CHAPITRE III
l'épanouissement du christianisme, le monachisme
S 1. — Valeur des Vies de saints celtiques.
Les vies de saints irlandais, gallois et bretons constituent la source la plus abondante de l'histoire de l'âge adulte des chrétientés celtiques, qui va duvie à la fin du vme siècle. Une littérature luxuriante s'est éla-
BIBLIOGRAPHIE. — Sources : Œuvres de Gildas et de saiut Patrice citées au ch.précéd.— Triadis Thaumaturgae Acta, éd. J. Colgan, Lovanii, 1647. — Acta Sanctorum Hibemiae, éd. J. Colgan, Lovanii, 1645. — Acta Sanctorum Hibemiae ex codice Salmanticensi, éd. de Smedt et de Backer, Edinburgi et Brugis, 1888. — Lires of Saints from the Book of Lismore, éd. Whiti.ey Sokes, Oxford, 1890. — Vitae Sanctorum Hibemiae, éd. C. Plummf.r, Oxonii, 1910. — Lives of Cambro- Brilish Saiyits, éd. W. J. Rees, Llandovery, 1853. — Vita Kentigcrni, éd. Forbes, dans Historians of Scolland, t. V, Edinburgh, 1874. — Adamnan, Vita Columbae, éditions Keeves et Fowler. — Bède, Hist. eccl. (P. L., XCV). — Ordo monasticus de Kil-Ros (P. L., LIX). — Colomban, Régula (P. L., LXXX). — Inventaire des règles monastiques irlandaises (R. B., xxv, 1908).
Travaux : Travaux de Zimmer, H. Williams, J. H. Todd, J. B. Bury, B. Robert cités dans la bibliographie du chapitre précédent.
Loofs, Antiquae Britonum Scotorumque Ecclesiae quales fuerunt mores, l.ondini, 188-2. — Rice Rees, An Essay on the Welsh Saints, London, 1836. — John Williams, The ecclesiastical Antiquities of the Cymry, London, 1844. — E. J. Newell, A Hislory of the IVelsh Church, London, 1895. — J. W. Willis Bond, The Celtic Church of Wales, London, 1897. — Th. Olden, Church of Ireland, London, 1895. — G. T. Stokes,
borée sur les saints dont l'action a été particulièrement remarquable à cette époque. Malheureusement la plupart de ces vies sont postérieures de trois, quatre ou cinq siècles aux personnages dont elles prétendent retracer les gestes'. Elles déconcertent trop souvent, au surplus, par leurs invraisemblances grossières, par leurs incohérences et leurs anachronismes2. Autre source de confusion : beaucoup de saints irlandais ont porté le même nom; on a compté par exemple jusqu'à des centaines de saints Colmans. En présence d'une mention incidente, dans une autre vie que la sienne propre, d'un personnage comptant un si grand nombre d'homonymes, on conçoit qu'il soit difficile de l'identifier avec quelque certitude.
En tout lieu les imaginations furent, au moyen âge, friandes de merveilleux. Mais il n'est peut-être pas de peuple chez qui le goût de l'extraordinaire et du bizarre ait été aussi vif que chez les Celtes d'outre-mer. Toute leur littérature, la religieuse comme la profane, est là pour attester ce trait vraiment caractéristique de leur génie. L'auteur d'une vie de saint était donc tout natu-
Ireland and the Cellic Church, 6e éd. revue par H. J. LAWLOR,London, 1907. — Eleanor Hull, Early Christian Ireland, London et Dublin, 4905. — William Reeves, The Culdees of the British Islande (Tr. R. I. A., 1860). — W. F. Skene, Celtic Scolland, t. II: Church and Culture, Edinburgh, 1877.
1. J'ai principalement en vue ici les vies de saints gallois publiées par W. J. Rees (Cambro-British Saints, Llandovery, 1853), les vies latines de saints irlandais publiées par les PP. de Smedt et de Backer en 1888, et les vies gaéliques du livre de Lismore éditées et traduites en 1890 par Whitley Stokes. — Sur la collection de Rees, on pourra consulter notamment EgertonPhillimore, Y. C, XI, 1892, p. 127-129; J.Loth, it. Cel., xx, 1899, p. 207; xxni, 1906, p. 150; Newell, Welsh Church, p. 39-47; F. Lot, Mélanges, p. 274; sur celle de PP. de Smedt et de Backer, H. Zimmer, Gôttingische Gelehrte Anzeigen, 1891, p. 186; sur la collection de G. Plummer, cet auteur clans un introd. aux V. S. H.
2. Le jésuite irlandais Etienne White écrivant à son compatriote John Colgan accusait déjà, au xvue siècle, le caractère fantastique des vies de saints de son pays (cf. Études, xxu, p. 597). De même Adrien Baillet, Les vies des saints, Paris, 1704, t. I, p. 62-63.
Tellement amené, pour flatter ce penchant chez ses lecteurs, à orner des broderies de la légende la trame trop nue de ses récits.
Aussi bien pourquoi reprocher à ces hagiographes leur insuffisance documentaire? Leur but en écrivant n'était nullement de faire œuvre d'historiens. La façon dont on se pique d'écrire l'histoire aujourd'hui était tout à fait étrangère à leurs soucis, comme aussi aux exigences du public auquel ils s'adressaient. Ils ne visaient qu'à édifier au moyen de récits abondants en faits merveilleux, en traits de vertus, propres à frapper les esprits et à provoquer les cœurs à la vénération et au zèle. C'est donc singulièrement abuser d'eux que de juger leurs productions naïves et dévotes d'après les sévères canons de la critique moderne.
Nous sommes résolu, pour notre compte, à n'utiliser les sources hagiographiques qu'avec une grande circonspection. Toutefois, ce serait se priver d'informations utiles, très souvent même uniques, que de rejeter en bloc toutes leurs données. Il est des vies de saints armoricains qui se recommandent par leur ancienneté et leur bon aloi1. Une vie comme celle de saint Columba d'Iona, surtout éclairée par l'annotation précieuse d'un William Reeves, nous fournit sur maints aspects du monachisme en Irlande et en Ecosse de très appréciables renseignements2. Même de vies fortement légendaires il n'est pas impossible, croyons-nous de dégager quelques faits historiques3. Relativement à la fondation d'un monastère ou d'une école célèbre par
1. M. J. Lotti range dans cette catégorie les vies des saints Samson, Pol Aurélien, Guénolé, Tutwal et Malo (R. Cel., xxn, 1901, p. 93). — M. F. Lot est, au contraire, très sceptique sur la valeur de ces vies. Cf. Annuaire de l'École des hautes études, Paris, 1910, p. 54.
2. Sur les vies des saints écossais voir Skfne, Celtic Scotland, t. II, p. 444.