‹ Les choses voient; romanChapitre 7 sur 7 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Et puis, ce fut tout...

La Maison, harassée, se taisait. Les mots de cette longue histoire semblaient, comme do la poussière, s'être déposés sur les choses et les avoir vieillies. Une tristesse affreuse écrasait chacune d'elles. Sans doute, elles avaient escompté un autre dénoûment, d'autres espoirs, peut-être une renaissance. Mais le vêtement de souvenirs que les trois meubles leur avaient donné n'avait servi qu'à les rendre plus frileuses et moins sûres du lendemain. Un terrible désappointement succédait aux attentes. On se disait : « Ce n'est que cela! » Et, parce que dans l'espace erraient des relents de vieille odeur fade qui suffoquaient, à ce moment, peut-être, la plupart auraient accepté d'être emportée, tout de suite par le commissaire-priseur, pour trouver du grand air. Pourtant l'aube allait naître...

Dehors, elle n'était pas encore visible; cependant à rintérieur, cela se reconnaissait à des signes multiples. Quand on est dans la nuit continue, on perçoit les moindres nuances. Entre les tuiles, aux jointures des croisées, sous la porte d'entrée, ce n'était pas encore la lueur divine qui se glissait, mais une clarté pâle, telle qu'en renvoie une flaque d'eau quand il n'y a pas de lune. La Maison d'ailleurs n'y faisait pas attention : elle avait pris une face d'agonisante.

Problème douloureux. De tous les récits entendus, un seul être avait surgi, permanent, immuable : l'âme de la Maison. On était sûr aussi qu'après la dispersion, cette âme ne serait plus. Allait-elle donc, plus heureuse que les choses, s'évaporer on ne sait où, mourir comme le souhaitait le secrétaire? Ou n'était-ce au contraire qu'un produit de l'imagination, une sorte de gaine commode servant à enfermer le passé ?

— Ce sont les hommes qui la perpétuent, avaient dit d'abord les choses après le récit de l'horloge.

— C'est l'amour, avait murmuré la cour, après celui du miroir.

Le secrétaire avait répondu : a Non » mais, pas plus que les autres, n'avait éclairci la question. Angoissées, les choses continuaient de se demander :

— Où est cette âme?

Car si on la cherchait tant, c'est qu'on la sentait soudée à l'âme de chacun. Elle pai'lie, on appréhendait de ne plus être pareils.

L'aube parut.

C'est un spectacle vraiment exquis que cette naissance dans le matin. Le ciel se^nble un fruit ceint de rosée, la terre un tapis de • Jarté. Tout sort de la nuit avec une %ure de songe et de traits reposés. Aux odeurs muettes se mêlent des scintillements de pierres rares : les toits luisent, on ne voit plus que des palais.

L'aube entrait au fond du grenier, comme dans la ville : mais pour entrer dans un grenier, elle quitte ses airs de fille audacieusement parée et s'insinue, subtile. Alors, les fentes s'éclairent, aussi le bout des grosses charpentes, les lèvres de chaque latte : et le grenier devient ainsi un grand panier entre les tresses duquel de la lumière filtre, de même que Teau dans une nasse. Hélas î malgré la féerie, la tristesse croissait. On la respirait comme sur un quai de gare ou une jetée, quand lo train part, quand le navire s'en va...

— Brrr... dit l'escalier, quel froid!

— Qu'y a-t-il? fit en môme temps le pot à l'eau, sentant que l'assiette avait tremblé. Vous fris-» sonnez.

— C'est le temps.

— Je ne sais ce qu'il y a, souffla l'horloge au secrétaire, mais il y a quelque chose...

— Allons donc ! je ne vois rien.

— C'est que vous regardez mal, riposta le miroir. Je suis certain d'avoir, moi aussi, reflété une ombre, tout à l'heure...

Tout cela, d'ailleurs à peine distinct. Ceux qui parlaient avaient la sensation de marcher dans un lieu solennel où le bruit serait un sacrilège. La

4â6 LES CHOSES VOIENT

Maison, dans son agonie, avait besoin d'être respectée. La lumière elle-même, après avoir forcé les interstices, avançait avec timidité. Pareils à des barres décolorées, ses rayons ne mettaient plus à travers l'espace qu'un triste boisage de mine.

Un temps s'écoula que personne n'a compté, car le temps n'existe que pour les hommes, et vous savez qu'il n'y en avait aucun dans la Maison.

Tout à coup, des chuchotements recommencèrent. Cette fois, point de phrases, mais des exclamations étouffées, ou plutôt des soupirs. Un flacon "brisé heurtait le bouchon de cristal placé près de lui :

— On m'a touché !

— Qui?

— Je ne sais pas.

— Ah!... soupira au môme instant dans la malle la robe en taffetas bleu de Noémi.

— Ah !... répéta comme un écho le sac àouvrage de Line, enfermé près de la robe.

Le secrétaire inquiet dit, tout bas :

— Pourquoi ai-je peur?

Pourquoi en effet, puisque tout demeurait en place, pareil. On n'apercevait rien de particulier, rien sauf peut-être de la poussière qui rôdait.

Le secrétaire dit encore :

— On aura laissé une croisée ouverte, en bas... Ces gens n'ont pas de soin.

Il voulait sourire, mais il n'y parvenait pas. Gomme les choses d'alentour, sans cause apparente, il sentait augmenter son émoi. On aurait dit que le grenier, de minute en minute, devenait plus

auguste. Il y flottait du mystère, un désir 4e recueillement, de la contrainte, une angoisse poignante.

A côté du secrétaire, Thorloge semblait emportée à mille lieues du présent. Quant au miroir, il ne cessait pas de refléter la poussière.

Comment définir l'anxiété des choses quand l'invisible approche? Il paraît impossible que Ton dorme, et du rêve vous enveloppe. Tout a gardé son apparence et rien ne s'aperçoit plus qu'à travers une gaze. On est content et on a peur. On voudrait parler et le silence est délicieux. Enfin, quand on remue, l'air semble vide ; dès qu'on ne bouge plus, il vous caresse... Mais la poussière, fait-elle partie de l'invisible ?

Celle-ci ne cessait pas de grandir. D'abord au ras du sol, puis delà taille d'une chaise, elle était devenue de hauteur d'homme. Elle ne cessait pas non plus de s'élargir. Etroite au début comme la planche à repasser, elle s'était étalée, gonflée, divisée. Le miroir aurait juré qu'il y avait là des silhouettes. Ce n'était bien pourtant que de la poussière.

Le secrétaire ne put se tenir dédire encore :

— N'est-ce pas curieux? on croirait qu'elle marche !

Elle ne volait pas : elle remuait. Elle n'était jamais à la même place et on ne pouvait savoir quand elle bougeait. Irréelle et diaphane, elle semblait faire le tour du grenier pour se pencher sur chaque chose.

Soudain, l'horloge frémit :

— Ah !... murmura-t-elle, comme tout à l'heure

la robe et le sac à ouvrage, on a touché mon balancier !

— Vous rêvez ! fît le secrétaire.

— Regardez !

Le balancier en eflet venait de remuer trës doucement. Deux du trois battements se succédèrent dans la caisse et le cœur de l'horloge semblait s'en; aller avec eux.

A son tour, le miroir eut un sursaut.

— Je vous répète que je reflète une ombre !

— Vous rêvez comme Thorloge !

— - ... Une ombre à travers la poussière !

— Chimère! Il n'y a que...

Mais le secrétaire n'acheva pas. Lui aussi venait ât

sentir sur son marbre un contact léger, infiniment' doux. On eût dit une caresse furtive. Il aurait éprouv^ la môme impression de main tiède si quelqu'ui s'était appuyé sur lui. Pourtant il n'y avait là, toi jours personne, sauf la poussière qui, ayant achève son tour, était venue tout près des trois meubles, les enveloppait, semblait ne pouvoir s'en détacher. Eperdu, le secrétaire soupira d'une voix éteinte:

— Décidément, c'est vous qui aviez raison : il y a quelqu'un ici... mais qui?

— Quelqu'un !... répéta le miroir, j'en suis sûr ! L'horloge pensive écoulait le dernier battement

dans sa îaisse :

— Je voudrais tant voir, et je ne vois rien !; murmura-t-elle.

Exalté, le miroir scintilla :

— Ne pas voir ? Qu'est-ce que cela fait ! N( savez-vous pas qu'il y a dans l'espace plus d'être^

véj

invisibles que de choses perçues ? La Maison, qui sait, en est peuplée !

Et réfléchissant une seconde :

— J'affirme que la tournure de l'ombre que j'ai reflétée m'était familière ! .

— Ce contact de main m'a paru délicieux, dit en écho le secrétaire, je devais le connaître !

— Puisque ma caisse est fermée, réfléchissait rhorlogc, qui donc a pu atteindre mon balancier?

Tandis qu'ils parlaient, la poussière avait achevé de les recouvrir. Ils ressemblaient à ce moment à une pendule et deux flambeaux emmitouflés dans de la mousseline sale à cause des mouches.

Grisé par le choc des petits grains qui s'obstinaient à battre sa surface, le miroir eut un rire de

volupté :

Oh! la folle poussière! Je vous dis qu'on

m'embrasse !

Je me sens entouré, fît de même le secrétaire.

— Étreinte... dit l'horloge.

Les yeux du miroir brillèrent :

— Ce sont eux, évidemment!

— Qui?

Je ne sais pas... eux qui étaient là celte

nuit... Ils nous ont écoutés et ils nous remercient! Extasiés, les trois meubles eurent un rire muet :

— Nous sommes fous.

Plus fous que les moins raisonnables !

Plus raisonnables peut-être que les plus

sages !

Mais soudain la voix du secrétaire s'altéra :

— Ah ! la poussière qui s'en va !

— Qu'est-ce que cela fait!

— A mesure qu'elle s éloigne, je me sens devenir mal à Taise, et je voudrais la suivre.

Tous trois avaient oublié le reste du grenier. Une fièvre surexcitait leurs pensées. Ils en étaient ' là de ne plus pouvoir regarder que cette poussière qui s'en allait, attirée probablement par l'escalier. Comme si elles avaient subi une suggestion étrange, toutes les choses alentour la regardaient.

Au même instant, un rayon fusa juste devant l'entrée. L'aube chassée était partie. Le soleil prenait sa place.

A l'inverse de l'aube, le soleil a des airs de guerrier. 11 force les jointures, arrache où il peut la ^ pénombre. Tout à coup, il venait ainsi de s'installer comme un portier, barrant le chemin à la poussière. On aurait dit qu'il lui défendait de sortir : et, de fait, celle-ci eut un arrêt imperceptible dans sa marche. Peut-être, au contact de tant de lumière brutale, avait-elle peur de perdre son mystère ; toutefois son hésitation ne dura pas et, résolue, la poussière entra dans la nappe lumineuse.

Un triple cri s'éleva :

— Line !

— Noémi !

— Madame Rose !

Devant les trois meubles éperdus, Vînvisible, enfin, se révélait !

Non, ils ne s'étaient pas trompés! La poussière n'était qu'une apparence. Vision miraculeuse!

LES CHOSES VOIENT 43i

Apparition de féerie ! Là-bas, dans la clarté qui chantait autour de chacune d'elles, des formes rayonnaient, irréelles et proches, adorables et déjà trop lointaines. Tous, ils étaient là, Marcel, Noérnij Line et Juste, et Madame Rose, et Nanette !... ils étaient là, se retournant une dernière fois vers ceux qui les avaient le mieux aimés, et leur disant adieu. Ils y étaient, non point revenus pour une heure, par hasard, mais restés toujours dans la Maison, et aujourd'hui seulement se résignant à la quitter !

On ne sait donc jamais qui habite une Maison ! Les choses, comme les hommes en croient le passé mort, et ce passé seul en reste Thôte!

Ecoutez ce bruit de parquet, ce murmure de la pièce vide : c'est Tinvisible qui se promène. De l'air passe... c'est l'invisible qui respire. Il est sur ce siège abandonné; il â touché ce sachet qui lui fut cher; il caresse la glace aimée; il sourit au cadran immobile dont l'heure lui serait inutile. Quand on fouille les lettres du tiroir, un parfum s'en exhale qui est le sien. L'invisible, vous dis-je, ne quitte jamais la Maison. Il l'aide à garder ses secrets, il lui donne son visage, il en est le regard, il la peuple, elle meurt de ne plus le posséder.

— Line !

— Noémi !

— Madame Rose !...

Mais déjà tout s'effaçait. De nouveau la poussière qui tournoie. Le soleil n'éclaire plus qu'un tourbillon de projectiles ténus, une fumée : moins encore, l'impalpable, le rien...

Ce qui suivit fut si rapide que c'est à peine si les choses, une fois dispersées, durent s'en son venir. "'

Les trois meubles ayant enfin la clé de l'éni-me qui avait hanté les choses depuis le début de leurs récits, venaient de se dresser et clamaient aux invi sibles : .

— Arrêtez ! Arrêtez I

Hélas ! la poussière, descendant l'escalier gagnait déjà le premier étage. '

--- Arrêtez! ne nous laissez pas sans vous dans la Maison!

Toujours la poussière descendait. Elle approchait du rez-de-chaussée.

La voix des trois meubles devint un hurlement qui secoua les murailles. La cour elle-même en trembla. Ils jetaient, cette fois, à Tescaher au couloir, à tout ce qui était sur la route de ceux qui s en allaient : ^

— Il ne faut pas qu'ils partent! Empêchez-les de partir !

Et comme on ne comprenait toujours pas pourquoi cette tuite d'un peu de poussière les épouvantait à ce point :

•~ Ce sont les invisibles ! C'est l'âme de la Maison!

Un frémissement fît osciller la demeure De toutes parts des cris sourds répercutaient l'an nonce.

--Comment les arrêter ? répondaient de leur Côté 1 escaher et le couloir éperdus, on ne les sent

jmême pas : ils passent sans nous frôler, ils marchent sans nous toucher...

Une voix, partie d'en haut, tenta de dominer le tumulte :

— Attention ! j'aperçois sur la place une grosse voiture, des hommes qui Tescortent et Weissgemuth avec une clé !

Mais une girouette qui parle sur un faîte s'entend à peine. Les trois meubles, maintenant, réunissant leurs forces, s'étaient tournés vers la porte :

— Ne t'ouvre pas ! Barre le chemin à la poussière ! Arrête-les !

Appel suprême et inutile : la porte venait de sentir une clé pénétrer dans la serrure.

— Arrête-les ! répétait la Maison.

La clé accrocha le pêne.

Seconde tragique. Ce bruit si faible avait roulé comme un tonnerre. Subitement toutes les choses parurent figées d'effroi. Dans le salon, le canapé, les bergère.^, venaient de s'affaisser. Dans la chambre du fond le portrait de M"*° Rose s'était décoloré.

Puis un deuxième bruit, plus sourd... D'un coup de genou, M. Weissgemuth avait ouvert la porte.

Un soufflet aérien fouetta sajoue. C'était, pareille à une trombe, la poussière, libre enfin, qui s'enfuyait vers la place. Le couloir devint glacé. Les murs se couvrirent d'eau. L'escalier ruisselait. Ce fut la fin.

Alors, dans le silence auguste qui s'était fait, on perçut à la fois un grand soupir — - le dernier de la Maison — et une phrase irritée i

Et M. Weissgemuth, s'installanl en maître sur miers déménageurs à passer les pre-

1.,",!;^%^ ' pÙ"''^' "^^ fossoyeurs sonnèrent sur les dalles. Ma.sl homme qui, en achetant la façade, avait cru acheter un passé, fut surpris de ne perl kiir f"'^"",^<=''?,««"-'blable à ceux qui l'accueil-

^.'', •''"'•••" "' P°"^"'' savoir que les invisibles étaient partis et que, désormais privée d'âme la Maison, qu'il croyait encore vivante, giS de vaut lui — tout à fait nioilc! ^

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