A MES TROIS FILS
LOUIS, ANTONIN et ÉLIE DEBIDOUR
lin' est pas de nation plus riche que la nôtre en chroniques et en mémoires. Le Français, comme l'ancien Gaulois, aime passionnément à conter. Aussi ne s'en est-il pas fait faute depuis sept ou huit siècles quil a une langue à lui. Chez nous, quiconque a pu prendre part de près ou de loin à des événements importants, ou simplement en fréquenter les auteurs, a cru devoir en tracer le récit pour la postérité. Tous nos mémorialistes et nos chroniqueurs n'ont pas été [bien s'en faut) des écrivains de marque. Beaucoup d'entre eux ne sont depuis longtemps que pâture dérudits. Mais le nombre est grand de ceux que leur mérite historique et littéraire a désignés et recommande encore à la faveur du public. Malheureusement, notre idiome a subi, en passant du moyen âge à l'ère moderne et contemporaine, des modifications si profondes, que les plus anciens de ces auteurs — et non les moins illustres — sont
traités en étrangers par la grande majorité des Français qui savent lire. Les gens instruits ne sont point déroutés par les écrivains du dix-septième siècle. Les lettrés déchiffrent même tant bien que mal ceux du seizième. Ceux qui datent de plus loin ne sont guère connus que par ouï-dire. On sait bien qu'il y a eu un anecdotier charmant qui s'appelait Joinville et un conteur inimitable qui se nommait Froissart. Mais on les admire de confiance. On ne nie pas que leurs livres ne recèlent de véritables trésors. Mais on aime mieux le croire que d'y aller voir.
Depuis quelques années cependant, la jeunesse, grâce à des programmes d'études plus larges que ceux d autrefois, s'initie peu à peu aux mystères grammaticaux du vieux français. Mais il faudra bien longtemps pour que nos chroniqueurs — comme nos poètes — du moyen âge ne paraissent plus barbares et soient lus parla classe éclairée comme ils méritent de l'être, c'està-dire dans leur texte original. Voilàpourquoi des ouvra ges comme celui que nous offrons au public ont encore leur utilité. Prendre pour types des auteurs tels que Villehardouin, Joinville, Froissart et Commines, retracer fidèlement leurs vies, analyser leurs livres avec exactitude, discuter leur autorité, exposer leurs caractères et
leurs idées, mettre en lumière leurs qualités d'écrivains, les faire parler et agir devant le lecteur par de fréquents extraits de leurs ouvrages, tel est le programme que nous nous sommes tracé. De plus, au lieu de présenter isolément et sans liens ces quatre grands noms, 7101/s les avons rattachés entre eux enretraçant — sommairement — les périodes littéraires qui les séparent et les œuvres historiques qu'elles ont produites. Le lecteur pourra suivre ainsi sans interruption l'art de la chronique en France, dans ses origines, ses progrès, ses transformations, de la fin du onzième au commence» ment du seizième siècle.
Nous souhaitons que cette étude lut soit profitable. Pour nous, tout en écartant de ce livre un appareil d érudition qui n'y serait pas de mise, nous nous sommes fait une obligation de n'en puiser les éléments qu'aux sources les plus sûres. En ce qui concerne surtout les quatre auteurs plus haut mentionnés, nousavons eu recours aux textes les mieux établis et aux données les moins contestées de la science moderne. Pour Villehardouin et Joinville, c'est aux belles éditions de Natalis de Wailly que nous avons emprunté nos citations et la traduction qui les accompagne. La langue de ces deux auteurs diffère tellement de la nôtre qu'il
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nous a paru nécessaire de faire suivre d'une version en français moderne à peu près tout ce que nous avo?is reproduit de leurs mémoires. Quant à Froissart et à Commines, ils sont sans doute un peu moins malaisés à déchiffrer que leurs devanciers. Mais ils le sont encore assez pour rebuter beaucoup de lecteurs. Nous avons traduit nous-même nos extraits de ces deux auteurs. Ceux de Froissart proviennent de r édition Kervyn de Lettenhove ; ceux de Commines, de l'édition Chantelauze.
Nous n'avons point voulu reproduire dans ces deux volumes d'opinions toutes faites. Celles que nous avons émises de notre chef ne sont point sans doute inattaquables. Nos jugements sont consciencieux, voilà tout. Puissent-ils inspirer à ceux qui parcourront cet ouvrage le désir de lire en entier nos vieux chroniqueurs nationaux! Ce sera notre meilleure récompense.