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CHAPITRE XI

JOINVILLE [Sllite). SON CARACTÈRE ET SES IDÉES.

Joinville ne s'est point idéalisé dans ses mémoires. Nous ne l'en aimons que davantage. Il ne tenait qu'à lui de se tailler dans l'histoire une statue d'un seul bloc et de se camper solennellement dans l'immuable posture d'un héros. lia mieux aimé se présenter à nous dans son aimable et complexe humanité, sans fausse modestie, mais aussi sans pose et sans orgueil. S'il a tourné souvent ses regards vers le ciel, il ne veut pas nous laisser ignorer qu'il ne les a pas toujours détachés de la terre. S'il a profondément admiré saint Louis, il ne s'est pas donné pour tâche de l'imiter en tout. S'il s'est toujours efforcé d'être un prud'homme, comme disait le bon roi, c'est-à-dire un honnête homme et un homme de cœur, il n'a jamais, à ce qu'il semble, aspiré pour lui-même aux honneurs de la canonisation.

Il y avait à la fois dans Joinville le zèle fervent d'un chrétien et Finsouciant laisser-aller d'un épi-

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curien, l'entraînement chevaleresque d'un paladin et le sens rassis d'un bourgeois, un loyalisme monarchique à toute épreuve et une liberté toute féodale vis-à-vis de son roi. Ce sont ces contrastes, naïvement représentés par l'auteur, qui font à nos yeux sa physionomie si originale, si vivante et si sympathique.

On ne peut douter, après avoir lu le chapitre qui précède, que le sénéchal de Champagne ne fût un bon catholique, croyant et pratiquant. Sa foi était aussi robuste qu'exclusive. Il n'avait pas besoin que son royal ami lui conseillât sans relâche, comme il aimait à le faire, de la conserver pure et de ne point raisonner sur les mystères. Saint Louislui demandait un jour comment il savait que sou père s'appelait Simon:

« Et je li dis que je en cuidoie estre certeins et le créoie fermement, pour ce que ma mère me l'avoit tesmoingnié. Lors il me dist : « Donc devez-vous croire fermement tous les articles de la foy, lesquiex li apostre tesmoingnent, aussi comme vous oez chanter au dimanche en le Credo... » (Gh. 8.)

Traduction. « Et je lui dis que je pensais en être certain et le croyais fermement parce que ma mère m'en était témoin. Alors il me dit : « Donc vous devez croire fermement tous les articles delà foi, dont les apôtres

témoignent, ainsi que vous l'entendez chanter le dimanche au Credo... ù

Cet argument lui paraissait sans réplique. On n'a guère de peine à croire, du reste, que Joinville n'était pas grand clerc. Il pensait évidemment avec son maître que les hérétiques étaient bons à exterminer et que la seule réponse à faire à un Juif médisant de la foi était de lui donner de l'épée dans le ventre. Les renégats lui faisaient horreur, comme à son roi, qui en vit un à Damiette et le chassa de sa présence. Prisonnier des mamelucks, il crut devoir les mettre en garde contre ces misérables.

« Etliamiraus, dit-il, me fist response tel, que il s'acordoit à moy ; que Salehadins disoit que on ne vit onques de mauvais Crestien bon Sarrazin, ne de mauvais Sarrazin bon Grestiens... » (Gh. 65.)

Traduction. « L'amiral me fit cette réponse, c'est qu'il était d'accord avec moi ; car Saladin disait qu'on ne vit jamais devenir de mauvais chrétien bon Sarrasin, ni de mauvais Sarrasin bon chrétien. »

Les blasphémateurs et les jureurs ne lui paraissaient guère plus estimables que les apostats. Je ne sais s'il les eût fait, comme saint Louis, marquer d'un ferrouge. Mais il trouve fort bon que ce prince en ait fait exposer un, à Césarée, en braies et en

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chemise, les boyaux et la fressure d'un porc autour du cou, en si grande foison qu'elles lui venaient jusqu'au nez. Il nous assure que pour sa part il ne souffre pas qu'on jure chez lui par le diable et que ceux qui se le permettent sont aussitôt punis d'un bon soufflet. Il a encore sur le cœur, depuis un demi-siècle, l'impiété de six de ses chevaliers qui, devant Mansourah, troublaient de leurs plaisanteries l'office funèbre d'un homme d'armes.

« Je lour alai dire que il se teussent, et lour dis que vileine chose estoit de chevaliers et de gentiz hommes qui parloient tandis que Ton cbantoit la messe. Et il me commencièrent à rire, et me distrent en riant que il li remarioient sa femme. Et je les enchoisonnai et lour dis que tiex paroles n'estoient ne bonnes ne bêles et que tost avoient oublié lour compaignon. Et Diex en fîst tel vengance que l'endemain fu la grande bataille dou quaresme prenant, dont il furent mort ou navrei à mort, par quoy il convint lour femmes remarier toutes six... » (Ch. 59.)

Traduction. « Je leur allai dire qu'ils se tussent et leur dis que c'était vilaine chose que des chevaliers et des gentilshommes qui parlaient tandis que Ton chantait la messe. Et ils commencèrent à rire et me dirent en riant qu'ils lui remarieraient sa femme. Et je les réprimandai et leur disque dételles paroles n'étaient ni bonnes ni belles, et qu'ils avaient bientôt oublié leur compagnon. Et Dieu en tira telle vengeance que le lendemain fut la grande bataille du mardi-gras, où ils furent tués ou blessés à

mort ; c'est pourquoi leurs femmes durent se remarier toutes six... »

On voit que le sénéchal n'entendait pas raillerie sur les cérémonies du culte. Il observait lui-même rigoureusement les prescriptions canoniques. Le jour où il fut pris par les Sarrasins et où il faillit être égorgé, il avait l'esprit si troublé qu'il mangea de la viande, quoiqu'il fût vendredi. Mais il en fit par la suite si dure et si longue pénitence que le légat du pape crut lui-même devoir l'en réprimander. Il était fort dévot aux pèlerinages. Il y allait parfois pieds nus et n'épargnait pas les dons aux monastères et aux églises.

Ajoutons que sa religion n'était point seulement extérieure. Joinville pratiquait autant que possible les vertus chrétiennes. Avant de partir pour la croisade, il réunit ses vassaux et leur dit que, s'il avait fait tort à quelques-uns d'entre eux, il était prêt à leur donner réparation. Il était fort charitable aux pauvres gens; l'aumône, pour lui, était un moyen (T éteindre le péché. En Orient, il recueillit sans hésitation l'enfant d'un chevalier ruiné et il l'eût gardé, si le comte d'Eu ne le lui eût généreusement enlevé.

La libéralité n'était pas chose rare parmi les seigneurs du xme siècle, qui avaient apparemment

beaucoup de péchés à éteindre. Le comte de Poitiers et le comte d'Anjou distribuaient l'or et les bijoux à pleines mains et empruntaient parfois pour pouvoir donner. Mais ces prodigues ne brillaient pas en général par une grande pureté de mœurs. La corruption et la débauche étaient, au dire de Joinville, effroyables au camp deDamiette. A Saint-Jean-d'Acre, les scandales étaient fréquents. Jusqu'à quel point le bon sénéchal se préserva-t-il de la contagion? Nous ne savons au juste. Mais l'indignation qu'il exprime au sujet de ces désordres et les détails qu'il donne sur sa vie privée permettent d'affirmer qu'il sut éviter tout excès.

Le point d'honneur et l'intrépidité étaient qualités plus répandues encore que la magnificence dans la société féodale. Pour des croisés, du reste, c'étaient vertus vraiment religieuses et commandées par Dieu. Joinville les admirait chez les autres et les pratiquait pour sa part de son mieux. Il nous conte avec émotion l'héroïsme de ce comte de Jaffa qui, prisonnier des Sarrasins, fut conduit par eux devant sa ville assiégée, pour inviter ses sujets à se rendre, et qui, au milieu des tourments, criait aux défenseurs de la place de tenir bon. En eût-il fait autant? Je n'en doute point pour ma part. Qu'on se rappelle le noble entêtement avec lequel il avait presque seul gardé

contre une armée le petit pont de Mansourah. L'esprit chevaleresque ne manquait certes pas au sénéchal quand, au retour de Damiette, ruiné, blessé, malade et découragé, il refusait de rentrer en France et demandait à souffrir encore pour l'accomplissement de son vœu. Le légat lui offrait de l'emmener. Mais il le remercia sans hésiter.

Et ceste response ne li fis-je pas pour ce que je ne fusse moût voulentiers alez avec li, mais que pour une parole quemessiresdeBoulaincourt, mes cousinsgermains, me dist, quant je m'en alai outre mer : « Vous en alez outre mer, fist-il, or vous prenés garde au revenir : car nulz chevaliers, ne povres ne riches, ne puet revenir que il ne soit honniz se il laisse en la main des Sarrazins le peuple menu Nostre Signour, en laquel compaignie il est alez.» (Gh. 82.)

Traduction. « Et si je lui fis cette réponse, ce n'était pas que je ne fusse très volontiers allé avec lui, sans une parole que monseigneur deBoulaincourt, mon cousin germain, me dit quand je m'en allai outre mer: « Vous vous en allez outre mer, fit-il ; or prenez garde au retour ; car nul chevalier, ni pauvre ni riche, ne peut revenir qu'il ne soit honni, s'il laisse aux mains des Sarrasins le menu peuple de Notre-Seigneur, en compagnie duquel il est allé. »

Joinville fut donc sans conteste, on le voit par tout ce qui précède, irréprochable comme gentil-

homme aussi bien que comme chrétien. Mais il n'avait point pour cela l'étoffe d'un mystique, non plus que celle d'un chevalier errant. Se macérer et se dévouer sans utilité (immédiate du moins), c'était au-dessus de ses forces. Le bon sénéchal voulait bien être saint et héros par moments. L'être à toute heure du jour, comme son roi, c'était trop de perfection. Il avouait ingénument ne pouvoir s'élever jusque-là et n'en avoir même pas forte envie.

Certes sa religion était sincère et sa vertu de bon aloi. Mais il en eût eu moins, croyons-nous, s'il n'en eût espéré bonne récompense, même en ce monde. Ils seraient fous, dit-il, ceux qui serviraient Dieu, si nous ne pensions qu'il eût pouvoir d'allonger notre vie et de nous garder de mal et d'accident ; aussi devons-nous croire qu il a pouvoir défaire toute chose. (Ch. 51 .) S'il s'esteroisé, c'est surtout dans l'espoir de faire son salut, cela n'est pas douteux; mais c'est aussi un peu pour gaaigner, comme on disait, et s'il s'est mis en frais pour équiper une grosse troupe, c'était dans la pensée d'avoir une grosse part de butin. Comme il n'est pas rentré dans ses déboursés et comme, d'autre part, il a fait son devoir et plus que

son devoir, il juge qu'il a peiné assez pour la Terre- Sainte. Il n'ira plus outre mer, et quand saint Louis voudra l'y emmener une seconde fois, il lui répondra

fort sagement qu'il a trop de bien à faire dans ses domaines pour s'en aller si loin.

S'il est revenu de tout entraînement pour les croisades, il n'a jamais eu à se guérir d'aucun penchant au martyre. Il mourrait bravement pour sa foi, s'il le fallait,, comme sainte Agnès. Mais il ne croit point devoir provoquer les bourreaux. Quand les galères sarrasines sont sur le point de l'atteindre, un de ses hommes émet l'avis qu'il faut se faire tuer, pour aller tous en Paradis. « Mais nous le crenmes point », ajoute simplement le sénéchal, qui trouva beaucoup plus sensé de se rendre et de sauver sa vie en se faisant passer pour le cousin du roi.

Ce n'est pas seulement danslescirconstancesgraves que nous constatons chez Join ville l'esprit pratique du Champenois. En temps ordinaire, il calcule aussi, à sa façon, et, quelque pieux qu'il soit, il est des sacrifices qu'il ne peut se décider à faire, même au ciel. Qu'on ne lui parle pas, par exemple, d'avoir la lèpre. Tout est pour lui préférable à ce malheur.

t Or vous demant-je, lui dit un jour saint Louis, lequel vous amenés miex, ou que vous fussiés mesiaus, ou que vous eussiez fait un pechié mortel ? — Et je, qui <>nques ne li menti, li respondi que je en. amen ie miex. avoir fait trente, que estre mesiaus. Et quant li frère furent parti, il m'appela tout seul et me fist seoir à béa

piez et me dist : t Gomment me déistes vous hier ce ? » Et je li diz que encore li disoie-je. Et il me dist : « Vous déistes comme hastis musarz, car vous devez savoir que nulle si leide meselerie n'est comme d'estre en péchié mortel, pour ce que l'âme qui est en pechié mortel est semblable au dyable; par quoy nulle si laide meselerie ne puetestre... » (Ch. 4.)

Traduction. « Or je vous demande ce que vous aimeriez mieux, ou d'être lépreux ou d'avoir fait un péché mortel. — Et moi, qui jamais ne lui mentis, je lui répondis que j'aimerais mieux en avoir fait trente que d'être lépreux. Quand les moines furent partis, il m'appela tout seul, me fit asseoir à ses pieds et me dit : « Gomment me dites-vous hier cela? »Etje lui disque je le disais encore. Et il me dit : « Vous parlâtes en étourdi et en fou ; car il n'y a pas de lèpre aussi laide que d'être en péché mortel, parce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable ; c'est pourquoi il ne peut y avoir de lèpre si laide... »

Le bon roi continua longtemps encore son sermon. Mais il ne convainquit pas le sénéchal. Il ne semble pas non plus qu'il ait pu l'habituer à l'humilité au point de laver les pieds des mendiants, ce qu'il faisait lui-même. Un jour que saint Louis le chapitrait à cet égard, Joinville s'exclama bien haut qu'il ne laverait jamais les pieds de ces vilains. Et il esta croire qu'il tint parole.

S'il y avait un certain degré d'abnégation que notre historien ne voulait pas franchir, il y avait aussi des

limites que sa docilité chrétienne se refusait à dépasser. Il respectait l'Eglise et lui obéissait dévotement en matière de foi. Mais il n'admettait pas qu'au temporel elle empiétât sur ses droits. L'évêque de Châlons lui ayant porté dommage, il se fit justice lui-même. Le prélat l'excommunia. Mais Joinville tint bon, plaida devant le roi et, finalement, gagna sa cause.

Les ordres religieux lui paraissaient dignes de respect. Mais il ne croyait point pécher en usant parfois envers eux d'un peu de fermeté. Saint Louis à Damiette avait à payer deux cent mille livres aux Sarrasins. Il lui en manquait trente mille. Joinville conseilla de les emprunter aux Templiers. Mais ceuxci refusèrent. Ce que voyant, le sénéchal de Champagne les leur prit de force, sans le moindre scrupule. Le paiement fut ainsi complété. Un gentilhomme fit, il est vrai, remarquer au roi qu'on s'était trompé de dix mille livres au préjudice des Sarrasins. Mais Joinville lui marcha sur le pied pour le faire taire et tourna la chose en plaisanterie. Le cas évidemment ne lui paraissait pas pendable.

Notre auteur n'oubliait jamais qu'il était homme et ne cherchait pas à faire l'ange. S'il excluait de sa dévotion les rigueurs inutiles, il n'était pas d'humeur à exclure de sa vie les plaisirs dont son maître se pri-

vait systématiquement. Il aimait, à ce qu'il semble, la bonne chère et ne s'en défendait pas. Avant de partir pour l'Orient, il avait, nous dit-il, passé cinq jours de suite en f estes et en quarolles. En Palestine, il aimait à donaer des banquets, sans trop savoir parfois comment il les paierait, et s'efforçait toujours d'avoir bonne cave. Saint Louis ne pouvait l'habituer à mettre de l'eau dans son vin. A ses bons conseils le sénéchal répondait, au nom de ses physiciens (ou médecins), qu'ayant grosse tête et froide four ce lie (froid estomac), il ne pouvait s'enivrer. Quant au luxe des vêtements, Joinville y tint toujours quelque peu, malgré les aigres remontrances du théologien Robert de Sorbon ; et le roi, qui lui donnait pourtant l'exemple d'une simplicité presque monacale, ne désapprouvait pas trop qu'il fût vêtu bien et nettement, pour être mieux aimé de sa femme et plus prisé de ses gens.

On comprend qu'avec de tels goûts Joinville n'était point indifférent aux biens de la terre. Sans être ni cupide ni disposé à jamais sacrifier l'honneur à l'argent, il ne dédaignait pas le profit. S'il se mit au service de saint Louis, à Chypre d'abord, plus tard à Saint-Jean-d'Acre, ce ne fut pas sans avoir fait ses conditions; et l'entourage du roi trouva qu on le payait un peu cher.

On voit que le sénéchal, tout enrestûnt prud' homme, n'avait point l'âme absolument évangélique. C'était un cœur droit et honnête ; mais il n'avait, nous le répétons, aucune prétention au surhumain. Je ne sais si, par exemple, il pardonnait volontiers les injures. Mais il comprenait parfaitement qu'on gardât rancune à son ennemi; et rien ne le surprit comme la douleur que témoigna la reine Marguerite en apprenant la mort de sa belle-mère Blanche de Castille. Jl fut mandé par elle pour la réconforter.

« Quant ge viiig là, dit-il, je trovai que elle plouroit, et je li dis que voir dit cil qui dit que l'on ne doit femme croire ; « car ce estoit la femme que vous plus haies qui est morte, et vous en menez tel duel ! » (Ch. i 19.)

Traduction. « Quand je vins là , je trouvai quelle pleurait et je lui dis qu'il disait vrai celui qui dit que l'on ne doit pas croire aux femmes ; « car c'était la femme que vous haïssiez le plus, et vous en montrez un tei deuil l »

Cette anecdote fait voir avec quelle liberté le sénéchal parlait à la reine. Il n'en avait pas moins vis-àvis du roi. Nous l'avons déjà montré par plusieurs citations. Certes il avait pour saint Louis une affection et un dévouement à toute épreuve. Son livre porte à chaque page la trace de l'admiration que lui inspirait son héros. Il exprime en commençant le regret que

l'Eglise n'ait pas assez fait pour sa mémoire et ne l'ait pas mis au rang des martyrs. Mais sa vénération pour son maître ne l'avait jamais rendu servile. Joinville voulait bien être vassal docile et fidèle ami, mais il n'avait pas l'âme d'un courtisan. Sans morgue et sans faiblesse, il savait rester debout devant son souverain. Il ne voulut lui prêter serment que lorsqu'il se fut mis à sa solde. Car jusque-là il ne se jugeait lié qu'envers son seigneur immédiat le comte de Champagne. Un jour qu'un de ses chevaliers avait été légèrement bousculé par un sergent du roi, il alla demander justice et menaça nettement de se retirer si on ne lui remettait le coupable, — qu'il renvoya, du reste, sans lui faire de mal. Si les vertus de saint Louis lui paraissaient sans égales, il n'avait peut-être pas la même opinion de ses talents. Il blâme en divers passages ses lenteurs à Chypre et à Damiette, aussi bien que ses dispositions militaires devant Mansourah. Il ne nous cache pas même que son ascétisme, qui allait jusqu'à lui donner les apparences de l'indifférence à l'égard de sa femme et de ses enfants, lui semblait parfois excessif. Le langage qu'il lui tint pour le détourner de sa dernière croisade fut presque sévère. Il lui représenta qu'il se devait avant tout à son peuple. Le bon roi l'écouta, sourit sans doute, mais n'en fit qu'à

&AtMffUi)

Saint Louis.

sa tête. Il faut bien convenir que c'est Joinville qui avait raison.

Il est à croire que le sénéchal de Champagne garda vis-à-vis des successeurs de saint Louis lefranc-parler aimable et piquant dont il avait tant de fois usé vis-àvis de son royal ami. Il ne se gêna pas, par exemple, pour réprimander de son faste Philippe le Hardi, qui s'était fait faire un vêtement de huit cents livres parisis, somme exorbitante pour l'époque (1).

« Et je li diz que il les eust miex emploies se il les eust donnez pour Dieu et eust fait ses atours de bon cendal enforcié de ses armes, si comme ses pères faisoit. » (Gh. 3.)

Traduction. « Et je lui dis qu'il les eût mieux employées s'il les eût données pour l'amour de Dieu et qu'il eût fait ses atours en bon taffetas garni de ses armoiries, comme son père faisait. »

Plus tard enfin, nous savons que devant les violences et les abus de Philippe le Bel le vieux sénéchal necourbapointlatête. C'est à ce roi despote et maltôtier qu'il fait sans doute allusion quand il s'écrie que la canonisation de Louis IX sera pour sa descendance un honneur ou une honte : Grand honneur à tous ceux de son lignage qui par leurs bonnes œuvres le vou-

(1) Environ cent mille francs d'aujourd'hui.

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dront imiter ; grand déshonneur à ceux de son lignage qui voudront mal faire ; car on les montrera au doigt, et Von dira que le saint roi dont ils sont descendus neût pas voulu faire une si mauvaise action. (Ch. 147.) Il ne faut rien exagérer. Joiuville ne fut ni un frondeur ni un censeur. Mais si une humeur facile et un bon sens tout pratique tempéraient en lui les rigueurs dévotes et les entraînements chevaleresques, une certaine liberté d'âme empêchait son respect et sa docilité de dégénérer en servilisme. En somme, il n'eut pas les vices de son temps ; il en eut les vertus, mais sans en porter aucune jusqu'à l'idéal. Ce ne fut point un saint, ce ne fut point un héros, ce fut un homme de cœur à ses heures, un homme d'esprit toujours et, en somme, une nature bien équilibrée.

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