LE MILLION
21 octobre 1881.
ous voyez bien que nous vivons trop vite et que cela ne peut pas durer. Cette effroyable agitation des Parisiens atteint au paroxysme; les mieux organisés y succombent. Ah ! ce pauvre Gill, taillé en hercule, qui nous criait d'une voix de stentor : Je suis poitrinaire ! et qui ne savait pas qu'il était déjà fou. Personne ne s'en doutait d'ailleurs. Peut-être l'étions et le sommes-nous autant que lui, et partant mauvais juges !
Je vous le dis en vérité : ou Paris se calmera, ou Paris sombrera. Il n'est pas possible qu'une telle névrose dure plus longtemps que le siècle. Nous tombons du haut mal, et c'est une société de convulsion naires que la nôtre. On ne voit que gens qui se percent la langue et qui mâchent des tisons ardents. Chine rencontre que des possédés dans la crise, des épileptiques dans l'accès, des délirants dans la fureur. C'est saint Guy qui mène le cotillon. Voici le groupe
des hilares, voilà le groupe des atrabilaires. Les uns dansent sur l'orteil, et les autres sur le talon. Les paumes brûlent la fièvre, les lèvres, sèches et pendantes, ardent d'une soif éternelle.
A la vapeur et dans la vapeur, des êtres fantomatiques se croisent à travers la buée et s'effacent. Ils ont vécu. D'autres leur succèdent, et l'on voit un instant trembloter leurs ombres, c'est fini. La clameur est énorme, elle mêle en elle le sifflet, le hurlement atroce, l'éclat de rire diabolique, la plainte sans fin et la vocifération des hosannahs ! C'est là-dedans que nous vivons! C'est là-dedans qu'on nous demande d'être calmes, sages, mcdérés, réfléchis, de nous recueillir pour penser et juger, de nous isoler pour produire. Fais ton nid, petit oiseau, dans cette forêt secouée jusqu'aux racines par la tempête. Construis ta maison, mon frère, pendant ce tremblement de terre. Croyez-le bien : cet état de choses ne durera pas, car il contrarie les lois naturelles. Le sort des Ninives et des Babylones est implacablement écrit dans l'histoire des révolutions terrestres : Londres et Paris ne se soutiendront pas plus à ce degré de vertige que les antiques cités démentes.
Aussi terriblement que vous concentriez la vie, et arrivassiez-vous à la réduire à une heure, vous ne parviendrez point à la faire boire à l'homme d'une haleine, à la lui faire avaler en une bouchée. La nature ne le veut pas. La loi de gradation s'y oppose. A quoi aboutissent-elles, ces tentatives désespérées des cités démentes? à l'avortement de Babel, à une constatation d'impuissance. Parvenus à une certaine hauteur, les ouvriers delà tour chimérique sont saisis de