NOS POSSESSIONS DE L'INDOCHINE
l'Indo-Chine, il l'attribua tout de suite au duc de Broglie. Il y a quelqu'un, fit-il dans le bureau de rédaction, qui possède l'Indo-Chine comme je voudrais posséder Va II esse. A ce degré-là, c'est du satyriasisme littéraire, car l'anonyme possède tout le temps. Nous insérons. Et on inséra.
Et le lendemain matin, quand Y Officiel parut, en retard d'une semaine comme toujours, Valtesse avait connu tout ce qu'il y a et tout ce qu'il n'y pas de bonheur sur la terre, d'extase et de pâmoison.
N'en riez pas, c'est superbe. Mais à la place d'Emile Zola j'ajouterais un chapitre à Nana, car il y manquera désormais. Les critiques de l'avenir diront : Du moment que Nana n'a pas écrit à Y Officiel, Nana n'est pas vrai, le naturalisme est une blague et Zola n'est qu'un Mille voye. Poètes, mes amis, égorgeons des palombes, la grande courtisane n'est pas morte. Aspasie dîne chez les Archontes, elle est du Bulletin des Lois : elle possède l'Indo-Chine et elle fiche dedans Périclès. Aspasie collabore.
On voit bien que l'avocat Napias n'a pied nulle part, car au lieu de révéler le mémoire de l'Indo- Chine, il devait le nier jusqu'au billot. Par ce mémoire, Valtesse grandit démesurément et prend la la tète delà courtisanerie moderne. Ce trait de génie l'illustre immensément : il explique la présence chez elle de Socrate et d'Alcibiade. 11 justifie de sa haute situation. Valtesse est un bien national.
Que dis-je !
C'est à cette possession de l'Indo-Chine qu'elle doit, n'en doutez pas, la possession de sa fille Pâquerette, qui lui est enfin rendue. Il ferait beau voir,
dans un pays ivre de gravité, d'officialité, de fonctionnarisme et de cravate blanche, que l'on disputât son enfant à un rédacteur de l' Officiel ! Savez-vous bien que la position de rédacteur à Y Officiel équivaut à celle de préfet, et qu'elle y mène, ainsi qu'à la Légion d'honneur ? Ne pas rendre sa fille à un préfet décoré, j'en défie la magistrature. Valtesse est tout cela, grâce au mémoire sur la possession ; c'est pourquoi on lui a restitué sa fille. Qu'avez-vous à objecter, maître Napias ?
Lui demanderez-vous ce qu'elle va faire de Pâquerette et comment elle compte la préserver de l'effeuillement? Sa réponse est prête : — « Je lui apprendrai à posséder à fond l'Indo-Chine, je lui en inspirerai l'amour exclusif, et sa chambre virginale sera tapissée de numéros de Y Officiel. Elle connaîtra Pondichéry et elle saura que ce n'est pas un pont, comme le Pont- Euxin, le Pontmartin, le pont des Saints-Pères, mais bien une ville française, comparable à Pontorson, et située dans une autre hémisphère. Peut-être n'atteindra-t-elle pas à la science splendide d'un Elisée Reclus, par exemple ; mais elle sera, du moins, recluse dans un élysée, et elle n'y aura sous les yeux que des atlas et des mappemondes. Je ne fréquenterai plus que des chevaliers de Malte, et s'il le faut, de Malte- Brun! »
Et vous serez collé, maître Napias, par tant de maternité géographique ou de géographie maternelle. Et quand Valtesse se décidera à redemander son autre fille, celle qui n'est pas jolie, qui est infirme, et qui attend sa mère dans un établissement de charité, vous plaiderez pour elle cette fois. Vous vous indignerez,