NOS POSSESSIONS DE L'INDO-CHINE
10 novembre 1881.
oici l'heure de sacrifier à Venus autant de colombes qu'il y a de pigeons à Paris. Je ^pp ne me tiens pas d'allégresse. A vous cellelà, mes maîtres, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Armand Silvestre, les poètes hellènes qui tant et si bien avez chanté la courtisane antique ! Car jamais, dans leurs rêves hyperboliques, jamais, dans la débauche grandiose et sacrée de leurs imaginations de prêtresses, ni Phryné, ni Laïs, ni leurs rivales n'ont atteint à une telle hauteur de dérèglement!
Elle avait tout épuisé, cette Valtesse aux cheveux d'or ! Elle avait vidé la coupe des voluptés amères, les absinthes vertes et les blanches, avec gomme, anisette ou orgeat. Elle avait posé Nana à Emile Zola, ce Praxitèle du guano ! Elle avait rempli des idéals de peintres, qui sont des trous sans fond et sans orifice. Elle en était au bout de tous les rouleaux hu-
mains. Le monde ne la contenait plus. On la voyait languissante, et le front aux vitres collé, dévorer des yeux le vide de l'univers.
— Qu'est-ce que je pourrais faire d'inouï? se disaitelle, j'ai passé les bornes du pharamineux. Le réel est étroit, a dit Lamartine, le possible est immense. Or, le possible, je l'ai dans mon chaton de bague.
C'est alors qu'elle entendit une voix qui lui disait :
— Tu n'as pas encore écrit dans le Journal officiel !!!
Ecrire dans le Journal officiel, ah ! quel rêve ! Ce rêve, je l'ai réalisé, moi aussi. On ne sait pas ce que c'est. Il n'y a que Valtesse et moi, qui le savons!... Mais chut, ma chère consœur, et posons le doigt sur la bouche. Ne révélons point le mystère. Gardons pour nous le prodige de ces jouissances suraiguës et divines. Ecrire dans \e Journal officiel/... Ah ! Justine!
Nos possessions de Y Indo-Chine, tel fut le titre du mémoire que Valtesse envoya à la direction, avec quel tremblement, mon Dieu! La jeune mariée, qui, pour la première fois... Enfin toute comparaison est faible pour rendre l'émotion de "Valtesse, lorsque traversant le pont des Saints-Pères et relevant sa jupe timide sur la candeur de ses bas bleus, elle porta son manuscrit chez Wittersheim. Les passants qui la frôlaient se disaient entre eux : Cette jeune fille va tomber! Elle a faim peut-être !... Elle avait faim en effet, mais faim de X Officiel, jusqu'à la boulimie, faim du pauvre Wittersheim, de ce Wittersheim énorme, colossal, dont on avait dit : Wittersheim, c'est deux notaires.
Dès que le directeur (lequel eut cette chance ?) se fut assimilé le travail de Valtesse sur nos possessions dans