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Les chroniques du chateau de Fontainebleau

A Fontainebleau, François P"" vit toujours, comme Louis XIV à Versailles ou Marie -Antoinette à Trianon. On a dit qu'un paysage est un état d'âme. Le mot est juste en plus d'un sens. Les sites ont avec les individus d'intimes correspondances et de mystérieuses affinités. Certains coins de terre exercent sur certaines âmes un invincible attrait et par une réciprocité nécessaire, les hommes, dans la mesure de leurs moyens d'action, ont imprégné de leur personnalité les lieux de leur prédilection. Leur image s'y perpétue plus fidèle et plus durable qu'en un marbre ou en un tableau, car nous y retrouvons, mieux encore qu'aux traits de leur visage, le reflet de leurs goûts et de leurs aspirations.

François, roi chevalier, devait se plaire à Fontainebleau. La vaste forêt, riche en animaux de toute espèce, se prêtait fort au noble passetemps de la chasse. Elle entourait d'une ceinture d'arbres verdoyants et d'un remjar compliqué de collines rocheuses, la large vallée, où le vieux château mirait son donjon et ses tourelles aux eaux paisibles d'un étang. Nul lieu ne se montrait plus favorable aux joutes, tournois et courses de bagues, oij brillaient l'adresse et la prestance du Roi. Il y rouvait successivement une retraite paisible aux jours d'adversité et un fastueux théâtre aux temps de prospérité.

Lorsque, le 3 juillet de l'an 1519, François apprit, à Poissy, l'élection à l'empire de Charles-Quint, son compétiteur, sa déconvenue fut cruelle. Tl a^ai semé l'or à pleines mains, et fut, au dire d'un

chroniqueur, fort marri de l'infidélité des électeurs aux promesses desquelles il s'était fié « et pour prendre un peu de récréation et mectre en oubly mélancolye, se retira à Fontainebleau où il séjourna quelque temps prenant son déduict à la chasse »,

Et voici que, vingt ans plus tard, l'occasion va s'offrir à lui de rendre un signalé service à ce rival qu'il n'a cessé, avec des succès divers, de combattre et de contrecarrer. Le vaincu de Pavie saura vaincre son vainqueur en générosité.

Dans l'été de 1539, les bourgeois de Gand s'étaient soulevés contre l'Empereur leur souverain. Leur rébellion menaçait de s'étendre sur tous les Pays-Bas. Pour la dompter, Charles-Quint sentait sa présence nécessaire. Mais il était à Madrid, et pour joindre promptement ses sujets révoltés, trois routes s'offraient à lui : la route de mer par — golfe de Gascogne et la Manche, une autre, longue et difficile, par la Méditerranée, l'Italie et l'Allemagne, enfin, la plus aisée par la terre à travers les domaines du roi de France. L'Empereur redoutait la première, tant à cause des périls d'une traversée hivernale, que par crainte d'une attaque du roi d'Angleterre avec lequel il était en assez mauvais termes. La longueur et les difficultés de la seconde le rebutaient.

La troisième le livrait à la discrétion d'un adversaire qui pouvait mettre sa complaisance à un prix que Charles ne voulait pas payer; c'était cependant celle qu'il préférait II eut l'habileté de faire connaître son désir, sans formuler aucune demande. Le roi de France, obéissant tout à la fois aux suggestions de son âme chevaleresque, au plaisir de paraître aux yeux de son rival entouré de toutes les magnificences de sa cour, peut-être aussi avec le secret espoir de concessions futures en Italie, non seulement consentit au passage sans condition, mais encore le sollicita « voullant bien vous asseurer. Monsieur mon bon frère, par ceste lettre escryte et sygnée de mayn sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que vous avez, que passant par mon dict royaulme, il vous y sera faict et porté tout l'honneur recueil et bon trayctement que fayre se pourra. Et, iray s'yl vous playt me le fayre sçavoir au devant de vous jusque au mylieu du pays pour vous quérir et accompaigner et y mènerai mes enffans que vous trouverez prêts à vous obéyr et pareillement tout ce quy sera en ma puissance et dedans cedyt royaulme duquel vous

disposerez entièrement comme du vostre. » François pouvait, avec d'autant plus de raison, donner à l'Empereur ce nom de frère qu'il avait épousé, en secondes noces, sa sœur Eléonore d'Autriche.

Le « bon frère », cependant, n'accepta l'invitation que le jour où il eut en main de pareilles lettres, signées du dauphin Henri, de son cadet le duc d'Orléans et du principal ministre, le connétable de Montmorency. La santé du Roi laissait alors fort à désirer et son hôte futur prenait ses précautions : il fallait que le successeur se trouvât lié envers lui par des engagements personnels. Il avait aussi exigé quil ne fût parlé d'aucune affaire au cours de son voyage et exprimé le désir qu'il ne lui fût fait aucune réception.

François avait souscrit à la première de ces conditions, mais non à la seconde. Il entendait exercer de la façon la plus large et la plus fastueuse son hospitalité. Bien que relevant à peine d'une crise qui avait mis ses jours en péril, il tint à préparer et à régler lui-même les détails de la réception.

Tandis que ses deux fils et le Connétable étaient envoyés jusqu'à la frontière d'Espagne, pour y saluer Charles et l'escorter d'étape en étape, le Roi se rendait, le 17 novembre, à Fontainebleau. C'était le lieu qu'il avait choisi, bien que hors de la route directe, pour y traiter magnifiquement l'Empereur avant l'entrée solennelle à Paris. Amboise, Blois, Chambord ne devaient être que les relais de la marche triomphale qui se préparait. Fontainebleau seul étant marqué pour un séjour de quelque durée.

Fontainebleau Chasteau sy propre et playsant et sy beau Tant bien assis pour chacune saison.

Qu'il est du roy appelé la maison

Fontainebleau vrai demeure de ce prince qui,

Où qu'il soit n'est ches soy,

Dit-il, que là. Il le nomme ches moy.

Et de fait, à ce moment, Fontainebleau était non pas seulement la résidence mais l'œuvre de François. Dix années auparavant, il avait fait raser le vieux château féodal, en épargnant pourtant le donjon, que le souvenir de saint Louis protégeait. Puis, sur les antiques

iondations qui en conservaient le plan primitif, des constructeurs fiançais avaient élevé un nouveau palais plus largement ouvert à la lumière, orné de colonnades, de portiques, de loggias peintes et dorées. Des galeries, des terrasses découvertes le reliaient à des bâtiments modernes. De vastes jardins, embellis de fontaines jaillissantes, d'immenses cours propres aux tournois et à toutes sortes de jeux, des étuves luxueuses en augmentaient l'agrément. Enfin, le Roi se complaisait à accumuler dans les appartements des richesses de toute nature. Il avait appelé d'Italie Rosso et Primatice pour décorer de stucs et de fresques les parois de ses chambres, d'autres artistes pour sculpter les lambris de ses galeries. Ses émissaires rapportaient de Flandre de précieuses tapisseries, d'Italie des tableaux de maître. Un cabinet était consacré aux bagues ou curiosités, une salle aux marbres antiques, une galerie à la « librairie », un pavillon aux armes et armures. La prochaine arrivée de l'Empereur fut le signal de nouveaux embellissements.

« Le Roy si tost qu'il sceut la venue dudict Empereur en France, raconte l'auteur de la Chronique de François P"", luy fist construire et édifier un sumptueux logis de pierre faist en forme de pavillon tout à jour, lequel par devant est fort excellent. »

C'était le pavillon connu depuis sous le nom de pavillon u des Poêles ». Il s'élevait dans la situation la plus riante du domaine, regardant par trois de ses façades : vers le couchant, la grande bassecour des tournois ; vers le midi, l'étang qui le baignait de son flot tranquille ; vers le levant, la cour delà Fontaine. La venue de Charles- Quint ne fut pas évidemment la cause de cette construction, mais en fit hâter l'achèvement. Et comme le prince le devait occuper dans la saison la plus rigoureuse, on y installa ces grands poêles à la mode d'Allemagne, dont, pendant plusieurs siècles, le surnom lui demeura.

François avait partagé entre Rosso et Primatice l'exécution des décorations destinées aux réceptions et fêtes projetées. Mais il voulut en personne surveiller les apprêts.

Le 15 novembre, il arrivait à Melun « en traîneau », car sa santé lui interdisait encore le cheval. Il ne laissait pas cependant de se livrer toujours à la chasse, son plaisir favori; la veille, il s'était réjoui de voir prendre « un fort bon grand cerf en Senart », à la mort

CHARLES-QUINT CHEZ FRANÇOIS lef 5

duquel il était arrivé avec son traîneau « aussi tost que les veneurs mesmes «. Il ne manqua pas d'en rendre compte à Montmorency, qui cumulait, avec les fonctions de connétable, la charge de grand maître de sa maison. En même temps, il lui mandait ses dernières instructions politiques et ses ordres pour la mise en état des maisons royales que devait bientôt traverser l'illustre voyageur.

Le lendemain de bonne heure, François était à Fontainebleau. Une semaine entière il y demeura, ne confiant à quiconque le soin de régler les détails de la réception prochaine.

Puis, le 24 novembre, il quittait son « chez soy » pour s'avancer au-devant de son hôte. La Reine et toute la cour l'accompagnaient. La route se fit lentement : d'abord en traîneau ou en litière, puis, à partir d'Orléans, par bateau sur la Loire. La gondole royale, toute tendue de satin, renfermait un appartement complet pourvu de cheminées et de toutes les commodités souhaitables. Le reste du cortège suivait dans onze bateaux. On descendit le fleuve jusqu'à Amboise. De là, on gagna Loches où se devaient rencontrer les deux souverains.

L'Empereur était parti de Valladolid le 20 novembre. Veuf depuis le mois de mai précédent, il n'avait pas quitté le deuil. Son équipage était modeste et sa suite médiocre. Elle se composait à peu près également d'Espagnols et de Flamands. On y remarquait deux grands seigneurs, le duc d'Albe et M. de Bossu, puis le maître d'hôtel Don Pedro de la Cueva, le sommelier M. de Rye et quatre gentilshommes de la chambre. Don Enrique de Toledo, MM. de la Chaulx, de Flagny et d'Herbais. Bien qu'on ne dût traiter aucune affaire, deux secrétaires d'Etat, le Flamand Bave, l'Espagnol Yldiaques, accompagnaient leur souverain. Le reste de la suite comprenait un médecin, un barbier, deux aides de chambre, deux cuisiniers, un maître des postes. A Fontarabie, le second fils du Roi, Charles, duc d'Orléans, à peine âgé de dix-neuf ans, était venu à la tête de quinze gentilshommes saluer l'Empereur. Affable, galant, et magnifique comme son père, il ne devait pas tarder, pendant la durée du voyage à devenir le favori du monarque étranger. A Bayonne, le lendemain, c'était Henri, Dauphin de France, qui, accompagné de vingt-cinq princes ou gentilshommes présentait ses hommages. Lejeune mari de Catherine de Médicis portait déjà la livrée noire et blanche de la dame de ses

pensées, la belle Diane de Poitiers, à qui les soins du Prince ne réussirent jamais à faire quitter le deuil du sénéchal de Normandie son premier mari. Avec le Dauphin, se trouvaient le connétable Anne de Montmorency et le cardinal de Chatillon Odet de Coligny. Les deux princes et leurs suites réunies formaient l'escorte d'honneur envoyée par le roi Très Chrétien à Sa Majesté Catholique. De ville en ville, de château en château, le cortège, trop lent au gré de l'impatience de l'Empereur, parvint le 12 décembre au château de Loches. Toute la cour de France s'y trouvait réunie. A côté des princes du sang et de ses grands officiers, François y avait appelé son beau-frère, le roi de Navarre Henri d'Albret, que Charles avait dépossédé, et quelques grands seigneurs italiens au service de la France, parmi lesquels le colonel général de l'infanterie des troupes françaises en Italie, le duc de Somma. Il voulait marquer par là que son accueil courtois ne lui faisait abdiquer aucune de ses prétentions. Ce ne fut point sans déplaisir qu'il dut renoncer à s'avancer à cheval au-devant de son hôte. Il lui fallut se résigner à l'attendre à la porte du château. Là, dit un poète du temps, l'Empereur

... A receu la première embrassée

De ce grand Roy qui fut entrelassée

De mainz propos tant doulx et gracieulx

Que moins parloit la bouche que les yeulx

Et moins la bouche et les yeulx que le cœur.

Charles en parut touché, et, dès ce jour, il ne cessa, dans les lettres écrites au cours du voyage, de louer les attentions et la bonne grâce du roi de France. Ce dernier, de son côté, ne tarissait pas en remerciements pour la confiance que l'Empereur venait de mettre en lui. Dans l'intérieur du château, au bas du degré menant aux appartements, se tenait la Reine avec la Dauphine Catherine de Médicis, Madame Marguerite la fille du Roi, et la reine de Navarre, sa sœur bien-aimée. Derrière elles, les duchesses de Vendôme, de Montpensier, de Nevers, d'Étampes, et cent autres femmes de la première qualité. Éléonore d'Autriche réservait le plus gracieux et le plus tendre accueil à ce frère dont la discorde, plus que la distance, la séparait depuis nombre d'années.

Dès le lendemain, fut repris le voyage.

L'Empereur ne pouvant oublier ses Flamands révoltés, déplorait à part soi les trop courtes étapes que la santé du Roi, la brièveté des jours et les divertissements du chemin lui imposaient.

Ce devait être un singulier spectacle que celui de ces deux souverains, dont chacun semblait être de l'autre la vivante antithèse et dont, depuis si longtemps, la lutte se poursuivait opiniâtre, marchant pour la première fois de conserve dans un appareil pacifique : Charles, vêtu de noir, chevauchait austère, au milieu de sa petite escorte ; François, somptueusement paré, s'avançait en litière, tandis que sa cour, joyeuse et galante, se plaisait à égayer de plaisirs variés la monotonie de la route. Le jour, on chassait devant soi dans les forêts du Roi. La nuit, pour oublier la fatigue de l'étape, on donnait le bal aux belles dames descendues de leur haquenées, et l'on dormait jusqu'au matin. Amboise, Chambord, Orléans, haltes, où l'on reprenait haleine pendant un ou deux jours, furent enfin dépassés. Vers la Noël, on approchait de Fontainebleau. Le 2'2 décembre, on coucha à Pithiviers, le lendemain à Milly, toujours chassant de l'un à l'autre gîte. Enfin, le 24, on toucha la forêt.

De la lisière, surgit tout à coup un chevalier blanc et noir, c'est le Dauphin ; avec lui, cinquante hommes d'armes et cinquante chevaulégers et arquebusiers à cheval, tous empanachés de plumes blanches, vêtus de casaques de velours noir, les caparaçons de leurs montures couverts de broderie d'argent. S'approchant de l'Empereur et des dames, il leur débite un compliment. Il raconte que lors de son séjour à Paris, il a appris leur venue au château de Fontainebleau, et que, comme certains chevaliers de méchante espèce fréquentent la forêt, il s'est rendu avec sa troupe pour leur faire escorte. Pendant assez longtemps, il marche à travers les bois avec l'Empereur et les dames. Lorsque l'on n'est plus qu'à un mille du château, voici que commencent à paraître en bel appareil d'autres chevaulégers et arquebusiers à cheval. Ils sont vêtus de velours cramoisi avec des broderies d'argent doré et des panaches incarnats. Bientôt ils se mettent à escarmoucher avec les cavaliers blancs et noirs et parviennent ainsi, sans cesser de batailler, jusqu'aux environs de la maison royale. Le duc d'Orléans en sort, à la tête de cinquante hommes d'armes vêtus aussi de cramoisi avec les mêmes panaches

et broderies que les chevau-légers. Rassemblant sa troupe, il la fait marcher contre celle du Dauphin. L'Empereur les envoie prier de ne se point attaquer. Des deux côtés, on le supplie de ne pas maintenir pareil ordre. Ne faut-il pas faire voir aux dames laquelle des deux troupes vaut le mieux?

Ils s'élancent alors, et sept ou huit de chaque camp se mettent à combattre à pied. Sur la fin de la rencontre, une assez forte artillerie qui se tient dans le voisinage exécute des salves. Mais le Roi n'estpas satisfait. Il se plaint qu'on n'ait pas fait mieux. Puisque « Messieurs ses Enfants » ont offert de payer les chevaux, tous auraient du rester en selle. Après quelques assauts à l'épée, le duc d'Orléans se retire avec les siens. A la porte du château, où un champ clos a été préparé, il met pied à terre, et fait dire aux dames qu'elles n'auront licence de reposer la nuit suivante dans la maison du Roi, si les chevaliers qui leur ont fait escorte n'ont d'abord combattu les siens. Aussitôt, revient le Dauphin à la tête de ses hommes d'armes. Le combat recommence, et c'est lui qui se signale par les plus belles prouesses.

Rien de commun entre les jeux guerriers dont les compagnons de Charles-Quint ont, sur l'heure même, décrit les péripéties et le prétendu ballet de faunes et de satyres dont, au dire du P. Dan, l'arrivée de l'Empereur aurait été saluée.

Le combat terminé, les souverains et les dames purent pénétrer dans le château. L'aspect de l'étang, des fontaines et des jardins émerveilla les étrangers, tant l'art avait ajouté de beautés nouvelles à l'agrément du site. A l'entrée de la longue chaussée qui précède la demeure royale, se dressait un arc triomphal orné de trophées et de peintures. On y avait représenté le Roi et son hôte vêtus « à lantique » accompagnés de la Paix et de la Concorde « pour faire voir à l'Empereur avec quelle bienveillance et franchise le Roy le recevoit » . Là se trouvaient des symphonistes et des chanteurs, puis on franchit d'autres arcs jusqu'au grand portail dont les abords donnaient en plein hiver l'illusion du printemps, tout couverts qu'ils étaient « de buis vert par carreaux et losanges. »

Le grand portail étageant ses trois arcades éclatantes d'or et de peintures donnait accès à la « grande vis » qui montait aux appartements. Le cortège en gravit les degrés. Dans la chambre du Roi, qu'il

devait traverser pour gagner le logis destiné à l'Empereur, les fresques du Primatice chantaient les amours des dieux, leurs métamorphoses et les aventures du héros de r Iliade, tandis qu'au plafond soutenu par vingt termes de stuc resplendissaient les hauts faits de saint Louis. De cette pièce on pénétrait dans la galerie, jetée comme un pont magnifique entre le vieux château rajeuni et les bâtisses modernes de la grande basse-cour. Seize fenêtres léclairaient largement, d'un côté sur des prairies et des jardins, de l'autre, sur la cour de la Fontaine et sur l'étang.

Rosso y venait de déployer en quatorze tableaux bordés de stuc l'inépuisable fantaisie de son imagination capricieuse. Aux lambris de noyer Scibel de Carpi avait sculpté, sous cent formes diverses l'emblème royal, la Salamandre, accompagnée de la devise partout répétée : « Niitrîsco et exstinguor. » Au bout de ce couloir fastueux s'étendait la terrasse sur laquelle ouvrait le pavillon neuf réservé à l'Empereur. Dès qu'il y fut entré, il put, lui aussi, se croire chez lui; partout, sur les murailles et aux plafonds, s'étalaient ses armoiries, l'aigle de sable sur champ d'or avec sa devise : « Plus oultre. «

Sous ses fenêtres, dans la cour de la Fontaine, s'élevait une haute colonne « artistement faicte, dorée de tin or laquelle gectoitune flambe de feu par le hault et sommet d'icelle nuit et jour et par le meillieu gectoit par petitz canaulx du vin et de l'eau continuellement ». Elle aussi portait sa devise latine : « Quipossit capere capiat. »

De toutes les décorations inventées pour la réception, aucune ne frappa plus l'imagination des contemporains que cette colonne d'où jaillissaient en même temps et sans trêve la flamme et l'eau. Ils y voyaient une sorte de prodige. Les chroniqueurs les plus sobres de détails y font allusion et René Macé, dans un poème de circonstance, admire que

Le Roy ayt faict en son Fontainebleau Pour l'Empereur feu merveilleux en l'eau.

Mais Charles-Quint ne put prendre alors qu'un assez court repos dans son appartement. La journée des deux souverains n'était point terminée : c'était la vigile de Noël, et Leurs Majestés, la Très Chrétienne

et la Catholique, ne pouvaient se dérober aux devoirs de piété que la religion leur imposait à pareille date.

On se rendit à la chapelle, où furent chantées successivement vêpres et matines. Encore la dévotion espagnole parut-elle s'étonner de la brièveté des offices français et se scandaliser quelque peu de les voir terminés avant minuit.

Mais la fête du lendemain devint au contraire pour les étrangers un sujet d'édification. Une grand'messe solennelle fut célébrée, à laquelle François communia, puis après, suivant la tradition, toucha les écrouelles. C'était assurément une des cérémonies les plus curieuses et les plus singulières de l'ancienne monarchie. Une croyance populaire voulait que le roi de France, le jour de son sacre, reçût en même temps que l'onction sainte le pouvoir de guérir les scrofuleux. Le monarque, en quittant la cathédrale de Reims, se rendait en pèlerinage à l'abbaye de Saint-Marcoul, dont le bienheureux patron possédait cette vertu miraculeuse. Après avoir vénéré le tombeau du saint, il touchait les malheureux atteints de l'horrible maladie : et ceux-ci rentraient chez eux guéris et nantis d'une aumône. La cérémonie se répétait ensuite « aux bonnes fêtes » de l'année, toutes les fois que le roi, après avoir confessé ses péchés, recevait la communion.

François I" ne pouvait manquer d'exercer devant son ancien rival une aussi précieuse prérogative. Une infinité de malades rangés près de la chapelle attendaient sa sortie. Les médecins de la cour les avaient examinés, afin de congédier les simulateurs.

Dès que le Roi parut, portant au cou l'ordre de Saint-Michel, tous s'agenouillèrent en joignant les mains. S'avançant alors la main nue, il s'arrêtait en face de chaque malade, dont le Premier Médecin et le Premier Chirurgien soutenaient la tête, touchait chacun du front au menton, puis d'une oreille à l'autre, en disant chaque fois : « Le Roi te touche, Dieu te guérit. » Le Grand Aumônier suivait, distribuant des aumônes, puis le Premier Maître d'hôtel et le Maître d'hôtel ordinaire, portant, l'un une aiguière d'eau vinaigrée, l'autre une serviette pour '-e service du prince.

Ces précautions n'étaient pas inutiles et le monarque avait besoin de toute sa fermeté pour surmonter son dégoût. A en croire les relations des Espagnols, nombreuses furent les guérisons : le bruit s'en répandit sans doute dans leur pays, car, à côté des malades français, ce

fut d'Espagne que désormais vinrent en foule les malheureux qui espéraient du roi de France une cure merveilleuse. Par courtoisie, on leur donnait le premier rang.

Ayant accompli ses fonctions royales, François allait désormais se consacrer tout entier à son hôte et alterner en son honneur les chasses et les festins.

La cour de France était dès lors la plus sompîeuse et la plus brillante de l'Europe. Le Roi ne se contentait plus des membres proches de sa famille et des grands officiers delà couronne, qui formaient l'entourage habituel de ses prédécesseurs. Il retenait auprès de lui tous les princes du sang, les cardinaux, comme les plus grands seigneurs du pays, ainsi que leurs femmes et leurs filles, estimant, au dire de Brantôme, que cour sans dames est « un jardin sans aucunes belles fleurs ». Il voulait tout ce beau monde magnifiquement paré et luimême souvent en prenait à sa charge les dispendieux ajustements.

Assez peu de temps avant le voyage de l'Empereur, il avait commandé pour lui et pour sept grands personnages de la cour, parmi lesquels le roi de Navarre, huit « robbes de drap coulleur de fleur de pescher » doublées de taffetas et bordées d'un passement d'or de Milan.

En même temps, vingt-cinq « damoiselles « de la suite de la Reine ou de la Dauphine, recevaient vingt-cinq « robbes de vellours violet cramoisy » à manches et poignet de « toille d'argent » doublées de taffetas blanc et bordées de tresse d'argent; plus vingt-cinq autres « robbes de satin rouge cramoisy » à manches et poignets de toille d'argent, doublées de taffetas rouge et bordées de tresse d'or.

Deux autres étaient gratifiées de toilettes « de vellours noir » avec « fourrure d'hermine ».

A toutes ces élégances, il fallait un cadre maguifîque. En dehors des décorations peintes et sculptées qui formaient la parure habituelle du château, on y avait apporté les joyaux, la vaisselle d'or et d'argent, les meubles précieux et les tapisseries qui suivaient la cour dans ses multiples déplacements. Sur les murs s'étalaient les plus riches tentures. La plus célèbre était la tapisserie des Triomphes de Scipion. Ce chef-d'œuvre des Flandres, rehaussé d'or et de soie, excita pendant plusieurs siècles l'admiration universelle; c'était, disait-on, « la tapisserie la mieux historiée et les personnages mieux faicts qu'on eut sceu voir ». Aussi le Roi l'avait- il dû payer

du prix d'une fortune, 22 000 cous, somme énorme pour l'époque. Mais c'était pour lui une manière de trophée de victoire arraché à son éternel rival. Le maître de l'œuvre la lui avait en effet présentée plutôt qu'à Charles-Quint, « ayant ouï parler de la libéralité, curiosité et magnificence de ce grand Roy, et qu'il en tireroit bien davantage de luy que de l'Empereur son souverain ».

Chaque jour une nouvelle espèce de chasse était offerte à l'Empereur, et parfois deux dans la même journée, car, remarque un chroniqueur, « le lieu y est fort propre et convenable, auquel il y a toutes sortes de bestes plus que en aultre du monde. »

Les équipages étaient à l'avenant, qu'il s'agît de chasses à courre, aux toiles ou à l'oiseau. La vénerie comprenait : pour la chasse à couire, outre le grand veneur, douze veneurs à cheval, six valets de limiers, cinquante chiens courants; pour la chasse aux toiles, un capitaine, un lieutenant, cent archers des toiles et cinquante chariots. La fauconnerie ne comptait pas moins de cinquante gentilshommes et de cinquante aides fauconniers, placés sous les ordres du grand fauconnier et disposant de trois cents oiseaux.

François ne put maliieureusement en faire toujours par lui-même les honneurs à son visiteur. Le cheval continuait à lui demeurer interdit et, par moments, la rigueur extrême de la température ne permettait pas même le traîneau à sa santé chancelante. Mais ses fils et Montmorency savaient le suppléer dignement. Parfois, l'éloignement de la chasse forçait à dîner hors du château, mais les précautions étaient si bien prises que rien ne manquait « et ce qui esloittrès rare, c'est que dans un village, dans des forêts à l'assemblée, Ton y estoit traicté, comme si l'on fust esté dans Paris... Ilestoitbien aisé à Lucullus de faire ses despences en une bonne ville, mais aux champs tracassans et tous les jours dans des villages, dans des déserts et des boys, et porter tout un attirail de court et le voir marcher comme nous l'avons veu, c'est une chose incroyable à qui ne l'a veue. »

Ces magnificences, d'ailleurs, n'étaient pas seulement réservées à la table impériale. Celle que le Connétable tenait pour la suite des souverains était servie avec la même recherche. Le duc d'Albe et les autres seigneurs espagnols en avaient plus d'une fois vanté la bonne chère à leur maître. Le parcimonieux Charles doutait de leurs récits.

Un jour que François l'attendait pour dîner, il se fit excuser et alla surprendre le Connétable au moment où il se mettait à table, a 11 trouva ceste table aussy bien garnie et pourveue et chargée de vivres aussy bien apprestez et assaisonnez... dont s'estonna si fort qu il dit qu'il n'y avoit une telle grandeur au monde que d'un tel roy de France, s Et s'asseyant sans façon au milieu des convives, il parut fort se plaire parmi eux. Plus tard, il raconta son équipée au Roi, qui voulut s'excuser de ce qui avait pu lui manquer, a De rien, lui répondit-il, et si je ne l'eusse vu, jamais ne l'eussé-je cru. » Aucun compliment ne pouvait donner plus de satisfaction à François.

Si les circonstances le privaient d'accompagner son hôte en ses journalières chevauchées, il lui prodiguait au château, les attentions les plus délicates. Sa bonne grâce et ses manières chevaleresques, finirent par avoir raison des préventions et de la froideur de Charles- Quint. L'Empereur en a lui-même donné le plus sijr témoignage dans une lettre écrite le 6 janvier 1540 au cardinal-archevêque de Tolède, l'un de ses principaux conseillers. « Nous avons été, disait il, et sommes si bien traités et fêtés qu'on ne peut imaginer mieux. Et cela avec grande amitié et bonne humeur aussi bien de la part du Pioi que de tous les siens. Plaise à Dieu que ce voyage contribue à son service et au profit de la chrétienté. »

Cette missive, en laquelle Charles livre ù un ami sa plus intime pensée, inflige un formel démenti aux faiseurs d'anecdotes qui le représentent en butte aux importunités et aux allusions malicieuses de l'entourage royal. Un jour, le duc d'Orléans, sautant en croupe derrière l'Empereur, se serait écrié : c Sire, vous êtes mon prisonnier. » Une autre fois, François lui-même aurait dit à son hôte, au milieu d'un festin en lui montrant la duchesse d'Etampes : « Vous voyez, Sire, cette belle dame, eh bien ! elle me conseille de vous garder. — Si le conseil est bon, aurait répondu Charles, il faut le suivre. » Et à la fin du repas, laissant tomber comme par mégarde une bague précieuse en se lavant les doigts, il se serait empressé de la laisser aux mains de la duchesse, qui l'avait ramassée. Jamais, au cours du voyage, aucune parole, ni aucun geste ne purent faire douter de la loyauté du Roi. L'engagement pris de ne pas parler d'affaires fut aussi fidèlement gardé par François. Toutefois, il ne laissait pas d'attendre quelque profit de sa nouvelle intimité avec

cet ancien ennemi. Il espérait dabord la consolider par un double mariage, en unissant son second fils à une infante d'Espagne et en donnant sa charmante fille, Madame Marguerite, à Charles luimême. Montmorency, dès avant le voyage, avait touché quelques mots de ce projet à Perrenotde Granvelle, l'ambassadeur d'Espagne. La princesse, lui avait-il dit, en termes flatteurs pour elle mais bien cruels pour les autres dames ou demoiselles de la cour, c'est u une rose entre les espines et ung ange entre les diables ». L'Empereur pouvait se convaincre par lui-même de la vérité du propos : mais il n'était guère d'humeur ni d'âge à contracter une nouvelle union. Celle de sa fille Maria avec le duc d'Orléans lui souriait davantage. A vivre côte à côte, depuis plusieurs semaines, avec le jeune prince qui était venu le saluer sur la terre d'Espagne, il avait pu en apprécier les heureuses qualités. Charles de Valois réunissait en lui ce qu'il y avait de meilleur en son père : il le rappelait aux contemporains « en sa gaillardise et franchise, et aussi en beauté et grâce. »

Rien chez lui de la hauteur et de la froideur du Dauphin, qui parvenait mal à dissimuler sous les formes les plus polies, l'antipathie, sinon la haine qu'il professait pour l'Empereur. Jamais il ne lui pardonna les humiliations et les durs traitements qu'au temps de son enfance il en avait reçu comme otage de la rançon de son père.

Seulement, alors que le Roi comptait que l'infante Maria apporterait à son fils le Milanais en dot, l'Empereur songeait à lui donner la Franche- Comté et les Pays-Bas. 11 savait les dissentiments qui séparaient le duc d'Orléans du Dauphin, et espérait, par ce moyen, susciter à la France un nouveau rival.

En attendant, il s'occupait d'organiserenl'honneurdesdeux princes, une réception somptueuse aux Pays-Bas. Son orgueil ne lui permettait pas de demeurer en reste avec son hôte. Et en même temps qu'il conviait ses fils à l'accompagner jusqu'en Flandre, il écrivait de Fontainebleau au duc d'Arschot : « Pour ce que vous entendrez de Messire Corneille Scieperus le projet de mon voïage ettout cequej'ay résolu sur sa charge ne vous en feray plus longue lettre vous priant affectueusement.., que faictes tout le mieux que pourrés pour honnorablement traicter la compaignie. »

Le souci de l'Empereur se comprend aisément.

Il n'avait pas seulement été convié à des chasses et à des festins, mais avait reçu les marques de la plus entière déférence. Le Roi lui avait cédé durant le voyage deux de ses prérogatives les plus essentielles, le droit de grâce et le droit de collation aux bénéfices vacants. Et il avait voulu que les droits de sceau et d'expédition du chancelier de France fussent perçus par Perrenot de Granvelle qui en tira 2 000 ducats. Un malin, raconte un personnage de la suite de Charles-Quint, un pauvre clerc vint haranguer l'Empereur en latin de si bonne grâce que le prince en fut charmé. Le même jour, le Connétable lui annonça la vacance d'une abbaye de 1 000 écus de rente, en le priant d'y pourvoir. L'Empereur se récusait renvoyant l'affaire au Roi. Mais, celui-ci refusa, déclarant que ce droit ne lui appartenait plus. Charles-Quint se détermina alors à donner l'abbaye au pauvre clerc qui l'avait harangué le matin. Comme on lui objectait que le nouveau titulaire ne pourrait pas débourser les 3 000 ou 4 000 écus que lui coûteraient les bulles d'investiture. « Qu'à cela ne tienne », dit l'Empereur, et il ordonna de compter à ce pauvre clerc somme égale au coût de ses bulles.

Mais toutes les prévenances dont il était l'objet et les agréments de Fontainebleau ne pouvaient faire oublier à Charles le but de son voyage ni différer trop longtemps le châtiment de ses sujets rebelles. Arrivé la veille de Noël, il avait fixé son départ au 29 décembre. Une indisposition de François le fit remettre au lendemain. Le 30 au matin, les souverains s'acheminèrent vers l'abbaye du Lys, où ils dînèrent. Le repas fini, ils voulurent, une fois encore, prendre le divertissement d'une de ces chasses, au cours desquelles il était arrivé de forcer quarante cerfs ou sangliers et d'en voir plus de mille. Avant de quitter la forêt, on y tua force gibier. Après quoi, le jour tombant, on rejoignit la Seine où attendait la gondole royale. Le luxe de son aménagement et surtout les bons feux allumés dans ses cheminées émerveillaient les Espagnols. On s'arrêta à Corbeil pour y passer la nuit et, le jour suivant, on se remit en marche vers Vincennes. Le froid était devenu si rigoureux que ceux qui voyageaient par terre y perdirent des chevaux et faillirent eux-mêmes y périr.

Enfin, le l^"" janvier 1540, Charles-Quint faisait à Paris une entrée solennelle. A partir de ce jour, des cérémonies officielles plus fastueuses qu'attrayantes occupèrent le temps des deux princes. Au

bout de quelques jours, ils se séparèrent à Saint-Quentin avec mille protestations d'amitié que précéda l'échange des traditionnels cadeaux.

Toujours magnifique, François avait donné à l'Empereur un diamant de 6 000 à 7 000 ducats ; au duc d'Albe, un autre de 4 000 ducats; à Granvelle, une bourse de 3 000 ducats, à Don Pedro de la Cueva et à Don Enrique de Toledo, de la vaisselle d'argent rehaussé d'or ; au Grand Ecuyer, une riche pièce d'orfèvrerie ; aux gentilshommes de la Chambre, des chaînes d'or de 1 000 à 1 200 écus. Toute la suite reçut de semblables présents en joyaux ou en espèces, d'une valeur proportionnée au rang de chacun. Pour tous, le Roi y ajouta d'affectueuses paroles, s'excusant de la modestie du cadeau.

L'Empereur, de son côté, avait fait de semblables libéralités au Dauphin, au duc d'Orléans, au Connétable, à MM. de Vendôme, de Guise et de Montpensier, ainsi qu'à tous les officiers dont il avait reçu les services. La Reine et les dames ne furent pas oubliées, en sorte que, d'après une relation espagnole suspecte de quelque exagération, il y aurait dépensé près de 200 000 ducats.

Ainsi se termina cette entrevue dont la France attendait merveilles : elle y voyait la fin des guerres qu'une simple trêve avait suspendues et l'établissement définitif d'une paix dont elle était assoiffée. Poètes et prosateurs en célébraient à l'envi la prochaine douceur. Le moins enthousiaste d'entre eux ne fut pas Etienne Dolet, qui, dans son Somalre et recueil des actes du Roy Françoys Premier, estimait, après avoir célébré l'amitié des deux souverains, « que toutes leurs principalles parolles furent de concorde et de paix, qui par la divine grâce puisse si bien être tranchée que nous en voyons les effects en attendant le fruict d'icelle « , et il ajoutait avec une onction de nature à étonner bien des gens : « Prions au Rédempteur qu'il vueille si bien composer et informer à bien les cueurs de noy bons Roys qu'ils facent la paix et concorde et soye vraie la sentence du sage disans que les cueurs des Roys sont entre la main de Dieu et qu'il les inclinera et destournera où bon lui semblera. »

Les négociations commencées sitôt après le départ de l'Empereur, ne tardèrent pas à languir. Six mois plus tard, elles étaient abandonnées, et, de nouveau, la lutte allait s'élever entre des prétentions irré-

ductibles. D'aucuns ont fait grief au roi de France de sa générosité en l'accusant de s'être laissé duper par son éternel adversaire. Mais Charles n'avait fait aucune promesse et c'est sans condition qu'il avait obtenu le passage. Sans doute, François aurait pu, comme autrefois e Téméraire tenant Loviis XI à sa merci dans la tour de Péronne. essayer d'arracher à son hôte la rançon de son imprudence. Peutêtre y songea-t-on autour de lui. Le prétendu mot de Triboulet disant à son maître, que si Charles venait chez lui, il le fallait coiffer de son bonnet de fol, mais que si le Roi l'en laissait ressortir, il le devrait coifl'er lui-même, n'est qu'un reflet de cette mesquine opinion. Jamais, on peut l'affirmer, pareille pensée n'effleura l'esprit du Roi. Il eut, certes, de nombreux travers, peut-être quelques vices; c'étaient surtout ceux de son pays et de son temps. Mais on ne peut lui contester les plus estimables qualités de son peuple, et, en particulier, la loyauté chevaleresque, l'amour de l'idéal et le noble désintéressement, qui, à travers bien des misères, bien des erreurs et bien des fautes, ont toujours conservé à la France son prestige parmi les nations.

Ne regrettons pas, pour la gloire de François F', qu'il n'ait pas tenté de faire de son Fontainebleau un second" château de Péronne.

SOURCES

La plupart des détails du voyage de l'Empereur ont été extraits des nombreux documents réunis par Gachard dans le volume de la Collection des chroniques belges intitulé Relation des troubles de Gand. On y trouve, à côté des lettres de Charles-Quint ou de son entourage, des relations contemporaines en espagnol, en flamand et en français dont on ne semble pas, en France, avoir tiré grand parti.

En dehors de ces documents peu connus, nous avons consulté les mémoires de Jean Barillon, de Martin du Bellay, de Fleurange, la Chronique de François l", publiée par M. Gliffrey; le Somaire des faits et gestes du Roy Francoys premier d'ÉTiENNE Dolet; les Lettres et Mémoires d' Estai, de Ribier ; les Poèmes de René Macé et de Chappuis, la Vie des grands capitaines de Brantôme ; le Trésor des Merveilles de la maison royale de Fontainebleau, par le Père Dan ; le Primatice, par ^I. Dimier, les Comptes des Bâtiments de M. de Laborde.

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