nousmêmes, et n'est-ce pas souvent une délicieuse manière de voir plus beau?
Que de belles choses l'on v^it, en effet, les paupières closes ! Vous verrez certainement plus beau, parce que le souvenir des anciens vous rendra meilleur, car dit le poète :
„ ^ ^. -aucun hcmme n'est bon,
Que grâce aux souvenirs de son enfance aimée Dont son âme demeure à Jamais embaumée."
■ -fc. -1
Les moulins-à-farine.
ORSQUE, autrefois, ceux que nous nommons aujourd'hui les Grands Maîtres, voulaient peindre une ruine, leur choix se portait de préférence sur un château croulant ou sur un moulin abandonné.
Que l'on feuillette l'histoire des différentes écoles de peinture ou que l'on visite les musées, on constate que les peintres, pour le plus grand nombre, ont sacrifié à cette mode. Et lors même qu'ils l'auraient fa;*^ our obéir aux caprices galants des légendes moyennâgeuses qui se peuplaient de jolies meunières devenues châtelaines, il faudrait les en remercier; car presque toujours, ils ont su envelopper la force hardie de leur technique, d'une si rare saveur de coloris, que la renommée a voulu retenir leurs tableautins parmi ces chefs-d'oeuvre qui sont une des gloires du génie humain.
Chez nous, en notre pays neuf, où le souci du pain quotidien doit primer toutes les autres ambitions, si modestes soient-elles, on comprend sans peine que notre histoire de l'art en soit encore à sa préface. Et puisque j'ai dit: préface, ne serait-il pas le temps d'écrire — pour faire suite à celles de notre littérature, si magistralement commencées — ces premières pages de notre histoire artistique? La noble initiative qui en fut la créatrice, si peu importante qu'elle apparaisse aujourd'hui, ne fut ni sans courage ni sans succès. Puis donc qu'il n'y à rien de petit dans l'histoire d'un peuple, le souvenir de cet humble mais réel effort doit être signalé avec les noms des auteurii qui, pour avoir honoré notre nation, méritent d'être honorés par e"
N t. t-ce pas en effet le >re Luc qui, vers le dix-huitième siècle, fut le premier à exercer l'art de la peinture dans la Nouvelle-France? Il est vrai qu'en parlant de la première église franciscaine de Québec, le R.P. Charlevoix,S.J., dans son Histoire du Canada, nous
dit: "il faudrait en ôter quelques tableaux qui sont grossièrement peints; le frère Luc en a mis de sa façon ..." Que ne reproche-t-on à Champlain de n'avoir pas tracé la Grande Allée ni bâti le Frontenac, lui qui avait vu Versailles!
En supposant que le jugement du R. Père soit juste, il n'amoindrit en rien l'importance du rôle du frère Luc, comme initiateur: c'est le seul aspect sous lequel nous voulons ici envisager son oeuvre artistique au pays. Malgré les nombreux lustres qui séparent son époque de celle où les arts prennent définitivement racine chez nous, qui refuserait de reconnaître dans le fils du Pauvre d'Assise, comme l'un de nos précurseurs sur cette voie de beauté, et de saluer à cet horizon, comme à celui de notre Foi, la pensée franciscaine, semeuse obscure de cette moisson d'art qui ne demande aujourd'hui qu'à s'épanouir, sous le soleil de la vie chrétienne, et qui promet, comme elle, uue floraison et des fruits dignes d'un peuple qui n'a pas cessé de croiid.
Mais je vous entends dire : vous voilà
bien loin de votre moulin-à-farine. J'y arrive. Lorsque notre future école canadienne de peinture, après avoir passé par les phases du développement de ses augustes aînées, en viendra, si elle veut conserver les traditions classiques, aux paysages de ruines, elle ne trouvera pas de modèles chez nous. Et la raison en est bien simple : nous n'avons jamais eu de châteaux, et nous n'aurons plus de moulins.
Nous n'avons jamais eu de châteaux.
Je ne prétends pourtant pas faire de cette assertion bénigne, une bombe qui aille démolir ceux qui se dressent, combien vénérables! au fond de notre histoire. Comme je parle peinture, je me place au point de vue du peintre. Or, personne n'ignore que le mot château, a, pour l'artiste, une signification, ou du moins évoque une image qui ne se dégage pas nécessairement de la définition qu'en donne le dictionnaire de l'Académie. Pour le peintre, qui incarne les idées sous des formes visibles qui les exaltent, un château est bien la demeure princière sans doute, mais
auMi, et j'allais dire surtout, la masse architecturale à l'aspect pittoresque ou étrange, avec ses murailles nues ou fortifiées crmme une citadelle, ou décorées et fleu 2B comme une villa italienne.
Le die junaire nous présente ^e château Comme la demeure féodtV n résidence seigneuriale ou royale iv t simplement ; et c'est avec ce sens précis que le château apparaît aux pages de notre histoire.
Lors, jamais un peintre qui ne sera pas un peint! 2 d'histoire canadienne, ne se décidera à étiqueter du nom pompeux de "château", le croquis du "Ramesay"par exemple, malgré la poivrière ridicule dont on a eu la curieuse idée de le flanquer en ces derniers temps, en ruse de tr^'Michet, pour les Américaines qui le daquent et l'aquarellent avec ft rie. * ^/ès celui-là, faut-il mentionner le château Bigot? Il n'en resta plus g' lin qu'un glorieux souvenir, planant sur la masse informe d'un débris de mur qui s'effrite et s'enfonce davantage tous les jours, et sur lequel il faudrait planter un poteau indicateur.
104 i^S CHOSES QUI S'EN VONT
Nous avons bien, il est vrai, le "Frontenac" et le "Laurier", et leurs belles proportions pourraient séduire un amateur de silhouettes; mais leur granit luisant, leurs briques saignantes et leurs plâtres livides, sur lesquels les siècles hésiteront longtemps à tisser leurs mousses et à incruster leurs rouilles, feront que nos peintres, soucieux de vérité autant que de beauté, n'y verront que des anachronismes prétentieux, propres tout au plus à être ébauchés sur une toile de théâtre, pour servir de décor à une scène de vaudeville. Voilù pour les châteaux.
Quant aux moulins, il serait presque temps de les peindre, puisque bientôt, s'ils ne tombent pas en ruine, les industries nouvelles vont les métamorphoser du tout au tout. Ils prendront nécessairement une physionomie résigné?
que leurs nouveaux maîtres leur imposeront, et que nous, nous ne connaîtrons pas. C'est ainsi que les moulins s'en vont.
Un beau jour — il y a belle lurette de cela — en revenant du marché et
croyant faire un coup d'as, un cultivateur a acheté un cent de fleur. ''Tiouf, sa mère, a-t-il dit en versant le sac dans la huche, tu feras du pain blanc asteure." Voilà la faute originelle, après laquelle est venue celle, combien plus
légère, d'acheter le son, le gru, etc
pour les animaux. C'est ainsi que, peu à peu, les barouehes et les berlots se sont faits plus rares à la porte du moulin; force fut bien au meunier de laisser la vanne close, de voir la dalle se goffrer au soleil et couler comme un panier. Les deux ou trois moulanges qui ne cessaient de tourner du jour-del'an à la St-Sylvestre, et qu'il devait piquer dans la canicule, lorsque l'eau est basse, eurent des jours d'abord, puis des semaines et des mois de repos.
Toutes les piles de sacs remplis de moulée qui lambrissaient le moulin à l'intérieur, disparurent; aussi, peu à peu, le moulin apparut grand. . . Ses moutures ne chauffant plus l'atmosphère, le moulin devint humide, cru, et froid; ça sentait déjà le mort. Si vous entriez aujourd'hui dans un
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de ces anciens moulins, vous ne vous y reconnaîtriez plus. Dans l'air moisi et comme i>eureux, au-dessus de trappes qui baillent toujours, pendent des courroies mortes sur des roues inactives. Si vous rencontrez le meunier, vous aurez peine à le reconnaître. Il n'^st plus kabillé de blanc selon l'antique tradition, car n'ayant plus à surveiller la trémie ni la boîte à moulée, vous ne verrez plus un seul atome de manivole sur ses épaules, ni sur son chapeau, ni sur ses sourcils. S'il vous prend fantaisie de lui parler, vous n'aurez pas besoin de vous égosiller comme autrefois; le bruit trépidant des moulanges tournantes, et le roulement de tonnerre de la grand'roue poussée par les masses d'eau, se sont tus. Le meunier lui-même paraîtra étranger chez lui. Mais comme il a voulu quajid même garder son moulin, il s'est vu obligé d'y introduire de nouvelles industries qui, se développant sur le même théâtre que l'ancienne, lui donnent l'illusion d'être encore le meunier d'autrefois. Les moulins ont fait ..ur temps .!
On peut se demander maintenant, ce que vont devenir les écluses, pour lesquelles la nécessité d'amasser l'eau imposait des réparations annuelles. Ne vont-elles pas s'ouvrir pour ne plus se fermer, et s'en aller, elles aussi?
Oh! nos belles écluses, à deux ou trois niveaux différents ! Elles qui avaient la consolante mission de faire descendre un coin du ciel près des moulins ! Nos belles écluses, chutes Niagara en miniature, avec la blancheur irisée de leurs eaux tombantes sur les cailloux! Hélas!
comme il n'y a pas de loi divine ou humaine pour empêcher un sot de faire une sottise, on verra un de ces énerffumènes, ami du progrès, les ouvrir, sous prétexte qu'elles ne sont plus pratiques. Heureusement toutefois, que la bêtise humaine est impuissante à tarir l'eau des sources, et l'écluse devenue simple ruisseau, continuera tout de même à couler. Cela nous vaudra de garder nos petits ponts, nos charmants petits ponts rustiques, qui nous tendront toujours, eux, comme de vieux amis fidèles, leurs bras tremblants.
108 JES CHOCES QUI S'EN VONT
Qu'il y aurait de choses à dire sur ces petits ponts ! Je préfère retourner au moulin-à-farine qui s'élevait tout près de chez nous« sur un écran de tuf fleuri de verges d'or et de sureau blanc, tandis qu'à ses pieds, processionaient des peupliers droits et craintifs. Il était tout gris, avec son toit un peu écrasé, sans lucarne. Des petites fenêtres percées sous le larmier lui donnaient de loin, comme à des yeux cachés sous des sourcils en broussailles, un air de mauvaise humeur, qu'accentuait encore le grondement sourd et continuel de l'eau courante.
Le meunier, qui courait toujours at ses pommiers à ses abeilles, et de ses choux à ses moulanges, était le type de la spirituelle bonhomie. Son âme de chrétien sans peur et sans reproche était le tabernacle de la bonté. Je revois encore la meunière — on l'appelait la belle meunière — avec son fin profil qui se détache plein de grâce, penchée sur sa corbeille de carreaux d'ivdienne, dans l'ombre de la fenêtre ouverte. Et derrière elle, je crois apercevoir les trois
iées, dont la jeunesse et les talents s'épanouissaient en vie active et heureuse. Je pense toujours à l'héritier qui continue, sinon la tradition du métier, du moins celle de haute probité, qu'entre autres trésors, lui ont léguée les vieux qui ne sont plus.
Encorr aujourd'hui, quand je ferme les yeux, le beau moulin m'apparaît, comme en été, derrière son riueau de feuillages; comme en automne, lorsque iTi'y rendant en commission par les écarts du ruisseau, j'en revenais avec le sourire de la meunière dans les yeux, et les mains pleines de pommes d'amour données par le meunier; il m'apparaît comme en hiver, tel un joli pastel encadré dans la vitre de la fenêtre. Et ce soir, je crois le revoir encore comme un de ces scirs-là, rorrière le voile de poudrerie, avec ses deux petites lamières qui, jadis, ont veillé si longtemps sur moi, dans la nuit.
Et voilà que, malgré que je ne sols pas peintre et qu'il ne tombe p- n ruines, le beau moulin, je m'apt jis que je l'ai peint. . .
Mm