DANS LES CHAMPS
Les foins à la petite faux.
^'EST peut-êfre parce que la mort l'a prise pour arme symbolique, mais la petite faux nous reste tout de même, et avec la connivence des roehièrea, des marais et des abouts, maigres lambeaux de ses domaines usurpés, elle promène parmi nous sa marche apologétique.
Entre temps, inoffensive et boudeuse, elle demeure accrochée au pan de la laiterie ou à cheval sur le four, où elle se repose du labeur des siècles et se chauffe le dos au soleil, comme les vieux. Elle trouve ainsi dans les réminiscences de son long passé glorieux, l'indulgente bonté, cette fleur d'automne de la vie, qui embaume la solitude des vieux jours.
Et pourtant, si la petite faux voulait sortir de son silence et nous raconter ses pèlerinages héroïques à travers les
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114 'JSa CHOSES QUI S'EN VONT
souches et les ehieots des premières terres neuves, depuis le jour où, grftce à un homme de génie, elle fut inventée I Mais toujours comme les vieux, elle courbe l'échiné et ne dit motte. Evoquons ce "temps" dont elle vit et dont elle meurt. C'est un moyen infaillible d'ouvrir son âme d'acier, insensible et froide en apparence, mais qu'un seul rayon de joie peut réchauffer.
Pauvre petite vieille ! de quel éclat ne brillais-tu pas jadis, lorsque dans le vitrau du marchand général — où il n'y avait généralement pas grand'chose— tu attendais, au milieu des pièges-àrats, des romaines et des sucriers de cristal, ton nouveau maître !
Hélas! tu m'attendis toujours en vain. Doué par le ^iel, dès ^'^ge le plus étendre — pour dire comme la maîtresse d'école — d'une aptitude peu commune pour faucher les roches et les fourmUlières, le père chee nous, me dotait tou-
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jours d'une faux de l'autre saison, après lavoir onctueusement rcpaasée sur la meule pour m'en faire accroire. Mais en revanche, en ai-je affilé des faux, le soir après l'école, près de la corde de bois et jusqu'à la lumière du final souvent ; Car il fallait à tout de reste des faux bien coupantes, surtout quand les /auchcux devaient attaquer la grand'.
pièce de lu terrcforte, où le mil était gros et rnide comme des broches à tricoter. En les affilant la veille au soir ils pouvaient se rendre aux champs drès le matin, profiter de la fraîche pour eux-mêmes et de la rosée pour les faux, afin d'en ménager ainsi la coiipe.
Au petit jour, vous auriez pu les voir descendre, la faux en balan sur l'épaule, en train de mâchouiller une tige de mii prise le long du chemin. Chacun prenait alors sa menée, plus ou moins large, selon sa force et son adresse. Promet nant ensuite sa faux mordante dans le foin, plus tendre et plus pâle à la tige, il ram.enait avec force, à sa gauche, le' lourd éventail palpitant et fleuri qui formait Vandain. Puis, la faux suspen-
due à son braa, il allait reprendre un autre andain, qui était suivi d'un autre et puis d'un autre.. .
Dès qu'un faucheur s'apercevait que sa faux était moins prime, de retour sur la planche d'about, il la dressait devant lui; puis tirant de sa jambe de botte une pierre à aiguiser, il la trempait dans l'eau de la rigole voisine, ou (excusez, Madames) il lui crachait à la figure, sans mépris toutefois. Alors, pav une suite de g«>stes à la fois alertes et savants. " faisait glisser cette pierre, de l'un et de l'autre côté du taillant, lequel, avec un son de grelot fêlé, reprenait sa coupe dans le temps de rien.
D'ordinaire, les faucheurs avaient eu le temps d'abattre, avan! le déjeuner, un rodeux de beau morceau, et quelquefois une lichette tout le long de to piècC' Si je mets ici que cinq ou six crêpes ne leur faisaient pas peur, c'est à titre de simple renseignement. Aussi était-ce avec un courage nouveau et des forces nouvelles qu'ils retournaient à l'ouvrage, accompagnés cette fois des faneurs et des faneusM.
LE8 CROgES QUI S'EN VONT H7
"-^'Savez-vous ce que c'est que taner? écrivait déjà Mme de Sévigné à
ÎÎ^Jlw *T"-. ^* *"* '«pondait:
Faner ^st la plus jolie chose du inonde, cest retourner le foin en batifolant dans une prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner."
Rien de joli en effet comme les mouvements capricieux et enjoués des faneuses au travail. Une grâce rustique, capt vante comme toutes les grâces, préside à cette cérémonie d'incantation.
Le rite champêtre se déroule au-dessus des champs dépouillés, que les gracieuses m».giciennes revêtent d'un opulent manteau, dont elles font ressortir toutes les broderies. Le parfum des foins secoués embaume, comme un encens, l'air chat .^ 6ù les hrocquea des faneuees le« projettent, avec les signes cabalistiques dont elles ont le ravissant secret. Toutes les fleurs déjà fanées, après un dernier baiser de soleil, retombent sur les ailes de leurs eapinea sur leurs épaules et autour d'elles, par-' tout. . . ' ^
Toutefois, faner n'était pas toujours
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un jeu ; du moins, c'était un jeu malaisé, quand il y avait du jargeau dans le foin par exemple — une engeance inaicrable, je vous dis. Sans compter qu'avec ça, le foin ne séchant guère avant le serrage, reste wt*cre jusque dans la grange, où il peut faire resv^r l'autre, quand il ne le fait pas canin
C'est curieux tout de même, comme midi vient vite. Déjà, vers les neuf heures, on avait vu remonter le postillon qui ne manquait jamais de jaspiner à propos des ornières et des cahots de notre part de route. Puis vers onze heures, on le revoyait pointer au déviron de chez Blanchette, ramenant les promeneux pour le train de midi. Et parce que chez-nous, nous n'avions pas de porte-voix pour annoncer le dîner, comme chez Major notre voisin, on guettait l'ombre de la chunée chez Limoges notre arc-boutant- Lorsqu'elle tombait en plein sur le bord du larmier, c'était midi juste, ça fendait le canon de la citadelle, dont la voix donnait le signal du départ pour la maison.
Vers les deux heures de relevée, nous
pouvions déjà nous mettre au ratelage en commençant, comme de raison, par le premier fanage du matin. Vous qui me lisez, dites! avez-vous déjà râtelé' Non? Bien alors que Dieu vous hénisse ! mais je le regrette pour vous, car Il vous sera difficile de bien comprendre tout 1 agrément de nos foins
Ij ratelage était, à mon avis, le plus agréable travail des foins, mkis non toutefois le moins fatigant, je vous assure. Pour le premier et le second rateleux, passe encore. Lorsque les créatin-es voulaient venir aux champs mor- (hem, c était leur poste tout désigné, et Il n y avait vraiment pas de quoi les vanner. Mais leurs petits botteaux devenaient vite de vraies bottes de foinet celui qui fermait le rang en avait tout son raide a les relever. Quand le soleil plombe et qu'il n'y a pas une goutte de vent; surtout lorsqu'on râtle en échaffovree, les rateUux deviennent trempes en navettes. Aussi, avant d'ouvrir un nouveau rang, on déterraU la cruche-à- 1 eau, cachée sous le bout du rang, afin de se rafraîchir un peu le gorgotU>n.
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Vers les 4 heures, par là, on voyait descendre les grand' ehàrettea avec tout leur drégail. Si toutefois, en terminant le repas, on avait vu des tirants dans nord, qui, faisant mine de se chagriner, donnait à craindre des grêlons pour l'après-midi, on pouvait, au forçait, commencer le serrage aussitôt après le dîner, quittes à faire ^es veiUoches, si le temps menaçait tout de bon. C'est alors que les râteleux devaient se démener; parfois, ils n'en étaient pas noirs de rire et ils auraient bien recédé leur place au fouleux, pour des petites patates.
Et pourtant, ce pauvre fouleux, n'était pas, lui non plus, aux petits oiseaux. Tant qu'il était dans le ber de la voiture, tout marchait comme sur des roulettes. Mais lorsque le foin dépassait les échelles, c'était une autre paire de manches. Quand les fourchetées lui arrivaient, grosses et drues, sur les jambes; qu'il lui fallait les placer, se
placer, et se tiendre debout; voua me croirez ai voua voulez, mais il n'était pas toujours aux nocea.
Il ne lui suffisait pas d'ailleurs, de savoir se^tendre debout, mais encore de savoir fouler large, fouler dur et fouler
Fouler dur, cela dépend un peu de la corporance du fouleur; un marmouaain ne saura jamais en venir à bout. Fouer large, est un tour à prendre, pour e reuaai duquel, c'est le cas de le dire, tout fourrage ne se prête pas. Parlez^ moi, par exemple, des gueues-de-renard, dherbe-àr-la-puce ou de réveiUmatin :
cest mfame comme toute, car tout ce qui excède le fond de la charrette déooutte tout le long du chemin, comme de la vate-à-crHe. Fouler haut, ma tnne, c est moins mahiaé que dangereux pour celui qui a les jambes molles comme de la laine. Dans tous les cas, lorsque le chargeage et.it rendu à une certaine hauteur, il était plus prudent pour le fouleux de a'écrapoutir, s'il ne vou.ait pas prendre une plonge lorsque la voiture devait passer une foaaette.
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Pendant qu'on empliaait la charrette, les râteletix n'étaient guère à plaindre.
En suivant le chargeux, ils n'avaient quà donner un coup de râteau par-ci par-là et à peigner le voyage, lorsqu'il était perché. Ils pouvaient ensuite, courir aux petites merises ou aux cerisesà-grappes dans les coteaux, ou sur la pointe à mon oncle, pendant que les autres allaient décharger le foin sur le fanil. J'est là qu'ils en prenaient une suée! la chemise en flacquait sur la peau et l'eau souvent leur en coulait au bout du nez.
Si la serrée se faisait loin de la maison — quand nous allions chez Cahu par exemple — et que nous étions bien restés le soir, on embarquait sur le voyage pour revenir. Alors, un bras passé sous la perche (dans le cas où Vendormitoire nous prendrait), on se laissait bercer dans le foin tiède, soit en mangeant les pommes douces à mon oncle Michel, soit en chantant des rigodons ou en rêvassant, selon les aptitudes et les goûts de chacun.
On arrivait à la maison — car on
arrive toujours. Après le repas du soir, nous étions tellement rendus que nous n avions pas l'envie d'aller jeunesser bien loin. La prière en famille terminée, on allait s'asseoir dans les marches de l'escalier, en regardant la nuit déborder de la rivière, courir vers le rang du sud, puis remonter les coteaux du nord, atteindre la rochière et les talles de pimbimi, pour arriver au petit jardin et à la barrière, près du four. C'est alors que les gornmiiUes et les tvawarons s'en donnaient da;;s la mare, au bout du grand jardin! Ce concert semblait s'éterniser uniquement pour préparer le sommeil qui n- tardait pas à venir clore la journée laborieuse et refaire les forces pour recommencer le lendemain.
Dans ce ten-ns-là, les gens de la ville ne dédaignaient pas de venir donner ^-i coup d main aux travaux des champs, on y des écrivains, des avocats, des unive^ aires et même des demoiselles ^rh.hien. On y a vu principalement ûes écoliers du séminairo. venus après la distribution des prix, avec plus de
médailles que de santé: un teint de clair de lune, des doigts de pianiste et un appétit de moineau. Il est vrai qu'ils retournaient après les vacances, avec des têtes d'Iroquois, des mains qu'on aurait prises pour des harts de liard, une faim de hûchewe, et parfois étout, les hardes en aiguillettes. Mais ils avaient aussi du sang plein les joues, de la joie plein les yeux, du courage plein le coeur pour retourner aux oasis rafraîchissants de leurs thèmes grecs. Si je ne me trompe, nous ne pouvions guère leur donner davantage pour les rendre heureux.
J'allais émettre le souhait que les colonies de vacances utilisent — dans le double but d'affermir leur santé et de prêter secours aux agriculteurs — l'activité des enfants qu'elles groupent chaque été pour les faire canoter, en attendant qu'ils se noient. Mais j'oubliais que les dites colonies de vacances ont
été créées chez nous, depuis que. . . nous ne faisons plus les foins à la petite faux :
absolument comme si ceci devait remplacer cela. Avec les faucheuses, les enfants seraient d'ailleurs nuisibles aux champs, lorsqu'ils ne seraient pas en danger; la radieuse machine leur couperait un membre avec la même sérénité quelle fauche la mortelle ou les verges dor. *
Dites ce que vous voudrez, les enfants auront beau jouer à la balle, au golf, au tennis, et faire de la gymnastique sous la direction des professeurs les mieux diplômes, il leur manquera toujours — et vous saurez me le dire - les saines fatigues du travail dans l'ai? pur des
Oh! 1 odeur des foins coupés, ça ferait revenir un mort...
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Le brayage.
^OUS voici rendus à l'un de ces beaux matins d'automne que l'hiver semble déjà engourdir et glacer. Une petite gelée blanche, pas exquisement timide de la neige qui s'en vient, argenté les maisons grises, les clôtures qui les entourent et courent dans les champs. Sur les arbres dénudés pendent encore comme des médailles de bronze, quel' ques feuilles têtues qui se balancent comme par un reste d'habitude. Le soleil frileux hausse son disque décoloré derrière la haie noire des sapins du sud et monte lentement dans le firmament ou les dernières étoiles grelottent pâles, pales Et l'on se demande s'il veut ré' chauffer l'atmosphère celui qui à la tête de la rochière, s'apprête à allumer un feu.
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Le fourneau devant lequel se trémousse le père Colas tst ménagé dans la pente du terrain et se conserve intact d'année en année. Le chauffeur n'eut, ce matin, qu'à enlever les feuilles mortes tassées dans les angles, en alignant les pierres qui limitent le foyer.
Avec une poignée de ripes et un fetit brin d'écopeaux, puis des éclats de bois de four et des rondins secp, dans le temps de le dire le feu a été pris. Et ce n'est pas un petit feu comme celui qu'on allume sous la chaudronne lorsqu'on coule la lessive et qu'on lave au battoir — encore des choses qui s'en vont. . . — il a au moins deux brasses de long. Pendant que notre homme a le dos tourné, je vais vous dire pourquoi ce feu-là. Chez Charlie, où nous sommes, il se fait, à matin, comme manière de courvée pour brayer; les voisins arriveront tantôt, avec leur lin, qui sera brayé en commun; comprenez-vous?
Le père Colas, debout devant le feu, s'essuie les yeux avant la manche de sa frocque — rapport à la boucane — et je l'entends machouiLer: "Bondance !
LES CHOSES QUI S'EN VONl 129
que ça chauffe ben l'épinette rouge I mats qu ils viennent eux autres, le fourneau sera paré en pUin." En attendant Il redresse et solide les piquets qui s enfoncent aux angles du foyer, et qui soutiennent les perches formant le gril sur lequel le lin devra être chauffé.
De fait, tout semble bien paré. Les brayes ont été apportées la veille au soir et sont disposées comme ci comme
Tnl J?- '*^"''' **" *""•"" *ï"»' dans une rochiere, est malcommode en grand
De ce coup-là - marmotte encore le père Colas qui gosse la poignée de la gaule pour fourgailler les tisons — j'cré bon ciue les v'ion." On ne voit pourtant rien, mais le temps est si écho et le père Colas a l'oreille si fine, qu'il a entendu les pas cadencés du cheval descendant la charge de bottes de lin sur
m'I^ 4 1* ^"'"'- ^" «"^"d bientôt, en effet, le grinchaùe des hérldelles sous le poids de la charge, le ballottement des moyeux et le bruit des roues qui écrasent en cnchant les grignons de terre durcie. Enfin, la charrette m-
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80ud au déviron du hangar, suivie des brayeux et des brayeuses qui s'en viennent en jacassant. Pendant que Ti-Joe dételle la jument, et que le père Colas gaffe une botte de lin pour l'étendre sur le gril, regardons-les venir.
Oh ! ils ne se sont pas gtayéa sur leur trente-six, allez! mais quand on va brayer ce n'est pas comme un compérage non plus.
Les hommes ont gardé leurs hardes de tous les jours; ils piquent toujours au plus court eux autres. Ce n'est pas comme les créatures — les bouffresses — qui ont toujours quelqu'a//icot de r«lai pour tous les instants de leur vie, et qui se gancent même pour aller à la bourdaine, sous prétexte qu'avec des penaillons elles ont l'air sandrouillonnes.
A matin cependant, elles sont quasiment sans cérémonie : point ie robe à taille, de tablier braidiné, ni ràême de souliers à quartiers. Une jupe d'échiffe, recouvetL.'' d'un grand tablier à bavette atattachée sur le mantelette d'indienne à pais; puis des souliers sauvages; voilà tout leur accoutrement. Â peine arri-
véeê, VOUS les voyez dénouer les gorgettea de leurs eapinea qui vont coiffer es piquets de clôture, puis s'entortiller a tête dans une serviette attachée sous e tocguioii, parce que les aigrettes de lin qui revolent partout, sont infâmes comme toutes dans les cheveux. Inutile de dire qu'elles sont toutes sur le trémenne, et que ces apprêts n'ont rien qui ressemble à ceux d'un matin d'enterrement. Les clavettes se font aller et il n'y aura guère d'accalmie de toute la sainte journée.
^ Pendant les divers changeaillages qui s'opèrent — c'est inmanquable avant que chacun ait trouvé la braye à sa main ou à sa hauteur — le lin a eu le temps de rouir comme il faut, et les brayeux n'ont qu'à se présenter à la chauffeuse — remplaçante du père Colas — pour recevoir des voignêes de lin tout brûlant.
Il sans dire qu'on ne travaillait pas pour le gouvernement — qui nous dira aujourd'hui pourquoi on disait cela alors. Quoique le soleil fût toujours hlcmc comme un biscuit, sur les dix
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heures, les châles à pointes, les g Icts de laine et les frocques avaient pc'diï de leur vogue; car à ses démener ai^'i t'evant leurs brayes, les brayeux étaient devenus rouges comme des coqs.
C'était le temps de conter une histoire, car on avait pour son dire que si on ne rit pas de temps en temps, on ne rira jamais. Le rôle du conteur, sans qu'on sût jamais trop pourquoi ni comment, échéait toujours au père Colas, petit homme vif comme un taon et matgre comme un cent de clouas. Ce bon petit vieux avait été, dans sa jeunesse, dans les chanquiers du Haut-Canada — dans les trompchipes, disait-il, — employé au buchage, au charriage et à la drave des billots. Dans les campes, il avait perfectionné entre autres choses, sa science, j'allais dire infuse, de pouvoir conjuguer tous les verbes en "ir", en ne les employant qu'au passé défini ; car il n'y avait rien de laissé à l'imprécis avec le père Colas.
Défunt trépassé Bâtisse était un des héros habituels de ses récits. Que le folk-lore se serait enrichi, si on avait
pu sténographier quelques-unes de ses histoires vraies ! Ecoutons-le raconter à la Fradette, sa voisine de braye, la genèse de sa journée. "Je me couchia hier au soir la pwce à l'oreille, et vingt vices, je me réveillis bien dix fois dans la nuité. Vers les quatre heures du matin, je vis, la tête sur Vorillette, le su qui commençait à blêmir. Je me levis, j'allumis le poêle, mis les pataqties au feu et me recouchis pour dormir un petit bout de somme de rien en toute.
Je me levis tout de bon sur les six heures, je fis ma prière et je déjeunis — les pataquès étaient en phrasie dans la chasse-pinte. Ensuite de ça, je barris la porte et vins allumer le feu." Ceci est de l'histoire moderne et se disait sur le ton de conversation. Le ton et l'attitude changeaient du tout au tout, lorsqu'il exhumait de ses anciens souvenirs les détails épiques d'avaries, de marckances ou de tours dont il avait été jadis le témoin. Ceci par exemple, closant je ne sais plus quelle aventure : "la canne silit de magnière qu'elle lui fracmsit le aabe de la tête; puis les gens
MÊÊk
de la gang entrirent dans la cabane, burent tant qu'ils purent et cachirent le quart." Je ne puis malheureusement vous dépeindre ses gestes de fendeur de bois, et le prolongement de certaines syllabes, qui était sans doute un truc oratoire pour tenir son auditoire suspendu à ses lèvres, selon la gracieuse expression consacrée par l'usage.
Lorsqu'il avait terminé son histoire, le père Colas remettait sa pipe éteinte dans sa poche de veste, et disait d'un air totit démonté : "Il y a hen toujours des émîtes pour bavasser; ça braye pas pan toute pan toute. Ho don! passezv'ioi-z'en une la mère, si c'est un effet de votre bonté!" Et il se i. -^it à écraser sa poignée de lin avec fer-
veur antique des bucheux à la job, oui nous faisait tressaillir d'aise de ne pas être du lin pour le quart d'heure.
L'avant-midi comme la relevée, passait comme une poudrerie, qu'on n'avait pas le temps de les voir. Il fallait l'angelus du soir pour faire cesser le travail. Tous les brayeux se tournaient vers l'église dont on apercevait le clo-
LES CHOSES QUI S'EN VONl 135
cher derrière les arbres de la Seigneurie Boucher, et l'on récitait l'angelus suivi du De Profundis pour les Ames.
La dernière fois que je vis brayer — il y a bien 30 ans — la journée finissait ainsi. Sur le fourneau, quelques poignées de lin achevaient de refroidir, lorsque la chauffeuse, en promenant sa gaule dans la braise, en fit jaillir une gerbe d'étincelles qui mirent le feu au lin : c'était la grilldde, sans laquelle une journée de brayage n'est pas bien close, et qui fut reçue avec des applaudissements. Le firmament était déjà sombre et je revois encore les étincelles voler comme des abeilles d'or dans le ciel noir, tandis que les reflets de la flambée jetaient des touches écarlates sur les arbres, les clôtures, les habits et les traits des brayeux.
Or, pourquoi je n'oublierai jamais cette scène digne d'être peinte par Rembrandt, c'est que la vieille chauffeuse dont le sourire luit encore à mes yeux comme ce soir-là, c'était, la chère et sainte femme, ma mère.
La corvée.
lui
RAM! je pense faire une courvée la semaine qui vient; pourrais-tu venir avec ta jument? Tu sais qu'on n'est
pas gringneux : on te rendra la pareille
au besoin.
— Beau dommage! C'est bien certain que j'irai.
— Et toi, Minique ! si tu pouvais nous recéder ton banneau? le mien a le moyeu pétasse à demeure et je crains les avaries.
— C'te belle demande! Il est à rien faire, là, dans l'appentî. Mais comme le banneau ne pourra pas y aller tout seul, Dick te le mènera ; et comme Dick pourrait bien s'écarter, j'enverrai D6lard avec, et tu te serviras de tout le bataclan. Y aura du monde?
— Quienne m'a dit qu'il viendrait avec toute sa gorroué. Puis l'Phonse
à Fardina, le Ti-tur à mon oncle, les deux gas à Thanase et toute la sainte Limogerie. On sera une trâlée et /.igtoi pas de bile, y aura de U mangeaùle.
Depuis ma foi betot huit jours que les créatures fricottent et se donnent de la tablature pour grayer tcit ce qu'il faut. Pour torse, on t'attendra! Fais pas le fou! Au plaisir!
— A la revoyure!
C'est à peu près en ces termes que le dimanche précédant la corvée, le cultivateur faisait ses invitations, acceptées presque toujours avcf empressement.
Et comme de fait, dès 7 heures du matin, au jour fixé pour le travail, Boclé qu'on avait oublié d'avertir, jappait sur le perron, que la moitié en était de trop. Les hommes, la cloque sous le bras, arrivaient les premiers; ceuses du haut du nord, par le raccourci, en sautant les pagéea de clôture,-
e'U8e8 éM rang du sud, en piquant, passé le pont, à travers les pointes et les pacages. Les femmes elles, venaient plus tard, par le chemin du roi, avec leur paquet de hardes de rechange, afin de ne pas maganner leur butin propre.
Il est vrai qu'il manquait bien souvent des prometteux : mais en revanche, il ressoudait toujours des survenants Ainsi, la grosse Adèle par exemple, — une estèguel—qui, priée ou non, arrivait comme une bombe! Oh! une bombe qui ne se presse pas! mais, enfin, une bombe! Aussi avait-elle du fil à retordre avec les garçons qui étaient toujours après. Une chance qu'elle n'avait pas la lan te dans sa poche, et quelle ne se laissait pas manger la laine sur le dos, comme on dit. Pour avoir la paix, les femmes la gardaient à la maison pour éplucher les égumes, mettre la table, trancher le pain et tremper la soupe. Tout était fini d'en par là.
Cette corvée pour l'arrachage des patates, se faisait un beau jour d'automne. Peu après 8 heures, on com-
mençitit à tirer les rangs, deux par deux, à divers endroits dans le morceau.
C'était encore, dans ce temps-là, la charrue-à-ruelles tirée par les boeufs attelés au joug, et conduits pnr un petit toucheux. Il fallait voir avec quelle importance le petit faisait siler la mise de son fouet de peau-dlinguille, en criant: Hue don! Rougé-Taupin !
Les petits jeunes comme nous autres, devions glaner les patates sorties à fleur-de-terre, et les jeter en tas, de place en place. Cela ne nous empêchait pas de se garocher des petits gorlots, piqués au bout d'une hart, qui nous faisaient pousser des gnioles sur la figure.
Ces rangs que nous avions ainsi glanés en jouant, étaient ensuite pioches avec soin par les hommes, afin d'en aveindre toute la récorte. Les femmes qui suivaient ces piocheux, et qui, pour ce faire, se traînaient sur les genoux, ramassaient les pommes de terre dans des sciaux, afin de ne pas les mâcher en les jetant de loin sur les tas. Si les patates étaient gotnues, c'est-à-dire.
s'il y en avait en masse, on se le disait et on se le criait: histoire de féliciter indirectement le cultivateur de la belle venue de sa semence. Dans le cas contraire, on s'amusait pareil, mais le fion de la journée était: Cette année, les petites patates ne sont pas grosses.
Pioche, pioche, pioche; midi arrive quand même vous savez. L'angelus faisait toujours l'effet d'une révélation.
Plusieurs même regardaient leurs borlogués pour s'assurer si elle marchait, ou SI Cristeau, qui bédochait dans ce temps-là, ne faisait pas ses foins, par hasard. Il n'y avait d'ailleurs pas à faire les gesteux ni à lambiner; il fallait descendre à la maison. Personne ne s'ostinait toutefois, car tous avaient plus ou moins la fringale, ou la clanche basse.
Les boeufs dételés, allaient boire tous seux à la dalle. Nous prenions une bauche pour aller leur ouvrir la barrière du clos de pacage, la refermer, remettre Vamblette, et puis après cette shire, arriver encore à la maison, tout vannés, qvant et les autres.
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Après avoir enlevé son butin le plus terreux, chacun se lavait les maias.
Les hommes remontaient leurs bricoles sur leurs épaules, et se passaient la main dans le toupet. Les femmes a'épivardaient comme vous savez — ce qui veut dire : jusqu'à Amen — et restaient, de travers comme devant. Il y iivait toujours quelques zigonneux pour leur monter des scies, jusqu'à ce que la maîtresse de la maison y mit la main, en les apostrophant : "Largue-la donc tranquille, s'pèce de flandrin : y a toujours des émites pour tanner le monde en vie." Puis Vengagère reprenait sur un autre ton: "Il y a une escousse que la table est grayée, et que le manger fige dans les plats !" ;
En effet, sur la table dressée dans le fournil, la soupe sortant de la chaudronne, boucanait comme les engins du Grand-Trunk . . . dans ce temps-là.
Après avoir pris sa place, chacun était servi de soupe-aux-pois, de lard frais ou salé, de légumes. Si le cultivateur avait fait boucherie pour la circonstance — ce qui n'était pas rare — il y avait
saucisses et boudins, tête-au-fromage et gretons Le buffette était déharré, et les catiTMgea en sortaient: tartes, biscuits, confitures et gelées. Le maitre et la maîtresse de la maison ne manquaient pas de dire, en remettant les asaieitéen m ibles: "Mangez votre be- 8oin, faites comme chez vous;" ou encore: "et il y aura du revenez-y: quand il n'y en aara plus, il y en aura encore."
Il va sans dire, que ceux qui avaient de la parlette ou de la jase s'en donnaient, quittes à rachever après les autres, et à recevoir les pataraphes de gros mangeux, de défoncé, de moins malaisé à charger qu'à rassasier.
Après le repas, les ci'éatures aidaient à dégrayer la table et à laver la vaisselle.
Les garçons faisaient leurs petits Jean Lévesque, à tirer au poignet, ou à fesser sur la porte de la cave à s'en plumer les joints. Parmi les vieux, les uns allaient faire un somme sur le bord du fanil; les autres parlaient, selon le tradition, de leurs brus et de leurs gen 1res.
Puis il fallait se r'habiller en s'étirant comme des arpenteurs de gadeUes.
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àM
Cependant, après un petit coup de coeur, on reprenait le travail avec entrain, pour le poursuivre jusque vers les cinq heures, où le triage des patates commençait.
Les hommes, portant des demi-minots, des chaudières et des sciaux, allaient de tas en as, accompagnée d"*»
femmes qui triaient les patates gros et saines, d'avec les petites et le po^.
rites. Celui qui avait le plu;i y.c poigne parmi les jeunesses, versait les vaisseaux dans le tombereau qui passait entre les rangs. Quand la voiture était pleine-comble, les hommes allaient en verser le contenu dans le grand dalleau, posé pour l'occasion dans le soupirail de la cave, et qui conduisait les patates, selon leur espèce, dans les parts qui leur étaient destinés: les parouelles, et les "early rose" pour parler en bon français.
Si, après le triage des grosses patates, il commençait à faire brun — en sectembre ou optobre, la noirceur vient plus vite qu'une habillement de drap — on laissait les autres sur le champ, pour
être recueillies le lendemain par les enfants.
Le travail terminé, il fallait bien aller à la maison pour reprendre son butin et faire ses bonjours à la eompagnée.
Mais on n'avait pas plutôt mis le nez dans la porte, que les créatures se mettaient après nous autres: "Restez donc à souper, sans cérémonie, la table est toute parée, vous vous en irez après". . .
etc . . . C'étaient des tourmentages à n'en plus finir.
La scène du dîner se répétait donc au souper avec peu de variante, mais avec plus de lenteur. Les plats, l'appétit, la gaieté, rien ne faisait défaut.
Après le repas, les pipettes sortaient sur le perron, pour tirer une touche, et laisser aux femmes le temps de faire leur borda. Puis en rentrant, afin d'éviter les dicussions entre bleus et rouges, et ne pas mettre ainsi les mortelles élections srir le tapis, il fallait jouer un borlan de pommes. Comme de raison, les pommes étaient prises au verger, et les gangnants pouvaient emporter leur gain. Les femmes, elles.
jouaient au pitro ou au quatre-sept; nous autres, les jeunes, à la crêpe ou au crapeau galeux, ce qui n'est guère compliqué, je vous garantis.
Il fallait pourtant avoir Voeil à ne pas veiller trop tard, car la table se remettait dans un crac; et c'est ni tout ci ni tout ça, il fallait réveillonner : pas moyen de s'en démancher.
Le cri: "Marie! graye le petit qu'on s'en aille !" donnait le signal du départ.
Alors chacun des partants saluaient, une à une, toutes les personnes de la maisonnée : "Bonsoir, Johnny, merci de vos politesses. A la revue! Bonsoir, Céline! merci de vos honnêtetés. A la revoyure !" etc . . . Et ils recevaient invariablement la même réponse: "Mais c'est à nous à vous remercier; vous nous avez baré un bon coup de main, et on vous a bien de l'obligation." L'on se séparait ainsi, sans avoir décidé au juste à qui devaient revenir tous ces mercis sincères, de part et d'autres.
Les salutations, les remerciements, les bonsoirs, nous accompagnaient jusque sur le perron. On sortait même,
pour nous éclairer, la lampe qui se soiifflait presque toujours. La lampe morte nous dégringolionfi du haut en bas de l'escalier, et les pipes se rallumaient. Puis les groupes se mettaient en marche, se perdant dans la brème de la nuit, comme des petits tapons noirs, d'où sortaient des étincelles s'envolant des pipes bourrées d'un tabac rétif aux parfums de feuilles de choux.
Les éclats de rire des hommes, les voix plus aiguës des femmes, lançaient encore de loin un dernier: "Au plaisir!" et avant de dévirer à la barrière du chemin, un des plus beaux chanteux entonnait le vieux refrain:
Quand on est si bien ensemble.
Pourquoi donc si vite se quitter:
Bonsoir mes amis, bonsoir.
Au revoir!
ki
La clôture de pieux.
L s'était assis à son piano, me laissant debout devant la vieille toile encadrée d'or bruni qu'il avait placée à contrejour, entre les fenêtres par lesquelles je pouvais voir la "Piazza del Castelletto" avec les vols de colombes striant le ciel de Gê-^es, d'un bleu pur, tel celui des robes d'anges de l'Ângelico,
Puis, pendant qu'avec une allégresse tout italienne, Nino jouait de ses doigts fins et agiles, d'un jeu très doux, il m'analysait les phrases musicales par lesquelles l'auteur de la sonate avait interprété le thème inspirateur du tableau que je considérais. Il disait: "le prélude, d'un allegretto si palpitant, auquel s'accrochent ces triolets à peine effleurés, ce sont des voix d'oiseaux dans l<is branches. Ces groupes de notes, tour à tour langoureuses ou pétillantes, graves ou suraiguës, simulent la chanson de chacun de ces oiseaux»
lii!
chansons qui se groupent, là, comme en une gerbe, pour reprendre ici en choeur.
"Puis la mélodie initiale s'avance, dans un andante que viennent réjouir modulations et trilles: toutes ces roulades se fondent ensuite dans le motif du prélude, où chacune des voix trouve se place naturelle, pour composer ces deux lignes qui, avec leur D. C, ont le brio d'une ariette, Téclat d'une marche triomphale.
"Une phrase — style récitatif — sévère comme une admonition; è la voce del Santo. Il parle à ses frères ailés.
Roulades, trilles, cascades et surgies de notes cristallines, viennent accélérer le lento du récit : ce sont des voix d'oiseaux babillards qui volètent autour du prêcheur — entendez ces fugues tronquées et sonores à peine : ce sont leurs envols.
La phrase reprend espressivo: c'est le reproche du Saint — doux, combien; La voix s'abaisse, puis s'abaisse encore pour se taire tout à fait, pendant que, scherzando, les petites voix stridentes enveloppent les dernières notes admonîtrices qui meurent.
"Le prélude final s'ouvre alors par ce merveilleux enlacement de notes liquides et sautillantes d'où surgissent, toutes pointées, et profondes comme le ton d'une prophétie, les derniers temps du récitatif. C'est l'écho de la réprimande fraternelle qui s'est, maintenant, tue. Enfin, une trille exultante et, entre deux soupirs largement prolongés qui laissent vibrer des tonalités de sanglots, des triolets que recouvrent les accords apaisés de la basse où palpite, comme des ailes dans la brise, un envol d'arpèges. La sonate est finie."
Nino continue de jouer, â la manière, je dirais, des sources qui reflètent le ciel sans se lasser de murmurer. Et moi, en écoutant sa musique, vraie fête pour l'oreille, je contemple son tableau, vraie fête pour les yeux.
Cette toile, assez ancienne, est assurément due à l'un de ces maîtres exquis que nous nommons, je ne sais trop pourquoi, les primitifs, quoique leur art ait une perfection de technique, une science de composition, une chaleur de coloris et une plénitude de vie, que la Renais-
sance n'a pas surpassées. Je crois reconnaître ici, l'un des contemporains de Pinturicchio, ou tout au moins, un peintre de son école qui a laissé à l'Italie d'inestimables tryptiques et des fresques merveilleuses encadrées de ces "histoires" pour lesquelles les critiques d'art ont créé la délicieuse expression qui caractérise leur beauté : c'est la "sublime du joli."
Sous un ciel doré de lueurs roussâtres, un écran de rochers bjrzarres fait masse, au flanc duquel s'accroche, comme un nid de martinets, un couvent, entouré d'arbres frêles, peu feuL'us, si chers au Pérugin. Dans une perspective étonnante de profondeur, un troupeau que garde un berger coiffé du chapeau en cloche des chasseurs alpins.
Au milieu du tableau, mais à gauche, débouche une route, en marge de laquelle se dresse, ou plutôt s'écrase, une clôture que recouvrent à demi les buissons en fleurs.
Au premier plan, appuyé à cette clôture, la tète nimbée de l'auréole du capuce, la bouche pure et les yeux naïfs —
ces yeux en amandes et couleurs de châtaignes, des Siennois— se tient II Santo, dont l'extase semble avoir immobilisé un geste inimitable de tendresse candide. On dirait que toutes les beautés qui l'environnent écoutent; car il parle, le doux saint. Il parle, non pas aux arbustes qui lui tendent leurs branches comme des mains pour acclamer ses paroles; non pas aux fleurs qui tournent vers lui leurs corolles fraîches comme des lèvres pour lui sourire; non pas même aux chardons violets qui, de crainte qu'il ne les quitte, enfoncent leurs griffes dans sa bure rapiécée, comme pour le retenir. Non, il parle aux oiseaux — chose inouïe jusqu'alors — un langage fraternel.
Frère Ange, assis sur une pierre, le regarde avec ferveur, tandis que Massé, les mains croisées sur sa poitrine, pleure de surprise ou de joie et peut-être aussi d'amour. C'est gracieux, coloré, ému, comme le récit d'une vieille légende:
c'est délicieux à l'oeil comme il sied que soit une peinture. Et c'est bien, également captivante dans le sonate et le ta-
bleau, la lieta dolcezza del amure, me dit Nino dans son langage harmonieusement sonore .
Puis, tout songeur, avec, sur les lèvres des bribes de la sonate, et dans les yeux, l'imprévu des lignes magiciennes du tableau, je pris, pour redescendre à Via Baibi, la route en lacets qui conduit à la place Fontane Marose qui me parut toute sombre, décolorée. Je me disais alors que la vérité historique pourrait bien nier qu'à Bevagna, alors comme aujourd'hui, il y eût des limites aux champs et des haies aux routes. Je me disais encore que le peintre commit un plaisant anachronisme qui appuia le thaumaturge du XlIIe siècle sur une clôture de pieux. Je me ressaisis aussitôt d'ailleurs: à quoi sert de raisonner. Ne savons-nous pas que la raison ramène toujours à la prose, tandis que l'amour fait rarement autre chose que de la poésie. Nous lui devons encore cette page exquise que le peintre a suavement rimée au temps des Guelfes et des Gibelins peut-être, et qui charme encore au siècle des Gothas, par le
rythme vainqueur de ses tons délicieusement pâlis.
Et comme au cinéma, je revoyais passer devant mes yeux, une à une, certaines toiles des peintres de chez nous; tel ou tel tableau de Suzor Côté ou de Franchère, de Morrice ou de Cullen, de Delfosse ou de Brymner, comme aussi les dessins si vigoureusement burinés par un Julien ou un Massicotte.
Certes, toute beauté est naturelle:
toutefois, tout ce qui est naturel n'est pas beau. Il fallait donc que nos peintres fussent supérieurement doués de goût et de talents, pour faire briller sur les traits plutôt sauvages de notre pays, la beauté divine de l'expression.
Certaines de leurs pages ne décevraient pas un lecteur de Chateaubriand: elles possèdent assez d'harmonies pour faire chanter un Lamartine ; assez d'esprit et de grâce pour faire raisonner un Ruskin; assez d'éclectisme — si le mot peut s'appliquer à la chose — pour faire philosopher un Taine.
Je m'arrête. Libre jusqu'ici comme le cheval du désert qui ignore les en-
îi
clos, je me suis émancipé de la tyrannie de mon titre: "j'en ai honte; aussi je me pardonne", comme écrivait le spirituel Buies. Et je m'aperçois combien je suis plus près de mon sujet que je ne le croyais.
Remarquez avec moi, s'il vous plaît, l'importance, comme accessoire, de nos clôtures de pieux dans le paysage de chez nous. Ce qui était un délicieux anachronisnie pour les peintres italiens du XIV et XVe siècle, devient pour nous un motif de couleur locale, — et du meilleur aloi — ^ne manquant pas de ressources décorativ .
Notre pays ne connaît pas en effet les aloès qui marquent les limites des champs de la Ligurie; ni les palissades de roseaux, festonnées de vignes, de la Toscane; ni les enceintes de pierres roses où les lézards verts zigzaguent comme des éclairs, de l'Ombrie; ni les haies de troène ou de buis des campagnes romaines. Nous ne connaissons pas davantage les haies d'aubépine et de chèvrefeuille du Nord de la France ; ni même les échaliers du Midi, dont les
noms nous sont venus par la littérature romanesque. Nos ancêtres, que je soupçonne de l'avoir inventée, nous ont apporté jadis la solide clôture de pieux, qui a pour av:'ntage principal de pouvoir étendre ad libitum les limites des champs, et de créer ainsi, tout naturellement, des procès. La clôtuve, nous dit-on, s'en va; les procès vont-ils rester?
Lors donc qu'ils les ont peintes, nos peintres étaient avant tout des peintres d'histoire; de cette histoire que l'on se surprend à coni. Hre sans l'avoir jamais apprise, parce que le souvenir l'a écrite en lettres indélébiles au fond de nos coeurs. On n'oublie jamais que la première étendue de terre que nous avons regardée, ce premier royaume qu'est le bien paternel, nous est apparu fermé par la clôture de pieux. Devrait-on trouver de l'amertume dans cette réminiscence, il nous faudrait encore avouer que cette clôture nous parut un jour devoir enclore toujours notre prison. Et voyez comme nous étions ingrats: lorsque nous avons si
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joyeusement passé peut-être, ces fragiles limites mises à notre prétendue captivité, plus loin que les adieux, la clôture nous a accompagnés sur le chemin du roi, image de la voie droite qu'elle nous invitait si discrètement à ne jamais abandonner.
Et lorsque plus tard, à la poursuite de l'inspiration, le peintre prolongeait ses artistiques flâneries, et par monts et par vaux, partout et toujours, il la rencontrait, et souvent comme un obstacle quand eile ne devenait pas une obcession.
Rien d'étunnant alors qu'elle soit entrée dans leurs tableaux. Ils doivent s'en féliciter aujourd'hui, car ils ont su, av3c un charme indiscutable, tirer profit de cet accessoire vulgaire, de cet humble motif, pour dessiner l'un des trai s distinctifs du paysage canadien.
Pour l'avoir fait avec tant de succès, je ne serais pas autrement surpris qu'il?
l'eussent fait eon amore en se souvenant des clôtures pour rire qui furent nos jouets jadis, comme je me remémore en les évoquant, celles sur lesquelles au-
LEg CHOSES QUI S'EN VONT 159
ront bientôt passé une cinquantAine de printemps et d'étés, avec autant d'automnes et d'hivers, et qui ont résisté à tout.
M'en voudront-ils de leur rappeler ce temps-là?
Quand on était petit, chez nous, alors que le soleil du printemps avait séché la pelouse qui s'étendait en arrière de la maison, on partait pour les terres neuves.
Une vieille faucille nous servait à la fois de hache, de godendard et de serpe.
Nos abattis terminés - - les herbes St'Jean et des rapaces — en iescendants authentiques de Normands que nous étions, on élevait des clôtui «^ qui devaient suuvega 1er ces domaines défrichés à la sueur de nos jeuiioa fronts, contre le.^ appétits oncupiscibles d'autres concessionnaii de la même race
Les allum( ^tes ■ cèdre dont nos grands-pèrf - se sei aient pour allumer le xT cal', met à lu petite porte du poêle, nous foî rnissaient le matériel. Armés û UT ' iche-à-bardeau en guise de ma.^ ^e, noub plantions de petits piquets
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entre lesquels nous posions les minuscules pieux, espacés avec l'art requis, pour former un parallélogramme dont les figures géométriques connues ne donnent pas d'exemple.
Sans perdre de temps, la maison, une boîte vide d'allumettes soufrées— s'élevait; puis la grange — une caisse vide de vermicelle — flanquée du moulin-à-battre aux voiles de carton, et qui virait comme un vrai. La plantation des arbres, le long de chemins ne menant nulle part, devenai^. l'o<:casion d'échanges de vues — et aussi de soufflets — révélant des initiatives contraires qui ne devaient aboutir, elles non plus, à rien. Les jardins se dessinaient qui demeuraient stériles, malgré les semences répétées de sable fin. En attendant cette croissance, notre activité nous poussait à agrandir nos domaines, indéfiniment.
Nous nous apercevions un jour que les sèves printanières avaient soulevé l'herbe autour de nos clôtures lilliputiennes. C'était le temps des foins, après lesquels nos champs devenaient
que "nous brûlions nos vies " * '
Heureusement toutefois m,» « *
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vertus qu,, grâce aux promesses du Bempaupere, spiritu. vont me con-
tr" :er''"™^ "" ""«• C'»»* t»-
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t mps, alors ,ue la joie descendait w qu à nous sur une échelle de rayons L époque était venue des maOns bleus
,' î\r*' '"'"'^''' «» fond desquels te érables de la .ucrerie se couvaient de bourgeon, délicatement rosés ,»
chantent les rossignols. Assis, droits comme des fioles, sur les pieux qui remplissaient le ber de la charrette, nous partions, heureux combien! pour aller voir relever les clôtures de nos champs immenses. Plus l'endroit était éloigné, plus il nous semblait désirable. Nous apprîmes plus tard qu'il ne faut pas connaître ce que l'on a trop aimé par l'imagination. Aucune réalité ne lutte avec cette fée.
Nous partions. Et comme cette initiative première aux travaux champêtres coïncidait presque toujours avec l'échange de la robe pour les premières culottes, elle ne faisait qu'accroître la superbe qu'avait *ait naître en nous la promotion au grade de sexe fort. Enlevés par des bras robustes de notre trône ambulant, et déposées sur l'about des pièces, nous étions bien un peu beaucoup intimidés par l'immensité des champs, au fond desquels passait l'Express d'Halifax. C'était aussi avec un étonnement qui tenait de l'extase que nous écoutions l'écho des coups de masse, répété par la forêt voisine. Il
ne fallait rien moins que la voix paternelle pour nous tirer de cet enchantement. Elle disait: "Va me chercher cette pierre, comme un homme" ou bien: "porte-moi cette cheville comme un grand garçon": c'est avec une foi à transporter les montagnes que nous nous élancions vers la chose indiquée.
Quelles délices s'il nous était permis de placer la pier/e entre les pieux qui Vattendaient, ou de poser le coin dans k fente de la cheville! O distinction !
O grandeur !
Nous suivions ainsi les clôtures de ligne et celles des pacages, puis celles de refente et des divers enclos ensemences. Peu à peu, la charrette se vidait des pièces neuves. Les pieux rompus et es piquets brisés en prenaient aussitôt la place pour servir à nouveau pour la clôture du jardin, qui avait une particularité non sans charme. Ces vieux piquets nouvellement aiguisés et enfoncés à d'inégales profondeurs, apparaissaient de loin comme les bords dentelés d'un vieux vase d'argent, duquel 8 échappent des fleurs et des fruits
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n faut poui tant ajouter que cette coquetterie était tout à fait étrangère à sa confection. Il s'agissait de préserver efficacement les choux et les carréfi d'oignons, contre la gourmandise des vaches et des poules, sur lesquelles ces légumes exercent une fascination qui devient de la fureur : c'est probablement cela qui leur a valu le nom d'animaux domestiques.
C'est à la suite de déprédations répétées de ce genre, que le cheval— cette conquête de l'homme — ^a vu son élégance et sa noblesse subir l'épreuve du licou, du carcan et de VenfargC' Quant à l'espèce bovine, elle s'est vue affublée, pour la même raison, de planches sur les yeux, de traverses sur les cornes et à'encloppes aux pieds, alors que la race ovine allait parodier dans nos champs le passage des coursiers romains traînant le quadrige impérial.
Aussi quel lourd fardeau d'inquiétudes le cultivateur ne déposait-il pas
lorsque les moissons rentrées, on pouvait enlever les pieux des clôtures pour permettre aux troupeaux de trouver plus facilement une pâture que les chaumes jaunis de l'automne commençaient à leur refuser. U était facile alors d'aller à la bourdaine et aux atoeas sans oublier les gueidea noires: on piquait à travers les champs, en sautant les pagées de clôture, tandis que, pour aller pendant l'été, aux fraises, aux framboises et aux belueta, il fallait les sauter toutes.
Tout le monde vous dira d'ailleurs, que pour les routes de traverse et les trécarrés, ce système de déclore, est des plus pratiques. Quand on ne l'adopte pas, on voit sans rémission, les chemins s'emplir de neige à pleine clôture, engendrant ainsi cahots et pentes qui ne sont pas toujours le plus grand souci des déblayeurs, ni le moindre tourment lies voituriers. Les coureuî à la raquette devaient en avoir de la reconnaissance aux habitants, lorsque ceuxci déclosaient leurs biens, quoique cet obstacle fut un des attraits de ce sport
tout canadien. Quant aux glisseurs sur traîneaux ou bobsleigh, c'est avec une joie délirante qu'ils pouvaient étendre leurs gliaaettes depuis le chemin du roi jusque dans les coteaux.
Par contre, vous voyez d'ici la catastrophe, si les clôtures avaient été en broches barbelées ou autre . . .
Pour rendre justice à cette nouvelle clôture qui remplace l'ancienne, il faut dire qu'elle remplit avec moins de dépenses et plus de satisfaction pour le cultivateur, le rôle pour lequel elle a été créée. Ceci pourrait être écrit plus élégamment, mais cela donne au moins, une idée assez exacte de sa valeur. Toute parfaite qu'elle soit, elle ne deviendra pas un objet d'idolâtrie pour les petits glisseux — pour la raison que vous savez — et non plus pour les peintres, pour d'autres raisons que vous soupçonnez. Ils ne lui demanderont jamais, en effet, cette grâce esthétique que possédait son aînée, même dans sa tenue la plus négligée : c'est, il me semble, à l'occasion d'une pagée de clôture que se vérifie le mieux l'axiome bien
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connu: un beau désordre est un effet de l'art.
Et pour cela, j'ai confiance que les clôtures de pieux ne s'en iront pas autrement que dans les mystérieuses profondeurs des perspectives. Elles nous resteront ainsi, à la manière des momies égyptiennes, ensevelies dans les linceuls lumineux de quelques pages immortelles.
La musique, ici, les accompagne; nos regrets les suivent; ces lignes chantent leur apothéose. Que pourraient-elles désirer de plus?. . .
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