LA CULTURE INTELLECTUELLE ET LES DOCTRINES THÉOLOGIQUES
g 1. — Les études fondamentales.
La Grande-Bretagne ayant été soumise à la domination romaine, il n'est pas étonnant de trouver les moines de ce pays, au vic siècle, — un Gildas, par exemple, — en possession d'une certaine culture
BIBLIOGRAPHIE. — Sources : Presque toute la littérature celtique chrétienne, écrite soit en latin, soit en gaélique, et même bon nombre d'ouvrages profanes servant de base à ce chapitre, longue serait l'énumération de ses sources. Il nous paraît préférable de renvoyer aux bibliographies suivantes : E. O'Cukry, Lectures on the manu~ script Materials ofancient Insh Hislory, Dublin, 18i>1. — Mario Espo^ito, The Latin Writers of Mediaeval IrelandlHermathena, N° 33, 1907, 35, -1909 et 36, 1910 et Irish Theological Quarterly, iv, 1909, p. 181-185). Voir aussi ce dernier périodique, même année, p. 57-65. — G. Dottin, Notes bibliographiques sur l'ancienne littérature chrétienne de l'Irlande {R. H. L. R., v, 1900). — Du même, La littérature gaélique de l'Irlande (Revue de synthèse historique, m, 1901); La littérature gaélique de l'Ecosse, la littérature comique, la littérature bretonne armoricaine (ibid., vin, 1904); La littérature bretonne du pays de Galles [ibid., t. VI, 1903).
Travaux : J. Healy, Insula sanctorum et doctorum, Ireland's Ancient Schoolsand Scholars, 4e éd., Dublin, 1902. —M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin, Paris, 1905. — W. Schultze, Die Bedeutung der iroschottischen Wissenschaft (Cenlralblatt fur Bibliothekswesen, vi, 1889). — H. d'Arhois de Jurainville, Cours de littérature celtique. — Introduction à l'élude de la littérature celtique, Paris, 1883. — Douglas Hyde, Literary History of Ireland, London, 1899. —
classique. Mais comment l'Irlande, qui ne fut jamais incorporée à l'Empire, acquit-elle la connaissance des lettres? Par les hommes d'étude de la Gaule, répond M. Arbois de Jubainville, qui, chassés de leur pays par les armes et la domination sauvage des Burgondes, des Wisigoths et des Francs, y transportèrent leur enseignement. Par des moines venus d'Alexandrie ou de Byzance, suivant d'autres auteurs. Par les hommes d'église bretons, d'après Zimmer, et cela au ive siècle 1 .
Les tout premiers missionnaires bretons et continentaux qui apportèrent la foi en Irlande, au ve siècle, n'eurent, sans doute, guère le loisir de s'occuper d'études et de travailler à la diffusion du savoir. Saint Patrice ne contribua aucunement, pour sa part, à la diffusion des lettres. Mais l'étude des arts libéraux ne
Eleanor Hull, A Text Book of Irish Literature, Dublin et London, 1906-1908, t. I, ch. xi et xn ; t. II, ch. vm à xn. — H. Zimmer, Ueber die Bedeutung des irischen Eléments far die mittelallerliche Cultur (Prussische Jahrbùcher, lix, 1885), mémoire traduit en angiais par J. E. Edmoxds, The Irish Elément in Mediaeval Culture, New-York, 1891. — William Turner, Irish Teachers in the Carolingian Revival of Learning (Catholic University Bulletin, Washington, xm, 1907). — L.Traube, 0 Roma nobilis {Abhandlungen der k. bayer. Akademie der Wiss., I Cl., XIX, 1891). — S. Hellmann, Sedulius Scottus. Munchen, 1906. — E. K. Rand, Der Kommentar des Johannes Scottus zu den Opuscula sacra des Boetius, Munchen, 1906.
Samuel Berger, Histoire de la Vulgate pendant lespreyniers siècles du moyen âge, Paris. 1893.
M. deWulf, Histoire de la philosophie médiévale, 2e éd., Louvain,
H. Zimmer, Pelagius in lrland, Berlin, 1909.
P. Fournier, De V influence de la .collection canonique irlandaise sur la formation des collections canoniques (Nouvelle revue historique du droit français et étranger, xxm, 1899). — Du même, Etudes sur les pénitentiels (R. H. L. R., vi-ix). — Du même, Le liber ex lege Moysi (R. Cel., xxx, 1909).
1. H. d'Arbois, Introduction a l'étude de la littérature celtique, Paris, 1883, p. 367. — Sculltze, dans la Centralblatt f. Bibliothekswesen, iv, 1889, p. 196; Karl Mollek, Kirchengeschichte, 1. 1, p. 374, opinions discutées par M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Ausone à Alcuin, Paris, 1905, p. 204 sq. — H. Zimmer, Pelagius in lrland, Berlin, 1909, p. 4 sq.
tarda pas à s'imposer au clergé indigène. Pour célébrer le culte, pour lire l'Ecriture, pour scruter et expliquer aux fidèles les vérités de la religion, il fallut alors de toute nécessité apprendre la langue latine. En même temps que les livres bibliques et que les ouvrages des Pères, les œuvres des auteurs anciens furent importées peu à peu de l'île voisine ou du continent. Le grand nombre des monastères favorisa les rapides progrès de la culture de l'esprit. Car en même temps que des centres de piété, tous ces grands cloîtres que nous avons vus surgir, au vie siècle, Moville, Clonmachois, Clonfert, Clonard, Bangor, ne tardèrent pas à devenir des centres d'études vers lesquels affluèrent jusque de l'étranger des gens avides de s'instruire1. Toutefois, on voudrait savoir d'une façon plus précise quel enseignement les lecteurs de ces grandes écoles, les fer legind, comme on les appelait, dispensaient à leurs élèves. Il est impossible de dire quelles furent l'étendue et la valeur des leçons d'un Finnian de Clonard, d'un Comgall de Bangor, car les œuvres personnelles de ces maîtres ne nous sont point parvenues. D'après les écrits de leurs disciples, Columba d'Iona, par exemple, à qui l'on attribue une sorte d'hymne, VA llus prosator'2, et Colomban de Luxeuil, il est permis de croire que l'on était en mesure d'acquérir en Irlande, dès le vie siècle, une connaissance étendue et pratique du latin permettant d'écrire en cette langue, non certes d'une façon élégante ni sur tout très simple, mais en général correctement. On apprenait même l'art de composer des vers latins mé-
1. Une faudrait pas accepter à l'aveugle toutes les assertions émises par Mer Healy dans Insula sanctorum et doctorum, Ireland's Ancient Schools and Scholars, Dublin, 4e éd., 1902, ouvrage écrit généralement sans critique, sous prétexte qu'il est destiné au grand public.
2. Éd. dans R. Cel., v, 1881-83, p. 206-212; /. L. H., I, p. 62 sq.
triques, hexamètres ou autres * . Les ouvrages des Pères latins les plus célèbres, mais surtout la Bible, étaient l'objet de sérieuses études. Quant aux auteurs profanes de Rome, ils étaient déjà lus et cultivés en assez grand nombre. On trouve dans les ouvrages de saint Colomban des centons ou des réminiscences de Perse, de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Salluste 2. Les rares et courts écrits qui nous sont parvenus de Cellanus 3 et d'Adamnan décèlent la connaissance de Virgile. Les ouvrages de Pline l'Ancien, Cicéron, Frontin, Végèce, Valère-Maxime, Macrobe, Donat, Priscien, Charisius, Boèce, etc., avaient pénétré en Irlande avant le ixc siècle. A cette époque les plus savants des insulaires connaissaient bon nombre d'entre eux. Au ixe siècle également une foule d'Irlandais, la plupart installés sur le continent, se piquent d'écrire des vers latins. Les plus connus de ces poètes sont Sedulius Scottus, Jean Scot Erigène, Dungal, Joseph le Scot.
L'encyclopédie de Martianus Capella traitant des sept arts libéraux, sous le titre de De Nuptiis Philologlae et Mercuriï, jouissait de la plus grande vogue dans les écoles insulaires. C'est chez cet auteur, ou bien directement chez Pline ou Macrobe, que l'Irlandais Virgile, appelé à devenir évêque de Salzbourg (767- 784), au fond de la Bavière, puisa la notion des antipodes, laquelle répugnait tant à un saint Augustin, à un Lactance, à un Isidore de Séville et à tant d'autres écrivains ecclésiastiques, comme contraire à l'unité d'origine de l'espèce humaine 4. Ses théories trop
1. Voir les vers de Colomban, P. L., LXXX, 28ï-296, et ceux d'un autre auteur irlandais, le Pseudo-Patrice, chez Pitka, Spicilegium Solesmense, t. III, p. 399-400.
2. Roger, L'enseignement des lettres classiques, etc., p. 231-232.