Cf. Rogeu, Les études classiques, p
tel grand moine breton ou irlandais, relativement aux voyages accomplis par un Irlandais en Galles, par un Gallois en Irlande, voyages souvent si utiles pour déterminer la filiation des doctrines ascétiques, pour expliquer la propagation du savoir, il n'y a pas lieu de se retrancher dans un scepticisme absolu.
Une pure invention de conteur en pareille matière eût offensé les traditions locales, que l'on peut supposer vivaces, même après un temps assez long, et encore en possession de la vérité substantielle sur ces faits d'importance majeure; elle eût soulevé des protestations et des démentis. Enfin, en ce qui concerne les voyages entrepris d'une île à l'autre dans un but de formation ascétique ou scientifique, il est heureusement possible, dans plusieurs cas, de contrôler les dires des hagiographes d'un pays par ceux d'un autre, ou bien, ce qui est encore plus satisfaisant, de vérifier à l'aide des Annales, ou autres documents non hagiographiques, les témoignages essentiels des vies de saints.
S 2. — Origines et développement de la vie monastique en Grande-Bretagne.
Bien que Paul Orose et le pape Zosime fassent de l'hérésiarque Pelage un séculier1, il n'est pas douteux qu'il n'ait été moine. Saint Augustin et Marius Mercator le disent positivement2. La difficulté est de savoir dans quel monastère il vécut, si tant est qu'à cette époque tout moine dût forcément se rattacher à un monastère,
1. Orose, Liber apolog., iv {Corp. Scr. Eccl. lat., t. V, 1882, p. 020). — Zosime, Epiai, ad Africanos episc. de causa Peîagii, h (P. L., XLV, 1721).
2. Augustin, De gestis Pelagii, 19-20 (P. L., XLIV, 34S-346). — Mercatok, Liber subnotationum in verba Juliani. Praefatio, 2 (P. L.,XLVIII, -111).
6i LES CHRETIENTES CELTIQUES.
au sens actuel du mot'. On ne connaît, dans les Iles Britanniques, aucun monastère dont l'existence remonte à des temps aussi anciens. Il se peut d'ailleurs que Pelage n'ait embrassé la vie religieuse qu'après avoir quitté la Bretagne.
On sait que saint Athanase, qui était fort au courant des usages monastiques de l'Orient, fut exilé, une première fois, à Trêves, en 336-337. Il n'avait pas encore écrit sa Vie de Saint Antoine, qu'il ne composa probablement que durant son troisième exil dans la Haute-Egypte, entre 356 et 362 2. Cet ouvrage fut écrit à la demande des moines d'Occident et leur fut dédié. Il fascina ses lecteurs et contribua puissamment à léclosion de la vie religieuse dans nos régions3. Son influence se fit-elle sentir jusqu'en Bretagne?
Nous avons vu que saint Athanase était renseigné sur l'état doctrinal de l'Église bretonne. Rouen possédait, à la fin du ive siècle, un monastère d'hommes et un chorus virginum. Il est possible, d'après l'historien de saint Victrice, que ce soit à Trêves que l'évêque rouennais ait emprunté la règle de ses moines4. Peutêtre Victrice apporta-t-il, lui-même, en Grande-Bretagne quelques germes de ce monachisme issu des enseignements de saint Athanase.
Les longs voyages n'effrayaient pas les Bretons. Au temps de saint Jérôme, ils entreprenaient volontiers le pèlerinage des lieux saints5. Or un pèlerinage
1. On a voulu faire de Pelage un moine de Bangor en Cambrie (cf. Tillemont, t. XIII. p. 563); mais ce monastère n'existait pas alors. ï. C'est l'opinion du Dr Mayer (cf. R. B., vin, 1891. p. 56).
3. Ài'GCSTiN, Confessiones, \m, 6 ,P. L., XXII, 764-6.. — La Vita Antonii avait été de bonne heure (vers 3801 traduite en latin (cf. Dom Butler, The Lausiac History of Palladius, Texts and Studies, vi, n. I, p. 249).
4. E. Vacandard, Saint Victrice évéque de Rouen, Paris, 1903, p. 50-54.
5. Paula et EisTocnit'M. Epist. ad Marcellam, parmi les lettres de saint Jérôme. Ep. xlvj (P. L., XXII, 489). — Saint Jérôme rapporte que les Bretons connaissaient le xenodochium fondé par Fabiola à Ostie (Ep. lxxvh, P. L., XXII, 697\.
de cette nature comportait ordinairement, soit à l'aller, soit au retour, une excursion chez les solitaires d'Egypte, dont la vie angélique émerveillait l'Occident. D'ailleurs, la Palestine était, elle-même, riche en monastères'. Saint Siméon Stylite, « ce miracle de l'univers », comme l'appelle Cyrille de Scythopolis2, attira aussi au pied de sa colonne, entre autres étrangers, de nombreux Bretons. C'est Théodoret de Cyr, qui écrivait du vivant même du stylite, qui nous l'apprend3.
Voilà bien des occasions de contact entre gens de l'Occident et Orientaux, sans parler des voyages qui se sont accomplis sans laisser aucune trace dans l'histoire.
Les missions de saint Germain d'Auxerre n'eurent pas pour unique résultat de ramener l'Eglise bretonne à l'orthodoxie, elles contribuèrent, déplus, au développement du monachisme en Bretagne. Un document du vme siècle lui attribue, ainsi qu'à saint Loup de Troyes , l'introduction du cursus de Lérins dans les îles 4. A la différence de son compagnon, Germain n'avait pas été moine, mais sous l'influence de Trêves, de Lérins et de Tours, le monachisme avait fait de si remarquables progrès en Gaule de son temps qu'il est vraisemblable qu'il aura essayé d'en assurer le développement au delà de la Manche. De fait, le biographe de saint Samson parle d'un monastère gallois qui
1- R. Génier, Vie de saint Eulhyme le Grand, Paris, 4909, p. 6-52.
2. Vita Euthymii magni, xtv, 84 (A. Sanct. Bol., t. Il de janv., p. 679).
3. Théodoret, Religiosa Historia, xxvi (P. G., LXXXII, 1471-72).
4. Ratio de cursus (sic) qui fveruntex auctores (sic) (C. E. D., I, p. 139). — M. Malnory (S. Césaire évêque d'Arles, Paris, 1894, p. 251) a montre l'influence de Loup dans l'expansion du monachisme lérinien. — Sur l'état du monachisme breton au commencement du v" siècle, voir F. Walter, Dus alte Wales, p. 217 et H. Williams, Some aspects of the Christian Church ïn Waks Tr. S. Cym., 1893-94, p. 69-70).
passait pour avoir été fondé par Germain '. Le même auteur rapporte que l'évêque gaulois aurait ordonné prêtre, sans doute lors de son second voyage (447), Iltut, egregius magister Britannorum2, qui fonda le monastère de Llantwit, où il eut pour disciples les saints Samson, Pol Aurélien, et, peut-être, Gildas, lesquels devaient, dans la suite, — au moins les deux premiers, — passer en Armorique, et. peut-être encore, saint David 3.
L'action de David paraît avoir été fort puissante. 11 demeure le grand saint national de Galles. Maintes églises de ce pays sont encore placées sous son vocable. Il fonda le siège de Menevia sur un âpre promontoire qui domine la mer d'Irlande, dans un site écarté, sauvage, grandiose, mieux approprié à la vie contemplative des moines qu'aux nécessités d'un siège épiscopal.
Saint Cadoc fut un autre grand moine breton du vie siècle. Formé par un maître irlandais, il passa en Irlande, où il recruta un grand nombre de disciples, entre autres Finnian. Rentré dans son pays, il fonda le monastère de Llan-Carvan4.
Le monachisme était donc florissant en Grande-Bretagne au vic siècle. On a même cru que le clergé de