‹ Les choses voient; romanChapitre 6 sur 7 · LE SECRÉTAIRE · texte numérisé non relu

LE SECRÉTAIRE

Que d'imbéciles par le inonde, réputés savants ou non, qui tenant un papier, croient du même coup tenir la vérité ! L'histoire est faite, non de parchemins, mais d'actes le plus souvent à peine connus ou ignorés. On erre à travers leurs suites comme un aveugle dans un dédale : le fil manque et l'aventure la plus logique prend un aspect déiment.

Je possède pour mon comp ed admirables documents. Dans mon tiroir de droite sont, pêle-mêle, les lettres de Tiphaine et celles deTInconnu; dans le tiroir de gauche, la correspondance des deux Pichereau; au milieu, des comptes de tutelle et toutes les factures relatives aux travaux de Claude Pichereau, classées par Juste. Allez donc, avec ce fatras, reconstituer ce que je sais et découvrir ce

rien qui, après tant de trahisons, suffit à toutes les effacer ! Allez surtout juger les hommes et ce que leur conduite mérite de louange ou de mépris !

Ce que valent les hommes ? Question plaisante : cela dépend de l'heure où on les voit.

Des criminels! disait l'horloge. Des malheureux! affirme le miroir. Qui le prouvera? Moi, je crois vaux héros, et c'est aussi équitable, même beaucoup plus certain. D'ailleurs, comment comprendre l'homme ? L'a-t-on seulement observé à l'heure essentielle, et avec la patience qu'il faut? Combien parmi les choses savent reconnaître l'instant pro-» pice?Moi qui vis ici depuis plus d'un siècle, je n'ai eu celte chance que durant une journée, — une seule !

Quelques heures ! Voilà donc mon unique moisson. Par exemple, ces heures valurent toutes les autres... Mais l'aube approche : assez de philosophie. Abordons tout de suite mon récit, après quoi seulement vous serez autorisés à formuler un jugement si cela vous plaît : bien que juger soit encore le fait d'âmes à courte vue. On ne juge jamais, quand on est intelligent; on attend la suite, parce que la suite vient toujours modifier ce qui précède, parce qu'aussi la vie, môme quand elle semble finir, recommence de plus belle.

Le jour dont il s'agit est le 26 juin i887.

Noémi est morte en 1858. Trente ans s'étaient donc écoulés depuis cot événement, trente ans qui furent quelconques, sans rien qui les distingue entre eux. Il y a dans les histoires écrites par

l'homme des périodes semblables où la mémoire ne s'accroche à jien.

De ces trente ans, quels faits saillants pourrai je bien extraire ? La naissance de Claude Pichereau, venue à peine sept mois après le mariage de Line, et la mort de celle-ci, en cours de relevailles, — encore cela s'est-il passé à Condom, c'est-à-dire très loin de la Maison; puis le retour de Juste renonçant au professorat et décidé à vivre parmi nous; enfin Claude qui grandit, devient un homme entre ces deux hommes, Juste et son père, l'un cloîtré dans la chambre Clerabault, — la mienne — l'autre toujours niché dans la chambre du fond... Oui, c'est là l'essentiel. Je crois même que ce dernier se réduit à moins : la maison habitée jusqu'alors par des femmes ne l'était plus que par des hommes. C'est tout. Mais quels hommes !

Pichereau, séché par l'âge, semblait, comme le bois, devenir plus résistant à mesure que les années passaient. Au jour dont je vais parler, c'était un vieillard de quatre-vingt-six ans. On lui en eût donné soixante-dix. Rien ne conserve comme l'égoïsme. Or celui-là n'avait jamais vécu que pour lui-même. Bien que la Maison, sa conquête, ne lui appartînt pas légalement, en fait tout était à lui et il ne désirait plus rien. A l'égard du monde extérieur, deux seules sortes de sentiments parvenaient à agiter son âme : du mépris pour son fils, de l'hostilité pour son petit-fils. Il n'en ressentait qu'une gêne médiocre, car se souciant avant tout de lui seul, il songeait rarement aux autres. Certaines vieillesses sont douloureuses, d'autres excitent !•

respect. Celle de Pichereau était hors de classifications, à la fois triomphante et mesquine, digne d'envie et sans intérêt. Elle étonnait par sa verdeur : elle navrait par son inutilité.

De Juste, que dire sinon qu'entre son père et lui on n'hésitait pas : c'était lui le vieillard ! Promenant à travers la maison moins un être de chair et d'os qu'une ombre énigmatique et accablée, devenu aussi avare en apparence que s'il avait continué de jouir des seuls revenus du professorat, il paraissait s'occuper uniquement de son fils. Encore était-ce avec effort. Qu'il s'agît d'une démarche futile ou d'une action d'importance, toujours cet effort transparaissait. Quoi qu'il fît, ses mouvements respiraient une tristesse lasse. Avait-il jadis découvert le secret de Line? Que savait-il du passé ? Le vieux Pichereau, même, n'avait pu le démêler : c'était bien d'ailleurs le cadet de ses soucis! En quoi ceci aurait-il empêché la maison et l'héritage Clerabault d'être aux mains des Pichereau?

Mais le plus singulier des trois n'était pas encore parmi ceux-là : c'était l'autre, ce Claude que vous ne connaissez jusqu'ici que de nom.

Et d'abord, son nom même était une anomalie. Il n'y a jamais eu de Claude ni chez les Clerabault, ni chez les Pichereau. Fantaisie de Line, évidemment ; en tout cas, symbole, puisque rien au physique ni a^u moral ne rappelait aucun des ascendants. De Noémi seulement, ce Claude avait certains gestes et des expressions momentanées de regard, qui mieux que les traits, affirment îa filiation réelle.

Au physique, un gars solide avec des yeux de mystère, trop mince pour sa taille, Tair têtu, enfin parlant rarement. Au moral, nulle sensibilité apparente. Aimait-il son père ? il n'y paraissait pas. Dès la plus tendre enfance, le jet lui avait manqué. En revanche, un cerveau où fumaient pêle-mêle des ambitions folles, de la mécanique et du génie.

A Dijon, Ton disait : « Vous savez bien? Le fils Picliereau ? celui qui s'acharne à vouloir faire voler en Tair une locomotive ?... » Cela marquait l'homme. Quand on se lance dans la chimère, les génies — je répète qu'il en avait peut-être — ne s'arrêtent jamais à mi-chemin. Claude avait donc été au problème le plus irritant, le plus insoluble : il voulait réaliser l'avion. Dès le premier jour, il avait été sûr d'y parvenir et chaque année, recommençant des expériencef vaines, il tirait de ces échecs une confiance plus grande dans la réussite. En même temps, et à l'inverse de tous les Clerabault ou du vieux Pichereau, nul souci de l'argent. 11 dépensait sans compter. Quand il avait besoin de payer ses machines, il s'adressait à Juste aussi paisiblement qu'un commerçant à son caissier. Par exception singulière et malgré son avarice nouvelle. Juste q'en témoignait jamais d'humeur ; chaque fois, il liquidait sans faire d'observations.

Le vieux Pichereau, lui, ignorait, sinon l'œuvre, du moins ce qu'elle coûtait. Une seule fois, les journaux ayant annuncé que Claude allait monter une société pour l'exploitation de ses brevets, il s'était ému, mais Juste l'avait rassuré : « Non, il n'était question de rien de pareil... Claude tra-

vaillait, mais pour lui-môme, et sans risquer une aventure financière... »

— En tout cas, avait répliqué Pichereau, prends garde ! il est capable de aous ruiner sans nous prévenir.

Et c'avait été l'origine de son hostilité contre Claude. Vaguement, sans qu'il pût dire au juste pourquoi, ce petit-fils représentait à ses yeux la fissure menaçant la Maison. La chimère est un hôte dissolvant : un Pichereau, du moins, le suppose, et peut-être n*a-t-il pas tort.

Dans Dijon, l'opinion était la môme. Des bruits coururent. On parlait de crédit ébranlé, d'une vente possible de la maison. Propos absurdes que le vieux Pichereau ne connut pas. Juste qui les apprit ne sembla pas s'en émouvoir. Quant à Claude, s'il en fut informé, il dut les trouver naturels. La Maison pour lui, était-ce autre chose qu'un moyen d'aboutir, au même titre que les rentes des GlerabauU?

Du fait que ces trois hommes habitaient la Maison, celle-ci avait changé de caractère. Évidemment, elle était toujours elle-même, ayant conservé son aspect bourgeois, cet air de personne solidement assise, traditionnelle et hautaine qu'elle a gardés jusqu'à hier. Pourtant, il était évident que quelques-uns de ses traits étaient plus marqués, et cela tenait à ce que l'amour en avait disparu.

J'entends en bas la cour triompher à mi-voix. Paix"! ma belle, vous n'y êtes pas. La Maison avait encore son âme. Toutefois, ceci est un fait à noter : tant que des Glcrabault avaient vécu ici,

Tamour n'avait cessé d'incendier les murailles ; les Pichereau s'installent, aussitôt Tincendie s'éteint, du froid partout... Le vieux Pichereau n'aimait que lui-même. Depuis que Line était morte, le cœur de Juste paraissait mort aussi. Chez Claude, le cerveau avait tout pris.

Ainsi, non seulement la présence d'une femme n'était jamais désirée dans la maison, mais il y régnait une sorte de répulsion latente pour tout ce qui aurait pu en suggérer l'idée. On ne semblait même pas tenir aux souvenirs évoquant celles qui avaient passé. Mes tiroirs, jamais rouverts, en étaient une preuve. A son retour de Gondom, Juste y avait entassé pêle-mêle la correspondance de Line. Depuis lors, quand il m'ouvrait, — et je lui servais toujours de table de travail, — il n'avait point tenté d'y regarder. La chambre avait aussi conservé son mobilier intact, mais non par respect des mémoires disparues, simplement parce qu'on se désintéressait d'elles. Voyez comme tout s'efface : le portrait de M"^* Rose n'avait plus de signification et, quand Juste considérait cette relique, il ne se demandait pas qui cela pouvait représenter!

Ceci i*appelé, nous voici au point. Vous connaissez les êtres. Vous avez retrouvé Fatmosphëre. Courons au but, car le temps presse, et abordons l'histuire de ce 26 juin 1887 qui fut pour moi le jour de la lumière...

Ce 26 juin, vers dix heures du matin. Juste ï'ichereau travaillait près de moi suivant l'habitude. Je me rappelle qu'à ce moment il écrivait à un fournisseur de toiles gommées et que sa lettre

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sortait mal, car il eji était réduit, pour la premiëre fois, à solliciter un délai de payement. Rien de grave, d^ailleurs : il s'agissait d'une faible somme. Cependant, si peu intéressé qu'il parût quand il s'agissait de Claude, il avait gardé de sa pauvreté première l'horreur de dépasser le revenu. Il préférait ainsi l'humiliation d'une remise, à l'obligation de vendre la moindre parcelle du capital lui appartenant.

Naturellement, au contact de sa plume et de son coude, je percevais ses hésitations. Je le trouvais aussi plus affaissé que de coutume. Il me revient même que j'étais en train de songer : « Pourquoi me produit-il toujours l'effet d'un homme qui marche par un grand vent sur un chéneau ? » ^Pf^^ J<î domestique entra, une carte à la main. C'était un valet de chambre, maintenant, qui nous servait.

Juste, qui entamait les salutations d'usage, releva la tête avec humeur :

— Qu'est-ce encore?

— Un monsieur qui désire parler à Monsieur.

— On ne peut donc me laisser en paix ! De quoi s'agit-il? ^

Et Juste prit machinalement la carte. Le nom qu'il lut : « G. Fiondalle » lui était parfaitement inconnu.

Son premier mouvement fut pour dire : « Je n'y suis pas. » Il réfléchit ensuite : « C'est peut-être un créancier de Claude... » Avec son fils, on ne savait jamais quelle surprise pouvait surgir.

- Faites monter, dit-il d'Mn ton las.

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Etrejetantla carte sur moi, sans plus la regarder, il se remit à la phrase commencée.

Une minute plus tarf', le visiteur était introduit. Juste, en levant les yeux, put l'apercevoir dès le seuil. Je l'examinai aussi, mais sans me douter aucunement du rôle qu'il allait jouer. J'ai toujours été très raisonnable, et à l'inverse du miroir et de rhorloge surtout confiants dans leur instinct, je ne consulte pas mes pressentiments. C'est une recette pour n'en jamais avoir.

Le nouvel arrivant paraissait environ soixante ans. Encore droit, les cheveux coupés ras, la bouche ombragée par une impériale demeurée agressive mais toute blanche, il me parut entrer, non pas avec timidité, mais plutôt avec cet air qu'ont les gens quand il passent de la pleine lumière à la pénombre. A quelle catégorie spéciale appartenaitil ? De certains êtres, on affirme tout de suite : « C'est un militaire, un commerçant, un rentier...» Celui-ci était un peu tout cela, pas assez pour qu'on pût être fixé, suffisamment pour qu'on eût l'intuition qu'il avait traversé divers mondes. Au demeurant, bel homme, élégant et de belle assurance,

— C'est bien moi que vous désirez voir? intei'rogea aussitôt Juste sans se lever ni rendre le.s salutations.

Le visiteur jeta un regard circulaire sur les murailles; puis ses yeux se portèrent vers moi. On aurait dit qu'il cherchait sur ma table un objet qu'il s'étonnait de n'y pas découvrir bien en évidence sa carte, peut-être. Ne paraissant pas non plus

s'apercevoir qu'on ne Ty invitait pas, il prit aussi une chaise et délibérément s'assit.

Intrigué par ces allures, Juste reprit, avec une nuance d'agacement :

— Vous avez t me parler d'affaires ?

Le visiteur s'inclina :

— C'est d'une affaire, en effet, que je souhaiterais vous entretenir.

La voix, à l'inverse de la personne, semblait un peu molle, et tremblait.

— Dans ce cas, Monsieur, je vous serai reconnaissant dç vous expliquer sans tarder. Yous le voyez, je suis très occupé.

Juste appuya ensuite sur moi ses deux coudes tandis que ses mains soutenaient son menton. Il avait cessé d'examiner le visiteur. Sa curiosité se prolongeait rarement.

— Monsieur, reprit celui-ci, je n'irai peint par quatre chemins, de longs séjours à l'étranger m'ayant donné cette habitude. Ne vous étonnez donc pas si je parle net et franc. J'ai entendu dire qu'à une certaine époque encore peu éloignée, des embarras momentanés vous avaient amené à envisager la vente de cette maison. Or je compte m'installer prochainement à Dijon et la situation de celle-ci me plaît. Je ne parle que de la situation, bien entendu, les aménagements pouvant toujours se modifier au gré du possesseur. J'ai pens«, dans ces conditions, que ce qui a été remis peut toujours se faire et je me porte acheteur. J'ai hâte d'ajouter que je ne regarderai pas au prix.

Juste, de nouveau, inspecta son interlocuteur.

Son agacement initial venait de faire place à une extrême surprise.

— Oc vous a mal renseigné, je ne vendrai à aucun prix, dit-il sans savoir exactement pour quelle raison il mettait de la sécheresse dans sa réponse.

Ce fut au tour de l'autre de manifester un très vif désappointement.

— Ah ! fit-il, voilà qui est tout à fait fâcheux.

— Vous n'avez rien d'autre à demander? poursuivit Juste. ~ •

M. Flondalle réfléchit, puis relevant la tête :

— Je tiendrais, Monsieur, à vous fournir quelques éclaircissements supplémentaires. J'admets très volontiers, en effet, que vous ayez tout à fait renoncé à vos intentions premières, si même elles ont jamais existé. Cependant l'occasion fait le larron, comme on dit. J'estime que vous auriez raison d'examiner mon offre ; elle en vaut la peine.

Juste ne répliqua que par un nouveau geste de dénégation.

—T. Si ! elle en vaut la peine. Croyez-moi, vous ne trouverez pas souvent un amateur de mon genre...

ihl un sourire indéfinissable, je ne sais quelle ironie à la fois agressive et douloureuse, crispèrent le visage de ce singulier acheteur. Tout à coup, j'étais devenu très attentif au moindre de ses mou^ vements.

Il continua :

— Avant de me présenter ici, j'ai pris mCs rençfcignements. Uimmeuble bien payé vaut quatre-

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vingt mille francs. Je vous en offre le double. Qu'en pensez- vous?

—'Peste ! fit Juste abasourdi.

Puis il hocha encore la tête :

— Mais je ne tiens pas à l'argent...

— On m'avait affirmé pourtant que vous aviez un fils dont les expériences...

Juste coupa la phrase :

— De grâce, Monsieur, laissons de côté mon Uh : il n'en est pas question.

Le visiteur se mordit les lèvres.

-^ C'est votre dernier mot?

— Le dernier.

Gomme pour mieux l'affirmer. Juste se leva. Je m'aperçus que son expression était devenue soucieuse. Évidemment, il lui déplaisait d'être informé que son crédit faisait encore au dehors l'objet de discussions.

Le visiteur et lui se dirigèrent vers la porte. Le premier, cependant, semblait le faire à regret. Tout à coup, il se ravisa :

— Allons ! j'abats mon jeu. J'avais offert centsoixante mille : en voulez-vous deux cents?

Il regardait Juste bien en face : il le regardait d'ailleurs avec une certaine surprise et sans prendre la peine de cacher celle-ci. En effet, seulement quand Juste était debout, il paraissait tel qu'il était, c'est-à-dire vieilli avant Tâge et le corps ruiné.

Devant l'énormité du chiffre, Juste n'avait pu s empêcher de sursauter :

— Vous y tenez donc bien?

Ce n'était pas cela uniquement qui l'étonnait ; c était encore autre chose qu'il croyait voir dans la tournure de cet acheteur par trop désintéressé, autre chose impossible à définir et qui lui donnait du malaise.

Sentant les yeux de Juste sur lui, le visiteur détourna les siens, et sans répondre à la question :

— J'y tiens, si Ton veut... pas plus toutefois qu'à une fantaisie. J'ai pris depuis longtemps l'habitude de payer les objets suivant le désir que j'en ai. J'aime à me prouver que l'argent peut tout.

— Non, Monsieur, repartit Juste, cette fois d'un ton tranchant,

— N'importe! Vous réfléchirez.,. On doit toujours réfléchir dans ces cas-là. Je répète : deux cent mille francs comptant. J'ajoute que je repasserai dans une heure et que d'ici là, je ne considère pas votre refus comme définitif.

-^ Inutile.

— Je reviendrai quand même.

Et ayant incliné la* tête d'un coup sec, M. Flondalle sortit.

Alors, désorienté. Juste commença de se promener à travers la pièce. Il avait oublié sa lettre à finir et ne songeait plus qu'à l'aventure vraiment singulière. Pourquoi la disparition de cet homme lui donnait-elle aussi un soulagement physique ? Il voulut ensuite se demander : «t Quelle raison le pousse à m'olTrir un tel chiffre? » Aussitôt, ce chiffre miroita devant lui et subitement, comme l'avait prévu sans dout^ M. FlondoUe, il en fut ébloui.

Deux cent mille : presque le triple de ce que valait h maison ! une chance qui se présentait à rheure même oii ies revenus taris menaçaient de ne plus suffire... deux cent mille, quand il était en train, tout à l'heure, de solliciter un délai pour treize cents ! Bigre !

Il songea : « Si j'avais accepté!... » Il y avait bien le fait de vendre la maison; cependant il tenait si peu à celle-ci 1 En même temps je vis ses paupières se baisser, son cœur battre plus vite. Non seulement il ne tenait pas à nous, mais je crois qu'il nous haïssait. Il nous en voulait d'être encore là, tandis que ses vrais souvenirs étaient restés à Gondom.

— Oui ! si j'avais accepté!... Seulement, il y a mon père...

Or, à ce moment précis, comme s'il s'était douté du danger qui menaçait son œuvre, M. Pichereau entrait à l'improviste. Il avait coutume de faire ainsi, traversant les chambres qui sont au-dessus de la cuisine, pour s'éviter une montée d'escalier.

— Hé bien? fit-il de sa voix fêlée, tu viens d*avoir une visite?

Juste, tiré brusquement de sa rêverie, tressaillit à la vue de son père.

— Peste ! répondit-il avec un peu d'énervement, votre surveillance n'est jamais en défaut \

— Penh! j'avais vu... par hasard.

Et M Pichereau, l'air satisfait, vint s'asseoir près de moi, à la place qu'occupait Juste précédemment. Sans doute n'attachait-il aucune importance particulière à la visite en question, mais les hommes

changent pou. Celui-ci, après avoir espionné par nécessité, continuait d'espionner pour le plaisir. En outre, se défiant toujours de Juste qu'il estimait capable de commettre une bêtise sans dire gare, il estimait utile de marquer de temps à autre sa vigilance.

Retombé dans ses pensées, Juste reprit sa promenade tandis que M. Pichereau, ayant appuyé ses coudes sur moi, le suivait d'un œil oblique.

Je dois avouer que le contact de Pichereau m'a toujours été pénible. Autant la chair de Juste semblait prête à se modeler sur ma surface, autant celle-ci avait l'air de vouloir pénétrer dans mon bois.

M. Pichereau reprit après un long silence :

— Et qui recevais-tu ce matin?

Juste ne répondit pas tout d'abord. Il continuait d'aller et venir : en même temps, le chiffre s'était remis à danser devant lui.

— Savez-vous, fît-il, qu'on me propose une affaire superbe ?

— Une affaire ! s'exclama M. Pichereau.

Sur sa peau de vieille pomme, je vis se creuser une infinité de petites rides supplémentair^js. Par principe, les affaires qui plaisaient à son fils lui paraissaient suspectes.

— Une affaire !... et laquelle î

— Quelqu'un m'offre d'acheter la maisor 200000 francs comptant : une fortune.

Je reçus un coup de poing brutal :

— Tu as dit : la Maison !

-— Oui. Qu'y a-t-il de si extraordinaire?

— La Maison !.., tu deviens fou, je pense... à moins que...

M. Pichefeau s'interrompit :

— Juste ! dis la v^^ité : ton fils nous ruine ! Déjà retombé à son indifférence coutumière,

Juste haussa les épaules.

— Vous savez bien que non.

— Ah ! c'est qu'avec cet imbécile...

Cette fois, Juste s^arrêta net :

— Je vous ai déjà prié, mon père, de laisser Claude en paix. Ce qu'il fait l'est toujours avec mon plein assentiment,

— C'est un cerveau fêlé î

— C'est un inventeur admirable.

— Il nous mettra sur la, paille !

— Il est ma fierté !

— Les grands mots !... fais-m'en grâce.

Et M. Pichereau se leva. Il eut ensuite urt geste sec :

— Heureusement que j'existe encore pour mettre le holà : ce sera fait dès aujourd'hui.

— Je vous défends... commença Juste.

— Me défendre quoi ? Serait-ce par hasard de surveiller une fortune que j'ai conquise?

Juste secoua la tête d'un air lassé :

— Il faudrait pourtant, mon père, vous rendre compte qu'à ne jamais spéculer, cette fortune, dont vous êtes si fier, disparaîtra d'elle-même. Vous vous croyez toujours en 1850. Le temps a marché. On ne vit plus de ses rentes : on les voit fondre. Claude, j'en ai la conviction, nous en prépare d'au'res. D'ici là, ne pas examiner la proposition

LES GËOSES VOlENt 38;*

qu'on m'a faite serait absurde et je r«5xarïrinerai.

M. Pichereau riposta :

-> Tu ne vendras pas ces murs !

Sa voix sonnait. On le sentait résolument dressé contre l'agresseur venu pour menacer son œuvre.

— Je les vendrai si c'est avantageux.

— Jamais ! ou tu devras auparavant...

-*- Silence ! j'entends Claude qui vient I

— Il arrive bien !

— Surtout, devant lui, pas un mot.

— Ceci me regarde!

Subitement en arrêt, chacun d'eux se tourna ensuite vers l'entrée, tandis que, dans l'escalier, les pas de Claude continuaient d'approcher.

Je ne sais si vous avez bien saisi le contraste qui existait entre ces deux êtres issus l'un de l'autre, ayant vécu p^rès de trente ans sous le même toit et réunis à cette minute dans l'attente de celui qui montait.

J'avais, moi, la sensation de contempler de l'histoire vivante.

Le vieux Pichereau, avec son col haut, sa cravate noire à triple tour, son vêtement suranné, et son culte de la Maison, représentait le temps des diligences, l'ère positive de 1830, ceux enfin qui, n'ayant jamais rien appris et méprisant tout hormis eux-mêmes, s'imaginaient encore que les chemins de fer étaient rares et qu'on vit encerclé dans sa ville comme une volaille dans un poulailler. Juste, lui, était le présent, courbé sous la rafale de 70 et ne pouvant se remettre du réveil de Sedan. Qu'il le comprît ou non, c'était l'inadapté.

la plante poussée en serre et brutalement livrée aux morsures du grand air. N'eût-il pas été par nature à court de souffle qu'à respirer dans cette atmosphère nouvelle, il aurait étouîTo.

Quand Claude entra enfin, il me parut qu'une génération nouvelle pénétrait, appelée à dévorer les deux autres. Dans son regard, quoi que prétendît Picherau, nulle chimère, mais bien au contraire un sens aigu de la réalité ; dans son cerveau, uniquement des préoccupations de force à l'exclusion d'envolées sentimentales.

Le vieux Pichereau n'avait connu que Dijon ; Juste avait senti la patrie; demain peut-être, Claude ne connaîtrait plus celle-ci. En revanche, le vieux Pichereau avait cru à la Maison; Juste acceptait sans révolte la pensée de la vendre; Claude n'y avait jamais vu qu'une masure bonne à liquider au jour de l'héritage.

Si j'explique ceci que vous ne devez pas très bien comprendre, n'ayant jamais comme moi comparé les événements et leurs conséquences, c'est qu'à ce moment-là, je n'aurais pu vraiment songer à autre chose; c'est encore que je n'avais, pour ainsi dire, jamais aperçu ces trois êtres côte à côte. Je n'imaginais certes pas qu'un terrible conflit dût, ce jour-là précisément et devant moi, mettre leurs âmes aux prises ; mais déjà le seul aspect physique, le port de tête, et jusqu'au son des voix proclamaient au philosophe que je suis combien, suivarj* le mot de Juste, en un demi-siècle le temps avait marché.

— Ah! te voilà! mécanicien des airs! dit M. Pi-

chereau des que Claude eut paru. Précisément, nous *ivions à te parler, ton père et moi... Mais d'abord que je m'installe !

Rudement, il tira v^rs lui la chaise qui était devant moi et s'assit par côté. Il me tournait le dos mais son bras, se servant de ma table en guise d'accoudoir, me louchait de nouveau.

Surpris de trouver ensemble les deux hommes, Claude avait eu un arrêt léger en passant le seuil. Cependant il continua d'avancer vers son përe.

— Bonjour, dit-il, tu as bien dormi?

Juste répondit à mi-voix :

— Très bien.

— Et moi ? interrompit aigrement le vieux Pichereau : on ne me demande pas comment j'ai passé la nuit?

— J'allais le faire, reprit Claude d'un ton où perçait sa réserve hostile plutôt que du respect.

— Trop tard, reprit Pichereau. D'ailleurs je n'ai pas le désir de te faire perdre un temps précieux. Réponds simplement à ma question. Sais-tu ce qui se trame ici au sujet de la maison?

Ce fut Juste qui répondit, énervé :

— Comment le saurait-il, puisque l'offre vient de m'être faite, il n*y a qu'un instant!

— Ah! bon... parfait... Dans ce cas, c'est moi qui le mettrai au courant. Auparavant, toutefois, j'aimerais obtenir de lui un renseignement qu il pourra me donner immédiatement, j'en suis bien sûr !

Claude avança d'un pas ;

— Quel renseignement?

— A combien s'élèvent tes dépenses pour tes machines, depuis que tu t'es mis en tête de faire voler les. gens?

Claude retint mal un geste de surprise.

— Mais... je n'en ai jamais fait le compte. M. Pichereau partit d'un rire méchant :

— Alors, mon gars, tu vas le faire.

Déjà Juste s'interposait :

— Inutile ! ne vous ais-je pas dit que tout ce que Claude dépense, est arrêté d'accord avec moi?

— Dans ce cas, mon fils, c'est toi qui me donneras ce chiffre. Peu m'importe la source, pourvu qu'il soit exact.

— Et si je m'y refuse?

— T'y refuser! Comme tu y vas ! J'imagine pourtant avoir le droit strict de vériOer une caisse qui est bien à moi, tout compte fait, puisque je l'ai remplie !

Il y eut une petite seconde embarrassée. Le visage de Juste avait pris une expression d'entêtement irrité. Il dit enfin entre ses dents :

— Qui vous assure, mon përe, qu'on vous en soit tant que cela reconnaissant?

Le vieux Pichereau s'était redressé, comme piqué par un taon :

— Tu en es là?... Ce sont choses bonnes à dire quand on tient le sac. Sans moi, qui alimenterait les admirables inventions de Môssieu mon petitfils? Mais au fait, existent-elles? Puisiju'on n'a jamais contrôlé ses dépenses, sais-je seulement si, au lieu de courir cette tarentule absurde, il ne court pas tout simplement les filles? Où passe l'ar-

gent? Autre renseignement, qui m'intéressera autant que le premier!

Cette? fois, Claude n'avait pu maîtriser un mouvement de colère :

— Je ne crois pas utile de me défendre, n'est-ce pas? fit-il d'une voix sourde.

— Tu préfères ne pas répondre? s'écria Picliereau gouaillant : c'est qu'aussi on ne me roule pas aussi aisément que ton père ! Tiens-toi donc pour dit que j'ai assez de ces gaspillages sans contrôle ni résultat. Oui, assez de folies, du moment qu'elles risquent de nous mettre sur la paille!

Claude interrompit, stupéfait :

— Que voulez- vous dire ?

— Je dis qu'à cause de toi, ton père veut vendre la maison!

— Mais non ! s'exclama Juste.

— Tu y as songé, cela revient au même. Ose nier que pour ce propre à rien, bon à casser des mécaniques ou à gratter avec un tire-ligne du papier hors de prix, ose dire que tu n'a pas envisagé l'abandon de ces murs, oubliant tout ce que j'ai fait, moi, pour les avoir !

Claude, le visage livide, s'était tourné de nouveau vers Juste :

— Est-ce vrai, mon père, ou bien n'est-ce qu'un prétexte pour entraver mon œuvre, à l'heure même où je suis sûr de toucher au but?

Mais Juste, depuis un instant, était absent 11 n'écoutait plus ni son père, ni son fils : il regardait devant lui la glace qui surmonte la cheminée et, sur celle-ci, l'image de Claude. Que voyait-il?

38S LES GBOSES VOIENT

Quelle chose Tavait à ce point bouleversé qu'il avait Tair de chanceler?

— Quand j'affirme, jeta Pichereau à Claude, je n'admets pas...

Soudain sa phrase s'interrompit. Lui aussi, machinalement, avait jeté les yeux sur moi, apercevait à côté de son coude la carie laissée par le visiteur et la lisait à distance, car il était presbyte. Aussitôt un rire sourd dissipait sa colère :

— Mais, au fait, voici que je commence à mieux comprendre certaines choses... acheva-t-il d'un ton si étrange que Juste, rappelé à lui se redressa brusquement.

— Quelles choses? demanda-t-il.

Pichereau montra la carte.

— C'est l'acheteur, n'est-ce pas?

— Oui.

— Parbleu!

— Que prétendez-vous»..

— Rien.

Et les veux de Pichereau et de Juste se heurtèrent.

— Ah! s*écria celui-ci, vous avez trop parlé ou pas assez. Je veux savoir...

— Des ordres, maintenant? C'est à moi d'en donner, je pense! Laissons cela. Donc j'entends qu'avant midi, tu m'aies remis tous les comptes de ce garçon. Quant à son travail, j'aviserai : on a le temps.

Il affirma d'un geste coupant :

— Entendu, n'est-ce pas? tous hn) comptes, avant midi.

LES CHOSES VOIKNT 38^^

Claude s'était approché de Juste :

— Père ' cria-t-il, on ne va pas pourtant me contraindre à suspendre mon œuvre. Je suis au terme! Demain...

Juste ne répondit pas. Il venait d'avancer près de moi. A son tour il prenait la carte, la regardait attentivement.

— Père, reprit Claude, c'est vous seul ici qui avez le droit d'ordonner. Plus tard, je ferai ce que vous voudrez, mais auparavant...

Le vieux Pichereau le couvrit d'un regard sarcastique :

— Auparavant, petit, tu attendras de connaître mes volontés !

Poussé à bout, Claude se tourna vers lui, la face mauvaise :

— En fait de volonté, je n'en reconnais qu'une ici, celle de mon père I

Et tout à coup, ce fut la secousse terrifiante, le vent de tempête déchaîné sur ces trois êtres qui, la minute d'auparavant, semblaient encore cheminer sur la route de tous les jours. Le môme rire de Pichereau retentissait :

— Rien de plus juste, mon gars : seulement, pour cela, encore faudrait-il savoir quel il est !

Un cri rauque couvrit la fin de la phrase. Eveillé en sursaut. Juste venait de se précipiter vers son fils.

— Claude ! ne l'écoute pas ! il est fou !

— Qu'a-t-il dit? balbutiait celui-ci, se débattant contre l'étreinte qui le chassait de la chambre.

— Rien ! va-t'en ! tu n'as plus rien à faire ici. Va-t'en I

Pichereau, lui, tournait sur lui-même, allégé :

— Se ruiner pour les siens, passe encore ! mais pour une graine de hasard !...

De nouveau la voix de Juste couvrait les mots ; comme pris de folie, il hurlait :

— Va-t'en I Va-t'en !

Etant parvenu enfin à repousser Claude jusqu'à l'entrée, il le jeta dehors :

— Je te dis qu'il est fou !... Je vais le soigner !... mais sans toi !

La porte claqua. Juste, revenant à son père, ne fit ensuite qu'un simple geste. Il avait pris un visage effrayant que je ne lui soupçonnais pas :

— Quant à vous, mon père, allez-vous-en aussi : je ne réponds plus de moi...

Le vieux Pichereau toisa son fils d'un air railleur :

— Deux cent mille ! Cela valait plus que cela, tu sais !

Mais Juste, le bras levé, avançait déjà vers lui.

— C'est bon, calme-toi : on en recausera plus tard, dit encore Pichereau.

Et nous nous retrouvâmes seuls, Juste et moi, avec l'invasion des souvenirs !

Des souvenirs ?... non. Juste ne voyait que l'homme, et à côté de lui, Claude.

Ah ! l'étrange, l'abominable chose qu'une ressemblance fortuite! car celle-ci devait Têtre. Juste n'avait jamais imaginé que la nature eût des jeux si féroces. Et pourtant n'avait-il pas remarqué maintes fois auparavant que les figures semblent sortir d'une série de moules initiaux, en, nombre limité? Il y a pour les hommes, comme pour les meubles, des styles. Dans chacun, les formes générales sont uniformes. Seuls les ornements accessoires diffèrent : fantaisie du fabricant plus ou moins pressé, bien ou mal disposé, enfin s'accommodant au prix df M clientèle et toujours satisfait d'enclore sous un masque pareil des âmes de même qualité... Mais je m'égare : ne nous écartons plus de Juste, de

même que celui-ci ne s'écartait plus de la pensée terrifiante.

Donc, Claude et le visiteur se ressemblaient! Voilà le fait extraordinaire, peut-être sans intérêt, peut-être primordial, dont Juste ne parvenait pas à détacher son esprit.

Il y avait aussi les phrases de Pichereau lisant le nom sur la carte de visite, mais Juste savait son père capable d'inventer même celai Dès lors, il ne s'y arrêtait guère que pour mémoire, ou plutôt il s'y arrêtait surtout parce que Claude avait dû les entendre. Ce n'était pas sûr : n'importe ! une fois de plus Pichereau venait de commettre une cruauté inutile, et Juste, reprenant la carte, eut un renouveau de colère contre ce père singulier qui n^avait jamais pu rien aimer ni respecter.

Soudain, comme il maniait toujours cette carte d'un geste machinal, un détail attira son attention. Le prénom commençait par un C : Charles sans doute, ou Calixte, ou Conrad, ou tout autre, excepté Claude. Cependant la vue de cette lette suffit pour lui donner un froid mortel. Ses dents claquèrent et je compris, uniquement à l'entendre respirer, qu'une nouvelle colère plus terrible le soulevait : du coup, le passé venait de reprendre un éclat prodigieux. L'Inconnu avait reparu!

L'Inconnu!...

.Cela, je l'avoue à ma honte, je ne le saisis pas tout de suite. Il me fallut, pour y arriver, un peu plus de temps qu'à Juste. Il me fallut surtout voir Juste devenir subitement une façon d'halluciné, la face crispée, les yeux flambant de haine, — non

pas sournoise et venimeuse comme celle d'un Pichereau, mais directe, allant d'un jet à fextrême et déjà réclamant le meurtre !

L'Inconnu... Mais d'abord, était-ce bien lui? Car, enfin, de même qu'une ressemblance fortuite peut exister, une communauté de prénom n'est pas une preuve et nous ignorions celui-ci ! L'Inconnu d'ailleurs avait abandonné Line en amant qui n'aime pas ou n'aime plus. Dès lors, pourquoi revenir, et si longtemps après, comme s'il avait vraiment regretté quelque cbose ou quelqu'un?

Cependant Juste, lui, n'hésitait pas. Il murmura : « Lorsqu'il reviendra, je le tuerai ! » En même temps une joie tumultueuse le souleva, parce que l'Inconnu n'était plus qu'un homme. On peut, en effet, toujours tuer un homme, tandis qu'auparavant, comment atteindre un fantôme?

Quant à moi, osant à peine croire à ce que je découvrais, j'interrogeais cet abîme qu'est une face humaine I

Jusqu'alors, j'avais imaginé un Juste écrasé par la douleur, résigné, incertain et veule : ce Juste était un amoureux qui, ayant découvertla trahison, ne vivait plus que pour la venger. Il savait! Par quel moyen avait-il découvert ce que Noémi et le miroir n'avaient pu apprendre qu'à demi? C'est bien indifférent : il le savait, voilà tout !

Ainsi, ce calme, cette quiétude, cet air las ? mensonges. Trente ans, avoir eu ce visage sans trahir son secret! Trente ans, avoir joué la comédie sublime du père qui se penche paternellement sur l'intrus et s'être promené, la poitrine déchirée,

39i LES CHOSES VOIENT

sans que les choses mêmes en eussent un soupçon! Etait-ce seulement possible?... Bien mieux : cela était.

Oui, Juste avait fait cela : n'ignorant rien, il avait accepté Claude, respecté la morte et gardé le souvenir ! 11 allait faire plus. Tels des sonneurs qui grimpent au clocher, d'heure en heure nous allions poursuivre l'escalade. Tant pis si vous avez déjà le vertige : nous commencions!

Midi sonna. Accoudé sur moi, Juste ne s'aperçut pas que le temps passait. Il attendait que l'Inconnu revînt. Dieu merci, le passé ensuite disparaîtrait et tout serait terminé !

Soudain la porte s'ouvrit. Je reçus un choc. Juste qui s'était dressé, retomba anéanti. En même temps une voix prononça :

— Ne vous effrayez pas : ce n'est que moi...

Et je vis Claude approcher de Juste, tandis que celui-ci, tremblant, détournait les yeux et s'appuyait de tout son poids sur ma table. Contact poignant : je sentais ses artères battre, un flux d'angoisse balayer le cœur comme une plage...

— Qu'est-ce que tu veux? dit Juste d'une voix à peine distincte.

Qu'importait au surplus qu'on entendît ou non, la demande, du moment que la réponse était certaine ! Nous avions attendu l'Inconnu : Thomme qui venait d'entrer en était un autre, qu'on ne pouvait tuer, celui-là, et qui allait bien autrement nous faire souffrir I

Aucune douleur ne parut dans la réplique de

Claude, mais une immense anxiété ; il dit simplement :

— Pardonnez-moi d'être monté. Je ne pouvais demeurer plus longtemps dans cette incertitude. Qui est mon père ?

Quatre mots : ceux-là précisément que Juste attendait... Pour toute réponse, ses doigts croisés se serrèrent à en craquer. On ne perçut dans la pièce que ce bruit d'os qui avait l'air de provenir d'un autre être, qui aurait dû paraître grotesque, et qui était tragique.

Claude répéta :

— Qui est-ce?

Juste eut un nouveau frisson. Ses lëvres voulurent sans doute prononcer une dénégation violente, mais ce fut seulement cette plainte qui sortit :

— Oses-tu profaner à ce point la mémoire de ta mëre?

Et Claude, à son tour, chancela. Parce qu'à la question posée Juste répliquait par une autre, le peu d'incertitude qu'il avait avoué venait de s'évanouir.

— Je ne profane rien, murmura-t-il comme en un songe, car la vérité est nécessaire, si nécessaire que vous n'osez pas la nier.

Avez-vous remarqué que, depuis son entrée, il «e disait plus « mon père » et que Juste ne l'appelait plus « mon enfant » ?

— Allons donc ! répliqua Juste avec un geste violent, si mon père déraille, ce n'est pas une raison pour que tu en fasses autant!

Mais Claude affirma encore ;

— Votre père savait très bien ce qu'il disait.

— Il délire !

■ — Pour être assuré du contraire, il m'a suffi de me souvenir...

Les doigts de Juste craquèrent encore. Décidément cela devenait un tic. Au même instant, ses yeux qui continuaient d'errer sur ma table, y aperçurent la carte de l'Inconnu. Sans savoir pourquoi, peut-être par une sorte de pudeur, il repoussa les papiers, eut Tair de les ranger, et la carte cessa d'être visible. Claude reprit :

— Oui, tout s'éclaire. J'ai la clé de ce qui tant de fois m'a dérouté dans mon enfance, intrigué, désolé,.. Tenez ! rappelez-vous... j'avais six ans... Oui, c'est très loin, mais déjà, à cet âge, certaines choses se gravent et on ne les oublie plus. Donc, j'étais accouru à votre rencontre pour vous embrasser. Je me jette à votre cou. Soudain vous criez : « Va-t'en ! » et je reste en larmes dans la cour, me demandant ce qu'il y a, puisque je n'ai rien dit, sinon : « Papa! » Et plus tard, quand vous m'avez mis pensionnaire au lycée... Ah! je vous revois encore me conduisant rue Saint-Philibert, le visage hostile, la bouche close. Justement, ce jour-là vous aviez passé des heures ici, devant ce même secrétaire, y remuant je ne sais quels papiers, peut-être des cendres du passé... Cinq mois on me laissa là-bas, sans sortir. On me disait bien que vous étiez absent : c'était faux, car je vous avais aperçu une fois de loin... Je vous fais grâce du reste. Mille détails surgissent qui concentrent la lumière, font éclater cette vérité que je mendie.

Et je sais bien qu'elle ne peut servir à rien : mais les choses servent-elles jamais à quoi que ce soit, sinon à faire souffrir? Moi aussi d'ailleurs, j'ai dû maintes fois vous paraître singulier, tour à tour affectueux et distant, d'autant plus réservé que les années suivaient. C'était cela encore qui m'empêchait d'être moi-même, cet inexplicable que j'avais, deviné tout petit, ce je ne sais quoi d'anormal qui m'a poursuivi plus grand. Trës tôt, j'ai compris que nous ne pouvions pas être comme tout le monde : c'est resté. Pour me changer, il aurait fallu précisément ce que je demande en ce moment, la vérité ! Qu'elle vienne donc ! Tout en nous donnant la certitude d'être plus éloignés que je ne Tavais jamais redouté, elle sera meilleure que l'agonie où je nous vois réunis!

Juste, toujours les yeux fixés sur moi, écoutait sans un geste, sans un plissement de visage. Au seul battement des artères, à ces battements de plus en plus accélérés et qui me heurtaient, je pouvais deviner quelle révolution formidable s'opérait en lui. Au moment de perdre Claude, il commençait de le découvrir !

C'est ainsi. Des années, on vit côte à côte, et les âmes restent fermées. Une rafale passe, le livre s'ouvre, les feuillets tournent, mais le livre est emporté! Juste, je le répète, découvrait Claude. Son mutisme, sa froideur, cette tension continue qui, même aux heures les plus libres, semblait glacer ses moindres élans de tendresse, tout s'expliquait. Une sensibilité suraiguë, un cœur sur la défensive, voilà doue ce qui aurait pu rendie leurs

3Ô8 LKS CHOSES VOIENT

liens exquis, et ce qui justement menaçait de les briser !

Claude, étonné que Juste ne répondît pas, demanda encore :

— Il est venu, n'est-ce pas?

— Qui?

— Mon père...

Juste eut un rire sarcastique.

— Tu es fou, décidément.

Obstiné, Claude haussa les épanles.

— Etait-ce pour me voir... enfin?

-— Plus tard, dit Juste, nous reprendrons ce sujet... plus tard ou jamais, ce qui vaudrait mieux. Pour le moment, tu n'es pas en état de raisonner sainement.

Cette fois, il avait osé regarder Claude.

— Tu as la fièvre : va te reposer. Je ne dirai plus rien.

Mais à Taspect du visage qu'il découvrait, brusquement ses mains se détachèrent. La pensée de se taire Teffraya. Il continua malgré lui :

— Oui, va-t'en !... Tu as parlé de souvenirs qui t'assiègent. Les souvenirs prennent toujours la couleur du présent et c'est sans importance. Quant au reste, j'ignore ce que cela signifie. Il n'est venu personne ici. sauf un inconnu désireux d'acheter la maison, et qui ne l'achètera pas, parce qu'elle n'est pas à vendre. C'est un passant. II ne reviendra plus. Mon père aussi a beau protester, tu poursuivras ton œuvre. Toi et moi, jusqu'ici, avons vécu par elle : continuons... Il y a ici deux êtres, loi et moi, je Je répète, qui sont réunis dans

une même affection, par une pensée commune : qu'ils le restent ! Quoi qu'il arrive, nous serons toujours nous deux, sans personne qui puisse nous séparer...

11 affirma :

— Sans personne !..,

J'eus au même instant la sensation que Juste croulait sur moi. Avant même qu'il ne finît, le domestique venait de paraître et annonçait :

— M. Flondalle !

Derrière le domestique, encore dans l'embrasure de la porte, celui-ci achevait :

— Moi, en effet, qui avais promis mon retour avant une heure. Suis-je exact?

Ah ! le pouvoir d'une phrase, d'un visage qui surgit ! Juste avait d'abord chancelé, mais ressaisi par une joie sauvage, déjà il se redressait. Les yeux en flamme, ivre de la vengeance enfin possible, il eut une sorte de hond, un soulèvement d« tempête. Je crus qu'il allait sauter à la gorge d'/^, celui qui entrait; ce n'était plus Juste, mais une force déchaînée.

— Ah ! vous!...

Puis, plus rien, la phrrxse qui s'arrête devant Claude : car, en marchant, Juste a rencontré Claude!

A Claude, comment expliquer ce qui suivra, l'agression de portefaix qui seule peut compléter ce début? C'est le passant qui est revenu, rien qu'un passant I Traiter l'Inconnu comme Uxï passant, ou perdre Claude, voilà le dilemme dont on lïQ peut plus sortir. Remettre la vengeance, s'en

priver à tout jamais peut-être, ou révéler à Claude le nom cherché, aucune autre issue ! Il faut choisir, et cela, sans délai, avant même que s'achève la phrase commencée !

Juste, affreusement pâle, recula. Il venait de choisir, en effet. Plus héroïque qu'aux pires heures de sa vie écoulée, il oubliait trente années de torture : il gardait l'Intrus!

— Ah! vous!... vous tombez mal. Ce n'est pas le moment...

Mais, à son tour, Claude s'appuyait contre moi, et d'une voix où tout passait, la peur, l'audace, le désespoir :

— Pourquoi donc ? Entrez, au contraire, Monsieur. Vous ne serez pas de trop !

Ensuite un silence profond. Obéissant à Claude, rinconnu pénètre, paisible. J'aurais juré qu'il n'y avait plus personne si je n'avais entendu son pas faire crisser une lame du parquet. Pouvait-il d'ailleurs se douter de la tragique ironie du mot : « Vous ne serez pas de trop. » Les propos des hommes ne s'éclairent jamais que lorsqu'il n'est plus temps. Heureusement avant deux minutes, lui aussi, serait au présent. 11 y était déjà!...

En effet, comme attiré par un aimant, il avait levé les yeux vers la glace. Côte à côte, il se voyait, lui, et il voyait Claude. C'était vraiment le jour où les choses voulaient parler ! Comment, même si l'on n'avait pas été averti, ne pas saisir l'effrayante ressemblance? La filiation se livrait sans fard : il était invraisemblable que le domestique n'eût rien remarqué.

Le regard de l'Inconnu vacilla : cependant aucun geste ne suivit. Si le vrai përe eut le désir de tendre les bras vers son fils, nul ne put s'en apercevoir. Gomme Juste, comme Claude, il semblait, d'ailleurs, projeté tout à coup dans un univers étranger au réel. Il n'aurait pu dire s'il avait envie de s'enfuir ou de rester.

Juste, le premier, osa sortir de Tétrarige torpeur qui nous écrasait tous. Il s'exprimait à voix rauque. On sentait que les mots refusaient de sortir de sa gorge.

-~~ J^ ne vous attendais pas aussi tôt, mais je vous attendais, Monsieur : vous ne vous doutez môme pas avec quelle impatience!

L'Inconnu s'inclina légèrement.

— J'avais bien dit pourtant que j'allais revenir, fit-il sans s'apercevoir qu'il répétait à peu près textuellement sa phrase d'entrée. Avez-vous réfléchi?

Une nouvelle bourrasque de colère impuissante secoua Juste, mais il la domina comme la première. 11 avait l'air d'un vieil arbre sur qui passe le vent,

— J'ai réfléchi.

— Vous acceptez?

— Vous savez bien que non.

— En vérité, je ne savais pas... Je le regrette pour tous les deux. C'était une bonne affaire.

Cette fois. Juste ne répondit plus rien. Claude restait toujours adossé contre moi. Il paraissait attendre simplement la sortie de cet importun.

— Vous n'avez plus rien à me communiquer î reprit rinconnu lentement.

— Riea,

— Alors, excusez-moi. J'ai eu tort de vous déranger : je le regrette .

, Et il se dirigea vers Tentrée, mais en marchanl de cette façon hésitante qu'on a lorsqu'on abandonne le grand soleil pour Tombre.

Près d'arriver au seuil, il se retourna encore :

— Adieu, messieurs !...

Claude ne laissa pas ajuste le temps de répondre : brusquement, il venait d'avancer au milieu de la chambre.

— Un dernier mot. Monsieur, avant que vous ne partiez!...

— Claude ! cria Juste, se jetant vers son fils.

— Ah! dit rinconnu, avec Un sourire singulier, Monsieur s'appelle Claude ?... Nous portons, Monsieur, le même prénom. Ce sont des coïncidences qui se rencontrent...

La face blême, Claude répéta :

— Rien qu'un mot!... Ou plutôt, un renseignement ! Pourquoi teniez-vous tant à acheter la maison?

Le visage de l'Inconnu prit une expression incertaine. Je le vis se mordre les lèvres, comme pour retenir un flot de paroles qui allait venir.

— Oh ! Monsieur, ce sont là des choses bien difficiles à analyser. Une fantaisie est toujours inexplicable, inconsciente pour ainsi dire. Si, d'ailleurs, on pouvait l'expliquer, serait-ce encore une fantaisie?

Claude fît un geste d'impatience :

— ,En tout cas, vous connaissiez déjà cette demeure, n'est-ce pas ?

De nouveau Juste tenta de Tarrêter :

— Qu'est-ce que cela fait, puisque Moï^sieur ne l'achètera pas !

Mais Claude, écartant son père, et parce que la réponse tardait :

— Hé bien, Monsieur ?

Une telle autorité émanait de lui que Tlnconnu tressaillit. Sa tête s'abaissa, peut-être pour fuir le regard de Claude :

— Non, Monsieur, dit-il enfin, je n'y étais jamais entré.

— Alors vous connaissiez Dijon?... Vous y avez habité... jadis?

— Claude ! cria encore Juste.

— Ah ! reprit celui-ci, exaspéré par la lenteur des réponses de Tlnconnu, vous avez tort de ne pas vous expliquer franchement ! Nous en aurions plus tôt fini!

Et le verbe de plus en plus impérieux :

— Y avez-vous habité, oui ou non?

Toujours tête basse, Tlnconnu répondit avec un

effort visible :

— Autrefois, en effet... j'y ai vécu quelque temps.

Claude fit un geste de triomphe, comme pour dire : « Je savais bien ! » et toujours du môme ton qui ne loiérait aucun faux-fuyant :

— Qu'y faisiez-vous /

Cette fois, rinconiiu répondit immédiatement.

— J'étais très malheureux...

Et l'on eût la sensation que toute la douleur d'une tragédie morte venait d'entrer. Après un

intervalle qui me parut interminable, j*eus ensuite la surprise d'entendre l'Inconnu reprendre :

— Au surplus. Monsieur, bien que vos demandes soient singulièrement indiscrètes, je me demande pourquoi j'hésiterais à dire la vérité. Il est exact, tout à fait exact, que je cherche ici des souvenirs.

— Lesquels? jeta Claude dans un cri.

— Ceux d'une femme aimée.

Ce fut au tour de Juste de frissonner. Il eut un éclat de rire dont on ne pouvait savoir s'il était ironique ou désespéré :

— Failes-nous grâce, Monsieur, de vos amours î Mais l'Inconnu haussa les épaules : ,

— Je parle de ma femme... qui était folle." On i ne soupçonnait d'ailleurs ni son existence, ni mon martyre. Elle est morte à Dijon, deux ans après mon départ. Depuis, j*ai voyagé ; j'ai même fait fortune, presque sans le vouloir. Alors, l'idée m'est venue qu'il serait bon de finir à l'endroit même où j'avais tant souffert, et voilà... Vous voyez comme c'est simple ! On vient sur une place où l'on avait vécu ; on s'informe de la seule maison qui y soit à vendre; on en offre le prix qu'on peut; on recueille un refus... et l'on s'en va! L'existence

ne s'arrange pas. Elle est triste toujours, et décevante...

Il y eut un nouvel arrêt. Tombé de son exaltation à un désappointement grandissant, Claude continuait d'examiner l'Inconnu. Hélas ! tout ce qu'avait dit celui-ci n'avait servi qu'à obscurcir le problème.

— Soit, Monsieur; je n'ai plus qu'à m'excuser i

d'une insistance qui vous a paru déraisonnable, mais qui aurait pu ne pas l'être...

— Tu vois bien ! dit Juste, hors d'haleine comme un coureur au but.

Mais rinconnu déjà reprenait :

— C'est qu'il y a peut-être autre chose...

— Autre chose ? s'écria Claude.

— Non, Monsieur, cela suffit! interrompit. luste. Il s'était porté devant Claude. On aurait dit qu'il

voulait Fempecher d'apercevoir l'Inconnu. Subitement, en effet, ce dernier venait de changer de visage. Une frénésie douloureuse l'avait transliguré:

— Celle que j'aimais...

— Mais parlez donc! supplia Claude.

— ... N'était pas la folle. C'était une autre qui habitait.

La voix s'éteignit et les bras se levèrent. Inconscients, ils venaient de s'ouvrir, ils avançaient vers Claude, ils s'apprêtaient à l'étreindre.

Claude eut un recul d'épouvante :

— Ne me touchez pas! J'ai compris...

— Où vas-tu? cria Juste, voyant qu'il allait fuir. Maintenant qu'il a parlé, tu dois rester! Il faut que tu restes !

Sublime, il s'était emparé de Claude, le ramenait comme une proie.

— En tout cas, avant de partir, tu entendras ! et je dirai pour toi ce que tu n'oses pas dire !.., Tu crois qu'il est ton père ?

Du geste il désignait l'Inconnu, le marquait ainsi qu'une loque :

— Lui !,.. Allons donc! Regarde-le bien, et puis,

regarde-moi. Lequel as-tu aperçu près de toi, dans ton enfance j durant ta jeunesse, et toujours, jusqu'à cette heure? Regarde encore, et dis où est celui dont tu sortis vraiment, celui qui t'a façonné comme un potier façonne son amphore ! Où est-il, celui qui a pensé près de toi et cultivé ton âme mieux que son propre jardin? Qui t'a enseigné le culte de ta mëre, le respect de toi-même? A qui dois-tu d'être un homme ?

Il eut un geste de triomphe.

— Ah! cette fois enfin, tu as compris! Tu ne réponds pas, donc le cauchemar est terminé. Nous revoici l'un à Tautre, comme avant son entrée. Tu es mon fils, mon vrai fils, plus encore que si je t'avais engendré. Pour Dieu, mon petit, la crise a été dure, mais mes angoisses sont finies et je n*ai plus qu'à la remercier !...

Sa voix s'enflait. Grisé par sa propre ivresse, il se tournait maintenant vers l'autre : il l'apercevait tel qu'il était, ravagé par le deuil des regretsL impuissants et solitaire malgré l'enfant. Ah! ce supplice-là, ne valait-il pas la mort, puisqu'il durait! Il rit. Une sorte de folie de bonheur le soulevait :

— Quant à vous, Monsieur, disparaissez. C'est votre rôle. Dire que ce matin j'avais résolu de vous tuer !... Je fais mieux : je vous souhaite de vivre... très longtemps... pour ma revanche...

Entre Claude toujours silencieux et Juste ivre d'orgueil, l'Inconnu passa cette fois, sans faire un signe, sans prononcer un mot. Juste avait dit vrai : il y a des heures où l'on devrait mourir. Vn meurtrier serait un sauveur!

!IÏ

Avez-vous compris quels sentiments m'agitaient depuis une heure? On a beau être un pliilosophe et ne jamais cesser d'examiner la réalité avec de bons yeux, je me demandais si je rêvais. Non seulement j'avais vu Tlnconnu : non seulement Juste n'ip^norait rien des origines de Claude, mais Claude avait tout soupçonné !

Ainsi un drame dévorait ces deux êtres, et rien pour le trahir! Nul rayon, pas un mot, pas un geste, pas même un regard. Il avait fallu que rinconnu vînt pour que le mystëre ou chacun s'enfermait, cessât de les séparer : mais maintenant que l'Inconnu était reparti, et que tous deux se contemplaient à conscience découverte, n'allaient-ils pas enfin se jeter dans les bras l'un do l'autre, fondre dans une étreinte, comme dans

un creuset, les derniëres hésitations les séparant?

J*avançais de surprise en surprise. Chacun d'un côté de la porte, ils restaient aux places où leur découverte les avait laissés, épiant on ne savait quoi, peut-être le bruit que ferait la porte d'entrée en se refermant sur celui qui s'en allait...

Anxieuses, les choses suivaient comme moi ce spectacle déconcertant. L'étonnement était si fort que chacune semblait s'ôtre fait un cœur : la pendule, en marchant, me donnait l'illusion que je l'entendais battre.

En bas^ la secousse attendue retentit. La Maison en trembla. Elle n'a pas tremblé plus fort l'autre soir quand Cornet s'en est allé, suivi de son Weissgemuth. Puis, Juste fit un pas de mon côté. Claude le suivit. Quand Juste eut repris sa place devant moi, je m'aperçus aussi que Claude était venu appuyer son coude sur mon marbre. Un sourire incertain fleurissait leurs bouches. Ils ne parlaient toujours pas, mais une douceur pénétrante, et cependant dénuée de sécurité, baignait la pièce. J'avais envie de rire et de pleurer. iLndn Claude prononça :

— Mon pcrc!...

Le mot tomba délicieux. Une lueur divine éclaira le visage de Juste. Il sentait qu'à dater de là seulement Claude était devenu vraiment son fils.

— Mon père, répéta Claude, comment vous remercier? J'ai le cœur trop plein. Je voudrais parler... je ne peux pas.

La voix de Juste prit un accent ineffable.

— Alors, tais-toi, mon fils, cela vaudra mieux.

— Et pourtant, reprit Claude, je dois... je sens qu'il faut achever tout de suite... mais comment?

Une lueur encore illumina Juste.

— A quoi bon? Si tu as le cœur plein, le mien déborde. Savourons...

Ils ne bougeaient toujours pas, mais se sentaient cette fois plus proches que réunis par une étreinte. Claude poursuivit :

— A la lumière que vous avez faite, je vois le miracle que je vous dois et j'éprouve un regret inflni... je me repens...

— De quoi? s'écria Juste, ne m'as-tu pas aussi tout donné?

— Non. Je profitais devons sans en être reconnaissant. Pourquoi, puisque j'avais deviné, étais-je ainsi, hostile parfois, souvent indilierent? D'où vient que chacun de vos bienfaits se transformait en une source amëre d'inconscientes révoltes ? On ne s'explique pas les choses, mais elles sont. En ce moment, j'en demeure confondu : il me semble que j'ai mal vécu.

J'entendis le craquement des doigts de Juste, comme avant l'arrivée de l'Inconnu. En même temps, je devinai qu'une anxiété commençait de lui serrer le cœur.

— Le passé ne compte plus, murmura-t-il, regardons l'avenir.

Claude secoua la tête :

— L'avenir ! fît-il comme un écho.

Il n'ajouta rien : cependant ce seul mot exprimait tant de choses que Juste frémit.

— On croirait qu'il t'effraye ? dit-il d'une voix éteinte.

Claude ne répondit pas.

— Claude ! à quoi songes-tu ? Je lis dans tes yeux... tu me fais peur!...

Claude fît un geste las et continua de se taire. -~ Claude ! tu délires à nouveau, ou c'est moi qui comprends mal. Songerais-tu...

Claude baissa la tète :

— Vous voyez bien.

— Tu ne partiras pas ! C'est impossible ! Claude, toujours la tête basse, répliqua :

— Du moins, ce n'est pas moi qui en aurai parlé le premier...

Partir... Quoi ! C'était donc là tout ce que leur amour avait trouvé? Partir... A quel propos? J'écoutais atterré, me demandant quelle folie s'emparait encore d'eux. Mais Juste n'était pas étonné.

— J'aurais dû prévoir... fit-il accablé.

Cette faiblesse d'ailleurs ne dura pas. Déjà, il se redressait, révolté :

— Je ne veux pas. Tu es mon bien. Je te garde !

— L'argent... interrompit Claude avec un effort douloureux.

— Que veux-tu dire?.. .reprit Juste, bien qu'il eût compris dès le premier instant.

-— Que vous m'ayez accepté, oubliant qui j'étais et d'où je venais : soit. Mais moi, maiiitonan't, moi qui ne doute plus et qui sais... De quel droit, au nom de quoi accepter le bien-être, cett(^ oisiveté, l'argent surtout que je dépensais sans compter et que j'aurais l'air de voler!...

Juste fit un geste violent :

— Alors, moi?...

Sa voix devint rauque, sous le coup de l'émotion poignante :

— Oui, moi, qu'en fais-tu ? On croirait, ma •parole, que tu ne soupçonnes pas où j'en suis, et

que si tu partais, je serais capable d'en mourir !... Ah ! voilà pourtant la réalité ! à force de te vouloir à moi, tu Tes devenu plus que l'œuvre de ma chair ! Un enfant à soi, c'est bien : on le laisse pousser comme une plante, tandis que, toi, j'ai dû t'arracher au voisin. Parfaitement! je t'ai volé, comme tu dis, et je n'admets pas qu'à ton tour tu me dépouilles ! Songer que tout à l'heure j'imaginais te tenir cœur à cœur, devenu enfin mon bien, qu'une seconde je t'ai eu tout entier... ne nie pas, je le sentais, je l'ai vu !... Et brusquement, plus rien! J'ai tout donné, tu prends tout, et tu t'en vas ! Il eut un râle sourd.

— Parbleu ! le voleur, c'est toi ! seulement, pas de la façon que tu crois. Tu m'as volé mon aQ'ection : avant de t'enfuir rends-la !

— Oh ! përe^ vous êtes cruel !

— Non, je vois clair : de nous deux, Taveugle n'est plus moi !

Et Juste se leva. Autour de lui, les objets tournaient. Ses tempes battaient. Il aurait chancelé s'il n'avait été à la croisée qu'il ouvrit toute grande, pour aspirer l'air à pleine gorge. Mais à peine s'élait-il penché vers le chambranle qu'il se rejeta en arrière. Installé, lui aussi, à sa fenêtre, le vieux Pichereau venait d'apercevoir son fils et criait :

— Hé bien ? On ne déjeune pas aujourd'hui ? As-tu fini ces comptes?

— Si ce n'était vous, fît Claude d'une voix morte, ce serait lui qui les exigerait...

Juste ne répondit pas. Continuant de regarder la cour et peut-être son père, on l'eût dit hypnotisé par un spectacle imprévu, quel'on n'apercevait pas, et qu'il découvrait.

Ah ! la pensée de Thomme fait des bonds prodigieux! En une seconde, pareille aux cyclones, elle aspire, projette au ciel ou écrase ce qu'elle rencontre! Parce que Pichereau était là-bas, parce que cet homme résumait le passé, de même que la fenêtre résumait la Maison, Juste découvrait tout à coup son illusion prodigieuse. De ce passé, il avait cru tout effacer en se refusant à en profiter lui-môme : quelle folie ! Comme si d'avoir reporté sur Claude, — Théritier légitime — le bénéfice entier du crime, pouvait suffire à désarmer la logique implacable des faits ! On ne rompt point pour si peu une chaîne de cette taille : c'est elle, au contraire, qui tire à elle le navire et le tient prisonnier, malgré la mer. Si Claude allait partir, c'est que le passé précisément exigeait ce départ. Si Juste allait expirer au seuil de la terre promise, c'est que, dans ce décor, avec cette fortune, il ne pouvait y avoir que des âmes rabaissés et du bonheur de contrebande ! C'était Claude le véritable clairvoyant : l'argent des Clerabault collait aux mains. Ne plus y toucher ! Oublier! Effacer !...

Une minute suivit, décisive, car, faisant la lumière, elle apportait du même coup la solution,

— Claude, j'ai trouvé !...

Puis, comme en proie à un délire subit, Juste se pencha de nouveau, appela :

— Mon père !

J'entendis la voix de Pichereau répondre allègrement :

— Tu as fini?

— J'ai fini.

Claude, sans chercher à comprendre, ne bougeait plus. Quant à nous, devenus haletants, nous ignorions encore ce qui suivrait, mais nous avions déjà la certiLude que le dénouement était au bout.

Lorsque Pichereau entra, je crus voir un huissier qui met la main sur une bonne prise. On n'aurait su si c'était le plaisir d'arrêter enfin l'essor de son petit-fils ou l'obéissance de Juste qui lui procuraient cet air de joie.

— Allons, dit-il, mieux vaut tard que jamais ; ce bilan?

Les traits durcis. Juste fit un geste vague où se lisait pourtant une résolution singulière, inhabituelle chez lui. On l'aurait cru déjà étranger non seulement à la pièce oii nous étions, mais même à ce vieillard qui était son père!

— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, répondit-il avec un accent que je ne reconnus pas, nous l'établirons de vive voix.

M. Pichereau ricana.

— Un chiffre suffit. Qu'a-t-il coûté?

Il désignait Claude : il ne daignait même pas le nommer.

— Auparavant, reprit Juste, quelques indica-

il4 LES CHOSES VOIENT

tiens me paraissent essentielles, car le bilaii que je compte vous présenter me concerne autant que mon fils.

M. Pichereau, sans cesser de ricaner, eut un haussement d'épaules :

— Peu importe qui cela regarde.

Juste se recueillit. Le timbre de sa voix changea encore :

— Il y a ici, fit-il en tendant la main vers mes tiroirs, des documents que nous aurions peut-être intérêt à relire avant toute chose.

Déconcerté, M. Pichereau regarda Juste :

— Quels documents?

— Des lettres achetées par vous à une domestique. Ce furent, comment m'exprimerai-je ? les traites anonymes qui vous permirent d'assurer mon mariage...

— Tu les as découvertes !

Et sans parvenir à celer sa stupeur, M. Pichereau regarda son fils, ir se demandait pourquoi cette annonce et où elle le menait.

— Découvertes ?... Non : Line, à qui vous les aviez rendues, m'a confié ce paquet la veille de notre mariage.

— En te priant de ne pas l'ouvrir ?

— En me disant qu'il le fallait.

— Alors, quand tu t'es marié"?...

— J'avais été libre de reprendre ma parole, et j'ai tout su, sauf un nom. Il y a heureusement r^es âmes que le mensonge he peut courber jusqu'au bout. Line en était!

M. Pichereau eut un sourire mince :

— Je n'ignorais pas que Tamour rend bête, mais je ne croyais pas que ce fut à ce point!

Impassible, Juste réplicjuait :

— Il paraît en tout cas que cette bêtise dont vous vous gaussez aujourd'hui, n'était pas à dédaigner. Elle vous a valu la maison et une fortune. Ce matin, vous disiez : « C'est moi qui t'ai procuré cela ! » Non, mon père, je l'ai payé de mon honneur et tout est bien à moi, môme Claude !... ceci pour vous épargner également de nouvelles révélations, à tout le moins superflues.

A mesure que Juste parlait, son souffle devenait plus court, mais son air de résolution s'accentuait. Il avait maintenant un visage implacable.

— Vous vouliez un bilan : le voici, et il est simple. Tout est à moi, je le répète, et j'en ferai ce qui me plaît.

Le vieux Pichereau eut un ressaut violent, mais Juste encore une lois ne lui laissa pas le temps d'interrompre.

— Or, jusqu'à présent, j'avais accepté de vivre ici. Durant des années, à cause de vous, j'y ai porté comme un fardeau, une richesse, rançon de ma dignité et de toutes mes joies. Aujourd'hui, pour des raisons inutiles à fournir, je découvre qu'il faudrait plus et sacrifier mon fils. D'un côté l'héritage Clerabault, venu aux mains de là mère de Line par je ne sais quelles voies mystérieuses, puis racheté au prix de ma vie ; de l'autre, mon iils !... Je n hésite pas : je renonce à l'héritage. La balance est nette, et demain la maison sera fermée IH4 vendue, à votre choix»

Un cri, ou plutôt un râle s'étouffa dans la gorge de Pichereau :

— Tu as dit?...

Juste répéta, impassible :

— Je dis que demain rien ne subsistera plus de ce passé que j*aborrhe, qui nous salit... Composé de tares ou de crimes, il nous emporterait définitivement et malgré nous, si je n'avais décidé de le supprimer !

Pareil à une statue, le vieux Pichereau continuait de contempler son fils. Soudain, il leva les bras et, désignant Claude, partit d'un rire effrayant :

— C'est tout ce que tu as trouvé pour masquer la ruine provoquée par ce morveux? Où sont les comptes?

— Il n'y en a pas.

— Je prétends les avoir !

— De quel droit l'exigez-vous ?

— Du droit de celui qui, ayant garni la caisse, a le devoir de la vérifier !

— Justement, mon père, la caisse est fermée et personne n'y touchera plus !

Cette fois, ils venaient d'avancer d'un pas l'un vers l'autre, secoués par une colëre pareille. Claude voulut se jeter entre eux pour les séparer; mais Pichereau, le repoussant :

— Toi ! dit-il, retourne d'où tu soris ! Juste devança la réplique de son fils.

— Laissez Claude en paix : à lui, non plus, vous ne sauriez plus rien apprendre !

— Pas même le nom de l'autre ?

— Pas même I

Tragiques, maintenant, les trois hommes se défiaient. On entendait le bruit de leurs souffles, celui de Pichereau trës court et sifflotant, celui de Claude inégal et pressé, celui de Juste toujours très calme.

Il répéta :

— Lequel préférez- vous ? qu'on la vende ou qu'on la ferme ?

M. Pichereau, d*un geste, sembla vouloir balayer le fétu qui se dressait sur son chemin :

— Misérable !

— Lequel? demanda Juste pour la seconde fois. Et tout à coup je lus sur son visage vers quel but

il marchait: il venait de se tourner vers Claude, achevait :

— Car, de cette façon, mon petit, tu consentiras bien, n'est-ce pas, à ce que nous partions ensemble?

— Sera-ce pour mendier ? hurla Pichereau.

— Pour revivre !

Claude eut un élan d'ivresse :

— Avec vous, père, où vous voudrez!

Terrible, le vieux Pichereau leur désigna la

porte :

— Soit! allez-vous-en, disparaissez! je vous chasse, et je reste I

Mais Juste, fou de colère et de bonheur, lui saisit le bras :

— Plutôt que de laisser cette demeure ouverte, je vous ferais emporter dé force I

— Alors, tue-moi d'abord.

— J'efïace !

Et tournoyant sur lui-même :

%i8 LES CHOSES VOUANT

— Effacer ! tout effacer ! ce que j'ai suti, ce que vous avez fait, tout ce qui s'est passé d'abominable ici, tout ce qui évoque autre chose que le souvenir de Line et de mon fils ! Ah ! vous ne me connaissez pas ! Enfin je suis pareil à vous, mon père, et je me sens le plus fort. Vous partirez! nous partirons! et rien, après nous, ne rappellera ce qui fut et n'aurait jamais dû être!

— Mon œuvre !

— Mon déshonneur !

— Tu commettras un crime !

— Je rachèterai les autres !

Une voix soudain interrompit, placide :

— Ces messieurs sont servis.

Le domestique, attiré sans doute par le bruit de la dispute, venait d'entrer.

Un silence épouvanté suivit. Seuls les regards et les gestes continuaient de proclamer devant ce tiers la lutte atroce. Placés l'un près de l'autre, Juste et Claude semblaient emportés vers je ne sais quel éden. En face d'eux, Pichereau frappé à mort, tel un chêne sous la cognée, mesurait l'abîme ouvert, car Juste avait bien dit : étant le possesseur légal, il était le plus fort.

Le domestique reprit, impassible :

— Ces messieurs ont entendu, je pense?

Je vis une nausée soulever la poitrine de Pichereau : désespoir ou révolte.

— Oui, répondit-il d'une voix à peine distincte. Il se tourna ensuite vers Juste :

— Après déjeuner, je te donnerai ma réponse... La démarche vacillante, il alla eiisuite vers la

L£S CHOSES VOlEiNT 4i9

porte. Le domestique disparut ; il le «uivit et iious restâmes, attendant, on ne saurait dire quoi... Nous attendions, parce que nous nous sentions sur une cime, parce qu'à certains moments on ne peut plus monter, bien queThorizon s'obsline à vous appeler de tous les coins du ciel. Il fallait, je le répète, que la conclusion vînt. Elle devait être là, car arrivés à ce point, les faits ne parviennent pas plus à s'arrêter dans leur course qu'une pierre tombée d'une corniche à interrompre la sienne dans Tair vide!

— Père, dit Claude tout bas, peut-être avonsnous tout perdu en voulant tout sauver...

— Laisse donc! répliqua Juste exalté, nous payons, lui comme les autres : c'est la justice !

Cinq minutes s'écoulèrent à peu près.

— Père, reprit Claude, vous devriez aller lo rejoindre. J'ai peur.

Juste encore haussa les épaules :

— Comme tu voudras. Mais auparavant...

Il approcha de son fils :

— Auparavant, dis-moi que je t'ai bien gagné tout à fait !

Il ouvrait les bras : un grand cri, arrivant de la cour, arrêta le geste bienheureux.

— Dieu! s'écria Claude se précipitant vers la fenêtre.

D'en bas, la voix du domestique s'éleva :

— Au secours ! Monsieur a roulé dans l'escalier î

Déjà Claude et Juste se lançaient vers le corridor. Je demeurai seul dans la chambre. J'aveisi compris que je ne verrais plus rien...

420 LIS CHOSES VOlKNf

Car c'est bien tout. L'aventure est terminée...

Pichereau s'était-il suicidé, oit était-il tombé par mégarde et pris de faiblesse ? Était-ce le passé qui avait voulu partir tout entier en réponse au défi de Juste, ou au contraire la Maison venait-elle de se venger du projet d'abandon?

On retrouva Pichereau près de cette chambre où il avait jadis relégué Noémi. Quand son cercueil traversa la cour, il n'y eut pour le suivre que Juste, Claude, et le bruit sourd des portes retombant à l'arrière du cortège. Cinq jours après, la Maison se ferma...

Où se réfugièrent Claude et Juste? Vivent-ils encore? Va-t-on nous vendre parce qu'ils sont morts ou parce que, se souvenant par hasard, ils désirent achever de détruire ce que nous rappelons?... Qu'importe! J'ai vu un cœur d'homme pendant deux heures, et c'est sublime ! Si le passé n'avait produit que cela, il devrait être sacré. Il faut, pour provoquer de tels éclairs de longs temps oppressants, une atmosphère qui accable, des nuits de plomb. Cela ne compte plus, quand la lueur jaillit, resplendissante.

Allons ! les hommes qui passèrent ici furent bien des hommes, âpre mélange de lutteurs sans merci et de victimes héroïques. Que notre pitié les enveloppe comme un linceul! Que nos regrets parfument leur mémoire ! Ils furent de la Vie !

0 vous, les choses qui m'entourez encore, écoutez ce grand mot — la Vie ! — plein du mystère que la mort seule découvre.

Ironie des mots : on ne saurait être vivants, si

LES CHOSES VOIENT 42i

Ton ne peut périr. Nous qui ne mourons jamais, nous sommes les vrais morts. Quelques histoires, une courte nuit où nous parlâmes, et vous voici préservées de la seule destruction que vous redoutiez. Même si nous nous étions tus, vous seriez restées moins heureuses peut-être, mais intactes ! Miracle sans délices... Pour mon compte, je donnerais mes cuivres, mon beau marbre et mes pieds de biche, tous mes souvenirs, toute mon éternité pour disparaître comme un homme. Vous-même au cours de ces récits, et à mesure que disparaissaient ceux dont nous parlions, n'avez-vous pas senti s'appesantir sur vous un semblable désir? N'avczvous pas envié ceux qui partaient?

Hélas ! nous ne partons jamais : nous appelons partir, changer de place... Trêve de regrets : inclinons-nous devant la loi. De la vie nous ne pouvons posséder, quels que soient nos désirs, qu'une apparence vaine, et de l'immortalité qu'une parodie, puisque de la Mort nous ne connaissons que lo regret inapaisé I

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