CHAPITRE XII
J0INV1LLE (fin). SON MÉRITE LITTÉRAIRE.
Joinville n'avait point, à ce qu'il nous semble, la moindre prétention à la renommée d'écrivain. Il ne se fût sans doute jamais avisé de faire un livre, si Jeanne de Navarre ne l'en avait prié et s'il n'eût regardé comme un devoir de célébrer la mémoire du roi dont il se glorifiait d'avoir été l'ami. Bien qu'il eût vécu (surtout à la cour de Champagne) dans un monde relativement lettré, son instruction était plus que médiocre. Il cite une fois l'empereur Titus. Mais c'est dans un passage emprunté à Geoffroy de Beaulieu. Les Grecs et les Romains lui étaient, je pense, assez indifférents ; et je ne crois pas qu'à aucune époque il se fût soucié d'apprendre le métier d'historien. C'est à quatre-vingts ans qu'il fit son apprentissage. Il ne faut pas s'étonner que l'âge et l'inexpérience, non moins que sa légèreté naturelle, aient mis quelque désordre dans son ouvrage. Joinville
écrivait à la diable (qu'on me passe le mot), attrapant ses souvenirs à mesure qu'ils passaient, s'inquiétant assez peu de les mettre à leur juste place et ne s'apercevant même pas de ses redites. Aussi ne Irouvet-on pas chez lui la correcte ordonnance de Villehardouin, qui va droit à son but et suit son récit sans s'écarter aux fleurs du chemin.
On a pu voir plus haut, par l'analyse de son livre, que le vieux sénéchal n'était pas homme à s'astreindre, malgré son bon vouloir, à un plan régulier. Il veut, dit-il, retracer les vertus de saint Louis avant de nous exposer ses chevaleries et son gouvernement. Mais tant s'en faut qu'il ait épuisé son premier sujet quand il passe au second, et il le remarquera si bien qu'il y reviendra vers la fin de l'ouvrage et s'y étendra longuement. Dans le milieu de cette histoire, consacrée à la vie du roi, il ne s'aperçoit pas qu'il parle autant et plus de lui-même que de son héros. Louis IX n'est pas toujours au premier plan, tant s'en faut ; car chaque fois que Joinville retrouve un incident de sa propre existence, il ne peut se tenir de nous le conter en détail ; et il en retrouve sans cesse. Qui s'en plaindrait, du reste ? Et quels récits charmants n'eussions-nous pas perdus, s'il se fût moins complu dans cette naïve confession ! Si, d'autre part, son esprit mobile se laisse aller volontiers aux di-
gressions, peut-on lui en faire un reproche? Arrivé à Damiette, il trouve tout naturel d'écrire plusieurs pages sur le Nil, son cours, ses sources mystérieuses, ses débordements. Il a eu affaire aux Bédouins devant Mansourah : vite il nous dit ce qu'il sait sur ce peuple nomade. Il repasse par Damiette : ne faut-il pas qu'il nous instruise de ce que la reine a pu faire en cette ville pendant son absence et celle du roi ? Arrivé à Saint-Jean-d'Acre, il voit les envoyés du Vieux de la Montagne, et naturellement il nous dépeint les mœurs farouches que ce chef entretient parmi ses sujets. Puis il part en imagination pour le pays des Tartares. Dieu sait tout ce qu'il y voit d'étrange et de merveilleux ! Si le roi le mène à Jaffa, cette ville lui rappelle Gauthier de Brienne, comte de Jaffa, mort depuis huit ans et dont il s'empresse de nous conter les belles actions. Parfois aussi lui revient en mémoire un fait omis dans un récit antérieur et qui n'est plus en son lieu. Qu'à cela ne tienne, il a trop envie de nous le dire pour le laisser perdre ; et nous aurons trop de plaisir à le lire pour lui en vouloir. D'autre part, l'excellent vieillard oublie souvent, en nous contant une histoire, qu'il nous l'a déjà dite. A-t-il pris la peine de se relire ? Ce n'est pas sûr. En tout cas, il se répète sans y prendre garde, et nombre de détails, que nous
pourrions indiquer, se trouvent au moins deux fois dans son ouvrage (4).
Il ne faut pas, on le voit, chercher dans Joinville l'art de composition que demande un récit historique de longue haleine. Mais notre auteur est passé maître dans l'anecdote. Personne n'en a écrit de plus vives, de plus lestement enlevées que les siennes. Son œuvre n'est pas une grande toile épique, comme celle de Yillehardouin. C'est une série de tableaux de genre, où le sérieux ne manque pas, mais où il est toujours tempéré, éclairci par cette qualité distinctive de Joinville qui s'appelle la bonne humeur.
La bonne humeur, c'est là, sans conteste possible, le fond de son talent. Presque jamais elle ne lui fait défaut. Joinville, c'est l'enjouement fait homme. Le péril, dont il a grand'peur, ne le rend pas chagrin, et, même quand il pleure, on sent qu'il va sourire. Au pont de Mansourah, quand les Sarrasins l'assaillaient en hurlant et semblaient sur le point de Faccabler, son cousin le comte de Soissons lui disait gaiement : « Sénéchal, laissons crier cette canaille, et, parla coiffe-Dieu, nous parlerons encore de cette
(1) V. notamment les passages relatifs au péril de mort affronté par saint Louis (ch. 2, 35, 61, 122, 123) ; — au sermon de Hugues de Digne (ch. 11 et 132) ; — aux menaces de Dieu (ch. 7, 122, 125) ; — au fatalisme oriental (ch . 51 et 90 ) ; — à Richard Cœurde-Lion (ch. 17 et 108), etc.
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journée dans les chambres des dames. » (Ch. 49.) Joinville était fait pour comprendre un pareil langage. Dans les occasions les plus graves, il avait, lui aussi, le mot piquant et gai. Une nuit que son navire avait touché et semblait sur le point de sombrer, il était monté en toute hâte sur le pont, où il faisait froid, et comme un de ses serviteurs s'empressait de lui porter un manteau fourré : « Qu'ai-je à faire de votre surcot, lui cria-t-il, puisque nous nous noyons? » (Ch. 122.) Précédemment, au moment de débarquer devant Damiette et de charger les mamelucks, il avait imaginé un assez plaisant moyen de réconcilier deux de ses chevaliers, qui s'étaient brouillés et refusaient de faire la paix. Il leur déclara que, s'ils ne redevenaient sur-le-champ bons amis, il ne les prendrait point dans sa barque et ne les mènerait pas à l'ennemi. Le succès de son expédient fut immédiat.
On n'a pas de peine à croire qu'il avait en conversation del'à-propos, du piquant, cejenesais quoi de spirituel et de plaisant que nous appelons de V humour.
« Sire, disait-il un jour à Louis IX, il a là hors un grant peuple de la grant Hermenie. qui vont en Jérusalem, et me proient, Sire, que jelour face moustrer le saint roy ; mais je ne bé jà à baisier vos os... » (Ch. 110.)
Traduction. « Sire, il y a là dehors une grande foule de la grande Arme'nie, qui va en Jérusalem ; et ils me prient, Sire, que je leur fasse voir le saint roi ; mais je ne désire pas encore baiser vos os. »
Cette vivacité, cet entrain, déridaient saint Louis, d'ordinaire fort grave et même un peu larmoyant. Les reparties vives et parfois malicieuses du sénéchal lui paraissaient en certain cas de bonne guerre. Nous avons rapporté plus haut le mot de Joinville sur les poulains et les roussins fourbus (1). Sans être méchant, notre auteur avait la riposte prompte et ne se laissait guère taquiner. Robert de Sorbon, le théologien, avec lequel saint Louis aimait souvent à le mettre aux prises, eut un jour à se repentir de l'avoir repris un peu aigrement sur la richesse de ses vêtements.
« Je vous veil demander, lui disait ce grave personnage, se li roys se séoît en cest prael, et vous aliez seoir sur son banc plus haut que li, se on vous en deveroitbien blasmer. » — Et je li diz que oil. Et il me dist : « Dont •aites vous bien à blasmer, quant vous estes plus noblement vestus que li roys; car vous vous vestez de vair ei de vert, ce que li roys ne fait pas. » — Et je li diz : « Maistn s Roberz, sauve vostre grâce, je ne fais mie à blasmer, se je me vest de vert et de vair ; car cest abit
me lessa mes pères et ma mère ; mais vous faistes à blasmer, car vous estes fils de vilain et de vilaine, et avez lessié Tabit vostre père etvostre mère, et estes vestus de plus riche camelin que li roys n'est... » (Gh. 6.)
Traduction. « Si le roi s'asseyait dans ce préau, et si vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que lui, je veux vous demander si on vous devrait bien blâmer. » — Et je lui dis que oui. Et il me dit : « Donc vous faites chose bien à blâmer, car vous êtes plus noblement vêtu que le roi ; car vous vous vêtez de fourrures et de drap vert, ce que le roi ne fait pas. » Et je lui dis « : Maître Robert, sauf votre permission, je ne fais rien à blâmer si je me vêts de fourrures et de drap vert ; car c'est l'habit que me laissèrent mon père et ma mère. Au contraire, vous faites chose à blâmer ; car vous êtes fils de vilain et de vilaine, et avez laissé l'habit de votre père et de votre mère, et êtes vêtu de plus riche camelin que le roi ne l'est. »
Joinville est donc foncièrement spirituel et gai. Mais on se tromperait si l'on croyait qu'en lui l'esprit étouffe le cœur. Cet aimable causeur ne manque pas de sensibilité. Il a parfois des émotions tristes ou tout au moins des attendrissements, qui ne durent pas, il est vrai, mais qu'il sait traduire sous la forme à la fois la plus simple et la plus touchante. Quand il partit pour la croisade, il fit coup sur coup deux pèlerinages et, en allant du premier au second, il se trouva près de son château, qu'il venait de quitter. Mais, nous dit-il,
« Je ne voz onques retourner mes yex vers Joinville, pour ce que li cuers ne me attendrisist dou biau chastel que jelessoie et de mes dousenfans... » (Gh. 27.)
Traduction. « Je ne voulus jamais retourner mes yeux vers Joinville, de peur que le cœur ne m'attendrît pour le beau château que je laissais et mes deux enfants... »
Voyez aussi avec quelle douleur discrète et d'autant plus saisissante il nous conte la mort d'un pauvre prêtre attaché à son service devant Mansourah. C'était pendant l'épidémie qui décimait l'armée des croisés.
a II avint ainsi que mes prestres me chantoit la messe devant mon lit en mon paveillon, et avoit la maladie que j'avoie. Or avint ainsi que en son sacrement il se pasma. Quant je vi que il vouloit cheoir, je, qui avoie ma cote vestue, sailli de mon lit tout deschaus, et l'embraçai, et li deis que il feist tout à trait et tout bêlement son sacrement ; que je ne le lairoie tant que il l'averoit tout fait. Il revint à soi, et fist son sacrement et parchanta sa messe tout entièrement, ne onques puis ne chanta... » (Çh. 60.)
Traduction. « Il advint que mon prêtre me chantait la messe devant mon Ht en mon pavillon ; et il avait la maladie que j'avais. Or, il advint qu'en faisant la consécration, il se pâma. Quand je vis qu'il voulait choir, moi, qui avais vêtu ma cotte, je sautai de mon lit sans être chaussé, et je le pris dans mes bras, et je lui dis qu'il fit tout à loisir et tout bellement sa consécration, que je
ne le laisserais pas jusques à tant qu'il l'eût toute faite. Il revint à lui, et fît sa consécration et acheva de chanter la messe bien entièrement ; et jamais depuis il ne la chanta. »
Joinville excelle à rendre ainsi, en quelques mots, sans métaphores et sans étalage, les scènes tristes dont il a été frappé. Après la première bataille de Mansourah, le roi demande des nouvelles de son frère le comte d'Artois. On lui répond qu'il est en Paradis et on cherche à le consoler par la pensée de la grâce que le ciel vient de lui faire en lui accordant la victoire.
« Et li roys, dit Joinville, respondi que Diex en fut aourezde tout ce que il li donnoit ; et lors li chéoient les lermes des yex moût grosses..^ » (Ch. 50.)
Traduction. — « Et le roi répondit que Dieu fût adoré pour tous les dons qu'il lui faisait ; et alors les larmes lui tombaient des yeux bien grosses. . . »
On voit parla double série d'exemples que je viens de citer que si notre historien n'est pas un mélancolique, ce n'est pas non plus un indifférent. Son habituelle gaîté n'est pas chez lui un signe de sécheresse. Tout ce qui est grand et dramatique le frappe vivement, et il le rend comme il l'a vu. Les impressions les plus variées se succèdent avec rapidité
dans son âme; et il les traduit avec une prestesse et une flexibilité d'esprit singulières. Tous ses récits de batailles seraient à citer. Il y a mis un entrain si naturel, une chaleur si communicative, que nous croyons marcher avec lui à l'assaut et ressentir comme lui tout le feu du combat. Quand il nous conte le débarquement des croisés devant Damiette, tout est devant nos yeux, les chaloupes volant sur les flots, le roi se jetant à l'eau tout armé, pour arriver plus vite, les mamelucks chargeant les chrétiens à mesure qu'ils touchent terre, et Joinville lui-même avec ses hommes, la lance fichée en terre, attendant de pied ferme l'attaque des Sarrasins.
« À nostre main senestre, dit-il, arriva li cuens de Japhe. Ce fu cil qui plus noblement ariva ; car sa galie ariva toute peinte dedens mer et dehors, à escussiausde ses armes, lesquex armes sont d'or, aune croiz de gueules pâtée ; il avoit bien trois cens nageours en sa galie, et à chacun de ses nageours avoit une targe de ses armes, et à chascune targe avoit un pennoncel de ses armes battu à or. Endementières que il venoient, il sëmbloit que la galie voloit, par les nageours qui la contreingnoient aus avirons, et sëmbloit que foudre cheist des ciex, au bruit que li pennoncel menoient, et que li nacaire, litabour et li cors sarrazinois menoient, qui estoient en sa galie. Sitost comme la galie fu férue ou sablon si avant comme l'on i pot mener, et il et sui chevalier saillirent de la ga-
lie moult bien armés et moult bien atirié, et se vindrent arangier de coste nous... » (Ch. 34.)
Traduction. « A notre main gauche aborda le comte de Jaffa... Ce fut celui qui aborda le plus noblement; car sa galère aborda toute peinte, dedans et dehors, d'écussonsà ses armes, lesquelles armes sont d'or à une croix de gueules pâtée. Il avait bien trois cents rameurs dans sa galère, et pour chaque rameur il y avait un pennon à ses armes en or appliqué. Pendant qu'ils venaient, il semblait que la galère volât, par les rameurs qui la poussaient à force d'avirons ; et il semblait que la foudre tombât des deux au bruit que menaient les pennons, les timbales, les tambours et les cors sarrasinois qui étaient dans la galère. Sitôt que la galère fut entrée dans le sable aussi avant que l'on put l'y mener, et lui et ses chevaliers sautèrent de la galère très bien armés et en très bel attirail, et se vinrent arranger près de nous. »
C'est par ce tableau si mouvementé, si brillant, que nous clorons cette étude sommaire sur l'œuvre de Joinville. Nous n'avons pas eu la prétention de mettre en relief toutes ses qualités littéraires, non plus que tous ses défauts. C'est par les traits principaux, mais en les retraçant fidèlement, que nous avons cherché à reproduire la physionomie de j l'écrivain, comme celle de l'homme et celle de l'historien. Notre conclusion, c'est que si Joinville n'est pas un critique, et que s'il n'est pas un héros, il n'est pas non plus un écrivain de premier ordre, mais
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que la verve et l'esprit lui ont tenu lieu de l'art, et que si son ouvrage n'est pas le mieux ordonné des livres, c'est du moins la plus ravissante des causeries.