LK MILLION
vertige et ils tombent : les voilà, les fous! Pourquoi? C'est que cette hauteur es1 celle ou lé rôle des ailes commence. Nous n'avons pas d'ailes, nele savcz-vous plus?
J'ai rencontré A.rtdné Grill il y a quinze jours à peine sur les boulevards : Eh bien, me dit-il avec ce bon sourire cordial qui était le charme de sa face puissante, eh bien, l'as-tu?
Connaissant ses préoccupations du moment et ses déboires, je compris tout de suite ce qu'il voulait dire el qu'il s'agissait du Million I
— Oui, lui répondis-je, je l'ai. Et toi ? — Pas encore, fit-il d'un ton comiquement théâtral. — Viens, reprisje, et nous nous mîmes à causer en arpentant la chaussée. — J'ai une très belle affaire. Il s'agit de tuer la P. L. M. Veux-tu en être? — J'en suis, nous fondons une société pour le rétablissement des diligences. Tu seras Laffîte et je serai Gaillard. Encore deux accidents de Gharenton, et le succès est assuré. — L'excellent Gill se divertit beaucoup de cette fantaisie, et nous nous séparâmes sur la promesse facétieuse du partage du Million. Qui m'aurait dit, hélas î que je le quittais sur le seuil d'une maison de santé?
Eh bien si, tout devait me le dire. Le lieu où nous conversions, notre conversation même, l'idée de cette recherche du Million, qui est l'obsession, avouée ou non, du Parisien. Paris^ c'est Millionville. Plus nous allons, et plus ce besoin s'exalte chez tous les Parisiens d'avoir le Million, de l'acquérir et de le conquérir. Pourquoi voulez-vous que les gens d'esprit échappent à ce désir impérieux qui, demain, sera une nécessité,
presque une condition d'existence? Ils sentent leur force, eux aussi, et ils se disent à la longue que dans cette chasse furieuse, cette course de ballade allemande à la poursuite du Million, ils n'arriveraient pas les derniers s'ils voulaient s'en donner la peine. Le bruit de l'or, ce bruit qui remplit la cité, qui sonne aux quatre coins, jour et nuit, cet agaçant, tentant, persécutant tintinnabulage des écus, ils l'entendent comme les autres, les malheureux artistes, dont la vie est parfois si amère ; aures habent, et ils se demandent si ce n'est pas eux qu'elle appelle, la voix du Million, la voix de Paris.
Alors les voilà partis, dans la bousculade, les voilà pris dans l'épouvantable chasse, courant de ci de là, selon que Million parle à gauche ou qu'il parle à droite, haletants, trompés parles échos, et jetés à jamais en proie à l'aventure. Ils deviennent fous les premiers, car ils ont rêvé plus ardemment que les autres ; leurs tempes battent plus vite, leurs fièvres sont plus fortes, leurs désillusions sont plus cruelles. 0 infâme Million, sale Million, ignoble Million, qu'est-ce que tu voulais à ces travailleurs heureux, à ces beaux jeunes gens aimés et favorisés, joie de l'univers et consolation de l'humanité ? Pourquoi les as-tu arrachés à la féconde misère, à la liberté, à l'admiration, pourquoi leur as-tu volé le talent, la fierté et quelquefois même jusqu'à la conscience ? car cela arrive aussi. Que vienstu faire chez nous, monstre (Je bêtise, d'injustice et d'inutilité ? Tu es donc jaloux de l'esprit, de la beauté et des dons de la nature? Pourquoi ne restes-tu pas avec tes prêtres, tes adorateurs, tes clients et t'es plats valets, grosse potiche pléthorique, honteux Bouddha